‹ Les RevenantsChapitre 9 sur 9 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

Même décor. Les meubles, table, chaises et sofa, onl été transportés au milieu de la chambre. La porta de l'antichambre est ouverte.' On entend de la musique de danse venant de l'étage supérieur.

Madame Linde, assise près de la table, feuillette distraitement un livre. Elle essaye de lire, mais ne paraît pas pouvoir fixer sa pensée. Par instants, elle jeté un coup d'oeil vers la porte d'entrée et écoute attentivement.

madame linde, regardant sa montre. — Il ne vient pas. Il est grand temps cependant. Pourvu qu'il... (Elle écoule encore.) Ah 1 c'est lui. (Elle sort dans l antichambre et ouvre doucement la porte de dehors ; on entend monter l'escalier avec précaution. Bas.) Entrez, je suis seule.

Krogstad, à l'entrée. — J'ai reçu un billet de vous. Qu'est-ce que cela veut dire ?

madame linde. — Il faut absolument que je vous

parle.

Krogstad. — Vraiment ? Et c'est nécessairement ici que l'entretien doit avoir lieu ?

madame linde. — Je ne pouvais pas vous recevoir chez moi : je n'ai pas d'entrée séparée. Venez, nous serons seuls : les Helmer sont au bal chez les voisins du second.

krogstad, entrant. — Tiens, tiens ! Les Helmer dansent ce soir? C'est bien vrai?

madame linde. — Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

kkogstad. — Rien.

j:\dame linde. — Voyons, Krogstad, nous avons à causer.

krogstad. — Nous deux ? Qu'aurions-nous encore à nous dire?

madame linde. — Bien des choses.

krogstad. — Je ne l'aurais pas cru.

madame linde. — C'est que vous ne m'avez jamais bien comprise.

krogstad. — Ce n'était pas difficile à comprendre; pareille chose arrive tous les jours: une femme sans cœur éconduit un homme quand il se présente un parti plus avantageux.

madame linde. — Me croyez-vous donc tout à fait sans cœur? Croyez-vous aussi qu'il ne m'en ait pas coûté de rompre?

krogstad. — Vraiment.

madame linde. — Avez-vous réellement cru celat Krogstad ?

MAISOiN ItE POUPÉE 2*3

krogstad. — S'il n'en était pas ainsi, pourquoi m'avez-vous écrit comme vous l'avez fait?

madame linde. — Je ne pouvais pas agir autrement. Voulant rompre, j'avais le devoir d'arracher de votre cœur tout ce que vous ressentiez pour moi.

krogstad, se frottant les mains. — Ah ! C'est ainsi!... et tout cela, ce n'était qu'une question d'argent.

madame linde. — Vous ne devez pas oublier que j'avais alors une mère à soutenir et deux petits frères. Nous ne pouvions pas vous attendre: vous n'aviez alors que des perspectives si lointaines.

krogstad. — Admettons : cependant vous n'aviez pas le droit de me repousser pour un autre.

madame linde. — Je ne sais pas. Je me suis souvent demandé cela.

krogstad, baissant la voix. — Quand je vous ai perdue, c'est comme si le sol s'était dérobé sous mes pieds. Regardez-moi : je suis comme un naufragé cramponné à une épave.

madame linde. — Le salut n'est peut-être pas loin.

krogstad. — Il était là, et vous êtes venue me l'enlever.

madame linde. — Cela a été à mon insu, Krogstad. Aujourd'hui seulement j'ai appris que c'était vous que j'allais remplacer à la Banque.

Krogstad. — Je vous croîs puisque vous me le dites. Mais maintenant que vous le savez, vous n'y renoncerez pas ?

madame linde. — Non : cela ne vous servirait à rien.

krogstad. — Ah, bahl... je le ferais tout de même à votre place.

madame linde. — J'ai appris à agir raisonnablement. La vie me l'a enseigné, et l'âpre nécessité.

krogstad. — Et moi, la vie m'a appns à ne pas me fier aux paroles.

madame linde. — En cela elle vous a donné une très sage leçon. Mais les actions, vous vous y fiez pourtant ?

krogstad. — Que voulez-vous dire ?

madame linde. — Vous êtes, avez-vous dit, UD naufragé cramponné à une épave.

krogstad. — J'ai de bonnes raisons pour parler ainsi.

madame linde. — Et moi aussi, je suis une naufragée cramponnée à une épave : personne à qui me dévouer, personne qui ait besoin de moi.

krogstad. — Vous l'avez voulu.

madame linde. — Je n'avais pas le choix.

krogstad. — Où voulez-vous en venir?

madame linde. — Si ces deux naufragés se tendaient la main? Qu'en pensez-vous, Krogstad?

krogstad. — Que dites-vous là?

madame linde. — Ne vaut-il pas mieux se réunir sur la même épave?

krogstad. — Christine !

madame linde. — Quelle est, croyez-vous, la raison qui m'a amenée ici.

krogstad. — Auriez-vous pensé à moi?

madame linde. — Il me faut travailler pour pouvoir supporter l'existence. Tous les jours de la vie, aussi loin que vont mes souvenirs, je les ai passés au travail. C'était ma meilleure et mon unique joie. Maintenant, me voici seule au monde ; je sens un abandon, un vide affreux. Ne songer qu'à soi, cela détruit tout le charme du travail. Voyons, Krogstad, trouvez-moi pour qui et pour quoi travailler.

krogstad. — Je ne vous crois pas : il n'y a là qu'un orgueil de femme qui s'exalte et veut se sacrifier.

madame linde. — M'avez-vous jamais connue exaltée?

kragstad. — Pourriez-vous vraiment faire ce que vous dites ? Avez-vous connaissance de tout mon passé ?

madame linde. — Oui.

krogstad. — Vous connaissez ma réputation, ce qu'on dit de moi.

madame linde. — Si je vous ai bien compris tout à l'heure, vous pensez que j'aurais pu vous sauver.

krogstad. — J'en suis certain.

madame linde. — N'est-ce pus à refaire ?

