‹ Les révolutionnaires de l'A-B-CChapitre 2 sur 25 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

n» marchent encore ; cependant ils sont morts.

(Àtiosn.)

Les questions qui font l'objet de ce petit livre ont été particulièrement mises à l'ordre du jour de l'Académie, par suite de l'institution du prix Volney. Il n'est pas sans intérêt de voir comment elles y ont été accueillies et traitées. Par ce qui s'est fait, nous pourrons juger de ce qui se fera.

Il m'est tombé entre les mains un dossier manuscrit où Destutt de Tracy, dans ses dernières années, a réuni tout ce qu'il avait eu occasion

de lire ou de dire à l'Institut, comme membre de la Commission du prix Voiney. Ce dossier est curieux. C'est la satire la plus piquante, parce qu'elle est la plus involontaire et la plus inconsciente, que l'on puisse faire des routines académiques.

Le vieux et vénérable Tracy conserva, jusqu'à la fin de sa vie, une grande audace d'idées, une singulière juvénilité d'enthousiasme et une vivacité de sentiments extraordinaire. Dans la Commission du prix Voiney, pour la recherche d'un Alphabet universel, il était à peu près le seul qui eût des idées générales sur la matière, ou du moins il était le seul qui osât les professer. Les autres, comme Sylvestre de Sacy, étaient des érudits qui faisaient de l'érudition pour l'érudition elle-même, et qui étaient absolument étrangers aux tendances du siècle; ou bien, c'étaient des caractères faibles, comme Andrieux ; ou bien, c'étaient de ces natures qui ont pour principe de se mettre au service de toutes les rétrogradations, et qui puisent, dans leur égoïsme, une haine d'instinct contre toute idée progressive : tel était Cuvier.

11 serait impossible de dire toutes les avanies que ces hommes firent au prix Voiney. Ils commencèrent d'abord par déclarer qu'ils n'y comprenaient rien du tout, en mettant au concours la

question de savoir ce que Volney avait voulu dire au juste par « l'application de notre Alphabet aux langues asiatiques. » Après cela, ils demandèrent si récriture a plus ou moins d'influence sur le progrès des idées, suivant qu'elle emploie les caractères hiéroglyphiques ou les caractères phonétiques; une autre fois ils proposèrent le prix à une étude sur la langue basque. Bref, il était question de tout, excepté de l'intention du testateur, excepté de l'Alphabet universel.

Voilà ce qui faisait enrager le vieux Tracy. Les «jours de commission» , quand le respectable vieillard se dirigeait en tremblotant vers l'Institut, les passants, le long de la route, étaient tout étonnés de le voir marmotter entre les dents, avec de petits gestes contenus; c'est qu'il préparait des Philippiques contre Caussin, contre Sacy, contre Rémusat ; mais c'était peine inutile, et le soir, quand il était revenu chez lui , il recommençait à formuler contre ceux qu'il appelait ironiquement messieurs les érudits, toutes sortes de pacifiques anathèmes.

Ce fut dans ces dispositions d'esprit, au milieu de ces luttes , que fut écrit le dossier dont nous parlons. Le vieux philosophe y raconte, année par année, semaine par semaine, toutes les menées de messieurs les érudits pour empêcher l'idée de l'Alphabet universel de se populariser et d'aboutir.

Chagriné de voir que la Commission restait toujom^ en dehors des intentions de Yolney, Tracy écrit à la date du 20 avril 1827 :

« J'aurais voulu que pour 1829 elle pr(^)os&t « une question qui rentrât dans le sens de M. de « Yolney. J'ai montré encore aujourd'hui à notre « président, M. Daru, ce que j'ai rédigé en 1825. a II m'a bien proposé de rassembler la Commisse sion , si je voulais rédiger ma demande ; mais « j'ai vu qu'il n'y mettrait aucun zèle {*) , et que <r par conséquent je perdrais mon temps et ma « peine, et je, me résous à les laisser faire. »

Tracy, contrairement à la généralité de ses collègues, étudiait avec un soin infini, et avec une sorte de religion, les Mémoires adressés chaque année à l'Académie pour le concours du prix Volney. Presque aveugle de vieillesse, il se plaint souvent de n'avoir pas pu lire tel tableau, telle nomenclature importante : a Je ne prétends pas, « dit-il quelque part, que le système de cet a homme (**) soit le meilleur, ni même soit bon. « Une chose m'en ferait douter, c'est qu'il admet a' des voix et des articulations composées, et je

