ÉTUDE GRAPHOLOH1QUE SUR B. D'ARG. (CARRON), PAR M. VIE
Trois documents: deux d'entre eux ont été formés à l'aide d'une plume émoussée; ils sont d'une structure confuse et boueuse, notes jetées ner-
1. Prié de donner son avis sur mon appréciation, M. Crépieux-Jamin m'écrit :
« Je ne pense pas que vous puissiez dire de mon portrait qu'il est purement et simplement une erreur. Il y a des degrés dans l'erreur et il y a plusieurs points de vue pour juger du degré. J'avais deux documents extrêmement différents; sur l'un on pouvait faire le portrait d'un être assez intelligent et d'une moralité terne, sur l'autre la moralité s'abaissait fort, j'ai fait un compromis entre les deux. Les deux documents paraissent écrits à quelque dix ans de distance et cela explique bien des choses.
« Evidemment, le personnage vu à travers cette obsédante prévention de l'assassinat paraît ici très mal jugé, le point de vue n'est pas le même.
« Je ne prétends pas ne pas m'être trompé, je dis seulement que je n'ai pas fait une erreur totale, je n'ai pas dit le contraire de ce qu'il fallait dire.
« Il eût été plus juste de dire :
«M. Crépieux-Jamin dit que ce personnage ne lui inspire pas confiance parce que ses qualités sont toujours insuffisantes par un côté. Comme les médecins légistes, il le déclare intelligent. Son porlrait n'exprime donc pas entièrement le contraire de ce qu'il fallait dire, mais il est assez inexact pour être compté comme une erreur, atténuée si l'on veut.
« Le cas de Carron n'est pas excellent pour vous. J'aurais préféré aux coupures de l'interrogatoire, des citations du rapport du Dr Rebatel. Il s'agit de psychologie, il eût fallu établir la mentalité normale du personnage, tandis que vous mettez en relief l'acte du crime, de telle sorte qu'on ne voit que cela dans votre étude. Il y a cependant bien des circonstances atténuantes à son crime, si odieux qu'il soit. 11 n'a jamais considéré sa mère comme une mère, elle fut l'agent principal de sa dégradation. »
La discussion de M. Crépieux-Jamin sur un cas qui lui est tout personnel est vive, attachante, pleine de verve, et convaincante comme un de ces plaidoyers éloquents, qui pour un moment impressionnent notre conviction.... mais ne résistent pas à la revision de sang-froid que nous faisons. Et, en effet, c'est seulement un plaidoyer, avec toutes les qualités et tous les défauts du genre. La loi du plaidoyer consiste à distribuer adroitement les lumières; on éclaire certains détails, on noie les autres dans l'ombre. Avec des portraits aussi remarquablement complexes que ceux de M. Crépieux-Jamin, on arrive toujours à tomber juste sur un point ou deux; et si on insiste seulement sur ces accords, cela paraît un succès. M. Crépieux-Jamin connaît pourtant bien le mécanisme et la gravité de cette illusion curieuse du plaidoyer ; dans ses lettres, il y fait allusion. Mais le voilà aux 'prises avec un cas personnel, il oublie! Aussi, remarquons avec quelle indulgence il parle de Carron; il lui trouve des criconstances atténuantes !
veuscment comme avec mauvaise grâce, en un déshabillé non destiné aux regards, dans un grimoire difforme, incohérent et incorrect. Questions traitées:
A — des salaires; B — de la pudeur.
Ce qu'on pourrait dire de l'autographe A se confirme et s'accentue dans B, qu'il suffira de retenir momentanément. Celui-ci, dépouillé de toutes les séductions de la femme, pourrait presque être taxé de viril, surtout si l'analyste cédait au mirage d'un texte capable d'effaroucher une confrérie de nonnains. L'autre est d'un tracé calligraphique ou peu s'en faut, fin, délicat, presque immatériel — que nous désignerons par la lettre C. Les différences de faciès n'excluent cependant pas l'étroite communauté de nombreux signes graphiques, manifestement issus de la même main. Etudiées de près, ces deux écritures sont jeunes et féminines, d'où le droit de conclure, sans trop de témérité, qu'une jeune fille les a formées l'une et l'autre.
Est-il possible de fonder une esquisse graphologique sur ces uniques données, si disparates dans leurs grandes lignes de comparaison ? L'entreprise est ardue, et subordonnée à la discussion préalable des documents. Les matières traitées dans A et B impliquent un niveau d'occupations et de connaissances supérieur à la moyenne, et cependant M"c B d'A. a constellé ces deux écrits de déformations qui empirent progressivement. Si celles-ci n'étaient que graphiques, on pourrait les imputer à un excès de fatigue corporelle; mais elles sont aussi orthographiques, et en cela fort choquantes, fournissant ainsi le diagnostic d'une grande dépression mentale, telle que le surmenage pourrait la produire, ce qui enlève à ces autographes leur normalité documentaire. Dès lors, on n'est plus en présence que de la note C, copie faite avec application, mais où l'on trouve néanmoins quelques indications caractéristiques à utiliser.