Krogstad. — Christine 1 Vous avez bien réfléchi à ce que vous dites ? Oui, je le vois à votre visage. Ainsi, vous auriez le courage ?...

madame linde. — J'ai besoin d'un être à qui tenir lieu de mère, et vos enfants ont besoin d'une mère. Nous aussi, nous sommes poussés l'un vers l'autre. J'ai foi en ce qui gît au fond de vous, Krogstad... avec vous, rien ne me fera peur.

krogstad, lui saisissant les mains. — Merci, Christine, merci... maintenant il s'agit de me relever aux yeux du monde et je saurai le faire. Ah, mais j'oubliais...

madame linde, écoutant. — Chut! La tarantelle I Sortez, sortez vite !

krogstad. — Pourquoi cela ?

madame linde. — Vous entendez cette musique : la danse finie, ils vont rentrer.

krogstad. — Allons, je m'en vais. D'autant plus que cela ne sert à rien : vous ignorez, bien entendu, ma démarche contre les Helmer.

madame linde. — Vous vous trompez, Krogstad : je la connais.

krogstad. — Et vous aviez le courage de...

madame linde. — Je sais où le désespoir peut pousser un homme comme vous.

krogstad. — Oh, si je pouvais défaire m un œuvre 1

madame lin ni; . — Vous le pouvez : votre lettre est encore là, dans la boîte.

krogstad. — Vous en êtes sûre?

madame linde. — Je le sais ; mais...

krogstad, la dévisageant. — Est-ce là l'explication ? Vous vouliez sauver votre amie à tout prix. Vous feriez mieux de l'avouer franchement ? Est-ce vrai?

madame linde. — Ecoutez, Krogstad : quand on s'est une fois vendue pour sauver quelqu'un, on ne recommence plus.

krogstad. — Je vais redemander ma lettre.

madame linde. — Mais non.

krogstad. — Mais si, cela va de soi : j'attends la rentrée de Helmer et je lui dis que je veux ravoir ma lettre... qu'elle ne traite que de mon congé... qu'il n'a que faire de la lire...

madame linde. — Non, Krogstad, vous ne redemanderez pas cette lettre.

krogstad. — Mais cependant... n'est-ce pas pour cela, a vrai dire, que vous m'avez fait venir ici?

madame linde. — Si, dans le premier moment d'alarme. Mais vingl quatre heures ont passé, et pendant ce temps j'ai vu se passer ici des choses incroyables. 11 faut que Helmer sache tout : ce fatal mystère doit se dissiper. Il faut qu'ils s'expliquent : assez de cachotteries et de faux-fuyants.

Krogstad. — Bien, si vous le prenez sur vous... Mais il y a une chose que je puis faire en tout cas et qu'il faut faire de suite...

madame linde, écoutant. — Dépêchez-vous 1 Partez !... La danse est finie : nous ne sommes plus er. sûreté.

krogstad. — Je vous attends en bas.

madame linde. — Bien : vous m'accompagnerez jusqu'à ma porte.

krogstad. — Je n'ai jamais été aussi heureux.

(Il sort par la porte d'entrée. Celle de l'antichambre reste ouverte jusqu'à la un.)

madame linde. (Elle range un peu la chambre, et prépare son manteau et son chapeau). — Quel avenir, quelle perspective nouvelle ! J'ai pour qui travailler, pour qui vivre, un foyer à soigner. Ah ! c'est que je vais m'y mettre. (Ecoutant.) Ah ! les voici : vite le manteau.

(Elle prend son chapeau et son manteau. On entend les voix de Helmer et de Nora; un chef tourne et Helmer fait entrer Nora presque de force. Elle est en costume italien, enveloppée dans une sorte de grand châle, lui en habit de soirée, un domino noir sur les épaules.)

nora, à l'entrée, résistant. — Non, non, non, je ne veux pas rentrer ; je veux remonter, je ne veux pas me retirer si tôt.

helmer. — Voyons, chère Nora...

nora. — Ah ! je t'en prie, Torvald, je t'en supplie... rien qu'une heure encore !

helmer. — Pas une minute, chère petite Nora. Tu sais nos conventions. Allons, entre, lu prends froid dehors.

(Il la fait entrer malgré sa résistance)

MADAME LINDE. — Bonsoir.

nora. — Christine !

helmer. — Quoi, c'est madame Linde ? Vous ici, si tard ?

madame linde. — Excusez-moi : j'avais une telle envie de voir Nora dans ses beaux atours.

nora. — Tu m'as attendue ici tout ce temps?

madame linde. — Oui, je suis venue malheureusement trop tard, tu étais déjà montée et je n'ai pas voulu partir sanst'avoir vue.

helmer, enlevant le châle de Nora. — En ce cas, regardez-la bien. Je pense qu'elle en vaut la peine. Elle est jolie, n'est-il pas vrai, madame Linde?

madame linde. — En vérité.

helmer. — Merveilleusement jolie, n'est-ce pas ? C'était aussi l'avis de tout le monde, là-haut. Mais qu'elle est entêtée, ce cher petit être! Que faire contre cela? Croiriez-vous que j'ai dû presque employer la force pour qu'elle quitte le bal?

nora. — Ah, Torvald! tu te repentiras de nepas m'avoir accordé ne fût-ce qu'une demi-heure.

helmer. — Vous entendez, madame. Elle danse sa tarentelle, elle a un succès fou et bien mérité, bien qu'elle y eût peut-être mis trop de naturel, je

veux dire un peu plus que ne le comportaient strie, tement les exigences de l'art. Mais enfin, le principal est qu'elle a eu du succès, un succès colossal. Devais-je la laisser rester après cela? Gela aurait diminue l'effet. Merci bien! j'ai pris le bras de ma jolie fillette de Gapri, — de ma capricieuse fillette pourrais-je dire; vite le tour de la salle; des saluts à droite et à gauche — et, comme on dit dans les romances... la belle ombre s'est évanouie. Il faut toujours de l'effet dans les dénouements, madame Linde mais c'est ce que J3 ne puis pas faire comprendre à Nora. Ouf! qu'il fait chaud ici. {Il jette son domino sur une chaise et ouvre la porte de sa chambre.) Gomment ? Il n'y a pas de lumière ? Ah 1 c'est vrai. Excusez-moi.

