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III. Les massacres

15. Ah r les mouchards \ Ah! les cosaques ! (Rires).,, Quand nous étudiions l'histoire, nous y voyions apparaître de loin en loin des cataclysmes, des fléaux singuliers. Il y a eu dans l'histoire des moments où les forces organisées qui préservaient les sociétés civilisées ont été

affaiblies et corrompues. Et alors, s'il y avait quelque part une réserve de sauvages qui avaient vécu jusque-là à part de rhumanité dans un rêve féroce de massacre et de destruction, ils se ruaient sur la civilisation sans trouver d'obstacle. Je ne parle pas des invasions des barbares civilisables, comme les Germains. Non, mais de temps à autre vous avez vu apparaître des hordes de démons, des chevauchées de ravageurs, qui laissaient la terre dévastée derrière eux et des incendies et des ruines. Ils s'appelaient les Huns, les Mongols, les Tartares. Nous croyions que l'humanité à l'heure actuelle ne pouvait plus jamais revoir cela. Nous le revoyons avec les cosaques, et c'est un souverain de l'Europe civilisée, c'est lui-même qui déchaîne sur son pays des hordes dignes des souvenirs des Huns, des Tartares et des Mongols. {Applaudissements,)

16. Les cosaques, nos pères croyaient les avoir connus en France. Vous vous rappelez les vieux souvenirs de terreur et d'horreur qu'avaient laissés dans nos campagnes ces mangeurs de chandelles, qui avaient pillé si longtemps notre malheureux pays. Nous ne les^connaissions pas. Quand ils tapent sur les Russes ils sont singulièrement plus féroces que lorsqu'ils frappent sur les Français. Nous les voyons aujourd'hui et nous ci oyons rêver. Vous connaissez ces scènes odieuses, ces massacres qui se sont reproduits dans tant de villes de Russie, Ces sauvages étrangers dans leur propre pays qui tirent sans hésiter sur les femmes, sur les enfants, sur les vieillards, et qui font qu'il n'existe plus de l'ancienne puissance autocratique que les monceaux de cadavres qu'elle peut accumuler. Voilà le spectacle que nous avons.

17. Ce n'est pas tout, les cosaques eux-mêmes ne suffisent pas à l'autocratie ; il lui faut mieux encore, et c'est dans les populations elles-mêmes qu'elle cherche des massacreurs. Nous avons eu ce spectacle inouï d'un gouvernement engageant ceux qu'il opprime à se ruer les uns sur les autres et à s'entre-tuer le plus possible. Vous le savez. Dans ces scènes odieuses du Caucase, où Tartares et Armé-

niens s'entre-massacraient tant qu'ils pouvaient, qui donc les excitait les uns contre les autres ? C'était rhomme qui devait empêcher ces odieux désordres. Si les rues étaient pleines de cadavres, c'est que c'était le gouvernement qui lançait les Tartares sur les Arpiéniens et les Arméniens sur les Tartares. Il en était de même dans ces massacres de juifs dans toute la Russie.

18. Ah ! nos antisémites on dû sentir leur cœur battre de joie dans leur poitrine, devant ces horreurs que sans doute ils rêvent pour la France, — mais qu'ils n'auront pas en France ! {Vifs applaudissements,)

19. Vous avez vu ces scènes odieuses à Odessa et dans beaucoup d'autres villes ; ce peuple se ruant sur les magasins, tuant, pillant ; les vieillards percés de coups, les femmes éventrées, les enfants écrasés, du sang plein les rues, le spectacle de la barbarie la plus odieuse...

20. Qu'est-ce que cela ? C'est l'oeuvre du gouvernement, lançant l'ignorance paysanne, lançant l'ignorance des misérables sur une race persécutée comme eux, avec laquelle ils auraient dû faire cause commune.

21. En vérité on est tenté de croire que le gouvernement russe est atteint de folie. Car enfin quel est donc l'intérêt d'un gouvernement quelconque, si ce n'est de faire de la masse d'hommes qu'il gouverne un tout uni, s'il veut créer de son Etat une puissance vis-à-vis de l'étranger ? Le premier devoir d'un gouvernement c'est d'avoir des citoyens ou des sujets qui veulent vivre ensemble d'une vie sociale commune, et n'est-ce pas une chose curieuse en même temps qu'abominable, de voir ce gouvernement russe qui démolit la Russie pièce à pièce, qui installe les divisions les plus profondes et qui jette dans le pays dont il prétend être le maître une semence de guerre civile qui le conduira fatalement à sa pert^ ?

22. Le véritable symbole de la Russie actuelle me paraît être ce malheureux cuirassé qu'on a vu si longtemps errer

dans la mer Noire, désemparé, ne sachant pas ce qu*il allait faire, cuirassé qui n'avait que la révolte à son bord. Il me semble voir apparaître tout le vieux despotisme rosse comme une grande accumulation de glaces stérilisantes^ Vous savez ce qui arrive aux glaciers du Pôle Nord j il s'en détache des banquises. Quand le printemps fond un peu la glace, les glaciers vont errant à tous les hasards. Comine la banquise le vieux despotisme russe est porté de tous les cdtés par les vents du hasard... cefux du despotisme luimême et ceux de la révolution « . . Puisse cette situation De pas se prolonger trop longtemps!

rv. L'impoissaiioe dv T«ar.