(*) BL baru était rexécotear testamentaire de Volney pour ce qui concernait la fondation académique de l*auteur des Ruines,

C*) G*est une expression qu'il semble affectionner; il remploie «oufent. Je ne sais pourquoi , en effet, le mot hùmme m*efi pas

« crois qu'il faudrait les réduire à être simples,

a II est vraisemblable que, faute de pouvoir lire

a moi-même ses nombreux tableaux, je ne pour-

« rai jamais éclaircir ce soupçon, et, par consé-

<c quent, juger définitivement de l'ouvrage ; mais

« ce qui est certain pour moi dès ce moment, c'est

« que l'auteur est dans la vraie direction qu'il faut

a suivre, et que, par conséquent, s'il ne mérite

« pas un prix , il mérite certainement un encou-

« ragement. Mais nos érudits voudront vraisem-

« blablement d'autant moins le lui donner, qu'il

« approche du but qu'ils ne veulent pas que l'on

if atteigne, et qu'ils proclament obstinément il-

« lusoire et impossible. »

Les faux-fuyants de la Commission pour éluder les intentions du testateur, la nature des questions qu'elle proposait, l'irritaient vivement. On en peut juger par ce petit procès- verbal intime :

« Aujourd'hui j'ai lu ce qui précède à la Com- « mission assemblée pour adjuger le prix qui doit ft être donné à la prochaine séance des quatre « Académies, du 24 de ce mois.

« Mon désir était qu'il fût adjugé au Mémoire

plus en bonnear dans notre langue prétendue polie. Un personnage considérable dont on dirait : Cet homme, se croirait ofTensé. Nos idiomes européens sont serviles.

« numéro 1, premièrement, parce qu'il le mérite tait à peu près autant que cela est possible; (f secondement , afin qu'il ne fût plus parlé de la « question proposée, qui est insoluble, oiseuse, et « ne rentre point dans les intentions du testatwir.

« Sans convenir tout à fait de ces dernières vé- « rites, M. de Sacy lui-même était de mon avis, « ainsi que M. Caussin. MM. Andrieux et Daru « pensaient de même (M. Cuvier était absent) ; « mais, par l'opposition de M. Abel Rémusat, « M. de Sacy est revenu à l'avis contraire, et « MM. Andrieux et Daru l'ont suivi. Le prix n'est « pas donné, et cette question, que j'oserai dire « sotte, est reproposée pour 1828.

<( Heureusement celle que, l'année passée, nous « avons obtenu d'eux de proposer pour 1827 , « remettra le concours dans son vrai sens.

« Deux choses là sont à remarquer : 1* l'entê- « tement et la mauvaise foi des érudits contre le « projet de Volney ; 2* la faiblesse de M. Andrieux u et surtout de M. Daru, exécuteur testamentaire « de Volney , pour leur complaire , et peut-être « celle de M. Cuvier, qui a fait quil s'est absenté, « car je lui avais communiqué l'article ci-dessus. « Si je vis encore Vannée prochaine, je m'en- « téterai, et peut-être je ferai éclat. Il y a assez « longtemps que je patiente. »

L'année suivante , mêmes déboires , mômes désappointements. L'auteur d'un Mémoire où les intentions de Yolney étaient suivies, où il était sérieusement question d'un Alphabet commun aux diverses langues, vint voir M. de Tracy, après avoir été évincé au concours. Le vieillard raconte cette visite :

« L'auteur de cet ouvrage, qui m'est venu voir « aujourd'hui, est M. Brugner, qui a été profes - « seur de différentes sciences dans plusieurs in- « stitutions, et notamment à Sarrebourg. 11 est « actuellement professeur à l'institution Barbet, « rue Saint-Jacques, cul-de-sac des Feuillantines, « n" 3. C'est là même où autrefois j'ai vu le pau- « vre Makris avec tous ses jeunes gens. M. Bruga ner est Alsacien, et possède également et parce faitement le français et l'allemand. 11 est homme « fort éclairé, et m'a paru d'un très-grand sens. « 11 est pleinement dans les idées de Volney sur «. l'Alphabet universel, et voit bien qu'on ne les « suivra jamais en France, tant que nos érudits « seront de la Commission. En conséquence, il « m'a dit avoir le projet d'aller s'établir à Bruxel- « les et d'y faire un cours sur ce sujet, en perfee- (< tionnant son travail , et en faisant appel à tous « les savants de l'Europe, et nommément à ceux