(11 entre et allume deux bougies.)

nora, très bas, précipitamment . — Eh bien?

madame linde, bas. — Je lui ai parlé.

nora. — Alors...

madame linde. — Nora... il faut tout dire à ton mari.

nora, d'une voix mourante. — Je le savais.

madame linde. — Tu n'as rien à craindre de Krogstad, mais il faut que tu parles.

nora. — Je ne parlerai pas.

madame linde. — C'est donc la lettre qui parlera pour toi.

nora. — Merci, Christine; je sais maintenant ce qu'il me reste à faire. Chut!...

helmer, rentrant. — Eh bien, madame, l'avezvous bien admirée ?

madame linde. — Oui; et maintenant je vais vous souhaiter la bonne nuit.

helmer. — Déjà? C'est à vous ce petit ouvrage ?

madame linde, prenant un bout d'ouvrage tricoté que Helmer lui tend. — Merci; j'allais l'oublier.

helmer. — Vous tricotez donc?

madame linde. — Certainement.

helmer. — Hé bien î vous devriez faire de la broderie.

madame linde. — Vraiment? Pourquoi cela?

helmer. — C'est plus joli. Regardez: on tient la broderie de la main gauche comme ceci, et on fait aller l'aiguille de la main droite, comme cela... vous voyez cette courbe qui se forme, longue et légère ; pas vrai?...

madame linde. — C'est bien possible...

helmer. — Tandis que tricoter... cela ne peut jamais être que laid. Regardez les bras collés au corps... les aiguilles allant de bas en haut et de haut en bas... il y a là quelque chose de chinois... Ah ! quel émoustillant champagne on a servi !

madame linde. — Bonsoir, Nora, et ne sois plus entêtée.

helmer. — Bien parlé, madame Linde.

madame linde. — Bonsoir, monsieur le directeur.

helmer, la reconduisant jusqu'à la porte. — Bonsoir, bonsoir: vous retrouverez votre chemin, j'espère. Je voudrais bien... mais c'est si près. Bonsoir, bonsoir. (File sort, il referme la forte derrière elle et revient.) Très bien! la voilà partie enfin. Elle est joliment ennuyeuse, cette femme.

nora. — N'es-tu pas très fatigué, Torvald?

helmer. — Non, pas le moins du monde.

nora. — Tu n'as pas sommeil non plus ?

helmer. — Pas du tout: je me sens au contraire très éveillé. Mais toi? En effet, tu as l'air d'être fatiguée et d'avoir sommeil.

nora. — Oui, je suis très fatiguée. Maintenant je sens que je dormirai bientôt.

helmer. — Tu vois bien. J'avais raison de ne pas vouloir rester plus longtemps.

nora. — Tu as toujours raison dans tout ce que tu fais.

helmer, la baisant au front. — Voici que l'alouette commence à parler comme un homme. Mais, dis-moi, as-tu remarqué comme Rank était gai ce soir?

nora. — Vraiment? Je n'ai pas eu l'occasion de lui parler.

helmer. — Je ne lui ai presque pas parlé non plus ; mais il y a longlemps que je ne l'avais vu de si bonne humeur. (// la regarde un instant, puis se

rapproche.) Hm... que c'est bon pourtant d'être rentré chez soi, d'èlre seul avec toi... Oh la jolie, l'enivrante petite femme que tu es!

nora. — Ne me regarde pas comme cela, Torvald.

helmer. — Je ne regarderais pas mon plus cher trésor! Cette splendeur qui est à moi, rien qu'à moi, toute à moi !

nora, gagnant l'autre côté de la table. — Il ne faut pas me parler comme cela ce soir.

helmer, la suivant. — Tu as encore de la tarentelle dans le sang, à ce que je vois. Et tu n'en es que plus séduisante. Ecoute! Voici les invités qui s'en vont. [Plus bas.) Nora, bientôt tout se taira dans la maison.

nora. — Oui, j'espère.

helmer. — N'est-ce pas, ma bien-aimée Nora? Oh! quand nous sommes dans le monde comme ce soir... sais-tu pourquoi je te parle si peu, pourquoi je me tiens éloigné de toi, me contentant de te jeter quelquefois un regarda la dérobée, sais-tu pourquoi ? C'est que j'aime à me figurer que lu es mon amour secret, ma jeune, ma mystérieuse fiancée et que tous ignorent nos liens.

nora. — Oui, oui, oui, je sais bien que toutes les pensées vont à moi.

helmer. — Et au départ, quand je pose le châle sur tes épaules fines et juvéniles, que je voile cette

nuque merveilleuse, je me figure que tu es ma jeune épousée, que nous revenons des noces, que, pour la première fois, je te conduis chez moi et qu'enfin nous allons être seuls... je vais être seul avec toi, ma jeune beauté frissonnante ! Durant toute cette soirée, je n'ai fait que soupirer après toi. Quand je t'ai vue dans la tarentelle poursuivre et provoquer... j'ai senti bouillir mon sang, je n'y tenais plus, et c'est pour cela que je t'ai entraînée si tôt...

nora. — Va-t'en, Torvald. Il faut me quitter. Je ne veux pas de cela.

helmer. — Qu'est-ce à dire ? Tu te moques de moi, petite Nora. Tu ne veux pas, dis-tu? Ne suisje pas ton mari?...

(On frappe à la porte d'entrée.)

kora, tressaillant. — As-tu entendu?...

iielmer, passant dans Vantichambre. — Qui est là?

le docteur rank, du dehors. — C'est moi. Puisje entrer un moment.

helmer, d'un ton maussade. — Qu'est-ce qu'il veut donc, celui-là? (Haut.) Attends un peu. (// va ouvrir.) Allons, c'est gentil à toi de ne pas passer devant notre porte sans frapper.

rank. — J'ai cru entendre ta voix ; alors j'ai voulu entrer un instant. (Jetant un coup d'œd autour de lui.) Le voici donc, ce foyer si cher, si

familier. Vous avez chez vous la paix et le bienêtre, heureux que vous êtes.

helmer. — Tune paraissais pas te déplaire là-haut non plus.

rank. — Je m'y plaisais extrêmement. Et pourquoi pas? Pourquoi ne pas jouir de tout ici-bas? Au moins tant et si longtemps qu'on peut. Le vin était exquis...

helmer. — Le champagne surtout.

rank. — Tu l'as remarqué aussi ? C'est incroyable ce que j'en ai vidé.

nora. — Torvald aussi a pris beaucoup de champagne ce soir.

rank. — Vraiment ?

nora. — Oui, et cela le rend toujours si drôle.

rank. — Eh bien, pourquoi ne passerait-on pas une bonne soirée après une journée bien employée ?

helmer. — Bien employée? Je ne puis malheureusement pas m'en vanter aujourd'hui.

rank, lui tapant sur l'épaule. — Mais je m'en vante, moi, sais-tu !

nora. — Docteur Rank, vous avez dû étudier quelque cas scientifique, aujourd'hui.

rank. — Justement.

helmer. — Tiens, tiens, la petite Nora qui parle de cas scientifiques 1

îoÔ THEATRE

nora. — Et peut-on vous féliciter du résultat?

