‹ Les revenantsChapitre 2 sur 39 · DE, CARS ET COHI · texte numérisé non relu

DE, CARS ET COHI

1 LKS REVENANTS.

Dans une des principales hôtelleries de Vérone on vit un soir un mouvement extraordinaire ; des groupes se formaient dans la salle et jusque dans la cour, on parlait avec chaleur : un étranger eût pu croire qu'il s'agissait d'un grand événement politique; car pour ce peuple restreint à la passion des arts le début d'un chanteur ou le succès d'un opéra sont d'aussi puissants motifs d'intérêt que chez nous le renvoi d'un ministre ou une déclaration de guerre.

Or il ne s'agissait rien moins à Vérone ce soir-là que de la rentrée de la signora Gina,

jadis les délices de la ville, mais éloignée du théâtre durant plusieurs années ; son nom partait de toutes les bouches accompagné des épithètes de diva, de benedetta.

Un grand silence succéda aux transports. Tous les yeux se tournèrent vers un jeune homme qui venait d'entrer sans rien dire à personne, et qui s'était jeté sur une chaise demi-brisée.

Il était beau, mais étrange. Près de lui, sur une table, il avait posé son manteau roulé autour d'une épée, et sa main droite était cachée dans son sein.

— Valterna ! lui cria quelqu'un en lui frappant sur l'épaule.

Il ne bougea pas, seulement ses grands yeux noirs se tournèrent lentement vers le cadran de la pendule.

— Il n'est pas temps encore, dit-il.

Et son regard, un instant animé, se voila de nouveau des longs cils de sa paupière.

-*- Quel est cet homme ! demanda un Français arrivé depuis une heure à Vérone.

— C'est Valterna, lui répondit-on.

— Un officier? dit le Français en regardant l'épée et les moustaches du jeune homme.

— Non, reprit-on, un dilettante.

— Un voyageur autour du monde, dit un autre.

— Un furieux, un fou , ajouta un troisième en s'éloignant.

— Peut-être pas si fou qu'on le pense, dit le premier qui avait parlé ; mais qui peut savoir la vérité?...

— C'est une histoire singulière et que nul que lui ne peut raconter.

Le Français, frappé profondément de Tas* pect de Y alterna, céda à un sentiment d'intérêt irrésistible en poursuivant ses questions. Les uns lui dirent que c'était l'amant disgracié de la cantatrice Gina, d'autres que c'était l'amant heureux de la duchesse de R**. — Écoutez, lui dit-on, si vous êtes curieux de le connaître, essayez de le faire parler ; peut-être vous montrera-1- il plus de confiance qu'à un ancien ami, peut-être aussi vous tournera-t-il le dos sans vous répondre; car il est bizarre, inégal, inexplicable, mais il n'est pas méchant. Avant sa folie c'était un grand cœur. Allez, parlez-lui de Gina. Si une fois vous le mettez en train de raconter, il vous en dira beaucoup ; mais on ne peut que médiocrement se fier à ses récits, car il ne sait pas toujours lui-même ce qu'il doit penser de sa vie.

Le Français s'assit à la même table que Valterna : c'est alors seulement qu'il crut ne pas contempler ses traits pour la première fois. Il se demanda à quelle époque de sa vie le vague souvenir de cet homme devait le reporter, lorsque celui-ci, avec autant d'assurance que s'il l'eût quitté la veille, se jeta dans ses bras en l'appelant son ami, son camarade, son cher Numa. A ce nom le Français tressaillit ; il crut se retrouver enfant au collège de Montpellier, et serra contre sa poitrine un ancien compagnon dont la figure et le nom s'étaient presque effacés de sa mémoire, mais dont le caractère enthousiaste et sombre marquait comme un trait ineffaçable dans la vie de ceux qui l'avaient une fois rencontré.

— Vous me voyez bien changé, dit-il à son ami après ces premières effusions délicieuses pour deux cœurs qui trouvent l'un dans l'autre le témoignage d'un bonheur perdu ; le chagrin et la maladie m'ont vieilli plus que les années.

Numa l'interrogea avec cette réserve délicate qui inspire Ja confiance sans l'exiger.

— Gina ! répondit le Véronais ; et un sourire infernal sillonna sa bouche flétrie. Gina ! c'est toute mon histoire.

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— Quelle est donc cette Gina dont le nom trouve ici tant d'échos ? dit le Français.

— Vous ne le savez pas? dit Valternaavec amertume, c'est la duchesse de R**.

Nu ma fit un mouvement de surprise.

— Oui, reprit Yalterna, la femme du duc de R**, votre compatriote. N'avez-vous pas entendu dire qu'il s'était marié ici avec une chanteuse ?

— Il est vrai ; je m'en souviens à présent.

— Gina ! pauvre Ginetta ! dit le Véronais; on a vanté son bonheur, elle fut seule à ne pas y croire. Certes elle pourrait dire tout ce qu'il y a de maux vivants sous l'éclat des richesses... Elle était si belle autrefois, jeune fille chantant chaque soir sur le théâtre de Vérone, puisant le bonheur et la vie dans les applaudissements d'un public qu'elle enivrait de sa voix magique, et qui Tépuisait à son tour des transports de son enthousiasme; jeune fille si belle à voir et si ravissante à entendre qu'on ne pouvait la voir et l'entendre à la fois ! Oh ! si vous l'aviez vue paraître, froide d'abord et belle comme une statue antique, absorbant dans son regard toute une foule muette et pâlissante ! si vous aviez vu ses narines se gonfler, ses lèvres frémir, son sein s'agiter aux premiers accords!

puis coihine tout à coup sa voix, sortant à flots harmonieux, coulait douce et sonore, ou éclatait forte et passionnée ! Voix du ciel, voix de l'enfer, remuant tous les cœurs, vibrant dans toutes les âmes , les rafraîchissant de suaves mélodies ou les torturant sans pitié d'accents cruels et déchirants ! Moi , je l'ai vue , cette femme, comme un lutteur épuisé de sa victoire, s'arrêter, les bras pendants , les yeux éteints , et Ton eût pu entendre son haleine embrasée s'échapper inégale et pressée de sa gorge haletante; et la foule était là sans force, sans voix, osant à peine aspirer l'air... Puis c'était comme un rêve dont on sortait par un coup de tonnerre ; il n'y avait qu'un seul cri , qu'un seul enthousiasme, et la jeune fille souriait ; ses mains tremblantes se croisaient sur sa poitrine, et des larmes de bonheur brillaient à ses cils abaissés.

Valterna laissa tomber sa tête sur son sein.

— Vous l'aimez! dit le Français en lui pressant la main avec un sentiment d affection sympathique.

— Oui , elle était ma vie, répondit le jeune homme. La voir et l'entendre, c'était toute ma joie. Avant elle mes jours coulaient tristes et nonchalants, j'existais sans passions, sans tour-

ments, sans désirs : je la vis , je l'entendis, et mes jours se passèrent à désirer le soir, et le soir je sentis à mes larmes que j'étais né pour le bonheur. Les autres l'admiraient, je la bénissais en secret; ils avaient pour elle l'enthousiasme, pour elle mon âme avait un culte; elle n'était que le soir de leurs jours, elle était mes jours tout entiers. Oh ! vous ne savez pas ce que c'est que cette existence fade et monotone à laquelle on se laisse aller, vide d'émotions, de sourires et de peines. C'était mon existence à moi, et Gina m'âpparut, bienfait et bénédiction ! ma vie s'alluma à son regard, et mon âme engourdie se réveilla aux accents enchanteurs de sa voix. Le croirez-vous ? Jamais ma main n'avait pressé la sienne , je croyais que mon regard n'avait jamais arrêté le sien ; mais elle m'avait donné les émotions qui enivrent et qui tuent ; elle devint un besoin pour moi. Il fallut que chaque soir me rendit le bonheur de la veille. C'était comme une religion que je portais dans mon cœur, une religion à laquelle je vouais la vie qu'elle m'avait donnée. Gina m'avait-elle remarqué? le bruit de mon admiration fanatique était-il parvenu jusqu'à elle? son âme d'artiste, son âme enthousiaste et neuve avait -elle rêvé quelquefois à

celle qui lui devait ses joies et ses délie Je l'ignorai longtemps : mais, étrange bizai rie tle ma destinée ! j'étais heureux, je me sais que l'amour de la gloire remplissait sa tout entière et qu'il n'y avait plus en elle place pour les autres passions. Elle plein aux applaudissements d'une foule idolâtre, c riait à une parole d'amour ; je n'avais donc \ de rival à craindre. Après le bonheur de 1' mer il n'y avait rien de plus enivrant que bonheur d'être aimé d'elle, je n'y croyais pj et. persuadé qu'elle dépensait tout son coe dans ses chants, qu'elle le jetait tout entier s la scène, je puisais dans l'activité qu'elle av fait éclore en moi le sentiment exquis et p d'une félicité sans mélange. Après vous av< dit mes premières joies sur la terre, je ne vo parlerai ni du bruit que fit dans Vérone m amour romanesque pour Gina ni des étrang commentaires que chacun hasarda sur m< compte. Le vulgaire ne comprendra jamais qui tranche hardiment avec le commun de vie ; et, comme pour se venger de ne pouvo comprendre, il s'en rit comme d'une sottise < s'en étonne comme d'une folie.