C'est un graphisme point déplaisant dans sa texture aérienne, mais presque banal pour son manque de relief, partant exclusif d'une appréciable originalité intellectuelle. Le soin y montre de fréquentes lacunes, et n'évoque pas la notion d'une personne de tout point ordonnée.
Le goût n'est pas dépourvu de délicatesses qui plaisent, mais on les voudrait plus constantes. Ces petites ombres s'atténuent, il est vrai, en regard d'autres qualités morales de cette jeune fille, douce, modeste et peu coquette. Modérément expansive, elle donne du prix à sa réserve par la franchise et le naturel.
M"e B. d'A. est très sensible, mais les émotions ne s'impriment guère dans son âme pour en altérer longtemps la sérénité. Aimante, elle possède cette affectivité surveillée où les gages de durée des sentiments n'ont pas contre eux de grands élans imaginatifs, car son imagination modérée ne s'attarde pas dans les nuées bleues où se complaît souvent le rêve des jeunes filles.
L'activité est ici d'essence fragile et ne veut pas être mise à rude épreuve, elle est d'ailleurs imparfaitement secondée par le vouloir, en vérité tenace, très apte à s'attacher au but avec force si ce but vient à passer, mais beaucoup moins à marcher vaillamment vers lui pour l'atteindre.
Eyraud, l'assassin de l'huissier Gouffé.
M. le professeur Lacassagne a publié sous le titre de« l'affaire Gouffé 1» un compte rendu très complet de cette affaire, qui a si fortement passionné l'opinion publique. Cela s'explique. Il faut dire qu'elle débuta avec les allures mystérieuses d'un roman de Gaboriau. D'abord, c'est un huissier parisien, appelé Gouffé, qui disparait; il ne rentre pas chez lui, où l'attendent ses deux filles, il ne se montre pas à son étude. On constate que le premier jour de sa disparition un inconnu a ouvert la porte de son étude, au moment où elle était déserte, et y a fait des recherches, attestées par une dizaine d'allumettes-bougies qui, à demi consumées, ont été jetées sur le parquet.
Quinze jours après, le 13 août 1889, on découvre sur un glacis boisé, dans la commune de Milléry, près de Lyon, un sac de toile cirée contenant un cadavre en état complet de putréfaction ; plus loin, on ramasse une petite clef. Le cadavre est montré à des parents de Gouffé, qui malheureusement ne le reconnaissent pas ; pourtant c'était bien lui.
Le surlendemain, dans une commune voisine, on trouve au fond d'un fossé, une grande malle brisée ; il se trouve que la clef ramassée à Millery ouvre la serrure de cette malle ; de plus la malle exhale la même odeur infecte que le cadavre. Elle porte une étiquette qui prouve qu'elle a voyagé, par chemin de fer, de Paris à Lyon, le 27 juillet 1888 ou 1889, le dernier chiffre étant un peu effacé. On consulte un expert local qui croit lire 1888; or c'était faux, la malle avait réellement voyagé en 1889.
Pour entraver encore la marche de la justice, voilà qu'un cocher de fiacre de Lyon, le nommé Laforge, cédant au désir insensé de jouer un rôle, s'avise de produire un récit mensonger du transport de la malle sur sa voilure. Pressé de questions, il alla jusqu'à dénoncer trois individus qui étaient sous les verrous pour un autre crime. Cette déplorable imposture fit encore perdre du temps.
Heureusement qu'à Paris une information bien dirigée réunissait tous les renseignements possibles sur Gouffé, sa taille, sa conformation, ses particularités physiques, ses relations mondaines ; et on arrivait ainsi à établir qu'il avait fait la connaissance d'une fille galante, Gabrielle Rompard, qui vivait avec un homme plus que suspect, Michel Eyraud, et que ceux-ci avaient quitté précipitamment Paris le jour même où Gouffé disparaissait. Les médecins légistes de Lyon, et notamment le professeur Lacassagne, éclairés par les documents multiples qui leur étaient transmis de Paris, n'hésitaient pas à conclure que le cadavre trouvé à Millery était bien celui de l'huissier.