rank. — Certainement oui.

nora. — Un succès?

rank. — Le meilleur pour le médecin, comme pour le malade : la certitude.

nora, vivement, le scrutant des yeux. — La certitude?

rank. — Une certitude entière. N'avais-je pas droit à une joyeuse soirée après cela?

nora. — Sans doute, docteur.

helmer. — C'est également mon avis : pourvu qu'il ne t'en cuise pas demain.

rank. — Tout se paie dans cette vie.

nora. — Docteur... vous devez bien aimer les mascarades.

rank. — Oui, quand on y rencontre beaucoup de costumes grotesques.

nora. — Voyons : quel costume mettrons-nous la prochaine fois, vous et moi?

helmer. — La petite folle ! Elle songe déjà à la prochaine mascarade.

rank. — Vous et moi ? Je vais vous dire : vous serez en mascote ?

helmer. — Très bien, mais trouve un joli c~stume de mascote.

rank. — Que ta femme se montre telle que nous la voyons tous les jo'irs.

helmer. — Bien trouvé ! Mais toi, as-tu une idée de ton propre costume ?

rank. — Quant à cela, mon cher ami, c'est bien arrêté.

helmer. — Voyons.

rank. — A la prochaine mascarade, je serai en invisible.

uelmer. — Quelle farce !

rank. — Il y a un grand chapeau... As-tu entendu parler d'un chapeau qui rend invisible ? On le met sur sa tête et personne ne vous voit.

helmer, réprimant un sourire. — Bien, bien, tu as raison.

rank. — Mais j'oublie entièrement pourquoi je suis venu. Helmer, donne-moi un cigare, un de tes havanes foncés.

helmer. — Avec le plus grand plaisir.

(Il lui présente l'étui.)

rank, prenant un cigare et coupant la pointe. — Merci.

nora, frottant une allumette. — Laissez-moi vous offrir du feu.

rank. — Merci. {Elle approche l'allumette; il allume le cigare.) Et maintenant, adieu !

helmer. — Adieu, adieu, mon cher ami.

nora. — Dormez bien, docteur Rank.

rank. — Je vous remercie pour ce souhait.

nora. — Souhaitez-moi la même chose.

rank. — A vous? Allons! puisque vous le voulez... Dormez bien. Et merci pour le feu. (Il les salue d'un signe de tête et sort.) helmer, contenant sa voix. — Il avait joliment bu. nora, distraite. — Peut-être bien...

(Helmer sort ses clefs de sa poche et passe dans l'antichambre.)

nora. — Torvald, que vas-tu faire ?

helmer. — Je veux vider la boite aux lettres : elle est toute pleine ; il n'y aura pas de place pour les journaux demain matin...

nora. — Tu veux travailler cette nuit ?

helmer. — Tu sais bien que non... Qu'est-ce à dire ? on a touché à la serrure.

nora. — A la serrure ?...

helmer. — Il n'y a pas de doute. Qu'est-ce que cela peut signifier? Je ne puis croire que les bonnes?... Voici un bout d'épingle à cheveux. Nora, c'est une de tes épingles.

nora, vivement. — Ce sont, peut-être les enfants...

helmer. — Tu devrais vraiment leur ôter cette

habitude. Hm, hm... allons, la voici ouverte tout de

même. (77 prend le contenu de la boîte et appelle.)

Mélène?... Hélène! éteignez la lampe de l'entrée.

11 rentre et ferme la porte de l'antichambre.}

helmer, tenant les lettres. — Regarde : comme il y en a. (// examine les enveloppes.) Qu'esta que c'est que cela ?

nora, à la fenêtre. — Cette lettre ! Non, non, Torvald !

helmer. — Deux caries de visite... de ilank.

nora. — Du docteur?

helmer, les regardant. — Rank, docteur en médecine. Elles étaient sur les lettres... il les aura jetées en sortant.

nora. — Y a-t-il quelque chose d'écrit?

helmer. — H y a une grande croix au-dessus du nom. Regarde. Quelle vilaine plaisanterie! C'est comme s'il faisait part de sa propre mort.

nora. — C'est ce qu'il fait en réalité.

helmer. — Quoi? Que sais-tu? T'aurait-il dit quelque chose?

nora. — Oui. Les cartes signifient qu'il a pris congé de nous pour toujours. Il veut s'enfermer et mourir.

helmer. — Mon pauvre ami I Je savais que je ne le garderais pas longtemps. iMais si tôt que cela. Et il va se cacher, comme un animal blessé.

nora. — Si cela doit se faire, il vaut mieux que cela se fasse sans une parole. N'est-ce pas, Torvald ?

helmer, arpentant la chambre. — Il était devenu de la famille. Je ne puis me le représenter parti. Avec ses souffrances, avec son humeur solitaire, il constituait comme un fond d'ombre au tableau ensoleillé de notre bonheur... Allons, cela vaut

peut-être mieux. Du moins pour lui. (Il s'arrêle.) Et peut-être aussi pour nous, Nora. Maintenant, nous voici exclusivement voués l'un à l'autre. (Y/ la prend dans ses bras.) Ah! ma bien-aimée, ma femme; je ne te serrerai jamais assez étroitement. Tu sais, Nora... souvent je te voudrais menacée d'un danger, pour pouvoir exposer ma vie, donner mon sang, risquer tout, tout pour te protéger.

nora, se dégageant d'une voix ferme et résolue. — Maintenant, lis tes lettres, Torvald.

helmer. — Non, non, pas cette nuit... Je veux rester avec toi, ma chère, chère petite femme.

nora. — Avec l'idée de ce mort, de ton ami ?...

helmer. — Tu as raison. Gela nous a remué tous les deux. Quelque chose de laid s'est glissé entre nous : l'idée de la mort et de la dissolution. Il faut que nous cherchions à nous en affranchir. Jusque-là... Nous allons nous retirer chacun chez soi.

nora, se jetant à son cou. — Bonsoir, Torvald... bonsoir !

helmer, la baisant au front. — Bonsoir, mon

petit oiseau chanteur. Dors en paix, Nora.- Je vais

parcourir les lettres.

(Il passe dans sa chambre, emportant les lettres, et referme la porte derrière lui.)

nora, tâtonnant autour d'elle, les yeux hagards,

saisit le domino de Helmer et s'en enveloppe, en disant d'une voix brève, râlante, saccadée. — Plus jamais le revoir. Jamais, jamais, jamais. {Elle met son châle sur la tête.) Et les enfants : ne plus les revoir, eux non plus. Oh 1 cette eau glacée, noire. Oh, cette chose... cette chose sans fond... Ah! si c'était passé seulement! Maintenant il la prend, il la lit. Non, non, pas encore. Adieu, Torvald, toi et les enfants.

