‹ Les révélations de l'écriture d'après un controle scientifiqueChapitre 19 sur 80 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Dans nos petits essais antérieurs à celui-ci, nous nous sommes exercés sur des questions bien moins importantes. Nous avons voulu savoir si on peut déchiffrer la sexe et l'âge dans l'écriture. Celan'a pourainsidireaucuninteretpratique.il faut l'occasion très rare d'une expertise judiciaire pour qu'on ait besoin de rechercher si l'auteur d'un écrit est jeune ou vieux, homme ou femme. Et ces déterminations presque oiseuses ne sont point dans les habitudes des graphologues; quelques-uns se récusent comme imcompétents, ou allèguent leur défaut d'exercice dans ces questions pour excuser leurs erreurs; tous protestent, et avec raison, contre la prétention que nous n'avons jamais eue, mais qu'on nous a prêtée, de juger par leur solution sur l'âge et le sexe la valeur de la graphologie, comme test de l'intelligence et du caractère.

La question que nous allons étudier a une portée bien plus haute; elle relève directement de la compétence des graphologues; ils seraient atteints dans leurs espérances les plus chères, leurs convictions les mieux réfléchies si on leur démontrait qu'ils ne savent pas lire l'intelligence dans l'écriture. Puis, s'il est une fois prouvé. que la graphologie fournit un instrument de mesure de l'intelligence, cet art va rendre des

services inappréciables, non seulemement à la psychologie, mais à la pédagogie, à la psychiatrie, à la justice, et même au commerce et à l'industrie, en un mot dans toutes les circonstances sociales où on a besoin de connaître les hommes.

Je vais rester fidèle à la méthode qui m'a servi jusqu'ici : elle consiste à réunir des documents dont je connais les auteurs, et à les soumettre, ces documents, à des graphologues connus.

Je remercie sincèrement tous ceux qui m'on prêté sans hésiter leur très gracieux concours. Leur collaboration s'est poursuivie pendant plus d'un an. J'ai échangé avec la plupart d'entre eux une moyenne de 25 lettres. L'intérêt et même la passion qu'ils ont mis à ces travaux ne me dispense pas de rendre hommage à leur dévouement. Voici leurs noms : MM. Crépie ux-Jamin, Eloy, Humbert, Vie, Paulhan, Mmes Forichon, Ungern-Steinberg et de Salberg.

Parlons d'abord des causes d'erreur à éviter.

Elles sont nombreuses.

Je signalerai pour mémoire celles qui sont inhérentes à toute expertise graphologique; et en première ligne la suggestion du tête-à-tête, qui est si fréquente, si redoutable et à laquelle on prête si peu d'attention. Il faut savoir, je l'ai dit, je le répète à satiété, qu'on n'est jamais sûr de ne pas diriger l'expert, par une foule de petits signes inconscients pour nous, et non pour lui, quand on commet l'imprudence de rester à ses côtés, pendant qu'il examine une écriture. C'est amusant comme un jeu de société, ce n'est pas plus sérieux.

Je me rappelle à ce propos une jolie anecdote que me contait M. Poincaré, le mathématicien; il se vantait d'exécuter un tour de force bien supérieur à ceux de certains graphologues de salon : car il devinait le caractère d'après l'écriture, sans même la regarder. Le tour se fait habituellement avec la complicité innocente de plusieurs assistants. On commence par quelques affirmations prudemment vagues; on écoute l'accueil qui leur est fait, les réflexions, les exclamations et même les silences ; suivant les cas, on précise davantage, ou bien on revient, on se corrige, et avec un peu d'habileté, on réussit à la satisfaction générale.

Je me suis imposé la règle, parfois bien gênante, de ne pas voir mes correspondants graphologues, au cours des

recherches ; jen'aieude relationsavec euxque par lettres, afin de couper court à toutes les suggestions inconscientes par les paroles de conversation, le geste et l'attitude.

De même, pour juger la valeur de chaque solution, je me suis enquis de savoir ce que le hasard, à lui seul, pourrait donner; et de plus, j'ai soumis les mêmes documents à des ignorants de la graphologie, afin de rechercher s'ils me fourniraient des résultats meilleurs ou moins bons que les graphologues, et ce que serait leur graphologie intuitive par comparaison avec la graphologie raisonnée et systématisée.

