‹ Les révélations de l'écriture d'après un controle scientifiqueChapitre 46 sur 80 · V. Sardou · texte numérisé non relu

V. Sardou

Poincaré 8 4

Claude Bernard 6 o

Jules Lemaitre 6 6

Pailleron 3 10

Hervieu 3 9

Dumas fds 1 11

Ce tableau montre deux faits vraiment instructifs : d'abord certaines écritures sont jugées intelligentes par la majorité et même l'unanimité. Ainsi, « les pattes de mouche » de Sardou sont classées dans la bonne catégorie par les 12 expérimentateurs. Il me paraît vraisemblable que ce n'est pas là une rencontre de hasard. L'écriture de notre grand dramaturge est par excellence le graphisme d'un esprit supérieur, et nos ignorants de la graphologie l'ont bien compris. Donc, si ignorants qu'ils soient, ils restent sensibles à certaines particularités graphiques ; ils lisent l'intelligence dans l'écriture. Voilà le premier fait important. Le second est la divergence des opinions suivant les spécimens. Certains auteurs ont été maltraités. L'écriture de Dumas n'est jugée intelligente que par une personne sur 12. L'erreur est presque unanime. Cette erreur ne prouve-t-elle pas que les signes intellectuels sont moins lisibles, moins apparents, peut-être aussi moins com-

plètement présents dans l'écriture de certaines personnes que dans celle d'autres personnes, à intelligence égale? C'est une conclusion hypothétique que nous avons présentée déjà. Ces nouveaux faits lui donnent un appui.

Les merveilles de l'intuition.

Pour en finir avec les ignosrants de la graphologie, il me reste plus qu'à citer le examens que je leur ai fait faire des couples d'écritures.

En général, les solutions ont été légèrement supérieures au hasard ; je donnerai seulement quelques exemples. M. Biervliet, mon distingué collègue de l'Université de Gand, vint me rendre visite à mon laboratoire le 15 avril 1904. Il voulut bien examiner 15 couples : il se récusa pour 3, et sur le reste donna 7 solutions justes et 5 fausses. Mon ami le Dr Simon, qui assistait à l'opération, se chargea du même travail; il examina 26 couples, et donna 16 solutions exactes et 10 fausses.

C'est à peu près la proportion de vérité et d'erreur qui se réalise dans les conjectures d'ignorants sur le sexe des écritures et sur l'âge; et je crois sans intérêt d'insister davantage. Tous ces faits montrent suffisamment qu'avant de devenir un art plus ou moins raisonné entre les mains des graphologues, la graphologie est à l'état d'intuition chez beaucoup de gens qui ne sont point au courant de cet art, et même s'en moquent volontiers.

Ce qu'il y a de curieux dans l'intuition, c'est que parfois elle surprend par son apparence de sagacité : je dis apparence , car il y a dans le fait que je vais rapporter une part si grande de hasard, que je puis citer l'histoire comme un exemple des merveilles que le hasard produit quelquefois.

J'avais envoyé mes couples d'écritures à l'examen d'une directrice d'école primaire, Mme B. ; c'est une femme distinguée, intelligente et fine, qui s'intéresse beaucoup à la psychologie. Je lui demandai de coter les écritures, en employant le système de M. Crépieux Jamin ; et, en outre, je l'invitai à me décrire en quelques mots le caractère des personnes. Elle obéit très bien à mon invitation ; je dirai même trop bien, car elle la dépassa ; dans ses portraits, elle définit non seule-

ment le caractère des gens, mais aussi leur aspect physique et même leur profession. On comprend que la fortune n'a pas toujours souri à sa témérité ; souvent elle se trompe ; parfois elle tombe juste. Et parfois aussi, c'est d'une justesse étonnante.

Je passe sur ses erreurs, trop explicables pour être inté-

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Fig. 54. —Ecriture d'une femme dont l'âge, la profession, l'intelligence, le caractère et même l'existence passée ont été curieusement devinés par une ignorante de la graphologie.

ressantes, et je cite ses exactitudes, qui ont l'air de divinations.

