Année psycliotogique,t. VII, Paris, Masson
de ces signes, par exemple mes mesures du volume du crâne dans ses rapports avec le degré intellectuel i ; j'ai dans mon tiroir d'autres études, sur la signification de la physionomie, et sur la valeur de la chiromancie. J'entrevois bien d'autres recherches à fajre, sur la valeur révélatrice du geste, de l'intonation, du timbre, du vocabulaire, de la syntaxe. Un peu, bien peu est terminé. Beaucoup reste sur les chantiers. La graphologie s'intercale dans cette série. Et déjà de toutes les ébauches qui ont été tentées, on voit, on constate qu'il va sortir une conclusion assez précise : cette conclusion, c'est que dans la graphologie, comme dans la céphalométrie, probablement aussi dans la chiromancie — il y a quelque chose de vrai.
Mais en quoi consiste « cette âme de vérité » ? Quelle en est la dose ? Quelle en est l'importance? Quelle en est la nature? C'est sur tous ces points que je voudrais apporter un peu de précision. Bien entendu je me bornerai à -la graphologie, qui ici est seule en cause.
D'abord on a dû être frappé de la difficulté des interprétations. Contrôler la graphologie, ce n'est pas du tout une affaire simple. On est entouré d'erreurs de toutes sortes, et il y en a tant, de si subtiles, de si inattendues, qu'on n'est jamais certain de les éliminer toutes. La plus dangereuse est la suggestion, ce choléra de la psychologie. La suggestion est partout, elle nous assaille du dehors, et elle se cache en nous, où elle corrompt notre jugement à sa source; elle devient extrêmement puissante quand, comme ici, elle mord sur des phénomènes moraux qui ne se mesurent pas, et dont la valeur n'apparaît qu'à travers une impression extrêmement complexe. Rappelons-nous par exemple ce qu'il faut faire pour contrôler scientifiquement un portrait graphologique. Il suffit de bien peu de prévention pour qu'on déclare que le portrait ressemble au modèle ou au contraire ne lui ressemble pas. En réalité, quelques-uns ressemblent, d'autres diffèrent. Et pour arriver à doser la part exacte de vérité, que de précautions à prendre, quelle procédure lente et minutieuse !
Après la suggestion, ce qu'il faut craindre surtout, ce sont
4. Il faut distinguer ici, comme M. Crépieux-Jamin me le fait remarquer, entre l'étude des formes de la main, et l'étude des lignes de la main; celle-ci paraît bien plus problématique que celle-là.
les malices du hasard. Le hasard est capable de répondre juste à n'importe quelle question, même la plus difficile. 11 y a même des réponses données au hasard, qui ont une forme telle qu'elles tombent presque toujours juste. Il a donc fallu étudier de très près les probabilités, et se résigner à des calculs et à des chiffres. Nous sommes arrivé à cette conclusion capitale comme importance, que le fait unique, l'observation isolée ne prouvent rien en graphologie. Le pourcentage est seul une démonstration. Quand un graphologue nous dit, en regardant une écriture : « Cette personne a 40 ans », il est possible que la personne ait 40 ans tout juste, sans que le graphologue ait vu son âge dans l'écriture. Cela peut être un bonheur de coïncidence. Pour être certain, il faut une série. Il faut établir ce que donne le hasard, agissant seul, avec ses propres ressources, et voir si l'expert fait mieux. Le calcul du hasard n'est point pure affaire de mathématicien; il exige souvent une appréciation délicate et suppose quelque sens de la psychologie.
Après avoir pris toutes les précautions dont nous avions reconnu l'urgence, quelles constatations avons-nous faites?
Qu'il s'agisse du sexe, de l'âge, de l'intelligence ou même (ce dernier point avec plus de réserve) qu'il s'agisse du caractère, nous arrivons toujours à la même conclusion. Les solutions fournies sur les gens par des graphologues qui ne voient que leur écriture sont constamment supérieures aux données du hasard, et elles ne sont jamais infaillibles daus l'unanimité des cas.
Donc, d'abord et incontestablement, il y a une part de vérité. Cette part est variable, et le chiffre dans lequel on voudrait la fixer dune manière générale u'aurait aucune valeur: cela dépend du document, et surtout de celui qui l'examine. Il y a des cerveaux que la nature a doués d'une finesse remarquable ; ce sont de vrais génies ; il y en a d'autres qui, moins brillamment, peuvent encore rendre des services. Il y en a enfin qui sont dépourvus de toute capacité, et ne sont bons à rien. Que chacun se garde ! Qu'on ne se laisse pas éblouir par la qualité de graphologue ! Il y a aussi des ignorants, qui sans avoir aucune prétention, sans s'être livrés à aucune étude préparatoire, réussissent mieux que certains professionnels.