» Cependant deux seigneurs étrangers, voy géant par manie et s'ennuyant partout, arr

vèrent à Vérone. Le plus jeune, le comte de €**, fat par principes, sceptique par ton, doutant de tout, excepté de sa beauté et de ses moyens de séduction ; le plus vieux, le duc de R**, profondément égoïste, saturé de plaisirs, prêt à tout faire, à tout sacrifier pour colorer un peu la vie pâle et morne qu'il promenait depuis dix ans.

» II n'était bruit alors que de la prima dona. Ne pouvant la partager, les deux seigneurs la tirèrent au sort. Elle échut au duc de R**. Gina se rit et du duc et du sort. Le duc amusa tout

> Vérone. Son amour -propre fut cruellement

blessé. — Je l'aurai ! s'écria -t-il un matin. Le soir elle était à lui ; Gina était duchesse.

» Ne me demandez pas les raisons qui la déterminèrent à échanger son bonheur contre un titre et de l'opulence : je les ai toujours ignorées. Pensa-t-elle s'élever plus haut dans l'opinion en joignant un faux éclat à tant d'éclat solide et réel dont l'entourait son talent? Eut-elle la faiblesse de se croire au-dessous de ces fem-

) mes qui l'applaudissaient tout haut et qui l'en-

viaient en secret ? Hélas ( elle était plus qu'elles toutes; elle préféra devenir la dernière d'entre elles.

» Vérone perdit ses soirées de délices. Une

fièvre brûlante s'empara de moi, et je n'échappai à la tombe que pour me sentir agité de tous les tourments de l'enfer. Le barbare ! il avait désenchanté ma vie; et cette femme que j'idolâtrais, cette femme que j'avais respectée jusque dans mes rêves les plus doux, elle était à lui, il l'avait à lui seul ; je voulus mourir.

» Je n'eus pas même la consolation de la savoir heureuse pour adoucir la douleur qui consumait mes jours. Pauvre Gina ! la plante qui croit sur la montagne périt à l'ombre des vallons. Son mariage fut splendide et triste. On enviait le bonheur de Gina; elle s'y laissa traîner en tremblant. Dès le premier jour elle se sentit à l'étroit dans cette destinée nouvelle! Adieu cette vie d'artiste si pleine et si brûlante; adieu les agitations du théâtre, les enivrements de la gloire! Vint le positif de la vie, froid et sec comme le cœur du riche; celui de Gina s'y brisa. Pauvre femme ! le luxe et l'opulence ne lui allaient pas; il fallait à ses larges poumons un air et plus âpre et plus libre. Ses joues se cavèrent, et ses grands yeux bleus se marbrèrent de noir. Triste sans chagrin , on la vit d'abord joyeuse sans gaieté. Si le soir, dans ses salons brillants qui réunissaient toute la noblesse de Vérone, elle

s'abandonnait à la verve de son talent, si elle retrouvait ses~brûlantes inspirations, vous eussiez vu ses joues se colorer, ses yeux s'animer, quelque chose d'inspiré briller dans ses regards. Qu'elle était belle encore ! On l'entourait alors, on la complimentait, mais son regard s'éteignait tout à coup, et sa tète s'affaissait tristement sur son sein. Ce n'étaient plus cette extase immobile, ce silence contemplatif, ces trépignements frénétiques ; ce n'étaient plus ces femmes brûlant de sa passion et pleurant de ses larmes, ces mouchoirs qui s'agitaient, ce lustre étincelant sous la voûte retentissante, cette pluie de fleurs qui tombait à ses pieds ; ce n'étaient plus ces cris qui la rappelaient sur la scène : dans ses salons tout était froid et morne. En vain chercha-t-elle à vaincre cette rêverie amère qui la consumait; en vain essaya-t-el le des chants vifs et joyeux : si elle venait à laisser courir ses doigts sur le piano, si elle forçait sa voix à des mesures vives et pressées, bientôt, seule au milieu de la foule étonnée , elle revenait aux noires pensées qui l'assiégaient sans cesse ; ses doigts erraient lentement sur les touches plaintives , sa voix s'affaiblissait, des phrases d'une harmonie poignante sortaient sourdement de sa poitrine, et

les chants commencés dans la joie allaient mourir dans la douleur»

» Bientôt son état empira. En vain son mari l'entourait de tout le bien-être de la vie extérieure, la berçait de toutes les molles aisances que peut donner la fortune : chaque jour emportait un débris de sa beauté; depuis longtemps c'en était fait de son bonheur. »

Valterna s'interrompit, passa à plusieurs reprises sa main sur son front découvert, regarda la pendule, et continua après quelques instants de silence. Sa voix était altérée ; quelques éclairs de joie traversaient parfois son visage, son cœur semblait bondir d'impatience.

« Je voyageai, dans l'espoir de me distraire : je revins plus malheureux que jamais. L'image de Gina m'avait suivi partout comme un génie de malheur attaché à mes pas, comme un remords cramponné à mon cœur; partout je l'avais retrouvée, partout j'avais entendu sa voix, dans le bruit des vents, dans le murmure des vagues, dans le silence du désert. Gina ! le soleil des sables brûlants m'avait consumé de tous ses feux, j'avais gravi tout sanglant les rochers, j'avais dormi sur la neige des monts, et je n'avais jamais été torturé que de son souvenir. Mon âme s'ulcéra, mon caractère s'ai-

grit ; je revins à Vérone , mort aux émotions douces. Je ne sentis que colère et fureur au théâtre, à cette place solitaire où j'avais goûté la vie ; dans ces lieux où elle m'avait versé des torrents de délices je n'éprouvais que rage et jalousie.

» La tête de l'infortunée Gina s'était égarée. Malheureuse, son mari l'avait accusée de folie; folle, il l'accusa d'ingratitude. Il était dans sa nature de s'indigner de tout ce qui froissait son tiède bonheur, de s'irriter des maux d'autrui, non par pitié, mais par égoïsme. Il vint un temps où la pauvre femme se levait toutes les nuits, pâle et silencieuse, s'habillait lentement, bouclait avec soin ses longs cheveux noirs, et, après avoir contemplé avec un sourire mélancolique la glace qui l'avait autrefois réfléchie si fraîche et si belle, elle parcourait les vastes appartements de son palais ; et tout à coup elle s'arrêtait, se croyant sur la scène, pensant avoir un public à remuer, des couronnes à recevoir; elle était tour à tour Anna, Juliette, Aménaïde ; sa voix s'élevait sous la voûte sonore, les modulations les plus suaves sortaient de ses lèvres, et les phrases harmonieuses coulaient, douces et cadencées, comme l'eau murmurant sur les cailloux polis. On dit que par-

fois, lorsque ses chants avaient cessé, ses yeux inquiets et hagards semblaient interroger la foule; qu'elle répondait par un long cri au si» lence de mort qui régnait autour d'elle, et qu'elle tombait alors, froide comme la pierre qu'allait frapper sa tête échevelée.

» On assure qu'à cette époque ma raison se troubla. Il est certain qu'une étrange rêverie s'empara de mon cerveau : je ne sais par quelle fatalité je vins à croire que Gina m'ai* raait, qu'en des temps plus heureux ma tête avait reposé sur son sein, qu'elle m'appelait encore dans le silence embrasé de ses nuits. Que vous dirai-je? J'étais fou, fou de malheur. Je ne sais ce que je résolus, mais, un soir que le duc de R** donnait une fête aux seigneurs de Vérone, je me mêlai à la foule élégante qui se pressait dans la cour de son palais, et je glissai inaperçu à travers les colonnes de marbre. Bientôt la fraîcheur parfumée du soir caressa mon visage, et je me trouvai dans les allées ombreuses d'un jardin immense et désert. J'errai longtemps, sombre et soucieux, aux sons de la mandoline, aux refrains de la Tarentaùe; et, lorsque je secouai les idées vagues et pénibles qui m'oppressaient comme un eau* chemar, les chants de fête avaient cessé, les

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flambeaux étaient éteints , et le palais s'élevait devant moi, silencieux comme une tombe. Rafraîchi par la brise, qui m'apportait les parfums des cythises, la tète plus calme et les sens reposés , j'en contemplais la façade d'architecture composite sans chercher à me rendre compte de l'endroit où je me trouvais et des motifs qui m'y avaient conduit, lorsque j'aperçus à travers les larges carreaux l'éclat d'une lumière qui tremblait, blanche et triste, sur des rideaux de velours cramoisi. Une voix s'éleva dans le silence de la nuit, et l'air vint en frémissant se briser sur les vitres, qui, frappées en même temps des rayons de la lune , brillaient de mille facettes d'argent. Je tressaillis : c'était sa voix céleste ! Je sentis mon cœur rajeuni s'épanouir comme en ses beaux jours : c'était Ginal je l'entendais encore ! Plusieurs portes de glace roulèrent sur leurs gonds; la voix s'approcha, plus grave et plus sonore; l'herbe fraîche fléchit en criant, un frôlement de robe agita le feuillage, et à travers les citronniers et les myrtes je vis Gina s'avancer lentement, pâle, les cheveux séparés sur le front en deux bandeaux noirs et luisants et éclairés par la lune , qui, bizarrement découpée par les nuages, jouait de ses 1 2.

rayons capricieux avec les plis de son vêtement blanc. Son aspect me fascina, et je restai immobile, les mains tendues vers elle.

