TROISIÈME PARTIE
tendre renouvellent leurs désagréables cris. J'entends ces cris au milieu du rêve où je me croyais à Paris. Je fais alors cette réflexion : Les chouettes, en vérité, me poursuivent. Hier, je les entendais au B..., aujourd'hui Je les entends encore à Paris. J'imagine, en même temps, voir un de ces oiseaux voler au-dessus des toits de la maison voisine. »
Quelques observations analytiques à propos de ce dernier rêve si simple :
1° Une perception extérieure, le cri d'une chouette, introduit un élément nouveau dans un rêve préexistant; mais cela, sans imprimer à ce rêve lui-même une direction nouvelle.
2° Le cri de la chouette ayant éveillé en moi l'idée de cet oiseau, la sensation vraie que je recevais par le sens de l'ouïe a immédiatement provoqué une hallucination conforme du sens de la vue. J'ai cru voir ce que j'entendais. J'ai rencontré une nouvelle application de ce principe que penser à une chose c'est y rêver.
3° Bien qu'en définitive il m'ait conduit à des impressions erronées , mon esprit n'a cessé de raisonner juste sur les sensations qu'il a perçues. Des visions fausses m'ayant d'abord persuadé que j'étais à Paris et qu'il faisait nuit, au moment où ce cri d'une chouette ^'est fait entendre, j'en ai conclu instinctivement que vingt-quatre heures, au moins, avaient dû s'écouler depuis que j'avais
entendu crier des chouettes au B... puisque, dans la réalité, je n'aurais pu nie trouver le même soir au B... et à Paris, que près de quinze lieues séparent. Je songe donc qu'il y a des chouettes à Paris, comme au B... et que voilà deux nuits de suite que j'en suis importuné.
Or, si tout éveillé j'avais une hallucination de la vue qui me fit croire, étant à la campagne, que je suis à Paris, et si je raisonnais tout haut comme je raisonnais dans ce rêve, je serais un fou, et cependant mon esprit raisonnerait juste sur les impressions qu'il aurait reçues.
Déjà, j'ai dit quelques mots de cet élément de comparaison analytique entre le rêve et la folie qui n'a pas échappé à M. Lemoine. ,1e ne m'y arrêterai pas ici plus que je ne l'ai fait précédemment, afin de ne point m'écarter de la route même que je me suis tracée; mais, si légère qu'ait été l'indication, elle aura suffi, je l'espère, pour justifier celte opinion que si nous portons des jugements déraisonnables clans un très-grand nombre de nos rêves, cela tient à ce que nous basons ces jugements sur des illusions incohérentes, et non point à ce qu'il y ait altération ou inconséquence dans la logique même de nos raisonnements.
KOISIEUE PARTIE. 301
Observations sur la part que prennent la mémoire ET L'IMAGINATION DANS LA FORMATION DE NOS RÊVES.
Pourquoi je réunis ces observations dans le même chapitre.
— Les ressources et les fonctions de l'imagination sontelles sensiblement modifiées pendant nos rêves? — La mémoire de l'homme qui rêve peut-elle acquérir un degré de puissance qu'elle n'aurait pas chez l'homme éveillé ? — L'imagination peut-elle nous offrir en rêve des images nettes et précises d'objets que, cependant, nous n'ayons jamais vus, touchés ni entendus en réalité ? — Un passage remarquable du livre de M . Maury . — Rêves où nous croyons reconnaître quelque situation ou quelque personnage qui nous semblent complètement inconnus au réveil. — Rêves dont on garde particulièrement la mémoire d'un rêve à un autre. — Caprices de la mémoire. — Constante disposition qu'a notre esprit de procéder par voie de dialogue, quand il raisonne ou réfléchit. — Puissance d'induction dont l'imagination fait preuve dans le recueillement du sommeil. — Personnifications imaginaires. — Sorte de dédoublement moral. — Comment la mémoire acquiert le plus d'énergie.
— Rêves où l'imagination se montre créatrice. — Problèmes psychologiques.
La mémoire et l'imagination sont deux facultés si étroitement unies que plusieurs philosophes, et notamment Dugald-Stewart,ont rangé parmi les phénomènes de la mémoire, sous le nom de memoire-imaginative , une partie des opérations in-