D'autre part, la graphologie n'est point infaillible. Je sens bien que quelques-uns vont résister à cette proposition. On a déjà commencé. Les graphologues, qui sont rarement modestes pourtant, aiment mieux s'accuser d'étourderie, de faiblesse, d'impéritie, et de toutes sortes de défauts humiliants, plutôt que laisser mettre en cause leur science. Quand ils sont pris en flagrant délit d'erreur, le plus souvent ils nous disent : ,< C'est moi qui suis coupable, accablez moi. L'honneur de la graphologie est sauf. » On n'est pas forcé de les croire. Il serait même dangereux de les croire; ils nous mèneraient loin; car aucun n'est embarrassé pour justifier une assertion quelconque, au moyen d'une étude d'écriture. Nous l'avons bien vu dans nos expériences de suggestion, et de pièges. La valeur des signes graphologiques est assez souple pour se prêter aux usages les plus franchement contradictoires, tout comme le sabre de Joseph Prudhomme qui sert à défendre l'État ou au besoin à le combattre. Jamais on ne doit permettre à un graphologue de justifier par l'écriture ce qu'il sait déjà être vrai, le jeu est trop facile.
Repoussés par nous dans leurs offres de justification, les graphologues nous diront peut-être que leur art, dans son état actuel, est encore faillible, mais le deviendra nécessairement moins à l'avenir. La science ne peut que progresser; celle de demain surpassera celle d'aujourd'hui. Bien. La science en tant que connaissance générale, ajoutera-t-on, est nécessairement supérieure aux connaissances individuelles des savants. Il y a quelqu'un qui est plus fort que Crépieux-Jamin, c'est l'entité graphologique. Soit. Reconnaissons cette supériorité.
Mais la question est de savoir à combien cette supériorité peut atteindre. Devant le résidu d'erreur que nous trouvons constamment au fond de notre creuset, nous nous demandons s'il est probable que la graphologie supprime ce résidu ; en d'autres termes, une graphologie parfaite est elle possible?
Le problème paraît se diviser en deux parties ; et cette division, que nous allons indiquer, est probablement importante, car nous la retrouvons ailleurs, dans d'autres domaines, par exemple dans l'étude de la physionomie.
D'une part, il faut admettre l'existence bien réelle d'écritures ayant les caractères que les graphologues décrivent.
Il y a par exemple, c'est incontestable, un type, plusieurs types d'écriture très intelligente, et d'écriture moins intelligente. Les graphologues peuvent se mettre d'accord sur la notation des signes qui constituent l'intelligence dans l'écriture; et cette notation pourrait être rendue tellement précise que personne, ou presque personne, ne s'y tromperait. Avec quelques réserves, ce serait aussi facile à reconnaître qu'une teinte colorée ou une longueur.
D'autre part, il faut admettre que ces types d'écriture ainsi définis correspondent le plus souvent, mais pas toujours, avec les phénomèmes psychologiques qu'ils révèlent. Il y a un lien, entre le signe et la chose signifiée, mais ce lien peut manquer. Une écriture contenant les signes évidents de grande intelligence peut, par aventure, émaner d'un médiocre. Alors, ce ne sont pas les signes qui sont en défaut, c'est leur signification; et ce défaut de correspondance, quoique rare, mais restant toujours possible, fait de la graphologie un art faillible.
Il est bon d'insister là-dessus; car c'est une utile occasion de lutter contre un préjugé tenace. La graphologie a, pour certaines gens, le prestige d'un sacerdoce ; la qualité de graphologue confère à l'adepte un pouvoir d'autant plus grand que c'est un pouvoir mystérieux. Le profane admire d'autant plus qu'il comprend moins, et l'autorité est surtout forte quand elle s'exerce sur des choses inexpliquées. Du reste, il est facile de voir pourquoi les graphologues ont su s'entourer de tant de prestige. C'est parce qu'ils se servent de connaissances qui sont de l'ordre intuitif. L'intuition est le contraire du raisonnement; c'est ce qui ne se démontre pas, ce qui se fait par une sorte de perception subite, un coup de la grâce.
Tout le développement de la graphologie s'est opéré de cette manière. On chercherait en vain dans les traités spéciaux la lenteur et le détail des recherches expérimentales et des démontrations minutieuses. On affirme. On se sert du principe d'autorité. Lorsque je parcours les livres de graphologie, les meilleurs, les seuls qui comptent, je suis frappé de voir combien les preuves citées y sont rares; elles ne figurent qu'à titre d'illustrations, et on comprend la faiblesse, l'inanité, je dirai même la profondeur de comique des dé-
monstrations qui se font à l'aide d'exemples choisis. J'ai déjà parlé à plusieurs graphologues de cette nécessité de démontrer; leurs réponses ne m'ont pas toujours convaincu.
