TROISIEME PARTIE. 4C
liante à un salon très-artistiquement meuble. J'y cherchais un livre, en homme qui sait d'avance où le trouver; car il me semblait connaître depuis longtemps tous les rayons de cette bibliothèque comme tous les meubles de ce salon. En m'éveillant, cependant, je ne retrouve rien dans ma mémoire qui me rappelle un pareil appartement. »
— « J'ai fait un rêve des plus lucides, pendant lequel je traversais un pays très - pittoresque dont chaque point de vue , chaque site , et je puis dire chaque arbre ou chaque maison se dessinait à mes regards internes avec tous les détails minutieux d'une réalité nettement perçue. Je ne retrouve, non plus, à mon réveil aucun souvenir de tableaux analogues. Faut -il supposer que ma mémoire a su les recueillir et les conserver aussi fidèlement sans que j'en aie la moindre conscience, ou bien mon imagination a-t-elle eu l'étonnant pouvoir non-seulement de composer tous ces paysages , mais encore de les relier ensemble par ce déroulement ininterrompu de la route que j'ai cru parcourir? »
— « Cette nuit, j'ai rêvé que mon âme était sortie de mon corps, et que je parcourais d'immenses espaces avec la rapidité de la pensée. Je me transportais d'abord au milieu d'une peuplade sauvage. J'assistais à un combat féroce, sans courir aucun danger puisque j'étais à la fois invisible et invul-
nérable. Je dirigeais de temps en temps mes regards vers moi-même, c'est-à-dire vers la place où mon corps eût été si j'en avais eu un, et je m'assurais bien que je n'en avais plus. L'idée me vint de visiter la lune, et je m'y trouvai tout aussitôt. Je vis alors un sol volcanique, des cratères éteints et d'autres particularités, reproduction évidente de lectures que j'ai faites ou de gravures que j'ai vues, singulièrement amplifiées et vivifiées toutefois par mon imagination. Je sentais bien que je rêvais, mais je n'étais point convaincu que ce rêve fût absolument faux. L'admirable précision de tout ce que je contemplais m'inspirait la pensée que peut-être mon âme avait momentanément quitté sa prison terrestre, ce qui ne serait pas plus merveilleux que tant d'autres mystères de la création. Quelques opinions d'anciens auteurs sur ce sujet me revinrent en mémoire, et ensuite ce passage de Cicéron :
Si quis in cœlum ascendisset, ibique solem, et lunam, et sidéra propè vidisset, hoc tamen sibi injucundum fore, ni aliquem qui narraret habuisset.
Je souhaitai immédiatement de revenir sur la terre; je me retrouvai dans ma chambre. J'eus un moment l'étrange illusion de regarder mon corps endormi, avant d'en reprendre possession. Bientôt, je me crus levé, la plume à la main, notant minu-
tieusement tout ce que j'avais vu. Je m'éveillai, enfin, et mille détails tout à l'heure très-nets s'effacèrent presque instantanément de ma mémoire. »
*** Nous avons vu que plusieurs causes physio logiques particulières au sommeil contribuaient à augmenter, dans cet état, la sensibilité physique et morale, Ajoutons une remarque qui s'applique également à la vie réelle. Les grands spectacles de la nature provoquent des enthousiasmes que la seule force imaginative ne produirait pas. 11 est tel drame qui arrache des larmes grâce aux illusions de la mise en scène, et qui nous laisserait presque froids sans cet appareil. De même, les émotions que certaines idées nous inspirent, en rêve , sont singulièrement développées par la représentation de toutes les scènes et de tous les tableaux qui en suivent le mouvement. Une progression croissante d'exaltation réciproque s'établit alors, en quelque sorte, de l'imagination sur les images et des images sur l'imagination. Cette exaltation nous conduit souvent à des dispositions d'esprit qu'on appellerait folie chez un homme éveillé. — Pourrions -nous affirmer que le phénomène psychologique n'est pas identique, ou qu'il ne présente pas du moins assez d'analogie pour être soigneusement étudié?
** * Un artiste de mes amis qui s'intéressait à mes recherches , et qui suivait mes expériences en les
pratiquant lui-même, m'a rapporté le fait que voici : Une nuit qu'il rêvait d'une manière très-lucide, et qu'il se croyait devant son chevalet, travaillant à un sujet religieux en cours d'exécution dont il était alors réellement préoccupé, il vit entrer dans son atelier un inconnu d'allures magistrales, qui lui enleva sa palette et ses brosses, effaça la moitié des figures ébauchées , modifia celles qui restaient, en ajouta d'autres, et transforma en un mot tout l'ensemble du tableau. En un clin d'oeil, la toile fut merveilleusement recouverte et le peintre fantastique eut disparu. Quant au muet admirateur de cette improvisation si rapide , il eut le sentiment d'avoir contemplé longtemps l'œuvre achevée avant de s'éveiller.
L'artiste qui avait fait ce rêve ne put, comme le compositeur Tartini , retrouver sa composition tout entière, la forme d'un contour ne se grave point dans la mémoire avec la précision d'un accord ; mais il n'en sut pas moins tirer un trèsheureux parti de la vision qu'il avait eue; il doit ainsi l'une de ses meilleures toiles aux inspirations de son sommeil.
*** Le sommeil nous enlève-t-il notre libre arbitre ? Y a-t-il contradiction entre le fait de pouvoir évoquer ou diriger parfois ses rêves, et celui de se sentir quelquefois aussi entraîné à rêver ce qu'on ne voudrait pas ?