« de l'Allemagne, panni lesquels il y en a de « très bien disposés , et qui ne partagent pas les « préjugés de notre Académie. Cette nouvelle m'a « fait un très grand plaisir, et j'espère beaucoup « d'une telle entreprise faite par un tel homme. « // est fâcheux seulement que V entêtement de « quelques hommes fasse qu'on soit obligé de « fuir la France pour échapper à l'esclavage « des préjugés. »

Voyant que tous ses efforts étaient inutiles, Tracy comprit enfin que les Académies ne se convertissent pas : il écrivit à M. Andrieux une lettre par laquelle il annonçait qu'il ne faisait plus partie de la Commission du prix Volney.

Le dossier de Tracy confirme une fois de plus une vérité désormais hors de discussion : c'est qu'il ne faut rien attendre de nos Académies dans le sens du mouvement et du progrès.

Cela s'est dit si souvent que nous ne nous sentons pas le courage de revenir sur ce lieu commun*

L'Institut est tellement jugé qu'il y a vraiment de la barbarie à lui faire un procès nouveau. Que voulez-vous que Ton essaie de critiquer encore des gens dont toute la France sait, et convient, que ce sont moins que des invalides, que ce sont des morts !

Il a beau se poser dans le monde des questions importantes, importantes en elles-mêmes et importantes au point de vue de l'intérêt patriotique : rien ne saurait émouvoir la phalange des Immortels.

Ne voilà-t-il pas quinze ans^ par exemple, Messieurs, que vous devriez avoir trouvé le moyen de simplifier l'étude de la langue française aux Arabes de notre colonie algérienne ? Chose étrange ! c'est le général Daumas (*) , ce sont des hommes de guerre qui sont obligés de s'occuper des questions d'alphabet et de grammaire, pour leur application à une mesure d'administration et de gouvernement, et nos académiciens restent tranquilles !

On me dira peut-être que ce ne sont pas là les affaires de l'Académie. Je demanderai alors quelles sont ses affaires, et à quoi elle sert.

Me parlera-t-on de ses fonctions par rapport à \a fixation et à la conservation de la langue fran-

(*) Dans son ouvrage sur le Sahara algérien.

çaise? Quant à moi, je déclare que je trouve son rôle, à cet égard, d'un grotesque achevé.

Ne voilà-t-il pas des gens qui sont chargés de fixer une langue vivante ! Mon Dieu, oui ! Corneille n'était pas encore venu, et ils se sont mis à fixer la langue. Racine, Pascal, Bossuet, n'étaient pas venus, et ils fixaient quand même. A mesure qu'ils fixaient, le monde parlait, et il inventait de "nouvelles locutions, de nouveaux tours de phrase, une nouvelle grammaire. D'abord, lesfixeurs s'opposaient de toute leur énergie aux innovations. On verra plus bas un de ces gendarmes du discours, l'abbé Régnier, dénoncer comme un attentat l'orthographe qui change le nom du « maistre de ce royaulme, » et qui écrit roi au lieu de roy.

♦Mais bientôt l'innovation prenait ; elle devenait si générale qu'un beau matin les Immortels étaient tout surpris de se trouver obligés de s'en servir eux-mêmes. Alors, voici ce qui arrivait : la fameuse Commission du Dictionnaire se réunissait en quelque coin, et là, avec une noble condescendance, elle écrivait ^< l'attentat » au nombre des choses saintes. A l'Académie comme partout, en effet, c'est la puissance qui fait l'orthodoxie.

Eh bien ! je vous prie, comment trouvez-vous ces bonshommes, consentant h admettre ce qui triomphe universellement, daignant donner ses

entrées en leur trou, à un mot, à une idée, à une réforme, qui a ses entrées dans la France ? Pourquoi donc faire, Messieurs, lui donnez-vous votre sanction, à ce mot, à cette idée, à cette réforme? Est-ce que vous croyez, par hasard, qu'on ne s'en passerait pas ?

On avouera que c'est là un rôle ridicule. L'Académie, qui est censée s'occuper du dictionnaire, devrait s'occuper beaucoup plus de la grammaire proprement dite. Elle devrait examiner les méthodes, elle devrait simplifier les règles, elle devrait détruire de vaines exceptions. Au lieu de se borner à être un écho passif de l'usage, il conviendrait qu'elle éclairât réellement l'opinion. Dans la position qu'elle s'est faite, elle est d'une inutilité flagrante.