Ces règles indispensables s'appliquent à toute espèce de contrôle graphologique; mais elles ne renferment aucune indication spéciale pour une étude sur l'intelligence. Cette dernière étude présente, à mon avis, des causes d'erreur particulières, que je réduis à trois principales, sans préjudice de celles qu'on pourra découvrir encore. Ce sont :

1° l'incertitude sur le degré d'intelligence des gens.

2° les suggestions que les experts peuvent recevoir du contenu des lettres.

3° la reconnaissance de quelques écritures ±.

Voilà la première difficulté.

C'est nous qui devons rassembler les écrits de gens d'intelligence inégale, pour soumettre ces écrits à la sagacité des graphologues. Or, comment serons-nous certains, d'une certitude scientifique, que telle personne est plus intelligente que telle autre, et que la différence qui les sépare est grande ou petite?

En pratique, on est souvent forcé de se faire une opinion sur cette affaire délicate; je dirai même qu'il est tout à fait intéressant, quand on reste quelque temps avec un inconnu, de rechercher, à travers son mutisme ou son bavardage, son embarras ou son aplomb, sa lenteur ou sa vivacité, les petits

1. M. Crépieux-Jamin me fait remarquer avec raison que ma liste d'erreurs n'est pas complète : « Vous n'avez parlé que d'une classe d'erreurs. Il en est de bien importantes et subtiles qui naissent de l'essence même de la graphologie. Par exemple, un document ne représente qu'un des moments de l'intelligence, et le graphologue qui juge une écriture tracée dans un moment de dépression, de fatigue, de malaise, pourra diminuer une personnalité, sans cesser d'être un observateur exact. »

signes qui nous feront dire au bout de quelque temps : « Tiens, voilà un homme intelligent ! » ou bien : « Pas de doute, j'échange mes idées avec un sot ! » Malheureusement, ces jugements un peu sommaires, suffisants peut-être pour l'usage quotidien, ne peuvent pas nous contenter quand nous faisons un travail scientifique sur la classification des intelligences; au lieu d'une conjecture rapide, il faut un examen plus approfondi. Or, j'ai observé bien souvent qu'à cet examen approfondi on obtient des résultats moins tranchés; même chez les meilleurs imbéciles on finit par découvrir une petite qualité intellectuelle, tandis que les plus intelligents nous montrent des lacunes. Et puis, ce qui est plus grave que les incertitudes de nos jugements, c'est qu'ici nous avons la prétention de faire subir à la graphologie un contrôle. Nous allons présenter aux graphologues des écritures de gens que nous croyons intelligents, et si les graphologues ne leur reconnaissent aucune intelligence, nous allons nous croire en droit de conclure que les experts se sont trompés.

La première condition pour que notre contrôle soit sérieux, c'est que nous puissions garantir les intelligences de nos écritures.

Peut-être fera-t-on des objections au principe que je viens de poser. Les graphologues me diront : « Pourquoi est-ce que vous me contrôlez? pourquoi n'ai-je pas le droit réciproque de contrôler Monsieur le psychologue? J'attribue à M. A... une intelligence inférieure à celle de M. B... ; vous affirmez le contraire; rien ne prouve que c'est moi qui me trompe ! » Je répondrai bravement ceci à ces objections encore théoriques :

Nous sommes convenus de faire un contrôle ; or, l'idée même du contrôle implique une comparaison au moyen d'un étalon qu'on accepte comme bon et valable. Evidemment les graphologues seront toujours recevables à m'accuser d'avoir commis des erreurs sur l'intelligence des gens dont je leur présente les écritures, et toutes les procédures leur sont permises pour me faire mon procès. Seulement mon erreur, si j'en commets, ne peut pas être établie par le seul fait d'une contradiction entre mon affirmation sur l'intelligence de telle personne et l'affirmation contraire d'un graphologue qui s'arme de l'écriture de cette personne. L'argument grapholo-

gique ne peut servir d'argument contre moi, car ce serait tourner dans un cercle vicieux.

Toutes ces considérations m'obligent par conséquent à établir mes jugements sur l'intelligence des scripteurs audessus de tout soupçon. Il faut que mes jugements soient garantis; il faut que je les rende clairs pour tous, et en quelque sorte vérifiables par tous. Voilà notre idée directrice.