(Elle se précipite vers la porte d'entrée. Au même moment Helmer ouvre violemment celle de sa chambre et paraît, une lettre dépliée à la main.)

helmer. — Nora !

nora, jetant un cri perçant. — Ah!

helmer. — Que veut dire?... Sais-tu ce que contient cette lettre ?

nora. — Oui, je le sais. Laisse-moi partir I Laissemoi m'en aller!

helmer, la retenant. — Où vas-tu ?

nora, essayant de se dégager. — Tu ne me sauveras pas, Torvald.

helmer, se reculant. — C'est donc vrai ! Cette lettre dit vrai? Horreur! Non, non, c'est impossible, cela ne se peut pas.

nora. — C'est la vérité. Je t'ai aimé plus que tout au monde.

helmer. — Ah, trêve de niaiseries !

nora, faisant un pas vers lui. — Torvald l...

helmer. — Malheureuse ! qu'as-tu osé faire ?

nora. — Laisse-moi partir. Tu ne porteras pas le poids de ma faute, tu ne répondras pas pour moi.

helmer. — Pas de comédies ! (// ferme la porte de l' antichambre.) Tu resteras là, et tu me rendras compte de tes actes. Comprends-tu ce que tu as fait? Dis, le comprends-tu?

nora le regarde avec une raideur croissante dans l'expression et dit d'une voix mate. — Oui, maintenant je commence à comprendre le fond des choses.

helmer, marchant, agité, à travers la chambre. — Oh 1 le terrible réveil ! Huit années durant... elle, ma joie et mon orgueil... une hypocrite, une menteuse... pire que cela, une criminelle 1 Quel abîme de laideur que tout cela ! Fi, l'horreur!

nora, muette, continue à le regarder fixement.

helmer, s'arrêtant devant elle. — J'aurais dû pressentir qu'il arriverait quelque chose de ce genre. J'aurais dû prévoir cela. Avec la légèreté de principes de ton père... et ces principes tu en as hérité. Absence de religion, absence de morale, absence de tout sentiment de devoir... Oh ! que je suis puni d'avoir jeté un voile sur sa conduite. C'est pour toi que je l'ai fait. Et voilà comment ta me récompenses.

nora. — Oui, voilà.

helmer. — Maintenanttu as détruit mon bonheur, tu as anéanti tout mon avenir. Je ne puis y penser sans frémir. Me voici dans les mains d'un homme sans scrupules : il peut faire avec moi tout ce qu'il veut, me demander quoi que ce soit, commander, ordonner à sa guise, sans que j'ose souffler mot. Ainsi je puis être réduit à rien, coulé à fond par la légèreté d'une femme.

nora. — Quand j'aurai quitté ce monde, tu seras libre.

helmer. — Ah I. pas de grands mots. Ton père aussi en avait toute une provision. A quoi cela me servirait-il, si tu quittais ce monde, comme tu dis? A rien. Il pourrait ébruiter la chose malgré cela, et, en ce cas, on me soupçonnerait peut-être d'avoir été complice de ta criminelle action. On pourrait croire que j'en ai été l'instigateur, que c'est moi qui t'ai poussée. Et c'est à toi que je dois cela, à toi que j'ai portée surles bras à travers toute notre vie commune. Comprends-tu maintenant ce que tu as fait ?

nora, calme et froide. ~ Oui.

helmer. — Tout cela est si incroyable que je ne m'y retrouve pas. Mais il faut aviser. Ote ?«.», châle. Ote-le, te dis-je! Il faut que je le contente d'une façon ou d'une autre. Il s'agit d'étouffer l'affaire à tout prix. Et, en ce qui concerne notre intérieur, rien ne doit sembler changé entre nous. Il ne s'agit,

264 THËATKE

bien entendu, que des apparences. Tu continueras donc à demeurer ici : cela va sans dire. Mais il te sera interdit d'élever les enfants... je n'ose pas te les confier. Ah ! devoir parler ainsi à celle que j'ai tant aimée et qui encore... 1 Allons, tout cela est passé, il le faut. Dorénavant il ne s'agit plus de bonheur. Mais uniquement de sauver des restes, des débris, des apparences...

(On sonne à la porte d'entrée.)

helmer, tressaillant, — Qu'est-ce que c'est ? Si tard ! Horreur 1 Serait-ce déjà?... Aurait-il?... Cache-toi, Nora ! Dis-toi malade.

(Nora ne bouge pas. Helmer va ouvrir la porte.)

la bonne, à moitié dévêtue, dans l'antichambre. — Une lettre pour madame.

helmer. — Donnez-la-moi. (// saisit la lettre et ferme la porte.) Oui, elle est bien de lui. Tune l'auras pas. Je veux la lire moi-même.

nora. — Lis.

helmer, s'approchunt de la lampe. — J'en ai à peine le courage. Peul-être sommes-nous pris l'un et l'autre. Non, il faut que je le sache. (// ouvre vivement la lettre, parcourt quelques lignes, examine un papier inclus dans F enveloppe et pousse un cri de joie.) Nora 1

nora, l'interrogeant du regard.

Helmer. — Nora!... Non, relisons encore!... C'est bien cela! Je suis sauvé ! Nora, je suis sauvé !

[AISON DE POUPEE 28t>

NORA. — Et moi?

helmer. — Toi aussi, bien entendu. Nous sommes sauvés l'un et l'autre. Regarde. Il te restitue ton reçu. Il regrette, dit-il, il se repent... un heureux événement venant à changer son existence... ah! peu importe ce qu'il écrit. Nous sommes sauvés, Nora l Personne ne peut plus te nuire. Ah ! Nora, Nora... non, détruisons d'abord toutes ces horreurs. Laisse-moi voir... [Il jette un coup d'œil sur le reçu.) Non, je ne veux plus rien voir ; j'aurai fait un mauvais rêve : voilà tout. (// déchire les deux lettres et le reçu, jette le tout dans la cheminée et regarde brûler le papier.) Tiens 1 tout a disparu. Il t'écrivait que, depuis la veille de Noël, tu... Oh ! ces trois jours, quelle épreuve cela a dû être pour toi, Nora !

nora, — J'ai soutenu une lutte violente durant ces trois jours.

