‹ Les rêves de MathéusChapitre 63 sur 71 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

{La musique continue pianissimo. Tout à coup, le mur du fond qui remplit la porte se fend, et, en retombant sur le théâtre, forme un large escalier assez haut, par lequel descend un vieillard à longue robe blanche, avec un voile sur la tète et une grande barbe grise. Il descend, s' avance lentement et se dirige vers le lit.PantO' mimcmélée de dialogue. Le fantôme ouvre brusquement lesrideauœ,)

MATHÉus, croyant s'éveiller et cotitinuant à rêver. Qu'est-ce qu'il y a ?... {Voyant le fantôme.) saint Chrysôslome ! . . . c'est le revenant ! . . . Bel homme, ma foi. . . dans son temps!. . . (Sans prononcer un seul mot, le fantôme hii fait signe de se lever.)\\ veut me parler?... C'est à faire dresser lesciievcux... {Mathéus sort du lit, et au même instant la personne qui le remplace y paraît dans la même attitude de sommeil et parfois d'agitation, comme on en éprouve durant des cauchemars. Pendant ce temps le fantôme place t escabeau devant le public, tire une trousse dé bar. hier qu'ilpose sur la table, et se met froidement à repasser uii rasoir..^ MATHEUS, qui s'est levé. f

Saperlotle!... Est-ce qu'il veut me couper la gorge? {Le fantôme dit que non avec la tête.)

06 Li;s i;r:vi;,s r>i: MATiiiius.

MAÏlIÉtS.

Non . . .- Il n'a pas l'jiir méchant !.. {Le fantôwe prend sa serviette qu'il met sous le menton de Mathéus ; il semble, avec le blaireau, te savonner légèrement.)

Kh bien ! eh bien ! il veut me faire la barbe ! (Se tàtant le menton.) Franchement, ça n'en vaut pas la peine! Ah! si ma foi, il y a quelque chose. . . En voilà une idée de l'autre monde!.. . Ne bougeons pas... il serait capable de... hum!... {Le fantôme se met à le raser tranquillement. Mathéus suit tous ses mouvements avec effroi.) C'est qu'il a la main très-légère!... ce n'est pas étonnant... un être impalpable. {En le suivant d'un regard effaré.) c'est drôle ! . . . ces traits ne me sont pas inconnus ! . . . J'ai vu ce fantôme-là quelque part...

{Le fantôme fait signe que oui, soupire et sourit tristement.)

MATHÉUS

Oh ! quel sourire ! . . . c'est à vous figer le sang. {Le fantôme l'essuie, laisse sa trousse, soti plat à barbe, etc., sur la petite table, et se dirige vers l'escalier.) MATHÉUS, se tâtant le menton.

Satané revenant, va!... * (Le fantôme s'arrête, se retovrne et lui adresse un geste suppliant. { MATHÉUS, le suivant des yeux.

Qu'est-ce qu'il veut?... que je lui paie sa barbe!... Je suis à sec, mon bonhomme ! , . .

{Le fantôme secoue tristement la tête et reprend sa marche.)

MATHÉUS

Ce n'est pas cela.

(Le fantôme s'arrête, se retourne encore, adresse à Mathéus un nouveau geste plus suppliant en lui montrant sa barbe grise.) MATHEUS, suivant ses signes.

Mais que diable veut-il donc ? . . . que je lui rende le même service?...

(Le fantôme, par signe : oui, oui ! en souriant avec joie.)

MATHÉUS

Oh ! par exemple!... faire la barbe à un revenant... {Avec resolution.) Eh bien ! oui. . . puisque je n'ai pas d'autre manière de le payer. . .

{Il lui fait signe de se placer sur l'escabeau, lui met la serviette, et

semble le barbouiller de savon d'une main tremblante ; il prend le

rasoir.)

MATHÉUS

Quelle coupe de bois!... heureusement que c'est du bois mort! .. SI la main me tremble, il ne pourra pas dire que je l'écorche tout ]"••• {Il lerase.) Décidément, je crois connaître cette vieille caboche. . .

(Le fantôme lève les ijeux au ciel, une moitié de sa barbe est enlevée.) * Le fantôme. — Mathéus,

Acn; V, .sci:>«L n. g:

matuùIjS, le rasant tvès-cUc.

Ça paraît lui faire plaisir !... (Connncnçant à le recon naître.) Kli ! mais?... ohl non... si fait... o'est bien lui... [Il donne ledernier coup de rasoir , fait tomber l'aitlrc partie de la larbe et pousse un cri ; Berlhold!...

BERTnoLD, d'une voix émue, saccadée et comme surnaturelle qu'il garde pendant toute la scène. , Mon cher maître!.. . *

MATHEus, avec une joie naïve.

C'est toi, mon vieux! Comment te portes-tu!. . .

BERTHOLD

Pas mal, comme vous voyez! Je suis mort d'hier au soir, à 9 heures et demie, . .

MATHiîus, reculant d'effroi'.

Mort, malheureux ! . . . El tu ne me le dis pas? . . .

BERTHOLD

Je ne pouvais parler que lorsque vous m'auriez fait la barbe de vous-même... c'est la règle là-bas !.. . Je tremblais que vous n'en eussiez pas le courage!. . , J'ai tant de choses à vous dire !. . . El j'ai si peu de tems ! . . .

MATHEUS

Mon pauvre ami, parle vite ! . . . et surtout, lâche de parler d'or. .. {Avec désespoir.) Carie suis perdu !. . . ruiné!. . .

BERTHOLD

Je le sais ! ... Et votre père aussi ! , • . (Avec tm ton inspiré.) Mais il vous reste une ressource assurée contre la misère.

MATHEUS

Une nouvelle fortune ? . • . Ah bah ! . . .

BERTHOLD

Plus brillante que l'autre.

MATHEUS

Ah! bah!

BERTHOLD

Un ami. . . un véritable ami, a pris des précautions. . .

MATHEUS

Comment?. . . (Musique.)

BERTHOLD, Se trouhlaut.

Ah ! mon Dieu!. . . Le chant du coq qui m'appelle. . . (liulhutiant.) Vous trouverez à la maison des Rosiers!. . . MATHEUS, le pressant.

Le coq. . . ou l'ami?. . .

BERTHOLD, commc entraîné par une force invincible, marche à reculons.

Non. . . le. . . la. . . en face des grosses prunes! MATHEUS, qui le suit à distance.

Qu'est-ce qu'il rabâche? . . . il veut manger des prunes, à présenti

* Mathéus, — Berlhold.

68 LKS KKVKS DK 3IATHÉUS.

BERTUOLD, dont Je troubla augmente.

A. . . allez. .. y vile!. . .

MATHÉus, plus vivement.

Ket Uiold ! . . . dis-moi donc . . .

BERTUOLD, balbutiant davantage.

Je. . . je.. . ne peux. . , plus... pa.. . arler. ..

siATHÉus, suppliant.

A» nom du Ciel'.. . .

BERTHOi.D, s'abimant sous terre.

A. . . a. . . adieu {Il s'enfonce graduellement dans une trappe.) {Enroulant l'arrêter, Mathéus saisit le plat à barbe que le fantôme emportait; en le voyant s'abîmer, dans son dépit, il le jette en l'air, et le plat s'envole au plafond et disparait, en rendant un son de tam tam.

MATHÉUS, stupéfait.

Va te promener 1... plus personne !. . . Comment le rejoindre? Comment savoir? {Il veut courir et voit s'agiter les quatre statues qui sont descendues de leUrs niches.)

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