UNE GRAND'MESSE A SA1NT-ROCH
Par une matinée brumeuse du mois de janvier, vers onze heures du matin, un jeune homme d'une extrême distinction passait rue de Richelieu. Son but était d'aller à l'hôtel Meurice embrasser un de ses amis, nouvellement arrivé des Antilles. Un fataliste dirait qu'il était écrit qu'il ne devait pas embrasser son ami ce jour-là, parce qu'en effet il ne l'embrassa point; mais moi, qui ne suis point fataliste, je me contenterai de raconter les choses sans en chercher les causes. Le brouillard s'épaississant peu à peu, se
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transforma bientôt en pluie, et fit pousser sur les trottoirs des myriades de champignons verts et bleus qu'on appelle des parapluies. René (c'était le nom du jeune lumune diàfinguë) avait «Hetsnemrpii)fonde pour les parapluies, et n'en possédait pas; mais comme il avait une égale horreur pour la pluie, illui fallut se décider à prendre une voiture ou à se réfugier dans un passage.
il s'aperçut en cet instant qu'il n'était plus rue de Richelieu, mais bien dans cet étroit passage, en partie couvert, sur lequel s'appuie la tour de l'église Saint- Roch; et sans que la réflexion eût la moindre part à sa détermination, il entra dans l'église par une porte latérale près de laquelle il se trouvait.
L'église Saint-Roch est, comme on le sait, bâtie entre le passage en question, la rue Saint-Honoré et la rue Saint-Roch. C'est là une de ces fautes administratives qui, convertissant la maison de Dieu en une espèce de passage, introduisent dans le temple du Seigneur une foule de passants indiscrets, qui viennent troubler, dans leurs prières, ceux que la piété amène au pied des autels. René, s'apercevant qu'il était à Sai&t-Roch, comprit tout de suite qu'en traversant l'église il abrégeait son chemin*
C'était un dimanche matin. On célébraitla grandmesse. En entrant, il se découvrit ; un vieillard armé d'un goupillon lui offrit de l'eau bénite, précaution
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que lui, mouillé de la pluie du ciel, trouvait pe«4être superflue. Néanmoins il toucha du doigt le goufûlkm, fit avec respect le signe du chrétien, après quoi il erra quelques instants dans la galerie qui en* ioure la nef. D'abord, il jeta les yeux sur les tableaux et les bas-reliefs qui garnissent les parois de l'église, puis s'arrêta machinalement en face d'une épitaphe latine. C'était celle du maréchal de Belle-Isle. Ce nom de Belle-Isie vint l'arracher du saint lieu où ilse trouvait pour le reporter, par la pensée, au Théâtre- Français, où il avait vu jouer la veille Mademoiselle de Belle-Isle, sans doute fille, ou tout au moins parente de l'illustre défunt dont il visitait la dépouille mortelle. Près de là, il aperçut un faisceau de lu* mières formé par des cierges qui brûlaient sur un candélabre de fer. Une bonne vieille femme, certainement bisaïeule, était la vestale qui gardait ce feu sacré. Pour l'instant, elle recevait d'un fidèle le prix des cierges qu'il avait fait brûler. Getacte de naïve croyance accompli dans la paroisse la plus mondaine du sceptique Paris, souleva dans l'esprit de René les pensées les plus étranges, et, sans qu'il pût s'expltquer pourquoi, lui fit aussitôt concevoir le désir de faire brûler un cierge. Ce désir subit lui parut d'autant {dus inexplicable qu'il ne formait alors aucun souhait.
— lfafbi,se dit-ûàpartlut, les Romahassacrifiaient
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aux dieux ignorés; moi, je puis bien, à leurexemple, sacrifier aux souhaits inconnus.
A s'approcha de la vieille femme, et l'interrompant dans sa fervente prière :
— Je veux, lui dit-il, faire brûler un cierge. Combien vous devrai-je pour cela?
— Si monsieur n'en fait brûler qu'un seul, ce sera trente sous.
— Les voici, dit René.
La bonne femme encaissa son argent et ajouta un cierge à ceux qui brûlaient sur son candélabre.
Après quoi René s'éloigna.
Mais son embarras devint extrême, lorsque, passant près d'un pilier, 41 aperçut trois jeunes pénitentes qui avaient attentivement observé ce qu'il venait de faire, et qui paraissaient s'en préoccuper beaucoup. René était un peu de l'école voltairienne : insulter Dieu était, à son avis, une prouesse bien plus faite pour fléchir le cœur d'une belle qu'un acte de dévotion comme celui qu'il venait d'accomplir. Ce stupide préjugé avait un tel empire sur son esprit, que bientôt son embarras se convertit en honte. Il passa tête baissée devant les trois curieuses, et alla se cacher dans l'angle d'un autre pilier. Là, dès qu'il se vit à l'abri de ce triple regard, il se sentit à l'aise, et rougit alors, non de honte, mais du rôle de niais qu'il avait consenti à jouer si complaisamment. Puis en-
fin, reprenant le dessus, il voulut, sans plus tarder, reconquérir sa dignité compromise. 11 retourna sur ses pas et vint se placer fièrement en face des trois pénitentes.