helmer. — Et tu t'es désespérée ; tu ne voyais pas d'autre issue que... Non, nous ne garderons plus aucun souvenir de tous ces dégoûts. Nous allons fêter notre délivrance en répétant sans cesse : C'est fini, c'est fini. Ecoute-moi donc, Nora ; tu ne parais pas comprendre : c'est fini. Mais que veut dire cette raideur ? Oh ! ma pauvre petite Nora, je comprends... Tu semblés ne pas croire que je t'ai pardonné. C'est pourtant vrai, Nora; je te Je jure : tout est pardonné. Je sais bien que ce

que tu as fait, tu l'as fait par amour pour moi

nora. — C'est vrai.

helmer. — Tu m'as aimé comme une femme doil aimer son mari. Seulement, le choix des moyens c'est ce qui t'échappait. Mais crois-tu que tu me sois moins chère, parce que tu ne peux pas te guider toi-même? Non, non, appuie-toi sur moi : tu trouveras aide et direction. Je ne serais pas un homme si ton incapacité de femme ne te rendait pas doublement séduisante à mes yeux. Oublie les dures paroles que je t'ai dites dans les premiers moments d'effroi, quand je croyais que tout allait s'écrouler sur moi. Je t'ai pardonné, Kora, je te jure que je t'ai pardonné.

nora. — Je te remercie de ton pardon.

(Elle sort par la porte de droite.)

helmer. — Non, reste ici... (// la suit des yeux.) Pourquoi te diriges-tu vers l'alcôve?

nora, de sa chambre. — Pour ôter ce costume de mascarade.

helmer, près de la porte restée ouverte. — Bien ; repose-toi, essaie de calmer ton esprit, de te remettre de cette alerte, petit oiseau effarouché. Repose en paix, j'ai de larges ailes pour te protéger. [Marchant, sans s'éloigner de la porte.) Oh, que nous avons un calme et charmant intérieur, Nora ! Ici tu es à l'abri : je te garderai comme une colombe que j'aurais recueillie, après l'avoir retirée

saine et sauve des griffes du vautour. Je saurai apaiser ton pauvre cœur qui palpite. Peu à peu j'y réussirai, crois-moi, Nora. Demain, tout cela t'apparaîtra sous un autre jour. Tout redeviendra comme par le passé. Je> n'aurai pas besoin de t'affirmer sans cesse que je t'ai pardonné. Tu le sentiras toi-même, à n'en pas douter. Gomment peuxtu croire que j'aille te repousser ou même te faire des reproches ? Ah l tu ne sais pas ce que c'est qu'un vrai cœur d'homme, Nora. Il y a pour un homme une telle douceur, un si grand contentement dans la conscience, d'avoir pardonné vraiment, dans le fond de son cœur. C'est comme une seconde possession, comme une création nouvelle; ce n'est plus sa femme seulement qu'on voit dans l'être pardonné, c'est aussi son enfant. C'est ainsi que tu me paraîtras à l'avenir, petite créature effarée, sans boussole. Ne t'inquiète de rien, Nora; sois seulement franche envers moi, et je te tiendrai lieu de volonté et de conscience. Qu'est-ce à dire ? Tu n'es pas couchée ? Tu t'es rhabillée ?

nora, qui a remis sa robe de tous les j'oun — - Oui, Torvald, je me suis rhabillée.

helmer. — Pourquoi cela, à cette heure ?

nora. — Cette nuit je ne compte pas dormir?

helmer. — Mais, ma chère Nora...

nora, regardant sa montre. — Il n'est pas si tard encore. Assieds-toi, Torvald. Nous avons à causer

helmer. — Nora... qu'est-ce que cela signifie ? Cet air de raideur...

nora. — Assieds-toi. L'entretien sera long. Nous avons beaucoup à nous dire.

helmer, s'asseyant vis-à-vis (Telle. — Tu m'inquiètes, Nora. Je ne te comprends pas.

nora. — Tu dis vrai : tu ne me comprends pas. Et moi aussi, je ne t'ai jamais compris... avant ce soir. Ne m'interromps pas. Ecoute ce que je te dis... Il s'agit de régler nos comptes.

helmer. — Comment l'entends-tu?

nora, après un instant de silence. — Nous voici là, l'un en face de l'autre. N'es-tu pas frappé d'une chose?

helmer. — Que veux-tu dire ?

nora. — Voilà huit ans que nous sommes mariés. Réfléchis un peu : n'est-ce pas la première fois que nous deux, tels que nous sommes, mari et femme, nous causons sérieusement ensemble ?

helmi:r. — Sérieusement, oui... Qu'est-ce que cela veut dire?

nora. — Huit années ont passé... et même plus, en comptant depuis notre première rencontre, et nous n'avons jamais échangé une parole sérieuse sur un sujet grave.

helmer. — Aurais-je dû t'initier sans cesse à mes soucis que tu n'aurais pas pu soulager?

nora. — Je ne parle pas de soucis. Je veux dire,

MAISON DE POUPËE 269

que jamais, en quoi que ce soit, nous n'avons cherché en commun à voir au fond des choses.

helmer. — Mais voyons, ma chère Nora : étaitce là une occupation pour toi ?

nora. — Nous y voilà ! Tu ne m'as jamais comprise... On a été très injuste envers moi, ïorvald : papa d'abord, loi ensuite.

helmer. — Quoi? Nous deux !... Mais qui donc t'a aimée autant que nous ?

nora, secouant la tête. — Vous ne m'avez jamais aimée. Il vous a semblé amusant d'être en adoration devant moi, voilà tout.

helmer. — Voyons, Nora, que veut dire ce langage?

nora. — C'est ainsi, Torvald : quand j'étais chez papa, il m'exposait ses idées et je les partageais. Si j'en avais d'autres, je les cachais. Il n'aurait pas aimé cela. Il m'appelait sa petite poupée et jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Puis, je suis venue chez toi...

helmer. — Tu as de singulières expressions pour parler de notre mariage.

nora, sans changer de ton. — Je veux dire que, des mains de papa, j'ai passé dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût et ce goût je le partageais, ou bien je faisais semblant, je ne sais pas au juste; l'un et l'autre peut-être, tantôt ceci, tantôt ça. En jetant maintenant un regard en arrière,il

me semble que j'ai vécu ici comme vivent les pauvres gens... au jour le jour. J'ai vécu des pirouettes que je faisais pour toi, Torvald. Mais cela te convenait. Toi et papa, vous avez été bien coupables envers moi. A vous la faute, si je ne suis bonne à rien.