Les uns se satisfont avec l'idée que l'abbé Michon, le fondateur et comme l'agent responsable de cette science, avait certainement réuni et comparé des écritures de gens à caractères connus, pour élaborer son système de signes. Ce « certainement» là me paraît extrêmement douteux. On n'affirme d'ailleurs, avec insistance, que ce qui est douteux.
Les autres pensent que pour organiser une scienceou même un art, il faut commencer par affirmer, on démontre ensuite. Oui. Peut-être, car l'affirmation est le procédé' de rhétorique qui frappe le plus fortement les esprits, mais à la condition que la démonstration ne tarde pas trop, car jusque-là, la valeur de l'affirmation reste affectée d'une condition suspensive.
D'autres nous apprennent qu'ils reçoivent par leur expérience de tous les jours la confirmation de leurs diagnostics, et ils s'imaginent de bonne foi que lorsque le consultant se déclare satisfait de leurs avis, cela peut compter pour une expérience bien faite. J'espère avoir, tout le long de ce travail, démontré le contraire, par rémunération de la formidable armée de causes d'erreurs qu'il faut éviter pour constater scientifiquement une vérité. Dans les exercices de graphologie qu'on fait au va-comme-je-te-pousse, on ne prend aucune de ces précautions, et les résultats sont sans valeur. Ils ont même le danger d'augmenter la crédulité des uns et la confiance des autres, ce qui n'est pas pour favoriser l'esprit critique.
La science en se détournant jusqu'ici de la graphologie s'est désintéressée d'un « domaine » qui est bien plus vaste qu'on ne pense; il s'étend à perte de vue; il comprend toutes les connaissances empiriques que nous possédons, que nous acquérons on ne sait trop comment, et qui nous rendent de si grands services dans la vie quotidienne. Il est clair que par exemple notre connaissance du caractère des hommes, nos prévisions de leurs actes, et la manière dont nous devinons leurs sentiments, rien qu'en écoutant le son de leur voix, ou en guettant les expressions de leur physionomie, est une accumulation de remarques empiriques qui ne doit rien à la psychologie; il est évident aussi que la sûreté avec
laquelle un ignorant peut juger si une personne est bien portante ou malade, ou seulement un peu faible, d'après la coloration de] sa peau, son allure générale et une foule de petits signes imperceptibles, n'est point le résultat d'une étude médicale théorique; et il en est de même d'une foule d'autres connaissances qui sont en nous et nous servent continuellement. Tout cela est, comme origine, extra-scientifique.
La science pourrait-elle s'introduire là-dedans? Ceux qui s'y sont déjà établis pensent volontiers que non, parce qu'ils veulent conserver cette situation mystérieuse et privilégiée qui les fait ressemblera des mages. On a remarqué avec espritque les spirites, ces autres amateurs de clair-obscur qui sont peutêtre de même la famille que les graphologues et les chiromanciens, ne se font pas faute de réclamer la collaboration de la science, mais lorsque celle-ci commence une incursion chez eux, ils ne peuvent pas se faire à ses méthodes de précision qui vont si mal à leur nature d'esprit; ils reculent devant le flot qui monte, et ils vont planter leur tente plus loin, car ce qu'il leur faut c'est l'imprécis, l'indémontré, le rêve, la foi.
Je crois, j'espère que les graphologues, pas plus que les chiromanciens et les physiognomonistes, n'appartiennent à cette catégorie de rétrogrades. Je les convie donc à favoriser de tout leur pouvoir la recherche scientifique. Ayant rencontré parmi eux des esprits très distingués, très ouverts très libéraux, j'ai bon espoir. Je souhaite donc ardemment que les vraies méthodes expérimentales, avec toute leur rigueur, soient appliquées à l'étude de l'écriture. Je fais mieux que de former des souhaits platoniques, j'offre mon concours.
Il faudrait pour ces recherches nouvelles, d'abord un intuitif, un croyant, à l'esprit fin, chercheur, fouilleur et même un peu aventureux; que celui-là fût déjà un graphologue convaincu, ce ne serait pas un mal; et volontiers on lui souhaiterait la force d'intuition si curieuse et si pénétrante d'un Crépieux-Jamin. Si celui que je nomme ici et que les graphologues doivent être fiers de compter parmi eux acceptait de faire ce travail, ce serait une bonne fortune pour la graphologie.
Derrière lui, d'un pas plus lourd, mais plus circonspect, marcherait le contrôleur, celui qui comme moi a assumé le
rôle ingrat de douter de tout, non par scepticisme de dilettante, mais par besoin de précision et de démonstration. Je promets mon concours parce que je sens que la graphologie, qui en se développant comme un sauvageon a déjà donné de jolies fleurs, mériterait qu'on essayât de lui appliquer une culture rationnelle. C'est un art d'avenir.
Binet. — Ecriture