Nous la présentera-t-on comme une institution destinée à récompenser le mérite ?

Cette thèse est insoutenable. L'Académie française a trop de fauteuils si l'on n'y doit recevoir et couronner que les vrais génies ; elle en a trop peu si l'on veut l'offrir comme perspective au talent. Les critiques qui en ont été faites précisément à ce point de vue ont toujours été triomphantes.

L'Académie, d'ailleurs, s'est chargée elle-même, depuis bien longtemps déjà, de détruire le prestige

qu'elle pouvait avoir comme grande institution nationale.

En effet, si elle a été futile et impuissante au tratvail , on peut ajouter qu'elle a été toujours très aveugle et très passionnée dans la composition de son personnel. De notre temps, il y a eu sous ce rapport des erreurs, des oublis, des calculs détestables. La politique a joué là un rôle que nou^ ne saurions blâmer, quant à nous, trop énergiquement. On dirait que, toute vie étant éteinte dans ce vieux corps, il ne lui reste plus qu'un sentiment, celui qui le pousse aux manifestatioiis révolutionnaires.

Quand la République était le gouvemenaent établi, ils s'empressaient de nommer des candidats monarchistes, qui devaient venir ensuite d'une voix pateline, d'un air béat, d'un style dévotement enfiellé, insulter la raison et la liberté modernes, jeter de la boue à la France de 89 !

Depuis, ce sont les passions fusionnistes qui ont été à l'ordre du jour. On nomme celui-ci poiu* jouer pièce à celui-là^ On va chercher à grand'peine des noms qui soient désagréables à cette chose^ que des hommes de cette trempe sembleraient devoir respecter sous toutes ses formes, l'autorité ! a Ce candidat-ci est bon, marmottent-ils dans leur caverne: il est fait pour déplaire à Pari^.

Cet autre est bon aussi : on le félicitera sûrement par des lettres venues de Claremont ou de Froshdorf. Si nous choisissions monsieur tel? tout en faisant de la bonne vieille politique,, nous ferions aussi de la bonne vieille religion ! »

Et ainsi ces institutions essentiellement pacifiques, essentiellement littéraires, deviennent des moyens d'opposition jésuitique, de manifestations très-passionnées sous leur calme apparent.

Mais que l'Institut ne s'y trompe pas : cette campagne d'éclopés en faveur des restaurations fusionnistes, cet embrassement général des momies de tous les régimes, n'ont réellement aucune influence sérieuse sur l'opinion. On sait trop ce que valent, en matière d'intelligence gouvernementale, ces ex-ministres en disponibilité, qui affrontaient si bien les insultes des Chambres , mais qui aujourd'hui ne sauraient dédaigner les justes flétrissures de l'histoire qui déjà les accable. On sait trop à quoi s'en tenir sur la gravité politique de ce personnage, (Jui ne s'est aperçu de l'absence de là liberté, que le^jour où sa faconde puérilement vaniteuse n'a plus eu les facilités accoutumées, pour épancher sur tout ce qui est progressif, grand, glorieux, les flots de sa bile dévQte. On connaît trop le dévoûment dont est capable, pour îes droits de la pensée, ce renégat de là philosophie, qui disait

à Fun des disciples formés par lui au rationalisme, lorsque ce jeune homme eut encouru une disgrâce pour son audace métaphysique : « Vous avez raison ; mais je voterai contre vous !»

Allez, allez, pauvres ombres décrépites ! Embrassez-vous, fusionnez-vous tant quMl pourra vous plaire. Ce que je sais bien, c'est que la France, décollée de vous et de vos vieilleries, ne s'y recollera plus. Je vous le dis hautement, et je ne serai pas désavoué, si de vifs et immortels regrets agitent certaines âmes au sujet de ce qui n'est plus, il y a un point sur lequel il ne saurait exister d'hésitation chez les esprits indépendants : c'est qu'à aucun prix, il ne faut remonter ni aux branches séparées, ni aux branches fusionnées ; c'est qu'il faut rester sur le chemin de la révolution ; c'est que mieux vaut encore l'épée de fer qui est sortie du fourreau d'un soldat de 93, que le sceptre de plomb agité, dans le délire, par les fous de Coblentz I

. Assez et trop de politique ; je reviens à la grammaire.