Gomment atteindre le but? M. Crépieux-Jamin me rappelait dernièrement qu'il avait fait des diagnostics sur l'intelligence en collaboration avec le Dr Helot, qui lui avait fourni 100 écritures. « M. Helot avait bien choisi les écritures, il avait mis des grossiers, des insignifiants, beaucoup de médiocres, c'était le monde en raccourci 1.m Pour faire comprendre ce passage, je rappelle que M. Crépieux-Jamin a divisé les intelligences en 6 groupes : le génie, le talent, les moyens, les médiocres, les insignifiants, les grossiers. J'avoue que bien des raisons me retiennent d'imiter l'exemple du Dr. Helot, qui a si franchement adopté la classification de M. Crépieux-Jamin. Il ne m'est pas démontré théoriquement que les médiocres soient au-dessus ou au-dessous des insignifiants, et que les grossiers occupent le bas de l'échelle : c'est une classification personnelle à l'auteur.

En outre, je suis obligé de faire beaucoup d'éliminations parmi les fournisseurs d'écritures ; ainsi je dois écarter tous ceux qui ne savent pas écrire couramment, par exemple les illettrés complets et partiels, et surtout les domestiques; leur inhabileté graphique se trahit non seulement dans la forme des traits et les défectuosités de l'orthographe, mais encore dans le dispositif général des lignes et des mots, comme le libellé d'une enveloppe; par conséquent leurécriture donnerait trop facilement l'éveil. Il est vrai qu'on peut comparer entre elles des écritures de domestiques de même éducation, de même sexe, et d'intelligence très inégale. C'est bien ce que j'ai fait. Même élimination pour les écritures de commerçants, d'industriels, d'employés, et de beaucoup d'individus qui, soumis par profession à des exigences de lisibilité, font plus ou moins de la calligraphie. Les instituteurs penchent aussi de ce côté-là. Comme les graphologues ont l'habitude

1. Crépieux-Jamin. L'Ecriture et le Caractère,]?. 309. (Paris, F. Alcan.) Binet. — Ecriture. 4

de voir dans l'écriture calligraphique un mauvais document, qui cache plutôt qu'il ne manifeste une personnalité, c'est encore une élimination qui s'impose. Ces conditions réduisent le cercle de mon choix. Je dirai encore que je me méfie un peu du classement de certaines intelligences au-dessous de la moyenne, parce qu'il me semble que ce classement se fait souvent sur des caractères négatifs et ceux-ci ne doivent être acceptés qu'avec des précautions infinies. Toujours en quête de choses précises et démontrables, je me suis arrêté au parti suivant. Il yen a plusieurs parmi nous qui ont prouvé leur intelligence; ce sont les gens connus, qui ont produit une œuvre de talent ou de génie : grands savants ou grands littérateurs, ou grands artistes. La seule réserve à faire sur le choix de ces supérieurs est que quelques-uns pourraient n'être que des génies partiels, à la manière d'Inaudi par exemple, le calculateur prodige. Mais nous aurons l'œil sur cette cause d'erreur, qui m'a été expressément signalée par M. Paulhan : « On peut avoir un talent spécial, on peut avoir du génie, et être sur bien des points un médiocre. »

En réalité, je n'ai eu aucune peine à choisir cette première série, celle des supérieurs, à intelligence démontrée. Les antivivisectionnistes eux-mêmes reconnaîtront que Claude Bernard est une intelligence remarquable ; et les dévots ne mettront pas Renan parmi les médiocres. On peut bien avoir quelques hésitations de détail ; celui-ci a-t-il du talent, se demandera-t-on, et celui-là du génie ? L'hésitation augmenterait encore si on essaye de coter par un chiffre précis toutes ces intelligences. Mais il y a tout de même quelque chose qui échappe au doute et à la discussion : c'est que ma série d'intelligents est supérieure à la moyenne ; elle est supérieure non seulement dans l'ensemble, mais pour chacun des noms qui la composent. Du reste, la voici, qu'on en juge : MM. Bergson, Henner, Dalou, Fernand Buisson, Jules Simon, Victorien Sardou, Paul Bert, Flournoy, Ribot, Marey, Laboulaye, Croiset, Mosso, Renan, Metchnikofï, Claude Bernard, Alexandre Dumas fils, Dumas (le chimiste), François de Curel, Poincaré (le mathématicien), Brown-Sequard, Charcot, Brunetière, Lemaître, Ch. Rou^opinl^gî^^ Mme Ackermann. Je ne vois pas d'autr^QaxJms connus

