‹ Les reposoirs de la procession [par] Saint Pol-RouxChapitre 38 sur 49 · LE MAI · texte numérisé non relu

LE MAI

Au D* Jules Quédec.

Sous le printanier frimas des haies et des vergers, Roscanvel, village de la promise et du col-bleu, a Taspect d'une marquise à 1 époque du vertugadin.

Dame Nature parfinit sa toilette et parachève son ménage.

Les plumeaux du bon Dieu, sous forme d'ailes en voyage, époussetèrent çà et là; remis à neuf, le grandiose médaillon du soleil s'épanouit à la paroi d'azur, ce pendant que, de branche en branche, le coucou balance sa pendule suisse ; et, à voir tant de

neige baptismale à l'aubépine, aux pommiers, aux prairies, on dirait que les nuages derniers ont glissé, pompons de poudre de riz, un peu partout, réalisant un fond sur quoi filent, plus noirs, corbeaux et merles.

Il y a de la nativité dans l'espace où les arbres affichent, vers la joie puérile qui passe, des nichons que voileront trop vite les feuilles tendres.

Gela fleure la joliesse et le sourire et la bénédiction.

On devait sabler un air pareil à l'origine du monde alors que, constituée des joues de tous les bébés à venir, la première aurore splendissait, et je présume que les pies du hameau de Lanvernazal ne sont que les « faire-part « des épouvantes laissées par le terrifiant cyclone de l'hiver.

Gomme si mars les eût lavés des usures d'antan, le son, le geste, la couleur reconquièrent leur ingénuité primordiale : en la vierge résurrection les gazouillis font le bruit que

ferait le oiselet d'un ciseleur surciel, la cloche accuse davantage le cristal que le métal, la main dégelée du vieillard semble envoyer des baisers. Le monde se renouvelle. Plus de cheveux gris ni de tares aux choses. La sève des renaissances se canalise à l'infini et tout, jusqu'à la lande pitoyable qui se métamorphose en trésoreries, tout s'affirme et s'enjolive, on assiste à l'élaboration des énergies, et c'est une universelle bactériologie d'espoirs divins, vibrations menues dans le juvénile grouillement de la Vie où se perçoit, à la lentille de la foi, en leur incubation, une nuée d'existences futures; et me survient à la mémoire (pourquoi ?) la minutieuse Vue de Tivoli de Jean Breughel dit de Velours dont l'extrême finesse sollicite la loupe et je songe encore à cette Bataille (TArbelles du môme maître où sans doute s'abreuva notre héroïque Henry de Groux.

Retardataires, çà et là, des gestes de semeurs d'orge et de blé giflent les essaims

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d'éphémères dont est grenue l'atmosphère. Là-bas, la brise de Ploiigastel-les-Fraises moire le diaphane manteau de la Vierge Marie, — la mer essentielle...

A l'aube, la jeune Soizic, fille de mon voisin Pacific le fossoyeur, est venue fixer à notre porte le mai coutumier : brin d'aubépine pris au manoir du hameau.

— « 11 portera bonheur à la maison », ditelle.

J'ai répondu :

— « Dieu fasse, Soizic, que le prochain veau de ta vache ne meure pas comme celui qu'elle eut l'autre semaine î »

Puis mes enfants, Ga^ciiian, Lorédan, Divine, descendirent en flûte de Pan baiser le

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rameau lutclaire, ce qui ravit Soizic, ou plutôt Da, ainsi que Bébé la dénomme.

Cette Da! c'est elle qui enseigne le breton à ma marmaille et nous initie aux traditions de la contrée. Depuis qu'elle aide ici la nourrice de Divine, nul de nous n'oserait par exemple mettre une poule à couver sans, se signant avec le premier œuf, réciter un Pater et un Ave. Entre autres encore en pratique au village, Danous apprit la coutume du bouquet de la Saint-Pierre que Ton append à la cheminée et dont le tomber de la feuille altière annonce la mort prochaine de quelqu'un de la maison, et la coutume de cette tige d'automne que, dans une scène inoubliable pour le poète, chacun passe et repasse neuf fois dans les flammes de la Saint-Jean.

Aujourd'hui ce fut le tour du niai^ ce « gui » du printemps.

Sur la place de FEglise les garçons et les filles en retraite de première communion jouent « aux noix dans le trou » selon les us naïfs des paroisses bretonnes, tandis que leurs aines, libérés des trois communions, vagabondent le long de la presqu'île, grimpant casser dans Fœuf le gracile orphéon du printemps.