» Ses bras étaient nus, ses épaules à moitié découvertes, et sa robe fine et légère dessinait la maigreur diaphane de ce corps que depuis si longtemps l'âme fatiguait et brisait sans cesse. Elle alla s'asseoir sur un tertre de gazon humide, et là, appuyée sans art, presque sans grâce, d'une voix triste et plaintive elle chanta la romance du Saule. C'était Desdémo na, la Desdémona de Shakespeare, mélancolique comme la nuit , qui semblait gémir avec elle, pressentant sa terrible destinée , la prédisant dans chacun de ses accents, la racontant dans chacun de ses regards. Je l'écoutais dans une muette extase ; tout à coup elle poussa un cri délirant , et je frissonnai. Elle avait vu dans l'ombre surgir une figure froidement atroce : elle venait d'apprendre qu'il fallait mourir ! Oh ! il fallait la voir , naïve comme la peur d'un enfant ou amère comme le mépris, passer de la crainte qui supplie à l'indignation qui foudroie, et se dresser, grande et terrible, dans sa fierté de femme outragée! et puis, comme une pauvre fille qui a besoin d'amour et de pardon, il fallait la voir arrondir ses

bras souples et blancs comme pour enlacer le cou rude et basané du barbare, le menacer, le prier encore, et, glacée de terreur, tomber à ses pieds, palpitante comme la colombe sous la serre cruelle du vautour ! et ses larmes mélodieuses , ses énergiques protestations , ses lamentables cris, si vous les aviez entendus !... Pleure , pleure , pauvre Vénitienne ! C'était bien la peine de quitter ta patrie et ton* père et ta gloire pour ce monstre altéré de sang ! Ton heure est venue ; le poignard est bien

luisant, la nuit est bien sombre Pauvre

Vénitienne, il faut mourir ! — Mourir ! elle

fuyait, pâle, les yeux égarés, sublime

et, au moment où l'amour de la vie déployait dans toute sa vigueur la puissante énergie de ses moyens , au moment où sa voix poignait l'âme de toute l'harmonie déchirante de ses accents, elle s'arrêta, comme frappée d'une commotion électrique , le regard fixe , le cou tendu , immobile et froide comme une statue de marbre. — L'orchestre ne va pas, murmura-t-elle lentement, les lumières pâlissent; tout est muet autour de moi!.... Oh! mon Dieu ! s'écria-t-elle avec désespoir, lui aussi ! — Et sa main semblait indiquer une place où ses yeux se reposaient tristement. — Lui aussi il

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se tait ! lai dont j'étais la vie ! ajouta- t-elle d'une voix mystérieuse... Pourquoi donc?... Je brûlais : je m'élançai vers elle , je voulus l'attirer sur mon sein ; mais à peine eus-je touché son vêtement qu'elle frissonna de la tête aux pieds et ses traits peignirent une souffrance physique qui me glaça d'effroi. — Reste! oh! reste, m'écriai je, Gina! j'ai tant souffert ! Oh ! viens ! plus près encore , ma Gina, mon amour! Souffrances, tourments, peines amères, un chant de ta voix a tout emporté ! ... Elle me regarda d'un air étonné; une de ses mains s'appuya sur son cœur, l'autre sur son front, et elle eut l'air de chercher à se ressouvenir. — Oh ! je te connais bien ! ditelle... Mon regard était étincelant, ma voix forte et brève; la terre fuyait sous mes pieds. Je voulus saisir Gina dans mes bras; mais elle poussa un cri perçant , et , s'arrachant à mes étreintes, elle glissa comme une ombre à travers le feuillage. Je courus vainement sur ses pas; mais la lune n'éclairait plus, la nuit était noire. Furieux, égaré, après avoir escaladé le mur du jardin et parcouru longtemps les rues désertes de Vérone sans savoir où j'allais, sans chercher à le savoir, je rentrai chez moi, j'eus la fièvre. J'ignore ce que je devins, et les jours

découlèrent sans que j'en marquasse le cours. » Rendu à la vie et à la raison, cette nuit de délire me poursuivit d'abord de paroles vagues et mystérieuses. Je me rappelais qu'autrefois tout Vérone avait parlé de la passion sympathique que la prima dona nourrissait pour moi. Incrédule comme autrefois, je souriais de mes souvenirs ; mais au moins j'avais marqué dans la vie de Gina , je n'avais point traversé son existence comme une joie qui passe et qu'on oublie, comme un jour qu'un autre jour efface. Puis une incertitude effrayante me plongea dans mille tourments. Je songeai à mes jours de folie : je me crus abusé par les rêves fantasques de la fièvre qui m'agitait alors ; cette nuit de délices disparut dans un lointain douteux ; ma tête , trop faible pour tant de bonheur, le rejeta bientôt sans y croire; et cependant , ange déchu , je ne sais quelle idée confuse du ciel vivait en moi; j'ignore à quels souvenirs du passé mon sang refluait violemment vers mon cœur. Je fus longtemps souffrant et faible. Dès que j'eus retrouvé des forces je voulus revoir encore ce théâtre où j'allais autrefois pour vivre. Je m'y traînai avec peine, et je tombai accablé de fatigue sur le dernier banc. Gina remplissait encore cette salle dé-

serte, et le passé se dressa tout vivant devant moi. Hélas ! je ne vous dirai ni ma joie ni mes peines. Qui n'a pas revu , après des jours de tourmente et d'orage , les lieux où s'écoula la fraîche matinée de la vie ? qui n'a pas eu à y pleurer sur des souvenirs et des tombes ?

» Le rideau n'était pas levé, les premiers accords de l'ouverture n'avaient pas encore fait passer le frisson sur toutes les âmes, lors* qu'un mouvement semblable se communiqua à l'assemblée : tous les regards se portèrent avec intérêt, avec une admiration mêlée de pitié vers une loge d'avant-scène où venait d'apparaître une femme voilée. Je n'eus pas besoin de voir ses traits, je n'eus pas besoin d'entendre prononcer son nom pour la reconnaître ; son apparition apportait dans le cœur comme un souvenir des mélodies du ciel. Je n'écoutai pas le Don Juan, qu'on jouait sur la scène, et pourtant toutes les émotions de cette œuvre sublime passèrent dans mon cerveau exalté. Je m'étais approché jusqu'au banc adossé contre cette loge, où Gina s'enivrait douloureusement des triomphes d'autrui. Là, tout près d'elle, je respirais ses parfums, je comptais les palpitations de son sein. La cantatrice qui remplissait le rôle de dona Anna fut applaudie

avec transport : je secouai tristement la tète, et je fus froissé de dépit ; j'étais jaloux comme si la gloire de Gina m'eût appartenue, comme si c'eût été me voler que d'en donner à une autre qu'elle. Mais Rosetta était l'amie de Gina; plus jeune qu'elle de quelques années elle avait reçu ses leçons ; elle lui devait son talent, son succès , et peut-être aussi le sentiment élevé d'une reconnaissance généreuse et délicate. Gina l'encourageait de ses regards et de ses gestes. Le triomphe de la jeune débutante fut complet; elle fut redemandée et couronnée à la fin de la pièce. Alors, modeste et touchante, elle s'approcha de la loge d'avantscène et tendit la couronne à son amie, qui la refusa. Je la ramassai comme elle tombait des mains de Rosetta , et , me penchant vers celle dont une faible barrière me séparait, je la posai sur sa tête en m'écriant : — A Gina, à la reine du chant ! — Un tonnerre d'applaudissements me répondit. Gina s'était levée, faible, émue, malade, mais radieuse de joie. Elle appuya une main sur mon épaule ; au milieu de l'enivrement de sa gloire, elle eut un regard pour moi; sa bouche murmura faiblement mon nom. Aussitôt elle fut entraînée par le duc de R**, qui s'élança , sombre et mécontent, au milieu

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de cette scène de délire, et vint arracher sa femme aux rapides instants de joie qu'elle venait de retrouver.