Voici, par exemple, un petit billet qui formait un des termes de notre couple 16. J'en produis ici la figure. Ce billet a été écrit par une femme; elle est âgée, elle a environ

60 ans; elle est domestique; originaire de la campagne, elle est venue en place à Paris à l'âge de 20 ans, et depuis cette époque n'a plus quitté la capitale. Son intelligence est réelle, elle a de la réflexion, beaucoup de bon sens, et un aplomb imperturbable. C'est comme on dit souvent une « femme de tête ». Elle a servi pendant 35 ans dans la même maison, chez un professeur de l'enseignement supérieur. On l'a traitée un peu comme étant de la famille ; et au contact de personnes instruites et distinguées, elle s'est raffinée dans son intelligence, son langage, ses manières, quoiqu'elle manque notablement d'instruction première. Son caractère est resté difficile ; elle est toujours autoritaire, pleine d'amour propre; et sa volonté, très forte et très développée, manque de souplesse ; elle se butte, elle est entêtée, et malgré son intelligence très réelle, elle donne parfois l'impression d'une nature bornée. Elle n'est point affectueuse, ni expansive ; elle passe pour égoïste et sèche, et l'est en partie; mais elle est restée profondément dévouée à ses maîtres, et sur le tard son cœur s'est attendri pour ses petits-enfants.

Tous les traits de ce portrait, ou presque tous, ont été devinés par Mme B., qui nous a envoyé la notice suivante :

Domestique, femme, dont l'intelligence s'est développée peu à peu au contact de ses maîtres; depuis longtemps à la ville; caractère difficile; a de la volonté, de l'entêtement même; personne dévouée, doit aimer les enfants; beaucoup de bon sens. 55 ans environ. Cote : 30.

Mme B. ne connaît nullement la domestique en question, je le sais, et n'a reçu, je l'affirme, d'autres indications que l'écriture et le contenu de la lettre. « J'ai mis devant moi, m'écrit-elle, les échantillons d'écritures, et absorbée en eux, en contemplation devant eux, j'ai découvert ou cru découvrir les qualités ou défauts qu'ils recelaient. » Ailleurs, elle compare l'opération à un fluide magnétique qui se dégagerait de l'écriture et viendrait jusqu'à elle. « L'écriture émet-elle des radiations comme le radium? Est-ce un effet de télépathie? »

Ne sourions pas de ces comparaisons; elles nous montrent que pendant son examen Mme B. se sent dans un état passif, et que, conséquemment, elle a une tendance à attribuer l'interprétation des signes graphiques à un phénomène qui est distinct d'elle, et lui paraît surnaturel. Ceci n'est pas un cas

particulier et négligeable. J'ai remarqué souvent que le développement des facultés d'intuition dans un état de passivité, fait éclore tout naturellement l'idée d'un soi-disant pouvoir surnaturel qui agit en nous et par nous ; on en trouve des exemples dans les crises religieuses, et j'en ai cité un remarquable dans la production littéraire, celui de Curel.

Le succès de Mme B. , si elle avait étudié seulement le spécimen d'écriture delà figure précédente, pourrait lui constituer une belle réclame delucidité; mais l'examen de sesautres solutions met toute chose au point. Gomme graphologue d'instinct, elle est réellement douée. Sur 20 couples d'écritures que je lui soumets, elle ne fait que 4 erreurs, soit un pourcentage de 80 % réponses justes, que plus d'un professionnel pourrait lui envier. C'est très bien, mais cela n'a rien de fantastique.

Apprenons par cet exemple à ne jamais accepter la télépathie, ni autre chose, sur un seul fait, surtout quand c'est un fait choisi entre plusieurs. A celui qui croit avoir opéré un miracle, et nous l'apporte avec un enthousiasme irréfléchi, répondons : « Recommencez vingt fois, et calculez-nous le pourcentage. »

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