helmer. — Tu es absurde, Nora, absurde et ingrate. N'as-lu pas été heureuse ici?

nora. — Jamais. J'ai cru l'être, mais je ne l'ai jamais été.

helmer — Tu n'as pas... tu n'as pas été heureuse !

nora. — Non : j'ai été gaie, voilà tout. Tu étais si gentil envers moi : mais notre maison n'a pas été autre chose qu'une salle de récréation. J'ai été poupée-femme chez toi, comme j'avais été poupéeenfant chez papa. Et nos enfants, à leur tour, ont été mes poupées à moi. Je trouvais drôle quand tu jouais avec moi, comme ils trouvaient drôle quand je jouais avec eux. Voilà ce qu'a été notre union, Torvald.

helmer. — 11 y a quelque chose de vrai dans ce que tu dis... bien que tu exagères et amplifies beaucoup. Mais à l'avenir cela changera. Le temps de la récréation est passé, maintenant vient celui de l'éducation.

nora. — L'éducation de qui, la mienne ou celle des enfants?

helmer. — L'une et l'autre, chère Nora.

nora. — Hélas ! Torvald, tu n'es pas homme à m'élever pour faire de moi la véritable épouse qu'il te faut.

helmer. — C'est toi qui dis cela?

nora. — Et moi... comment suis-je préparée à élever les enfants?

helmer. — Nora !

nora. — Ne le disais-tu pas tout à l'heure... que c'est une tâche que tu n'oses me confier?

helmer. — Je l'ai dit dans un instant d'irritation. 7as-tu maintenant relever cela?

nora. — Mon Dieu ! tu l'as très bien dit. C'est là une tâche au-dessus de ma portée. Il en est une autre dont je dois m'acquitter d'abord. Je veux songer avant tout à m'élever moi-même. Tu n'es pas homme à me faciliter cette tâche. Je dois l'entreprendre seule. Voilà pourquoi je vais te quitter.

helmer, se levant d'un bond. — Que dis-tu là?

nora. — Il me faut être seule pour me rendre compte de moi-même et de tout ce qui m'entoure. Aussi ne puis-je rester avec toi.

helmer. — Nora ! Nora !

nora. — Je veux m'en aller tout de suite. Je trouverai bien un abri chez Christine cette nuit...

helmer. — Tu perds l'esprit ! Tu n'as pas le droit de t'en aller. Je te le défends.

nora. — Tu ne peux rien me défendre désormais. J'empote tout ce qui est à moi. De toi je ne veux rien tenir, ni maintenant, ni jamais,

helmer. — Que veut dire cette folie?

nora. — Demain je pars pour chez moi; je parle de mon pays d'origine... J'y trouverai plus facilement à vivre.

helmer. — Aveugle que tu es, pauvre être sans expérience !

nora. — Je chercherai à me créer de l'expérience, Forvald.

helmer. — Abandonner ton foyer, ton mari, tes enfants ! Tu ne songes pas à ce qu'on en dira ?

nora. — Je ne puis pas m'arrêter à cela. Je sais seulement que, pour moi, c'est indispensable.

helmer. — Ah! c'est révoltant! Ainsi tu trahirais les devoirs les plus sacrés !

nora. — Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés ?

helmer. — Ai-je besoin de te le dire? Ne sont-ce pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants?

nora. — J'en ai d'autres tout aussi sacrés.

helmer. — Tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs ?

nora. — Mes devoirs envers moi-même.

helmer. — Avant tout, tu es épouse et mère. nora. — Je ne crois plus à cela. Je crois qu'avant tout je suis un être humain, au même titre

que toi... ou au moins que je dois essayer de le devenir. Je sais que la plupart des hommes te donneront raison, Torvald, et que ces idées-là sont imprimées dans les livres. Mais je n'ai plus le moyen de songer à ce que disent les hommes et à ce qu'on imprime dans les livres. Il faut que je me fasse moi-même des idées là-dessus, et que j'essaie de me rendre compte de tout.

helmer. — Quoi ! tu ne te rendrais pas compte de ta place au foyer ? N'as-tu pas dans ces questions un guide infaillible? N'as-tu pas la religion?

nora. — Hélas ! Torvald I La religion, je ne sais pas au juste ce que c'est.

helmer. — Tu ne sais pas ce que c'est?

nora. — Là-dessus je ne sais que ce que m'en a dit le pasteur Hansen en me préparant à la confirmation. La religion, c'est ceci, c'est cela. Quand je serai seule et affranchie, je vais examiner cette question comme les autres. Je verrai si le pasteur disait vrai, ou du moins si ce qu'il m'a dit était vrai par rapport à moi.

helmer. — Ah voilà qui est inouï de la part d'une si jeune femme! Mais si la religion ne peut pas te guider, laisse-moi du moins sonder ta conscience. Car je suppose que tu possèdes du moins le sens moral ? Ou peut-être en es-tu dépourvue: répondsmoi.

nora. — Vois-tu, Torvald, il m'est difficile de

répondre. Je n'en sais rien. Je ne puis pas me retrouver dans tout cela. Je ne sais qu'une chose : c'est que mes idées diffèrent entièrement des tiennes. J'apprends aussi que les lois ne sont pas ce que je croyais ; mais que ces lois soient justes, c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tête. Une femme n'aurait pas le droit d'épargner un souci à son vieux père mourant ou de sauver la vie à son mari ! Cela ne se peut pas.

helmer. — Tu parles comme un enfant : tu ne comprends rien à la société dont tu fais partie.

nora. — Non, jen'y comprends rien. Mais jeveux y arriver et m'assurer qui des deux a raison, de la société ou de moi.

helmer. — Tu es malade, Nora, tu as la fièvre : je croirais presque que tu n'es pas dans ton bon sens.

nora. — Je me sens cette nuit plus lucide et plus sûre de moi que je ne l'ai jamais été.

helmer. — Et c'est avec cette assurance et en toute lucidité que tu abandonnes ton mari et tes enfants?

nora. — Oui.

helmer. — Il n'y a qu'une application possible.

nora. — Laquelle.

helmer. — Tu ne m'aimes plus?

nora. — C'est bien cela ; voilà en effet le nœud de tout.