» Ce n'était donc pas un songe , une vision de mes nuits agitées : Gina savait mon nom , mon amour , peut-être aussi se rappel ait -elle confusément m'avoir parlé dans une de ses nuits de ûèvre et d'égarement. Une rapide espérance me rendit la raison : je fis des projets comme eût pu les faire un homme dans, son bon sens , je prêtai intérêt aux choses extérieures, je compris ce qui se passait autour de moi. Gina se mourait : je passai mes jours et mes nuits à songer aux moyens de lui rendre la vie. J'entendis parler d'un célèbre médecin qui venait d'arriver de Londres et qui était descendu dans cette hôtellerie : je vins le trouver. — Si vous la sauvez, lui dis-je, je suis à vous. Ce n'est pas seulement ma fortune que je vous donnerai, c'est mon sang, c'est mon cœur, c'est ma vie qui vous appartiendront. — Le médecin m'interrogea. On lavait déjà fait appeler auprès de la duchesse de R** : il l'avait trouvée au dernier période d'une maladie de langueur dont il ignorait la cause. Ce n'est pas le duc de R** qui la lui aurait apprise : je m'en chargeai pour lui. — Ne voyez-vous pas, lui dis-je, que

cette âme d'artiste , avide de secousses et d'émotions, languit et meurt dans la fastueuse indolence des grandeurs où on Ta reléguée? La cantatrice est devenue duchesse, et Ton demande pourquoi Gina se meurt d'ennui et de dégoûj, ! C est la gloire qu'il lui faut : qu'on la rende à son élément, et vous la verrez refleurir.

» Le médecin parla. Le duc repoussa d'abord cette idée avec hauteur. Il vit sa femme près de mourir ; elle était nécessaire à son bonheur : il fit pour lui-même ce qu'il n'eût pas fait pour elle, il promit tout. L'espoir et la joie ont donné un peu de force à Gina. Ce soir elle est rendue au théâtre, à Vérone, à la vie, dans un instant je vais l'entendre... Mon ami, dites-moi, pensez -vous qu'on meure de bonheur ? » ■

La pendule sonna «ept heures : la foule se précipita hors de l'hôtellerie et se porta vers le théâtre. Valterna agrafa son épée, jeta son manteau sur lui, saisit convulsivement le bras du Français et fut s'asseoir à l'orchestre.

L'ouverture de Romeo e Giuletia finie, le rideau se leva lentement, l'orchestre se tut; et tel fut le religieux silence qui régnait dans la salle qu'on put entendre frémir longtemps les derniers accords s'élevant légers comme

un nuage, planant sur la foule immobile, et se brisant sur la voûte comme les ondulations de l'eau agitée contre la pierre du bassin qui Fenferme. Lorsque Gina parut tous les fronts se découvrirent, et d'un mouvement spontané la foule se leva comme un seul homme. Pas un cri, pas un murmure, elle était muette. II n'y eut alors ni joie ni enthousiasme, il n'y eut qu'attendrissement et pitié ; et ce fut un touchant spectacle que de voir tous ces visages empreints d'une commune douleur au milieu de cette salle parée de luxe et d'élégance. Gina s'avança à pas lents, les bras maigres, les yeux éteints et les joues caves, mais plus belle que jamais de la beauté qu'elle avait perdue, belle de ses longues souffrances, de son long veuvage de gloire, belle comme la jeune épouse qui sort de ses habits de deuil , pâle et les yeux brûlés de larmes. Mais lorsqu'elle fut arrivée sur le bord de la scène et que, simple et naïve, elle se fut inclinée , alors , comme la bombe tombant avec fracas sur les pavés d'une ville endormie, la foule éclata tout à coup. La clarté des lumières vacilla au bruit des longs cris d'enthousiasme ; les fleurs pleuvaient, les loges élincelaient dé pierreries, les écharpes blan- > ches et roses s'agitaient dans l'air embaumé.

Gina était sublime alors : les yeux brillants, dévorée d'inspiration, victime haletante sous le génie qui la pressait, les ressorts de son âme ardente reprenaient toute la verve, toute la hardiesse de la jeunesse, plus énergiques, plus brûlants que jamais, comme la force élastique qui, longtemps comprimée, ne bondit qu'avec plus de violence. Qu'elle était belle avec sa figure pâle et passionnée, avec son sein qui palpitait, impatient d'harmonie! Elle chanta comme jamais elle n'avait chanté en ses plus beaux jours. Dans tout le cours de la pièce, exaltée par les applaudissements frénétiques, elle s'éleva au-dessus de tout ce que l'Italie avait produit de génie et de mélodie. Surprise elle-même de la puissance de ses moyens, elle dit à Rosetta , dans le dernier entr'acte , qu'il lui semblait qu'une autre voix que la sienne, une voix magique s'exhalait , mâle et pleine, de ses poumons élargis. Rosetta remplissait le rôle de Roméo. Sa belle voix de contralto , grave et sonore, avait été cultivée par les soins de la duchesse de R** : maintenant elle partageait son triomphe , son enthousiasme et ses inspirations. Elle-même l'arrangea dans le cercueil qui renferme, au dernier acte, Giuletta endormie, sous les fausses apparences du tré-

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pas. Elle détacha ses longs cheveux noirs, arrangea la couronne de roses blanches sur son front, et, l'embrassant avec tendresse : — Heureuse et guérie! lui dit -elle. — Et Gina lui sourit en la pressant sur son cœur.

La foule attendait : le rideau se releva aux accords lugubres d'un chant de mort. Roméo parait, chante le beau récitatif du dernier acte, ôte le couvercle du sépulcre, y trouve son amante à la place de l'ennemi qu'il a tué , se tord les bras avec une pathétique énergie d'effroi et de désespoir, boit le poison qui doit le réunir à Juliette, revient à elle pour lui adresser un dernier adieu , la soulève dans ses bras...

Ici le public interdit se leva. Rosetta avait poussé un cri de terreur, et le corps qu'elle avait soulevé retomba lourd et roide dans le cercueil où Juliette devait se réveiller... Juliette ne se réveilla pas.

Tant d'émotions longtemps perdues , longtemps désirées, retrouvées et senties avec tant de puissance avaient brisé ce corps épuisé de maladie : Gina était morte aux accords suaves et religieux de Zingarelli, au milieu du dernier et du plus beau de ses triomphes.

Deux hommes comprirent les premiers la

vérité : ils s'élancèrent sur la scène par deux côtés différents. Le second fut le duc de R** ; le premier avait été Valterna , qui , rugissant de douleur, alla s'éteindre aux pieds de Juliette. -

Avril 1851.

Je raconte tout simplement une histoire romanesque dont toute la Champagne se rappelle encore le scandale ; c'est l'histoire des amours d un jeune maître d'école et d'une demoiselle du monde.

M. André Fourcade, maître d'école à Chatneroles , avait pour logis la maison la plus gaie du village, une petite maison bâtie en pierres blanches, à l'ombre d'un clocher flamand, à la sortie de la commune, entre une belle draperie

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de verdure où s'ébattaient ses écoliers et un joli jardin où il se reposait dans le travail champêtre. D'un côté la vue s'étendait sur l'agreste vallée de Saint- Pierre , de l'autre sur la vieille église , sur le verdoyant cimetière et sur les humbles chaumières de Charaeroles. Cette petite maison, abritée par l'église comme un enfant par sa mère , vous eût fait envie à vous, madame, qui avez un hôtel à Paris, à vous, monsieur, qui avez un château en Espagne. Ce fut dans la salle d'école que je vis pour la première fois M. Fourcade. J'étais alors un glorieux clerc de notaire et j'allais vers lui pour recueillir divers renseignements sur les savarts communaux de Chameroles. La moisson était venue, et l'école était presque déserte. Le pain avant la science. A peine si douze marmots en jaquettes parsemaient la salle. Le maître présidait la bruyante assemblée devant une grande table noire où il n'y avait ni livres, ni plumes, ni compas, ni aucun des attributs de l'étude, mais un jeune gars tout ébouriffé qui souriait aux agaceries paternelles.

— Voilà, dis-je, un maître d'école assez spirituel ; celui-là n'est point pédant comme tous les autres. Dieu soit loué! je n'aurai point à

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subir sa science grammaticale, et ses discours finiront. — M. Fourcade , en effet, avait tout au plus ce qu'il faut de pédanterie pour renseignement. Hors de son école, et même en son école, c'était un joyeux homme plein d'insouciance et d'abandon, confessant son ignorance à tout venant, hormis aux pères de famille, lisant plutôt le profane Voltaire que le révérend père de la Salle, buvant plus volontiers une bouteille de vin qu'un verre d'eau, le vin fût-il d'un mauvais terroir. Pourtant M. Fourcade était loin d'être un ivrogne ; mais il suivait avec religion la coutume des vieux maîtres d'école.

Comme je venais d'entrer sa femme survint, ayant en main un arrosoir et une bêche. Sa femme était jeune et belle, blonde et rose comme les paysannes du Brabant, et, comme les paysannes du Brabant, elle avait l'intelligence fort embrumée; mais, de temps immémorial, une belle femme a le droit d'être bête. Les femmes sont faites pour la beauté, et je sais plus d'une femme d'esprit qui donnerait son esprit pour avoir le nez d'une autre forme ou l'œil d'une autre couleur.

En me voyant Mm0 Fourcade essaya de rajuster son fichu, qui suivait assez mal sa mis-

40 MA.TBILBB.

•ion ; mais elle perdit son temps et sa peine, le maudit fichu avait pris un mauvais pli. La pauvre femme était toute désespérée, quand elle eut Tinstinct de prendre son enfant sur son sein : ce fut un chaste voile que n'eussent pas trouvé bien des femmes d'esprit.