Pour en finir avec l'Académie française, il en est d'elle comme de tous les corps qui se renouvellent eux-mêmes, par le scrutin de leurs propres membres , et qui ne se retrempent jamais dans l'opinion et dans l'adhésion publî-

ques. Une corporation, une société de cette nature, est nécessairement hautaine, rétrograde, sans aucun respect pour les nécessités du progrès. Qu'arrive-t-il, par exemple, de l'obligation où sont tous les hommes consacrés par la gloire de se /présenter eux-mêmes à l'Académie, de visiter les anciens académiciens, etc. , etc. ? 11 arrive que ces hommes illustres ne se présentent pas, non par un vain amour r propre, mais parce qu'ils craindraient, avec raison, que, si des démarches de cette nature venaient à ne pas réussir, pour des raisons étrangères à la littérature, comme la politique, par exemple, la noble situation qu'ils ont devant la France ne fût compromise. C'est ainsi que beaucoup de vraies gloires nationales sont restées hors de l'Institut. C'est ainsi que Béranger n'y est pas allé. C'est ainsi que Lamennais a écrit en dehors d'eux les plus belles pages de prose française qui se soient produites en ce siècle-ci. Et puis, pour Lamennais, j'y songe : ils sont à ce point réacteurs dans les choses philosophiques, qu'ils n'eussent jamais osé donner à cet austère génie, resté toujours si religieux, quoique devenu libre des entraves dogmatiques, le fauteuil que leurs prédécesseurs d'il y a cent ans, leurs prédécesseurs du vieux régime, n'avaient pas craint de donner à Voltaire.

Un détail fort curieux de9 liâoeurs de notre Aicadéosie^ a'^t qu'elle n'a pas encore consenti à don* ner droit de cité au roman. Balzac est mort sans être académicien. 11 n'y a pas à l'Institut un romancier en tant que romancier. Ainsi, au naoment où ce genre littéraire est devenu tellement considérable, qu'il sert d'ingénieux organe à toute philosophie, à tout enthousiasme élevé, à toute idée neuve et féconde, les pudibondes vestales du palais Mazarin font semblant de ne pas savoir qu'il existe, et elles ne lui sacrifient qu'en secret, comme l'hypocrite vertu de métier et de commande fait à la volupté et à l'amour (*) .

Ce que je dis de l'Académie française, je pourrais le dire également, et à aussi juste titre, de telle et telle autre classe de l'Institut. Par exemple, je ne puis penser sans rire à l'Académie des Sciences morales et politiques.

Cette digne Académie avait dormi tout le temps

(*) Je me rappelle ce mot connu , d'une éminente directrice de la Maternité, dont le talent théorique et pratique était si élevé» qu*i1 fut question de l'inscrire sur les registres de l'Académie de Médecine. La majorité des votants s*y opposa , et quand on lui en apporta la nouvelle , elle dit en riant : « Les sages-fcnmies de rAcadémie n*ont pas voulu de moi. » Je {>ârie que les sagesfemmes de l'Académie française seraient épouvantées à Tidée d'admettre dans leur compagnie cette illustre représentante de la littérature féminine» Georges Sand!

du règne de Louis-Philippe ; elle se contentait de mettre au concours de petites questions inoffensives, qu'il fallait lui résoudre dans un sens bénin. Du reste, rien ne sortait de son sein, qui pût éclairer les masses , préparer la solution des questions relatives aux besoins du travail et aux droits de la propriété.

Pendant qu'elle ânonnait ses rapports sur le prix annuel, voilà qu'arrive Février !

Le vase des idées déborda, on s'en souvient.

Les rêves impossibles s'unirent aux sublimes aspirations; de grands, de terribles malheurs s'ensuivirent.

Ce fut ce moment que l'Académie des Sciences morales choisit pour parler. Si nous apprenions l'économie politique à la France ! disait celui-ci. Si nous nous mettions à la moraliser un peu ! ajoutait cet autre. Et dans ce grand conflit des âmes, ils jetèrent ces petits livres bleus, où l'on vit, entre autres, M. Cousin, le nuage personnifié, le vague, l'inconsistance faite chair, s'efforcer de remédier à l'anarchie intellectuelle par ce cri de révolte inconséquent : la Profession de foi du vicaire savoyard.