La vérité était donc connue, la justice possédait les noms des coupables. On s'efforça d'opérer leur arrestation; on les chercha à Londres, puis à New-York, où il furent manques de quelques jours seulement. Puis on perdit leur trace. Six mois après, le 22 janvier 1890, Gabrielle Rompard se présentait spontanément à la préfecture de police et faisait la révélation de son crime. Elle avait abandonné Eyraud en Amérique. Quant à lui,
1. Lyon, Storck; 1891. Nous faisons, pour établir notre résumé, de larges emprunts à l'acte d'accusation.
réduit à la dernière extrémité, et déconcerté par le départ imprévu de sa complice, il erra de New- York à Philadelphie, du Mexique à La Havane, changeant de nom à chaque étape.
Aussi incapable de remords que sa maltresse, il vécut d'escroqueries, courut les lieux de débauche, et rédigea pour un journal la relation audacieusement mensongère de la mort violente de Goufïé. Puis, reconnu à La Havane, il y fut arrêté par la police espagnole. II fut écroué à Paris le 30 juin 1890. Après quelques vaines réticences, il fit des aveux, et ses déclarations réitérées, jointes à celles de Gabrielle, permettent de reconstituer le drame sanglant du 26 juillet 1889.
Eyraud est représenté parles témoins comme un homme sans moralité, sans probité, violent et capable de tout. Déserteur devant l'ennemi, chevalier d'industrie, il se ruine en débauches, commet des escroqueries de toutes sortes, jusqu'au moment où rencontrant Gabrielle Bompard sur le trottoir du boulevard, il vit de la prostitution de cette femme; l'idée lui vient de se servir d'elle pour attirer quelque opulent débauché à un rendez-vous galant, avec l'intention de le dépouiller, vivant ou mort.
Tous les faits de l'instruction montrent avec quel soin le crime fut prémédité : location d'un petit appartement dans une rue déserte, achat d'une grande malle pour y cacher le cadavre, achat d'une fausse barbe, d'une corde de 4 mètres, d'une poulie et d'un moufle. On fait des préparatifs dans une chambre de la rueTronçon-Ducoudray, au fond de la cour. On a augmenté la solidité de la malle en la faisant doubler par deux bandes de fer. Eyraud se. procure un fort clou carré, un porte-mousqueton, et un morceau de toile cirée destinée à empêcher le sang et les déjections de se répandre.
La victime choisie est un huissier, le nommé Goufïé, homme de mœurs légères, qui depuis quelque temps poursuit Gabrielle de ses assiduités. Gabrielle se met, le matin, après déjeuner, sur le chemin de son étude, pendant qu'Eyraud se tient à l'écart dans un café.. Postée dans la rue, cette fille rencontre Goufïé, l'aborde, et se fait désirer, accorde une promesse, et finalement on convient de se rencontrer à huit heures du soir place de la Madeleine.
L'après-midi fut consacrée aux derniers préparatifs. Eyraud emprunta un marteau et enfonça le clou dans une poutre formant traverse à l'entrée de l'alcôve; à l'intérieur de cette alcôve il posa le moufle et la poulie, agença la corde; la fille Bompard tenait l'escabeau. Ensuite, à l'extrémité de la corde, ils attachèrent le porte-mousqueton, en prenant les précautions les plus minutieuses. Une chaise longue fut placée contre l'angle de l'alcôve de telle sorte qu'un homme allongé sur ce siège devait avoir la tète à proximité de la corde et du mousqueton.
A sept heures et demie du soir Eyraud s'embusquait dans l'alcôve. Gabrielle arrivait bientôt, en ramenant Gouft'é.
Celui-ci causait et plaisantait en pénétrant dans le petit salon où elle lui avait promis le plaisir '. Comme tous les autres sièges avaient été soi-
1. Ces détails de la scène, je les extrais de l'acte d'accusation, ils sont probables, non certains, puisque la scène n'a pas eu d'autres témoins qu'Eyraud et la fille Bompard. Un magistrat a supposé que c'est quand Goufïé était couché dans le lit qu'on l'a étranglé. ♦
gneusement écartés, il s'assit instinctivement sur la chaise longue. Gabrielle lui offrit du Champagne; il refusa. Alors elle se plaça sur ses genoux; puis, tout en badinant, de façon caressante, elle prit à deux mains sa cordelière, et lui en entoura le cou. Tandis qu'il souriait a ce jeu, elle passa doucement une des boucles dans l'autre, derrière la tête de l'homme, et glissa la boucle saillante dans le porte-mousqueton. Aussitôt Eyraud prévenu vraisemblablement par le mouvement qu'elle fit en se levant,
Fig. 59. — Portrait d'Eyraud, l'assassin de l'huissier Gouffé.
tira brusquement la corde, et Gouffé fut subitement suspendu. Cette effroyable et prompte exécution prouve qu'Eyraud avait combiné non le chantage, mais l'assassinat.