Or, au village de Chameroles il se trouvait un riche bourgeois, un ancien marchand de fer, ayant le malheur d'avoir une belle fille. Cette belle fille sortait du couvent au temps où commence ce récit. C'était tout simplement une copie mignarde de la femme du maître d'école ; c'était la même nature blonde et nonchalante, mais plus délicate et plus finie. Imaginez une copie de la Madeleine de Rubens faite par Watteau , et vous aurez l'image de Mlle Mathilde Lenoir.

M athilde avait le cœur à l'avenant du corps, un peu mignard comme sa nature, un peu rétréci par le corset comme ses pieds par les souliers, mais enfin un bon petit cœur dont elle suivait l'instinct. La maîtresse d'école avait le cœur sur la main, Mlle Lenoir l'avait sur les lèvres.

M. Lenoir était maire de la commune de Chameroles ; M . Fourcade , pour son bonheur et pour son malheur, était secrétaire de M. Le-

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noir. Comme le village n'avait pour hôtel de ville que la maison du maire, M. Fourcade rencontra souvent Mathiide. Il la regardait avec admiration : jamais si douce image n'avait enchanté son regard. Sa femme était plus belle, mais c'était sa femme ; M. Fourcade ne voyait plus Mme Fourcade.

Mlle Lenoir, au lieu de planter ses choux et d'arroser sa salade comme la maîtresse d'école, passait son temps à lire des romans de Walter Scott; elle*avait dix-sept ans, et son cœur, fait pour les pures joies de la famille, devint bientôt un roman confus : à ses yeux égarés la modeste maison de son père se transforma en vieux donjon, elle s'imagina qu'elle était châtelaine. Elle attendit longtemps le damoisel de ses rêves, et, lasse d'attendre, elle tourna ses regards sur le maître d'école, c'est-à-dire sur le seul homme du village qui vint au logis de son père.

A l'heure ou les filles passent de l'adolescence dans la jeunesse, elles répandent plus que jamais l'amour autour d'elles ; comme la rose, qui jette tant de parfum au moment où elle s'ouvre. C'est l'heure du danger pour les familles, c'est l'heure du triomphe pour les amants. Les plus chastes entre toutes ternissent peu à peu le ciel de leur âme par les rêves

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enivrants et les espérances coupables : elles aimaient la vertu, elles en ont peur ; leur sommeil était calme et reposant , elles dormaient dans les bras de la Vierge Marie : elles dorment dans les bras agités des visions amoureuses. La lutte est violente, il leur faut la vertu des archanges pour résister à l'amour. Le sournois les poursuit ou les entraîne sans relâche et sans pitié vers ces sentiers perdus où il y a tant de fleurs et tant d'épines. L'amour est partout, sur l'autel où elles prient, dans la rose qu'elles cueillent, sous la nue qui passe ; l'amour parle sans cesse : il prend la voix de la brise et de la tourterelle ; le matin c'est l'alouette qui s'envole au ciel avec sa chanson si gaie, le soir c'est le rossignol qui se cache comme la tendresse pour chanter ses élégies ; c'est lui qui gémit et qui roucoule quand elles s'égarent dans les bosquets touffus , qui se plaint avec langueur ou qui éclate avec violence quand elles font de la musique, qui murmure doucement quand elles se reposent au bord des claires fontaines. En vain elles détournent leurs yeux des images infinies de l'amour, elles ferment leurs oreilles à ses mille voix trompeuses : elles voient et elles entendent. Le beau ciel si pur au matin de la vie se

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parsème de nuages; les nuages s'amoncellent, l'éclair sillonne l'horizon, l'orage va venir ; — il vient , il éclate , la vertu tombe et l'amour s'élève. Quelquefois Forage passe en vain : l'amour a perdu ses peines, la vertu demeure la reine de l'âme.

Ce fut durant cet orage que MUa Lenoir attacha ses regards sur le maître d'école, dont la figure souriante et mélancolique tout à la fois avait quelque attrait au travers des fantaisies sentimentales de l'amour.

Mlie Lenoir était mollement penchée sur la légère balustrade de sa fenêtre, qui regardait dans le jardin. C'était le soir : le couchant était rouge, le ciel pâlissait, l'ombre jetait un voile sur toutes choses, l'arôme du parterre et le chant du rossignol s'envolant vers Dieu s'arrêtaient au cœur de Mathilde , et elle chancelait sous l'ivresse. Dans une petite allée bourgeoisement bordée de buis M. Lenoir et M. Fourcade se promenaient en devisant des intérêts du village. M . Lenoir croyait qu'il fallait vendre les savarts communaux ; M. Fourcade croyait que les pâturages étaient les seuls biens sacrés des pauvres. Sans le savoir, le digne maître d'école plaidait en faveur des paysages ; car,- en défrichant les prairies et les marais, adieu la ver-

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dure des hivers, les grands rideaux d'aulnes et de peupliers, les bouquets de saules, d'osé raies et d'ajoncs, les ruisseaux qui serpentent, les étangs qui se font dans les temps pluvieux; adieu les vaches brunes tachetées de neige, si bien éparpillées sur la savane, les moutons qui se suivent gravement, les agneaux qui bêlent et bondissent. — Les vaches demeureront à l'étable, les moutons à la bergerie ; on desséchera les pâtures, on y plantera des betteraves, et les betteraves diront aux aulnes , aux saules et aux peupliers : Vilaines bêtes, retirezvous de notre soleil ?

Mlle Lenoir suivait le maître d'école d'un regard distrait; elle prit peu à peu quelque plaisir à le voir. Comme la nuit tombait, il lui' fut aisé de s'imaginer que M. Fourcade était le plus beau des hommes. Elle eût bien désiré plus d'agrément dans le costume du magister, mais ce vieil adage L'habit ne fait pas le moine lui vint à la mémoire : L'habit ne fait pas l'amoureux, dit-elle. Dès ce soir-là elle s'imagina qu'elle était l'amante de M. Fourcade. Le lendemain elle se Gt belle pour lui ; le surlendemain elle alla à sa rencontre, dans l'allée bordée de buis, et lui demanda en rougissant s'il aimait les fleurs. Le maître d'école regarda

HATHILDE. 45

l'amoureuse avec une grande surprise. — Comment ne pas aimer les fleurs? dit-il en souriant. Pour cacher sa rougeur Mathilde se pencha vers un géranium; sa robe s'accrocha à an rosier, et M. Fourcade, en la détachant d'une main tremblante, fit éclater son esprit galant par ce madrigal digne de Boufflers : — Il n'y a pas de roses sans épines.

MUe Lenoir s'enfuit tout effarée. — Il m'aime, je suis perdue! murmura-t-elle avec une joie enivrante. — Quand elle fut un peu calmée, elle pensa qu'elle était une grande sotte de croire à l'amour de M. Fourcade. Cependant sans l'amour eût-il fait un si beau madrigal ? — Ah ! dit-elle, s'il était en vers ! Voilà bien les femmes ! on leur fait de la belle prose : il leur faut de mauvais vers, sans doute parce que les vers sont la langue des dieux. Pendant plus d'une heure Mathilde, appuyée sur la balustrade de sa fenêtre, essaya de mettre en vers la prose du maître d'école :

Ce rosier n'ayant plus — de roses à ses branches T'accrochait par la robe — ô rose des plus blanches!

Elle dormit peu. Le lendemain, comme elle relisait dans La Prison d'Edimbourg le pas* 1 4.

46 MATHILDI.

sage des amours de Butler et de Jeanie Deans, une belle rose fraîchement épanouie vint tomber à ses pieds.

— C'est de lui ! dit-elle avec joie.

Et elle effeuilla la fleur , tout en s'enivrant du parfum , dans l'espérance d'y trouver un billet d'amour ; et quand la rose fut vainement effeuillée :

— C'est trop commun, dit-elle; d'ailleurs cette belle rose nerenferme-t-ellepas une lettre infinie? chacune des feuilles n'est-elle pas un serment? Veuille le ciel que les serments ne se flétrissent pas comme la rose !

Et elle se mit à interroger toutes les feuilles :

— Il m'aime, — un peu, — beaucoup, — passionnément.

La rose venait tout simplement d'une servante qui passait dans le jardin.

Le soir Mathilde rencontra M. Fourcade sous un berceau de verdure. Le pauvre maître d'école , ne sachant trop que lui dire , s'avisa de parler de la science occulte des Egyptiens. Le maître d'école avait lu dans la matinée un petit volume ayant pour titre La Magie blanche, et les gens qui ne savent pas grand'chose — M. Fourcade était de ceux-là — vous disent toujours la dernière chose qu'ils ont apprise.

— Ce sont de grands magiciens! reprit-il après un silence : en voyant les lignes de la main ils prédisent l'avenir.

MUo Lenoir pensa que le mattre d'école parlait ainsi pour avoir sa main, elle pensa que ce détour était plein de sentiment et de délicatesse, et elle tendit sa main à M. Fourcade en murmurant : — Dites-moi donc l'avenir.

Loin de presser cette main si blanche et si mignonne, M. Fourcade la toucha à peine du bout des doigts. Mathilde, qui augurait de tout en faveur de son amour, se dit avec un doux émoi que le mattre d'école avait encore le cœur dé la jeunesse et la candeur de l'adolescence. Cependant M. Fourcade ouvrait de grands yeux et promenait un regard troublé sur les lignes légères de la main de Mathilde.