Quant aux gens/ ^intelligence moyenrïçfton comprendra

quelle discrétion je dois mettre à les dérober à l'attention ; plusieurs sont actuellement vivants, plusieurs me liront ; je veux qu'ils ignorent toujours le désobligeant usage que j'ai fait de leur écriture.

Cette seconde série m'a donné un mal énorme à composer ; car j'ai éprouvé une infinité de scrupules à propos de chaque nom. Je me demandais sans cesse si la personne que j'introduisais dans cette série était complètement dénuée d'originalité. J'ai rejeté les jeunes gens, leur intelligence est encore virtuelle et leur avenir incertain ; j'ai préféré des adultes épanouis, je les ai voulus riches, ou du moins assez fortunés, et assez heureux pour qu'ils n'aient pas le droit de reprocher à la société, qu'elle ne leur a pas permis de donner leur mesure. Dans ma liste, il n'y a pas un « raté » 1.

Il résulte de tout ceci que la différence d'intelligence qui existe entre les personnages à comparer, je l'ai voulue incontestable, je l'ai choisie énorme, et je demande à ce qu'on l'apprécie sommairement, sans entrer dans la considération des nuances qualitatives ; c'est la différence entre le niveau moyen et le talent, parfois le génie. Si la graphologie se tire avec avantage de l'épreuve à laquelle on la soumet, elle aura démontré ainsi qu'elle est capable de percevoir les grands contrastes ; il restera à chercher plus tard si elle perçoit des nuances fines.

Maintenant, le problème ainsi posé était-il facile ou difficile? Bien que ces épithètes aient un sens aussi relatif que celles de grand et de petit, je crois juste de signaler quelquesunes des difficultés de l'examen, qui m'avaient échappé, et sur lesquelles M. Crépieux-Jamin a attiré mon attention. En écartant les gens dont l'inhabilité se trahit dans la forme des traits, dans le dispositif général des lignes et des mots, j'ai fait tort aux graphologues, car ce sont bien là des faits graphologiques; j'ai en somme éliminé comme trop faciles les

1. M. Crépieux-Jamin me fait remarquer spirituellement : « C'est, hélas ! le contraire qui arrive. Les riches ne donnent que rarement leur mesure. La nécessité est la mère de l'effort, et c'est l'activité qui soutient l'activité. Plus on a à faire, plus on fait. Le riche n'a rien à faire que des œuvres oiseuses et il en est très occupé! » M. Crépieux-Jamin a raison et je crois queje n'ai pas tort. Il y de pauvres gens qui ont tait des efforts magnifiques, et il y a aussi des riches qui ont produit de belles œuvres. Dans ma liste de moyens, je n'en trouve qu'un seul qu'une grande fortune a dispensé de travail .; mais je l'ai connu enfant, écolier, puis avocat ; je garantis que celui-là, même pauvre, n'aurait jamais eu d'originalité ni de talent.

7/10 d'écritures des gens qui tiennent la plume dans un pays comme la France; de plus, j'ai sevré presque complètement mes experts des écritures des médiocres et des insignifiants. Je me suis presque toujours confiné dans la haute supériorité et la moyenne. Or c'est cette catégorie là qui, graphologiquement, à ce qu'on m'assure, est la plus malaisée à différencier. Donnons aussi quelques détails sur la manière dont les documents ont été présentés. Il y a eu deux ordres principaux d'expériences; dans l'une, l'expert a comparé des couples d'écritures, entre lesquelles on lui annonçait l'existence d'une différence intellectuelle très grande; dans l'autre, on lui soumettait des collections de 20 à 30 documents, avec l'invitation de les répartir, selon le degré d'intelligence, en deux groupes, les moyens et les supérieurs; on ne lui indiquait pas les nombres dont ces deux groupes se composaient. Donc, deux ordres d'expériences, celui des couples et celui des collections.

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