Epars sur la falaise et dans les champs, retraités, marins, cultivateurs, terrassiers, dissertent autour des élections municipales dôj dimanche ; aux jeux de boules des estaminets, les ivrognes du bourg et des hameaux' de la commune, depuis Quélern jusques à. Kerlaer, supputent les quarts de tafia qu( leur vaudront les candidats peureux.

On distingue, sur la cale ou le long di « torse » qui va de la cure à l'école en pas-J

sant par l'assommoir, les voix de rogomme de Fidelius la Jambe-de-Bois, de Pascal le Forgeron, de Mazet le Boer, de Garo TArsouille dont la face à bagarres n'a plus un seul morceau de peau originelle, de Caro le Couillon qui ne sait pas compter jusqu'à quatre sur ses doigts, et de la Mère Bigom Fdont le vieil homme s'avale la gaffe, c'est-àdire agonise depuis des temps — pauvre

ère la Vie! — parmi des puces, des poux

t des punaises.

D'ailleurs l'imminente bataille autour de l'urne met en ébullition cette réduction de Vhimanité qui grouille sur la presqu'île de Roscanvel.

(Ah ! ce village de Bretagne, ma retraite depuis deux années, ce village, avec son

ougat d'instincts, ses misères et ses délices, comme il ressemble au village de Provence oii je naquis, de même qu'à tous les villages de la terre! Fermez les yeux et passez des doigts d'aveugle sur la page de Roscanvel,

les reliefs accusés s'analogueront avec ceux de la page de Saint-Henry. On croirait à une collection fixe de formes en lesquelles se glisserait, toujours la même, une collection d'entités. Physiques et moraux, tous les types, le bel esprit, le fol, la brute, le mystique, la prostituée, le ladre, le charitable, le jeanfoutre, la mauvaise langue, le faux bonhomme, le larron, la graine d'assassin, la graine de héros, tous les types enfin comme en un récipient se mêlent ici, agités par la vie jusqu'à réaliser le 'plus absolu précipité d'humanité. Une agglomération d'individus autour d'un clocher ou d'un emblème quelconque, c'est l'univers aux apanages concentriques se ramassant de toute sa superposition de circonférences sur un point-centre pour s'y manifester en raccourci mais dans son intégralité au moyen d'étalons éternels. En somme, la vie se résume à quelques prototypes reproduits à l'infmi, — prototypes, rencontrés d'abord en la naïve école où

l'on apprit à lire, qui nous suivent dans la chambrée de la caserne et dans tous nos séjours h travers l'existence. 11 y aurait donc plus de profit pour le poète h s'asseoir devant les tréteaux d'un hameau que devant ceux d'une cité; les types, en quelque sorte accentués par le nombre réduit à sa plus simple expression, s'exposent plus intenses dans celui-là, la pièce s'y affirme classique avec des héros h l'état brut taillés h même la vér rite, délestés de toute gangue, vierges des accessoires oiseux et des fards romantiques des villes. Au village le poète travaille sur le vif, sûr d'extraire d'une synthèse plus nette un résultat immédiat.)

Midi s'avance, en haubert de diamant.

Un feu d'artifice aigu : les écoliers jail-

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lissent de la classe et s'épivardent vers les hannetons et les émeraudes des « ironces ». Oh courir aussi ! mais une haute chute de l'échelle qui tient lieu d'escalier à ma chaumière me condamne àbéquiller depuis deux mois — quelque représaille de la Dame à la faulx. Alors, m'étendant sous un chêne dans le proche pré nappé de pâquerettes, boutons d'or et bouquets de lait, je m'abandonne parmi la salubre caresse de l'heure à l'ineffable émotion qui me viole délicieusement et comme à petits coups subtils métamorphose les ténèbres de mon âme en tendresses de pastel. Mon cœur saute en cabri et je pressens que, si j'ouvre encore un tantinet la bouche, il va s'émanciper hors moi pour brouter l'espérance nouvelle. Peu à peu, sous le charme agissant des philtres épars, j'amenuise mon orgueil et rapetisse mon individualité comme pour ne pas en effaroucher l'égalitaire symphonie du monde et pour, fondu en atome dans l'incommensurable mo-

saïque des vitalités, participer à l'universel renouveau.

Non loin, des sources aux frisettes de cresson jacassent vers les cruches...

Saoul perdu, Boulzir, le matelot du flambart à Postic, roule et tangue à travers la garenne en souriant béatement aux papillons qui frisselissent dans Tair blond.

Pluie fine, Tangélus dégouline en les oreilles.

Je claudique vers le repas de famille.

Au seuil m'espère la branche de félicité.

Roscanvel, 1'* mai 1900.

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