— Vous vivrez longtemps, mademoiselle.

Voyez, là ligne est inCnie !

— Vous ne me dites que cela, monsieur Fourcade ?

— C'est déjà quelque chose, mademoiselle.

— C'est bien la peine de savoir qu'on vivra longtemps si on ne sait pas pourquoi !

1W. Fourcade regarda la ligne de l'amour et de la fortune.

— Vous mourrez pauvre, mademoiselle, je

4è MATHILftt.

tous le dis à regret : la ligne s'arrête tout d'un coup. De plus vous aurez une vie agitée : cette autre ligne mille fois traversée est celle des sentiments.

Le maître d'école n'avait osé dire des amours.

MUe Lenoir, enchantée de cette découverte, bondit comme un jeune faon.

— Dieu soit loué ! s'écria-t-elle. J'ai toujours eu le pressentiment que ma vie serait le plus beau roman du monde.

M. Fourcade s'en retourna à sa maison, tout allangui par les charmants souvenirs de la soirée. En franchissant le pas de la porte il vit avant tout la main de sa femme : cette main était d'une belle forme, mais point d'une belle couleur. En attendant le souper, le pauvre mal* tre d'école essaya vainement de repousser l'image attrayante de Mathilde en regardant l'enfant de ses agrestes amours. La nuit il dormit peu : son cœur battait avec violence, son âme était tourmentée par une joie importune; il avait presque peur du lendemain. Aux premières clartés de l'aurore, comme sa femme tendait les bras pour secouer les chaînes du sommeil, il l'embrassa avec plus de tendresse que de coutume, mais en l'embrassant il songea encore à MUe Lenoir. Cependant une heure

MàTfllLDE. 49

après, en retenant de sonner l'angélus, le cœur calmé par l'austère solitude de l'église, il se mit à rire de ses tourments nocturnes. Comme, d'aventure, il avait pris du café la veille, il s'imagina que son insomnie venait de là.

Mathilde poursuivait toujours son voyage dans le bleu, c'est-à-dire dans le pays des chimères. Son âme troublée était le refuge des fantasques rêveries; elle avait, à propos de M. Fourcade, les espérances les plus extravagantes. — Nous sommes loin des gloires guerrières, se disait-elle; le temps du repos est venu : le temps du repos est le temps de la science. Au lieu de s'élever par sa bravoure, mon amant s'élèvera par son esprit; ma fortune lui servira de marche-pied : il sera romancier, historien, poète ! il servira son siècle et laissera un nom célèbre à nos enfants. — D'autres fois, quand elle se rappelait que M. Fourcade était marié, elle songeait à s'enfuir avec lui dans un pays lointain, et à passer silencieusement sa vie, au fond d'un petit val paisible, dans les joies champêtres de l'amour. 11 me faudrait bien des mots et bien des figures pour analyser toutes les fantaisies sentimentales de cette âme si jeune et si égarée. M. Lenoir ne veillait guère sur la sainte candeur de

50 MàTHILDE.

Mathilde ; comme le père de saint Augustin, il eut été moins chagriné de voir un accroc à la vertu de sa fille que de l'entendre écorcher la grammaire. Dans ce mauvais siècle, il est beaucoup de ces mauvais pères qui sont plus fiers des agréments que des vertus de leur descendance.

Mathilde rencontra souvent M. Fourcade au jardin. Le maître d'école s'était rassuré sur les enfantillages de la jeune fille ; il s'en amusait avec innocence. Les souvenirs du jardin se perdaient si bien dans les soins de son école et de son église, dans les baisers de sa femme et de son fils, qu'il ne pensait plus à s'en délivrer. Mais, au moment où il était le plus calme, la tempête vint s'abattre sur lui. C'était un soir d'été : le ciel était bleu, les roses s'agitaient devant Mathilde comme des encensoirs. La pauvre fille, entraînée par la passion, alla se jeter en pleurant dans les bras de M. Fourcade. Dès cet instant elle fut perdue.

Durant les premiers jours qui suivirent elle regretta sa blanche robe d'innocence, et se cacha à tous les regards comme Eve après son premier péché; elle voulut jeter pour jamais la pomme de volupté et se réfugier dans la froide solitude d'un couvent. Ce dessein romanesque

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fat un rêve longtemps caressé, mais il s'évanouit devant l'attrait du péché. Elle s'accoutuma peu à peu aux vapeurs grossières de son âme, aux images ardentes de ses songes; elle s'affermit dans le mal. Si la voix du bien s'élevait en elle pour lui rappeler la douce chasteté de son adolescence, elle étouffait dans les frivoles distractions cette voix de plus en plus terrible.

Le maître d'école était effrayé de son bonheur. Élevé dans les vertus paisibles du coin du feu, il se désolait de voir dans l'histoire de sa vie cette ravissante et pernicieuse page de roman. Ce n'était pas ce qu'il avait rêvé : humble et timide , il n'aspirait qu'aux choses les plus simples; son ambition n'avait jamais dépassé le seuil de sa porte ; il demandait à son pays des écoliers, à son église des surplis blancs, à sa femme un peu d'amour. Voilà tout ce qu'il voulait, mais la fortune ne voulait pas comme lui.

Mathilde trouvait une joie inûnie dans ses extravagances ; il ne se passait pas de jour sans qu'elle imaginât une aventure romanesque. Pour vous dévoiler tout d'un coup la singularité de ce jeune caractère en proie à tous les caprices, je n'ai qu'à citer un petit épisode de ses amours.

59 MATMLDE.

M. Lenoir venait de partir pour la Normandie, où il devait renouveler le bail d'une ferme qui dépendait de la succession de sa femme. Malhilde, seule avec les deux servantes, était la maîtresse absolue de ses œuvres ; mais, voulant se prouver que son amour était tout hérissé d'obstacles, et d'ailleurs croyant qu'un vérkable amoureux doit passer par la fenêtre pour voir son amante, elle s'avisa d'un rendezvous à minuit en sa chambre, et dit à M. Fourcade : — Vous passerez par la fenêtre.

Il fallut bien que le pauvre maître d'école se résignât. Il se déchira les mains, il faillit se casser le cou; enfin il parvint à grimper grâce aux espaliers, et à franchir la balustrade. Une heure après , à son grand dépit , il fallut s'en aller par le même chemin.

— Hélas ! disait-il d'un ton piteux, quel dégât parmi ces beaux espaliers ! Il eût été si simple et si facile de passer par la porte ! „

Une année s'écoula. M. Fourcade résistait vainement à l'attrait de Mathilde : il faisait tous les matins le serment de ne plus la revoir, mais tous les soirs il défaisait son serment. Malgré les imprudences de Mu* Lenoir, leur amour fut longtemps un mystère. En vain une servante avait voulu en répandre le bruit : nul

ne croyait aux commérages de cette fille. MUe Lenoir amoureuse du maître d'école! cela ressemblait trop à un conte de fées. Cependant là -dessus les idées changèrent peu à peu : Mme Fourcade, charitablement avertie par ses voisines, ouvrit des yeux de jalouse ; M. Lenoir, assiégé de lettres anonymes , ouvrit des yeux défère. Le voile dont se cachaient les amants était d'une grande transparence : ils furent découverts. M. Lenoir enferma sa fille et mit à la porte le mailre d'école. Il était un peu tard.

Cette histoire fut un grand scandale pour le pays; tout l'arrondissement s'en amusa; un garde champêtre anonyme la raconta fort grotesquement dans une complainte que chantent encore les lavandières de Chameroles et des villages voisins. Je ne désespère pas qu'en dépit de tous les obstacles, les imprimeurs de S — et de L— ne contrefassent ce récit pour la distraction des collégiens et des maîtres d'école. Un soir que Mathilde eut un instant de liberté, elle courut à l'église, dont la porte demeurait ouverte fort mal à propos puisque les paysans ne vont prier Dieu que le dimanche ; elle attacha avec une épingle à la corde pendante de la cloche un lambeau de papier. A

peine était-elle de retour en la maison de son père que le maître d'école, allant sonner l'angélus comme de coutume, trouva le billet. Il y lut ces mots avec beaucoup de peine, tout maître d'école qu'il était :

A minuit, à la petite porte du verger.

M. Fourcade sonna l'angélus d'une main tremblante, tout en se demandant s'il irait au rendez-vous. Il faut bien le dire, il n'était pas plus brave qu'aventureux : il redouta un guetapens, une vengeance souterraine; il redouta les jalouses colères de sa femme, et il se promit de demeurer coi. Mais il lui vint bientôt des idées plus humaines : l'enchanteresse image de Mathilde repassa sous ses yeux, pâle de douleur et d'amour; il fut encore séduit, il jura d'aller au rendez-vous.

Tout à coup il pâlit ; sa main , plue tremblante, se détacha de la corde. Dans ses amoureuses distractions , il avait quatre fois sonné l'angélus. Toutes les commères qui s'en revenaient des champs se disaient entre elles : — Qu'a donc notre maître d'école?