En ce moment, un prédicateur était en chaire, jetant aux échos de l'église les foudres de sa parole.
En voyant apparaître René, les trois jeunes femmes paraissaient avoir perdu toute leur assurance. Au lieu de le fixer comme elles l'avaient fait quelques instants auparavant, toutes trois, au contraire, se servaient de leurs livres de prières comme d'un éventail pour se dérober à la curiosité de l'inconnu arrêté devant elles. Était-ce pour se recueillir et se pénétrer davantage de l'austère langage du prédicateur? ou bien pour empêcher René d'user de son droit de représailles? c'est ce que nous ignorons encore. Néanmoins, en dépit de toutes leurs précautions, René parvint à les soumettre à un minutieux examen.
La vue de ces trois femmes le jeta bientôt dans la plus grande perplexité. Chacune réunissait en elle tant de perfections, qu'il fut tout d'abord ébloui.
L'une, enveloppée dans un immense cachemire qui pendait jusqu'à terre, feuilletait avec ses petites mains gantées un livre d'heures doré sur tranche et relié en velours blanc; elle portait une robe de satin bleu bordée de fourrure, et, par-dessous, un de ces jupons aristocratiques qui ne vont jamais à pied dans
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les rues. Elle levait religieusement ses regards vers le ciel, et trouvait moyen par là de donner à ses yeux bleus une expression de majesté et de distinction qui trahissait la grande dame.
Voilà pour la première ; passons à la seconde.
Celle-là était une grande fille de vingtans, aux cheveux noirs, au regard aventureux et fier ; elle rappelait ces nymphes, dont parlent les anciens poètes, qui faisaient quelquefois la grâce aux mortels de descendre sur la terre, mais qui disparaissaient tout à coup dans un nuage quand les regards des hommes commençaient à les importuner. C'était un peu le type de Madeleine; elle semblait venir à l'église pour soigner son crédit au ciel et promettre à Dieu un repentir qu'elle n'offrait pas encore*
Oh! quanta la troisième, elle ne portait ni cachemire ni fourrure; ce n'était ni une marquise ni une courtisane. Non ! c'était une belle jeune fille de dixhuit ans, qui n'avait d'autre parure que sa jeunesse cl sa fraîcheur. Que de grâce dans ses cheveux ondulés et blonds! Comme ses yeux scintillaient dans leur orbite humide ! En la voyant si jeune, si chaste et si pure, on était tenté de croire que c'était la Vierge elle-même qui avak un instant quitté son autel pour venir se joindre à la foule et prier Dieu comme une simple mortelle.
Comme elles étaient belles dans leur humilité!
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L'OBTOSBE D'UN FLftffEUR &5
Quel spectacle délicieux et terrible à la fois que celui de ces regards destinés au ciel et ravis à la terre!
René, immobile, ne savait pas distinguer si c'étaient des femmes ou des anges, et saignait qu'après la messe, au lieu de se diriger vers les portes, elles ne s'envolassent vers les voûtes. Revenu de sa première surprise, il supplia Dieu de mettre fin au désordre de sa tète, et de lui accorder ce calme d'esprit que tous ceux qui souffrent viennent chercher dans son temple ; puis, comprenant enfin qu'une église est un lieu sacré où les passions doivent se taire, il fit tous ses efforts pour chasser les mille pensées mondaines que la vue de cette pléiade avait fait naître en lui, et se faire pardonner le regard plein de convoitise et de concupiscence qu'il avait jeté sur son prochain. Les arguments se pressèrent en foule dans son esprit pour l'absoudre de ce péché. Elles sont l'ouvrage de Dieu, se dit-il, et c'est honorer Dieu que d'admirer son ouvrage.
Lorsque la messe fut terminée, René alla se placer swr les marches^ e l'église qui descendent rue Saint- Honoré. Rientôt il vit sortir celles qu'il attendait. L'extase recommença pour lui. Mais, hélas! elle ftft de courte durée. L'une d'elles monta dans une calèche armoriée, en disant au cocher : A l'hôtel !
— d'est une comtesse, se dit René.
la seconde samta légèrement dans un petit coupé.
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— Celle-là, c'est une lorette.
Quant à la troisième, elle tendit modestement son parapluie, et disparut à l'angle de la rue Saint-Roch.
— Oh! pour celle-là, se dit René, c'est une grisette. Quant à lui, la triple attraction à laquelle il se
trouvait soumis pour l'instant le rendit immobile comme l'âne de Bqridan.
La pluie qui tombait à torrents lui fit enfin quitter la place.
René oublia d'aller à l'hôtel Meurice, et rentra chez lui pour changer de vêtements.