21^. Mais,, m^e direz-vous, il y a un homme qui pourrait mettre ordre à tout cela ; il y a un autocrate qui a le droit de donner des ordres ; il s'agit de son pays, de son pouvoir et de sa famille. \

24v Théoriquement, par la loi actuelle, sa volonté n'a pas de limite ; elle peut probablement faire obéir ces hommes qui détruisent la Russie. Eh bien, que fait-il, cet autocrate, ce représentant de Dieu sur la terre?. . Ce qu'il fait? II pleure dans un coin de son palais, — - où. on a des raisons de croire, quelquefois, qu'il est prisonnier et séquestré. (Applaudissements,)

S5^ C'est toute la philosophie de l'autocratie. On s'imaginerait que l'autocratie est une puissance sans égale. C'est la^ dernière des (faiblesses gouvernementales ! Voilà un homme qui croit n'avoir au-dessus de lui que Dieu. Il n'y a p«s sur rénorme espace qu'il gouverne, un être hnmain qu'il ne puisse envoyer en prison; il n'y a pas de tête qu'il ne puisse faire tomber, sans avoir à répondre de sa conduite. Mais cet homme ne peut exercer ce pouvoir monstrueux que par des séries indéfinies d'intermédiaires. . Et quels sont ces intermédiaires ? Forcément les plus vils des hommes. Ce sont d'un côté des fonctionnaires qtii abu&eat

de l'arbitraire, qui veulent puiser dans les caisses du peuple ; ce sont de l'autre côté des mouchards c'est-à-dire ce que l'humanité connaît de plus méprisable.. Les voilà, les instruments nécessaires par lesquels l'autocratie peut

atteindre les populations courbées sous sa loi. {Apprfhhaiion.)

26. Et que peut le despote ? Tout d^abord il ne sait rien; qui est-ce qui l'éclairerait ? Il n'y a pas de presse libre dans son pays, et ses agents intermédiaires peuvent le tromper tant qu'il leur plaît, sans qu'il ait aucun moyen de s'en apercevoir.

87. Et puis il y a encore une autre raison. Chacun de ces hommes a sa volonté propre à faire valoir. Le souverain ne saura jamais ce qu'il voudra, et sa volonté s'use sur des résistances sourdes et passives dont il ne peut venir à bout. Il n'est pas le maître de sa propre autocratie, il en est lepriisonnier, ou plutôt il en est l'esclave et le dernier des esclaves, sans y rien pouvoir ; il est condamné à l'impuissance.

28. Et voyez un peu l'histoiie du tsar actuel, Jl ne la voulait pas, cette guerre de Mandchourie ; livré à lui-môme il eût mieux aimé cette paix universelle qu'il se vantait d'établir ; mais il avait dans sa famille des hommes qui la voulaient ; qui la voulaient, ce n'est pas un secret, on peut le dire, vous savez pourquoi : parce que faire la guerre c'est dépenser des milliards, dont une bonne partie leur resterait daas les mains ! ( Vifs applaudissements,) Tout le monde sait que cela a été l'unique cause de la guerre de Mandchourie. C'est l'entourage du tsar qui a voulu la guerre. On lui disait : allez, ne vous gênez pas, vous le pouvez, le Japon reculera. On savait bien que le Japon ne reculerait pas, noais on avait les fournitures militaires.

29. On nous a raconté que de très grands personnages avaient imaginé de faire une chapelle en l'honneur de l'ancien tsar. Toute la Russie avait souscrit, il y avait des millions; quand il s'est agi de poser une pier^^e de la cha-

pelle on ne savait plus où étaient les millions ! (Rires.) Si la Russie a eu la guerre de Mandchourie, si son armée a été battue, si sa flotte a été détruite, si la Russie est aujourd'hui en pleine révolution, c'est pour cette unique cause que des gens qui ont encore l'influence dominante aujourd'hui, en avaient besoin pour continuer leur train dévie,

80. Et alors, quand on vole en haut, on vole à tous les degrés. Est-ce que vous croyez par hasard que le' fournisseur qui donne un pot-de-vin va donner sa marchandise pour peu de chose ? Et il y a des intermédiaires, il y en a un grand nombre, et c'est ainsi que le trésor est au pillage, et que pour que le trésor soit aai pillage il faut qu'un pays fasse la guerre, quoiqu'il n'en ait aucune envie et que peutêtre il soit appelé à une perte prochaine.

81. Voilà quelle a été l'impuissance .du tsarisme dans ces premières opérations ; et aujourd'hui, quelle est son impuissance, nous n'en savons rien, ni vous ni moi ; dans quelle mesure son action est-elle pour quelque chose dans la politique insensée que suit le gouvernement russe, personne ne peut le dire. Assurément, ce pouvoir autocratique est très redoutable et il peut être très efficace pour le bien et pour le mal quand il se trouve un de ces despotes qu'on voit apparaître de loin en loin dans l'histoire ; mais il faut pour cela qu'il soit entre les mains d'un véritable géant intellectuel doué d'une force colossale et assez vigoureux pour soulever cette énorme machine de la centralisation despotique. Mais quand l'homme est faible, quand l'homme est médiocre et (fans les proportions ordinaires, alors une responsabilité terrible s'abat sur des épaules qui ne peuvent pas la soutenir : le malheureux autocrate est le jouet de sa propre autocratie. Qui peut savoir son désespoir, ses craintes et ses épouvantements, qui peut savoir ses sombres vues d'avenir dans le cachot où, pour qu'il reste un tyran, le tiennent enfermés tous ceux qui ont besoin de sa tyrannie pour voler ? Et si demain — ce qui je l'espère ne se produira pas — on avait ce malheur de voir recourir à une

tentative criminelle contre lui, si demain il y avait un attentat contre le tsar de toutes les Russies, il ne pourrait pas savoir lui-même si Tattentat vient de la Révolution, ou sUl Tient au contraire du parti opposé. (^Applaudissements,^

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