MAISON DE POUPÉE ii75

helmer. — Nora !... Et c'est ainsi que tu le di<.

nora. — Gela me fait tant de peine, Torvald ; car tu as toujours été si bon envers moi. Mais je n'y puis rien : je ne t'aime plus .

helmer, s' efforçant de garder contenance. — Gela aussi, n'est-ce pas, tu en es parfaitement convaincue?

nora. — Absolument. Et voilà pourquoi je ne veux plus demeurer ici.

helmer. — Et peux tu m'expliquer comment j'ai perdu ton amour?

nora. — Certainement. C'est ce soir, quand je n'ai pas vu s'accomplir le prodige espéré. J'ai vu alors que tu n'étais pas l'homme que je croyais.

helmer. — Explique-toi : je ne comprends pas.

nora. — Pendant huit années j'ai patiemment attendu. Je savais bien, mon Dieu, que les prodiges ne s'accomplissent pas tous les jours. Enfin vint cette heure d'angoisse. Je pensai alors avec certitude : voici venir le prodige. Pendant que la lettre de Krogstad était là dans la boîte, je n'ai pas songé un instant que tu pouvais te plier aux conditions de cet homme. Je croyais si fermement que tu lui dirais: Allez, et publiez tout. Etquandcela aurait eu lieu...

helmer. — Eh bien oui !... quand j'aurais livré ma femme à la honte et au mépris ?...

nora. — Quand cela aurait eu lieu, et j'étais en-

lièrement sûre que tu allais paraître, prendre tout sur toi et dire : Je suis coupable.

helmer. — Nora!...

nora. — Tu vas dire que je n'aurais pas accepté un tel sacrifice. Sans doute. Mais qu'aurait signifié mon affirmation à côté de la tienne ?... Hé hien ! c'était là le prodige que j'e>pérais avec terreur. Et c'est pour empêcher cela que je voulais mou' rir.

helmer. — C'est avec bonheur, Nora, que jsanrais travaillé pour toi nuit et jour. J'aurais tout supporté, soucis et privations. Mais il n'y a personne qui offre son honneur pour l'être qu'il aime.

nora. — Des milliers de femmes l'ont fait.

helmer. — Eh ! tu penses comme un enfant, et tu parles de même.

nora. — Admettons. Mais tu ne penses pas, toi, et tu ne parles pas comme l'homme qu'il me serait possible de suivre. Ue fois rassuré, non surle danger qui me menaçait, mais sur celui que tu courais toi-même... tu as tout oublié. Je suis redevenue ton petit oiseau chanteur, ta poupée que tu étais tout prêt à porter sur tes bras comme devant, avec d'autant plus de précautions que tu l'avais reconnue plus fragile. (Se levant.) Ecoute, Torvald;en ce moment-là, il me parut que j'avais vécu huit années dans cette maison avec un étranger et que j'avais eu trois enfants... Ah ! je ne puie seulement

pas y penser ! J'ai envie de me déchirer moi-même en mille morceaux.

helmer, sourdement. — Je le vois, hélas, je le vois bien. Un abîme s'est creusé entre nous. Mais dis-moi, Nora, s'il ne peut pas être comblé.

nora. — Telle que je suis maintenant, je ne puis être ta femme.

helmer. — J'ai la force de me transformer.

nora. — Peut-être... si on t'enlève ta poupée.

helmer. — Se séparer... se séparer de toi I Non, non, Nora, je ne puis accepter cette idée.

nora, se dirigeant vers la porte de droite. — Raison de plus pour en finir.

(Elle sort et revient avec son manteau son chapeau et un petit sac de voyage qu'elle pose sur une chaise près de la table.)

helmer. — Pas encore, Nora, pas encore ! Attends à demain.

nora, mettant son manteau. — Je ne puis passer la nuit sous le toit d'un étranger.

helmer. — Mais ne pouvons-nous continuer à vivre ensemble comme frère et sœur ?

nora, attachant son chapeau. — Tu sais bien que sla ne durerait pas longtemps. (Jetant son châle sur les épaules.) Adieu, ïorvald. Je ne veux pas voir les enfants. Je les sais dans de meilleures mains que les miennes. Telle que je suis maintenant... je ne puis pas être une mère pour eux.

helmer. — Mais un jour, Nora... un jour?

nora. — Comment te répondre? Je ne sais pas ce que je deviendrai.

helmer. — Mais tu es ma femme, quoi que tu sois ou que tu deviennes.

nora. — Ecoute, Torvald. Quand une femme quitte le domicile conjugal, comme je fais aujourd'hui, les lois, m'a-t-on dit, dénouent le mari de tout engagement envers elle. Je sais en tout cas que moi je t'en tiens quitte. Il ne faut pas que tu te sentes lié, pas plus que je ne le demeure moimême. Liberté entière de part et d'autre. Tiens, voici ton anneau : rends-moi je mien.

belmer. — Gela aussi ?

nora. — Oui.

belmer. — Tiens.

nora. — Merci. Maintenant tout est fini. Je laisse les clefs là. Pour ce qui concerne le ménage, la bonne est au fait... elle l'est mieux que moi. Demain, après mon départ, Christine viendra i*anger dans une malle tout ce que j'ai apporté avec moi en venant ici. Je veux qu'on me l'expédie.

belmer. — Tout est fini! Ne veux-tu plus jamais penser à moi, Nora?

nora. — Je penserai souvent à toi, bien sûr, et aux enfants, et à la maison.

helmer. — Puis-je t'écrire, Nora ?

nora. - Non ! jamais. Je tele défends,

helmer. — Oh ! mais je puis bien t'envoyer...

nora. — Rien, rien.

helmer. — ...T'aider, situ en as besoin.

nora. — Non, te dis-jel Je n'accepte rien d'un étranger.

helmer. — Nora... ne serai-je plus jamais qu'un étranger pour loi.

nora, prenant son sac de voyage. — Ah î Torvald, il faudrait pour cela le plus grand des prodiges.

helmer. — Nomme-le, ce prodige.

nora. — Il nous faudrait à tous deux nous transformer à tel point... Hélas! Torvald, je ne crois plus aux prodiges.

helmer. — Mais moi je veux y croire. Nommele ! Nous devrions nous transformer à tel point que?...

nora, — A tel point que notre union devienne un vrai mariage. Adieu.

(Elle sort par la porte d'entrée.)

helmer, s' affaissant sur une chaise, près de la porte, et se couvrant le visage des deux mains. — Nora, Nora ! (Il relève la tête ei regarde autour de lui.) Partie ! Elle est partie! (Avec un espoir naissant.) Le plus grand des prodiges... ?!

(On entend au dehors le bruit de la porte de la maiso» qui se referme.)

Page 1