PORTRAIT DE L'EMPOISONNEUSE, PAR M. VIE
Nature vive et ardente, où l'imagination, qui en est le grand ressort, tend à se soustraire au contrôle, l'impulsion y est assez grande pour que le jugement, débile d'ailleurs, n'ait pas toujours le temps d'en prévenir les écarts. De son côté, la volonté est faible, surtout parce qu'elle est inconstante et d'une orientation malaisée. Par là, Mme A. se classe parmi les sensitifs
1. Voici les remarques que mon appréciation suggère à M. Crépieux-Jamin : « Pas méchante, oui, mais je ne le dis que sous la réserve qui suit : dangereuse, parce que déséquilibrée. Et alors le sens de pas méchante apparaît clairement. C'està-dire que si vous mettez à mon passif que j'ai écrit pas méchante, il faut ajouter entre parenthèse (il est vrai qu'il ajoute dangereuse, parce que déséquilibrée). Il suffit que j'aie dit qu'elle était menteuse par imagination, à la façon des hystériques dont elle a la psychologie, pour que mon portrait soit considéré comme exact. Votre appréciation, qui ne se fixe d'ailleurs pas, ne me paraît pas équitable. Celui qui verrait dans mon portrait une erreur complète montrerait un parti pris évident ; y voir une exacte vérité... C'est un bien gros terme pour un objet qui se prête si peu à la mesure de l'exactitude. Mais sans montrer une bienveillance particulière on peut dire, je crois, que ce portrait retrace la graphologie de cette femme d'une façon très satisfaisante, avec delà faiblesse seulement dans les dernières lignes. »
J'ai dit qu'il y a dans ce portrait du bon et du mauvais. M. Crépieux-Jamin croit que le bon l'emporte. Peut-être. En comptant les épithètes qui se rapportent au modèle, et celles qui ne s'y rapportent pas, il semble bien que les premières sont plus nombreuses. Mais c'est peu de chose, en vérité.
Binet. — Ecriture. 15
à qui manque un suffisant pouvoir d'arrêt pour contenir l'agitation et faire régner un désirable équilibre.
Tel apparaît d'abord ce caractère, vu d'en haut, mais il y a un niveau inférieur qui avoisine l'instinct et dont on ne peut se déprendre pour bien juger : là se manifestent des éléments modérateurs, tels qu'un certain sens pratique et une défiance prudente, en antagonisme utile avec les poussées imaginatives. Nous nous croyons donc autorisé à conclure que la pondération, déjà insuffisante à l'état de repos, va se perdant à mesure que l'activité s'avive.
Nous dirons seulement de son intelligence qu'elle est médiocre, avec un peu plus de compréhension que de culture, et qu'elle acquerrait un profit peu négligeable à secouer le joug de la a folle du logis ».
Où Mrae A demeure en possession de la maîtrise de son moi, c'est quand il s'agit des cachettes de son âme; elle est, à cet égard, d'une enviable discrétion, et cette, qualité peut même rendre des points — beaucoup de points — à sa modestie. Mais ce qui importe davantage, ce sont les qualités de son cœur : elle est très sensible, émotive même; sa vivacité sans frein contrarie sa douceur, et sa grand nervosité paralyse en elle la bienveillance. Point égoïste, elle est capable d'aimer, surtout par élans imaginatifs et soudains.
Si cette personne ne doit pas être rangée dans la catégorie des instables, c'est uniquement parce que les forces psychiques, dans les variations de leur mise en oeuvre, obéissent toujours en elle aux mêmes lois d'évolution.
L'assassin Tilloy.
Je n'ai pas beaucoup de renseignements sur cet assassin. Le document dont je me suis servi est extrait d'un dossier qui m'a été obligeamment prêté par M. l'inspecteur général Granier.
Le nommé Tilloy, d'après ce que je lis dans Ce dossier, vivait au commencement du siècle dernier ; il a commis un grand nombre de vols et trois ou quatre assassinats par cupidité . Il a écrit en prison l'histoire de sa vie, où il raconte simplement ses forfaits, sans grands détails, et avec une tranquillité d'esprit parfaite ; c'est au cahier renfermant son histoire que j'ai emprunté les fragments soumis aux experts.
Il apparaît dans ce document comme une nature fruste, sans culture, brutale, cruelle, à courte vue, sans intelligence, très rapprochée de l'animalité.
Le passage le plus caractéristique de son mémoire est le récit qu'il fait d'un de ses assassinats. Dans une maison où il était en train de voler, il est surpris par le retour inopiné du maître ; il se cache dans la cave, et une fois là, il cherche à y attirer le maître en faisant du bruit. En effet, le maître descend par curiosité dans sa cave, croyant avoir affaire à des rats. Tilloy se précipite sur lui et le frappe à la tête; le malheureux tombe par terre, il ne bouge plus, il est mort. Quelques jours après, on l'enterre; et comme on a besoin de porteurs, on avise Tilloy qui rôdait encore au-
tour de la maison, on l'invite à venir donner un coup do main aux porteurs; puis pour le remercier de sa complaisance, on l'invite à entrer dans la maison du mort et on lui sert à boire. Tilloy raconte cette scène
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sans se mettre en frais d'imagination, et avec la concision d'un illettré, et avec une ironie et un cynisme qui font d'autant plus d'effet que cela n'a rien de littéraire.
Le portrait de M. Crépieux-Jamin n'est pas mal, quoique un peu optimiste. 11 est bien entendu que je le juge ici dans l'ensemble.