M. Fourcade alla au rendez-vous, en dépit de la surveillance conjugale de Mme Fourcade;

minuit sonnait quand il arriva à la petite porte du verger. — Je vous attends depuis une heure, lui cria Mlle Lenoir.

Il s'approcha en tremblant et la pria de crier plus doucement.

— Demeurez là , reprit-elle en lui pressant la main.

Et elle s'envola vers le logis sans rien dire de plus.

— Il y a quelque chose là-dessous, pensa le pauvre maître d'école. Par prudence il s'éloigna un peu de la porte; il alla s'appuyer contre le tronc d'un vieux pommier, et , le cœur ému , l'œil en garde, l'oreille au guet, il attendit le retour de Mathilde. Une demi -heure s'était écoulée, et Mathilde ne reparaissait pas; il perdait déjà patience. EnGn il entendit le léger battement d'une robe.

11 s'empressa de retourner à la petite porte.

— Monsieur, reprit la jeune fille, vous allez m'enlever ou je vais vous enlever à l'instant. Ne m'arrêtez point par vos grands airs d'innocence. J'ai pris votre rôle parce que vous y êtes mal à l'aise : veuillez prendre le mien , ayez toute la soumission d'une femme; mais ne vous avisez point de vous évanouir, car nous n'avons pas de temps à perdre.

56 HATHILDE.

Le pauvre maître d'école, tout étourdi, bégaya quelques mot*; mais Mathilde, lui glissant la main sur les lèvres :

— Quand nous serons en route vous parlerez à loisir.

— Je ne veux point partir ! s'écria M. Fourcade.

— Fort bien! vous remplissez admirablement votre rôle de femme : Je ne veux pas; mais moi je sais que les femmes qui disent Je ne veux pas ne savent pas ce qu'elles disent. Or donc, il faut que je m'en aille de ce pays où on me jette la pierre, et vous ne me laisserez point partir toute seule. S'il me fallait recourir aux grands moyens, je ne balancerais pas; mats il me semble que nous n'en sommes pas encore au dénoûment.

MUe Lenoir fît briller au clair de la lune un petit poignard aigu qu'elle avait dérobé à son père. M. Fourcade eut peur.

— Eh bien ! dit Mathilde d'un ton décidé, faut-il en finir tout de suite ?

— Emmenez-moi en enfer si vous voulez ! répondit le pauvre maître d'école.

— À la bonne heure , reprit Mathilde en l'embrassant. Allons en enfer s'il le faut, mais par des chemins semés de roses.

HATHILBI. 57

Elle fut effrayée de ce qu'elle venait de dire; elle regarda le ciel et murmura en pleurant : — O mon Dieu, je suis donc bien changée !

Un âne conduit par une des servantes de M. Leiroir survint alors. Mathilde recommanda k la servante de ne rien oublier, et, pendant que cette fille chargeait l'âne d'une valise et d'un petit sac qui venaient d'être apportés dans le verger, elle prit le bras du mattre d'école et l'emmena vers le grand chemin. Ils gardèrent d'abord le silence. M. Fourcade, plus effrayé que jamais de ses oeuvres d'amour, se demandait s'il ne devait pas prendre la fuite. Ma* thilde, qui voyait le roman partout, se disait qu'elle en était à la fin du premier livre. N'était la peur de vous ennuyer, quel beau chapitre j'écrirais ici à propos de ce vieil adage La vie est un roman !

De Chameroles à la ville la plus proche il y a deux lieues de pays, c'est-à-dire deux lieues qui ne finissent pas : il fallut bien que Mathilde traînât ses pieds mignons sur cette route rocailleuse pendant près de quatre heures, l'âne avait assez de la valise et des accessoires. D'ailleurs Mathilde aimait mieux être à demi suspendue au bras de son amant , tout silencieux et tout transi qu'il fût. En vain elle essayait 1 5.

38 HATHILDI.

de le réveiller à l'amour et à la parole par son charmant babil : — N'avez -vous pas déjà des remords de petite fille? Regretteriez- vous, d'aventure , votre baraque et votre planteuse de choux, votre surplis de chantre et votre sceptre de mattre d'école ? Avez-vous peur de mourir de faim avec moi? Et qu'importe si nous mourons en nous aimant? D'ailleurs, rassurez votre estomac, vilain gourmand — à tout autre je dirais : Rassurez votre cœur — j'emporte un contrat de rentes sur l'Etat de 2,000 francs, provenant de la succession de ma mère. J'ai pris ce contrat à mon père, mais n'est-il pas permis de prendre son bien où on le trouve? Après cela, n'ai-je pas des diamants à mes pendants d'oreille ? Et puis ayez donc un peu confiance en la destinée , ou plutôt en Dieu. J'ai tantôt dix-neuf ans ; en septembre 183-4 je serai majeure : je recueillerai l'héritage de ma pauvre, m ère, une belle et bonne ferme en Normandie, et, alors qu'aurons-nous à regretter et à désirer !

Le maître d'école soupira et pencha son front rêveur. Jusque-là il avait flotté entre l'idée de retourner à son village et celle de suivre la route aventureuse que lui ouvrait Mathilde : la belle et bonne ferme de Norman*

MATHTLDI. 59

die acheva la séduction de la jeune fille ; il fit le serment de s'attacher pour toujours à Mathilde comme la mousse aux pierres. — Après tout, se disait-il dans l'ivresse de sa mauvaise action, je ne suis pas fort à plaindre : une belle fille et de bons revenus ! J'apprendrai le latin et je m'abonnerai à un grand journal. — Mais où allons-nous? demanda-t-il à Mathilde.

— Nous prendrons à la ville la diligence d'Épernay, afin de déjouer les recherches de mon père , et de là nous irons à Paris. C'est une bonne ville qui vous abrite dans son mystère et qui vous défend des méchancetés de la province; c'est le refuge de toutes les grandes .passions exilées de la vie départementale. Nous y vivrons dans notre amour et dans l'oubli de tout le monde. La belle vie, o mon ami ! Elle passera vite comme le vent.

M. Fourcade et sa maltresse arrivèrent à Paris sans mauvaise rencontre. Us prirent dans la rue de Verneuil une chambre pauvrement garnie, où ils vécurent en paix durant les premiers mois. — C'est un étudiant et une grisette, disait la portière à tout propos et hors de propos ; ils passent leur temps à roucouler, et ils ont bien raison. La pauvre petite a l'air d'adorer son amant : elle lui sert de servante, et, quand

•0 MATHILSE.

H est sorti, elle se met à la fenêtre en pleurant: Ils ne reçoivent ni visites, ni lettres, ni cartes; je crois bien qu'ils se cachent ici. L'Auvergnat du coin m'a bien la mine de les épier, ces pauvres amours : qu'il y vienne un peu ! je lui jette ma porte au nez.

M. Lenoir finit par découvrir l'humble retraite de sa fille. Il voulut l'en arracher; il usa de prières et de menaces : il se jeta aux genoux de Mathilde et la supplia de revenir dans le bon chemin par pitié pour ses cheveux blancs; il la menaça de l'enfermer aux Madelonnettes avec sa malédiction. La pauvre égarée résista aux menaces comme aux prières : elle ne voyait dans tout cela qu'un nouveau chapitre, de roman , ou plutôt elle était comme ces voyageurs qui, surpris par la tempête et fascinés par la grande poésie du danger, s'avancent témérairement au lieu de se détourner. M. Lenoir eut beau faire, il échoua toujours. 11 ne lui restait qu'un dernier moyen pour toucher et sauver cette âme rebelle au bien, c'était de mourir de chagrin. Il mourut, et la malheureuse fille ne porta lé deuil de son père que dans ses vêtements.

Après la mort, après l'héritage de M. Lenoir, ne songeant plus à se cacher, se trouvant

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riches à jamais , les deux amants changèrent de logis ; ils s'en furent habiter une des plus jolies maisonnettes de la rue Notre-Dame- des - Champs.

Là , ce pauvre diable de maître d'école se laissa nonchalamment aller au cours du hasard ; faible de caractère, il n'essaya plus de lutter. Sa femme , dans toutes les peines du délaissement, lui écrivait en vain des lettres pleines de fautes d'orthographe — ce sont presque toujours des lettres pleines d'amour — où elle parlait de leur enfant qui devenait grand comme un homme, et de son pauvre cœur qui se mourait tout seul : il baisait les lettres, il pleurait, et il n'y pensait plus. Pendant toute la première année il fut étourdi, enivré, fasciné par le démon du mal. Et puis il accomplissait des rêves longtemps caressés : il était abonné à un journal quotidien , paraissant tous les jours , suivant son expression , et il commençait à apprendre comment on traduit rose en latin et comment on traduit rosa en français. Mais, au bout de la première année, l'ennui vînt peu à peu obscurcir son ciel ; l'oisiveté, qui lui semblait si douce d'abord, lui tomba sur les épaules comme un manteau de plomb. H était né pour le travail,

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il fallait à ses bras athlétiques une lutte infinie; sorti du peuple, Dieu ne lui réservait comme à ses frères que le repos de la tombe. Aussi disait-il quelquefois, dans ses ennuis, qu'il jouait tout simplement le rôle d'un mort. Il ne tarda point à regretter sa vie passée , d'autant plus belle maintenant qu'il la voyait par les prismes du souvenir; il ne tarda point à regretter les bruyants écoliers, la glorieuse place de chantre à l'église de Chameroles, les soucis paternels et les naïves amours de sa femme. Là-bas il travaillait, et il vivait noblement de son travail : à quoi bon travailler ici , où il a plus d'argent qu'il n'en veut? La vie n'est bonne qu'à ceux qui luttent sans cesse. Plaignez le pauvre maître d'école : le voilà condamné au repos des vieillards et des infirmes.