Gouffé pendu, ils attachèrent tous deux la corde au pied du lit pour le maintenir en l'air. Fuis Eyraud enleva au mort son trousseau de clefs, et s'en fut à l'étude de la rue Montmartre, où il ne découvrit aucune valeur. Quand il fut de retour auprès du cadavre, il se mit à boire, et ensuite lui et cette fille dépouillèrent Gouffé de l'or, des billets et des bijoux qu'il avait sur lui. Ils coupèrent ses vêtements, le mirent à nu. Après avoir enveloppé la tète de toile cirée, ils ficelèrent le corps, le firent descendre dans un sac, et le placèrent dans la malle. Ils firent le endemain, ensemble, le voyage de Millery.
Dans le compte rendu des débats, on s'est surtout occupé de tracer la psychologie de Gabrielle Bompard, car son cas présentait un intérêt particulier. Il s'agissait de savoir si cette fille était réellement hypnotisable
feq
53 53 =5 fe
et suggestible, et si elle avait subi, comme elle le prétendait pour diminuer sa responsabilité, l'ascendant irrésistible d'Eyraud. De longues discussions, très animées, eurent lieu entre les représentants de l'Ecole d'hypnotisme de Nancy, et ceux de l'Ecole de Paris. Tout cela parait bien vieux aujourd'hui, bien peu intéressant. Mais à l'époque, on discutait aigrement
Il en résulte que la figure d'Eyraud, qui seule nous intéresse pour le moment, est restée un peu dans l'ombre. Cependant nous avons assez de détails sur lui pour deviner ce qu'il vaut. Ce grand gaillard est un agent d'affaires véreux, un hâbleur, un ergoteur, un vaniteux, qui parle de lui avec complaisance et veut se faire passer pour une àme délicate et candide; ajoutons à cela qu'il est sans scrupules, il menace, il est cruel, il est violent; jusqu'au pied de l'échafaud il repousse le prêtre avec une expression menaçante, et ses dernières paroles sont pour injurier et maudire. Quant à la question de savoir si c'est lui qui a exercé son influence sur Gabrielle Rompard, si c'est lui qui l'a suggestionnée ou terrorisée, ou si, au contraire, il a été subjugué par une maîtresse à laquelle il n'osait rien refuser, il n'y a pas moyen de répondre exactement; les deux opinions ont été soutenues avec des raisons très plausibles.
Le document graphique que je publie ici, est une lettre qu'Eyraud écrit sous un faux nom au vice-consul de Russie à San Francisco. Il parle de lui à la troisième personne, comme de quelqu'un qu'ilconnaîtrait, Il me paraît extrêmement difficile de décider si ce nom d'Eyraud, qui revient quatre fois dans la lettre à pu donner aux experts l'idée qu'ils avaient sous leurs yeux l'écriture de ce célèbre assassin. Les experts n'ont ajouté aucune réflexion à leur étude. Si j'avais été à leur place, qu'aurais-je pensé? Il me semble1 que j'aurais cru avoir affaire à Eyraud, à la condition que. d'autre part, j'eusse déjà l'idée, le soupçon, que les séries contenaient de l'écriture d'assassin; sinon, non.
Le portrait d'Eyraud par M. Crépieux-Jamin est court, trop court, mais bien caractéristique.
1. M. Crépieux-Jamin fait, à ce propos, cette remarque intéressante : .
« Il vous semble mal...
« J'avais en premier lieu supposé qu'il s'agissait d'un paralytique général, tant il y avait de désordre dans cette écriture. Le nom d'Eyraud ne m'a pas frappé pour la première raison qu'il était illisible. Ensuite l'autographe parle de Eyraud non à la 3e personne seulement, mais franchement comme d'une autre personne, et de façon désobligeante.
«Quand vous dites qu'il vous parait difficile de décider si vos experts ont eu l'idée d'Eyraud et qu'à leur place il vous semble que vous auriez eu cette idée, vous vous exposez aux plus vives critiques. Il fallait alors couvrir ce nom d'Eyraud, mais vous n'avez pas le droit de transformer ce fait en arme à deux tranchants.
« Personnellement, je n'ai eu aucune espèce d'idée que j'avais sous les yeux l'écriture d'Eyraud, et cette écriture est suffisamment expressive de mauvais instincts pour que les succès des experts n'étonnent personne. »
Il faut que je réponde. Evidemment, j'aurais mieux fait de couvrir le nom d'Eyraud. J'ai cru d'abord que comme il parlait de lui à la 3° personne, les experts ne lui attribueraient pas cet autographe; et c'est en effet ce qui est arrivé à M. Crépieux- Jamin. Puis, j'ai eu un scrupule, je me suis demandé ce qu'on a pu lire dans mon texte. Scrupule tardif, je n'en disconviens pas. Qu'y faire? Je le dis, je l'avoue, puisque, dans une étude comme la nôtre, on doit tout mettre au jour.