- L'Académie des Sciences morales ne resta pas longtemps le nez dehors ; depuis que le danger imminent â dii^ru, elle s'est refourrée en son

trou, et je ne sache pas qu'elle songe ni à instruire ni à moraliser. Et vogue la galère qui porte M. Cousin, et la palinodie, ses amours !

En présence de cette abdication des Académies officielles, les sociétés scientifiques libres doivent nécessairement se multiplier.

C'est ce qui arrive. Société d'acclimatation, société pour le perfectionnement des méthodes d'enseignement élémentaire, etc. , etc. , etc. : tout ce qu'exigent la situation présente et le mouvement du siècle, se forme, s'organise, en dehors de l'Institut.

La même nécessité et la même pensée ont sans doute inspiré le projet dont parlent en ce moment les journaux, d'un Congrès linguistique où seront traitées toutes les questions relatives aux communications des sociétés par le langage. Nous nous félicitons vivement d'avoir à saluer la réalisation d'une idée aussi juste, d'un plan aussi utile, qui avait été conçu depuis longtemps, sans avoir jamais pu aboutir à l'application.

Nous faisons hommage à ce futur Congrès des

présentes études. Elles traitent de toutes les ma-* tières qui seront, sans doute, agitées dans son sein : de la réforme orthographique, de T Alphabet universel, de la langue universelle, des méthodes sténograpbiques. Sans vouloir nous permettre de rien conseiller à cette Assemblée d'hommes instruits et compétents, nous formons des vœux pour qu'elle ne néglige aucup des points que nous indiquons ici. Elle ne s'imposera à l'opinion,, ce nous semble, que si son horizon est large, que si ses vues sont très élevées. Toute institution de cette nature qui a' offre pas aux intelligences quelque lointain philosophique, quelque échappée d'idéal et d'infini, nt peut que végéter obscurément sans influence et sans avenir.

ii' auteur de ce petit livre est loin de s'imaginer que son œuvre soit propre à éclairer les membresdu Congrès. Ils seront assurément beaucoup mieux préparés sur ces questions qu'il ne l'est lui-mime. Son seul mérite, — et de celui-ci, il s'en vante,» — c'est d'avoir un vif sentiment de la, nécessité des diverses réformes dont il expose les principes. Puisse ce mérite-là lui valoir quelque indulgence pour l'insuffisance de son érudition griamm^ticale, pour les négligences de sa forme , pour la multitude de ses manquements et de ses défautsi!

Quant aux notes qui sont à la suite des chapitres, plusieurs lui objecteront, sans nul doute, qu'elles manquent souvent d'à-propos , qu'elles ne se lient au sujet que d'une manière très indirecte, quand elles n'y sont pas absolument étrangères.

L'auteur ne veut point éluder ce reproche ; il l'accepte humblement. Seulement il demande à s'expliquer.

Dans son obscurité et sa solitude, il est un peu comme un bon vieil évoque de l'Église primitive, saint Césaire d'Arles.

Saint Césaire d' Arles prêchait toujours, et iUn était insupportable ; si bien que lorsque le vieillard, dévoré du zèle ecclésiastique, paraissait sur une place publique ou dans l'atrium d'une maison, tout le monde prenait la fuite, épouvanté d'avance de son inévitable sermon sur le Cirist

Je suis de même.

J'ai, relativement aux droits de la raison humaihe, relativement à la chute prochaine des superstitions théocratiques, relativement aulriomphe de l'humanisme, une conviction si calme et si sereine en tant que certitude, si ardente et si passionnée en tant qu'affection, que je sens«n moi le zèle antique. Il me semble que le rationalisme (la source et la raison d'être de la civilisation lioderae^

retenez-le bien!), que le rationalisme, dis- je, est susceptible de toutes les ardeurs, de tous les dévoûments de l'apostolat : Zelus domûs tuœ comédit me ! Je prêche toujours, à temps et à contretemps, comme faisait l'Apôtre, et je ne prêche pas encore assez au gré de ma foi I

Voilà ce qui explique pourquoi j'ai prêché à propos d'Alphabet, pourquoi j'ai mis de la philosophie à travers ces virgules, ces iotas et ces cédilles. I^ lecteur sera bien assez indulgent pour me prendre tel que je suis, car, avant tout.

Je suis son serviteur,

A, Erdan.

MoDimartre, le 14 juin 1851.

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