Mathilde ne s'ennuyait point : elle suivait toujours avec intérêt le roman de sa vie ; elle en relisait sans cesse les débuts ; elle cherchait à en deviner le dénoument. — Un singulier roman ! pensait-elle ; le diable serait bien honpéte de me dire comment il finira. Et pendant de longues heures elle imaginait les scènes les plus fantasques. — Ah ! si vous saviez écrire, disait-elle à M. Fourcade, quel chefd'œuvre pour la France! Le maître d'école

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se souciait bien de faire un chef-d'œuvre. A ses yeux, les plus beaux écrits du monde étaient la grammaire plus ou moins française de M. Noël, la géographie par demandes et par réponses — quelles demandes et surtout quelles réponses ! je ne sais quel abbé célèbre parmi les enfants, et enûn son livre de messe, son almanach de Liège et son journal à grand format. M. Fourcade avait à peine deux fois en sa vie réfléchi aux mystères de la science; il s'était demandé pourquoi le mot œil s'écrivait sans la lettre v , et pourquoi la terre se donnait la peine de tourner autour du soleil. Mmo Fourcade avait dit fort raisonnablement, à propos de la seconde demande, que la terre ne tournait pas autour du soleil , mais devant le soleil, comme une poularde à la broche devant le feu. M. Fourcade avait fort mal accueilli le raisonnement de sa femme; Mme Fourcade s'était animée, et pendant leur querelle géographique le lait s'était enfui de la marmite. — Maudite femme ! voilà le souper au diable ! — J'en suis bien aise ! Et comme Mme Fourcade courait à la marmite elle avait renversé une chaise sur les pieds du maître d'école* L'enfant, réveillé subitement, avait crié dans son berceau, et M. Fourcade s'était

sauvé en se promettant de ne plus toucher au feu de la science. Aussi Mathilde eut beau faire: avec elle il changea d'habits, mais il garda son esprit de maître d'école. — J'ai peut-être pris un mauvais lot, se disait-elle dans ses jours brumeux. Après tout, M. Fourcade a des agréments, il est devenu sentimental et mélancolique (alors M. Fourcade s'ennuyait); mélancolique, c'est un progrès ; le siècle tourne à la mélancolie. Et puis, il chante à merveille, souvent les litanies, il est vrai. Ah ! s'il chantait i'jéndalouse ï

M. Fourcade ne trouvait plus guère de désennui que dans le chant : il chantait des psaumes, des romances, des couplets bachiques et grivois. Il était fort content de lui , et regrettait de ne pas avoir un plus grand théâtre ; il eût donné un de ses beaux souvenirs de Chameroles pour chanter tout à son aise pendant un jour à Notre-Dame ou à Saint-Sulpice. ,

Un temps vint où Mathilde fut surprise des absences du maître d'école : les dimanches et les jours de fêtes il partait le matin et ne revenait que le soir. Tantôt il parlait d'une promenade solitaire, tantôt d'une rencontre d'amis ; ou bien c'était une messe en musique, une revue du roi, une course au Champ-de-Mars.

t Mathilde le suppliait en vain de l'emmener : il trouvait toujours des obstacles et s'en allait seul. Où allait-il? Mathilde, d'abord inquiète, fut bientôt jalouse ; elle ne douta pas que le volage maître d'école n'eût ouvert son cœur à quelque pimpante Parisienne ; déjà sa triomphante rivale se dessinait dans le mauvais coté de son âme ; déjà elle ajoutait un chapitre au roman de sa vie. Elle cherchait une belle vengeance, elle rêvait un noble sacrifice, elle accablait d'amour son perfide amant.

Un dimanche elle suivit M. Fourcade, bien résolue à savoir enfin le mot de l'énigme. M. Fourcade descendit vers la Seine par la rue des Saints-Pères, traversa la rivière par le pont du Carrousel et passa dans le jardin des Tuileries. — C'est cela, dit Mathilde en s'appuyant sur le bord du pont, un rendez-vous. — L'horloge royale sonna dix heures, et le maître d'école prit un pas plus rapide. — Voyez-vous, l'indigne ! il est en retard : il se hâte d'arriver. — A la grande surprise de Mathilde, M. Fourcade sortit du jardin, et, quelques minutes après, elle le vit franchir le seuil de Saint- Roch. — Comme en Espagne, pensa-t-elle, un rendez-vous à l'église I — Elle entra : l'église était presque déserte encore , et d'un premier 1 6

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regard elle vit les vieilles dévotes, le curé et les desservants. M. Fourcade s'était envolé. Après de vaines recherches, espérant qu'il reparaîtrait, elle s'agenouilla devant un pilier, et pria Dieu de lui dévoiler cet horrible mystère qui la désolait tant. Les premiers chants de la messe retentirent dans l'église ; les fidèles et les curieux arrivèrent en foule. Mathilde regardait au passage toutes les jeunes élégantes en se disant : — C'est celle-ci, ou celle-là, cette jolie fille, ou cette belle femme. — En promenant ses regards jaloux elle écoutait avec un charme inconnu les Kyrie eleison; c'était la première fois qu'elle aimait un chant d'église. Afin de mieux entendre elle s'avança vers le lutrin. Tout à coup elle s'arrêta pâle et tremblante : parmi les chantres de Saiht-Roch elle avait reconnu le maître d'école de Chameroles. Elle s'en retourna à son logis dans l'humiliation la plus profonde. Quand , au sortir de vêpres , elle revit M. Fourcade, elle l'accabla de sa douleur et de son mépris. — Voilà donc où vous en êtes venu! Quelle pitié! choriste d'église ! Encore si c'était d'opéra ! Voilà donc le piédestal où vous a élevé l'amour ! O mon Dieu ! je suis bien punie ! Que j'étais aveugle quand j'espérais vous métamorphoser ! Vous

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étiez mattre d'école, vous êtes plus que jamais maître d'école.

— Eh bien oui! s'écria M. Fourcade, mattre d'école et toujours maître d'école ! Il faut que l'orage éclate, il faut que mon cœur s'ouvre 1 Il y a bien assez longtemps que j'essaye de vous voiler ma pauvre nature, je me découvre enfin. Pardonnez-moi , Mathilde ! Je suis indigne de vous; mais ce n'est pas ma faute, et j'en souffre comme un martyr. Dieu vous a faite pour la* vie oisive , on le voit à vos pieds et à vos mains ; Dieu vous a faite pour charmer le regard comme une belle fleur : Dieu m'a pétri d'un autre limon , je suis né pour le travail ; voyez mes bras et ma stature. Le repos est pour moi la fatigue la plus énervante; je suis las de l'oisiveté, il faut que j'agisse. Malgré vos soins amoureux mes jours passent lentement , lentement , et l'ennui m'abat de plus en plus. Je ne sais si c'est une punition du ciel. Je vois tout en noir, il fait toujours nuit pour moi. De grâce, ma pauvre Mathilde, renvoyez votre servante, laissez-moi balayer, battre les habits, fendre le bois; laissez-moi chantera Saint-Rocb, ou je m'enfuis de Paris, je retourne à Ghameroles.

— Plutôt mourir , monsieur , que de vous

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laisser chanter à Saint-Roch ! Je vous défends d'y remettre les pieds !

M. Fourcade n'osa enfreindre la défense de sa maltresse, il se résigna à se passer de la distraction du lutrin. Durant ces longs jours, qu'il supportait avec tant d'ennui, il s'ouvrait quelquefois de claires échappées dans la nuit de son âme : il revoyait sa petite maison à l'ombre du clocher, son jardin qu'il avait encadré de haies et parsemé d'arbres à fruits, sa pauvre femme qui pleurait sur son délaissement, son jeune fils qui pleurait de voir pleurer sa mère ; il se souvenait avec délices de ces beaux jours si bien remplis où il sonnait deux fois l'angélus, où il criait après ses écoliers et après sa femme, où, le matin et le soir, il labourait son jardin avec tant de joyeuse ardeur.

— Ah ! se disait-il un jour avec une douce tristesse, que mon jardin doit être beau maintenant ! la haie va refleurir, les cerisiers rougissent déjà. Et les bordures de buis et de mignonnettes ! et les jacinthes de monsieur le curé ! et les roses de madame d'Orbigny ! Le cep de vigne doit s'étendre par toute la muraille de la maison. Pourvu que ma femme ait pensé à la tailler ! Hélas ! je l'aurais si bien tail-

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