catholiques
<il7 Grecs orientaux :
04 de cultes autres ; 4.970 Serbo-Croates; G42 Italiens; 709 étrangers; 8 écoles primaires ; 1.2ÔG écoliers des deux sexes; 2 paroisses catlioliques ; 1 paroisse grecque orientale.
Elle possède en outre un séminaire épiscopal, une maison de Jésuites, un couvent d'Observantins, un couvent de Dominicains, un asile de Sœurs de charité, une synagogue, un gymnase supérieur, une école navale, une école normale de filles, une école civique, une cliambre de commerce, une agence du Lloyd, un bureau de poste et télégraphe, un piiare, un mont-de-piété, un hospice, un bureau de perception, un poste de gendarmerie et une partie du 81P bataillon.
En 1007, l'Athènes dalmale avait trente mille personnes dans ses murs. Les guerres, les tremblements de terre, la perte de son indépendance ont abaissé son front dans la poussière. Elle n'est plus qu'une humble vassale. La création des chemins de fer, détournant des ports de l'Adriatique une portion considérable des transactions internationales, a ruiné son commerce. Enfin, son éloignement de la capitale de l'empire et sa position dans un site jadis avantageux pour Ift défense, mais contraire aux besoins des temps nouveaux, contribuent à la laisser dans un rang inférieur.
208 LES RIVES ILLYr.IENNES
Cependant, d'heureux présages font espérer que le gouvernement paternel de l'Autriclie et l'afTranchissement de l'Herzégovine ne tarderont pas à lui rendre une partie notable de'sa première grandeur et de sa prospérité.
LES PHÉNICTENS EN TLLYRTE. — LES LACONIEXS FONDENT EPIDAURE. — LA CAVERNE ET LE CULTE d'ESCULAPE. — SAINT HILARTON. — ORIGINE DE RAGUSE. — SON HISTOIRE. — RAGUSE ET LES SARRASINS. — RAGUSE ET RODINO. — RAGUSE ET VENISE. — RAGUSE ET LES TURCS. — RAGUSE ET NAPOLÉON. — ITN CHANT ILLVRIEN. — CHUTE DE RAGl\SE.
Raguse est fille d'Epidaure. Son histoire, pure de toute injustice, la sagesse de son gouvernement, sa fidélité à la foi chrétienne, l'étonnant spectacle qu'elle a donné au monde dans une continuité de douze siècles, sa chute imméritée sont autant de raisons r[ai nous poussent à chercher quelles furent ses origines.
Epidaure qui lui donna naissance était bâtie à l'extrémité méridionale du golfe de Brène, sur la terre des Canal!. D'après la fable, Cadmus, chassé par la fureur du peuple de Thèbes où il régnait, se retira avec son épouse Harmonie en Tllyrie, dans la partie comprise entre la Liburnie et l'Epiro, rpii correspond à |poii ]Wi'^ :'\ In li.dmniic moderne.
Appendini prétend même que Harmonie ou Hermione, la fille de Vénus et de Mars, était d'origine thrace ou dardanienne, qu'elle avait été nourrie dans une tribu qui parlait l'illyrien et que son nom, composé de deux radicaux slaves ZcD' mioUy est synonyme de gracieuse et de princesse.
Cadmus amena avec lui une colonie de Phéniciens. Ces ardents et intrépides navigateurs circulaient, depuis les temps les plus reculés, sur le littoral et les îles, qui formèrent ensuite les dépendances de Raguse. Des inscriptions en caractère'ë phéniciens, trouvées dans les îles de Lagosta et de Curzola, en fournissent la preuve. Déifié après sa mort, Cadmus fut honoré sous l'emblème d'un serpent.
La fondation d'Epidaure est l'œuvre d'une colonie de Laconiens. Sortis de la Crèce sous la conduite de Phalante, en 707 avant Jésus-Christ, ils se divisèrent en deux groupes. Les uns allèrent jeter sur les côtes de l'Italie les premières assises de Tarente, et les autres, remontant le rivage illy. rien, élevèrent Epidaure. Deux cités du Péloponèse s'honoraient de ce nom et adoraient Esculape, que ses merveilleuses guérisons avaient rangé, dans l'esprit des peuples, au nombre des divinités.
Suivant l'usage, alors universellement adopté, les émigrés Laconiens, pour mieux garder le souvenir et reproduire l'image de la mère patrie, donnèrent son nom à la cité nouvelle et y transportèrent le culte d'Esculape. Il s'y est maintenu jusqu'à l'introduction du christianisme.
A Raguse, sur un des piliers de la porte de la Trésorerie, on voit un chapiteau à feuilles d'acanthe, où sont sculptés divers instruments de médecine et le liuste d'un homme,
DALMATIli 301
à la barbe majestueuse, revêtu d'un manteau, coilTé d'un bonnet, et qui semble plongé dans une profonde méditation. Une inscription, découverte depuis eiiKi siècles, est placée sous cette effigie d'Esculape, que l'épigraphiste, dans sa naïve ignorance, fait naître à Kaguse.
Le pic superbe de Snieznica olTre un autre témoignage de ce culte voué, chez les anciens, au prince de la science médicale. Ce pic fameux, souvent blanchi par les frimas, s'élève à douze cent quarante-un mètres d'altitude, prescfue au centre de la plaine des Ganali, à quatorze kilomètres environ de Ragusavecchia. Des forêts, quarante fois séculaires, en couvrent les pentes ; le sommet garde les ruines d'un édifice et une quantité considérable d'ossements calcinés ou pétrifiés par l'efTel du temps. (,)uelques auteurs estiment, non sans raisons, que ces ruines sont les restes d'un temple, et que les ossements sont les débris des victimes immolées pendant une longue série de lustres. La siccité de l'air et la rigueur de la temiiérature expliquent celte conservation, analogue à celle des corps, déposés dans certains caveaux calcaires, ou sur de hautes montagnes, comme à Saint-Bonnet-le-Chàteau et au GrandiSaint-Bernard.
Au couchant, le torrent de la Ljuta jaillit des flancs de la colline, à travers les grands arbres de la forêt. Son cours est de six kilomètres avant d'atteindre la mer, et sa largeur, de dix-neuf mèlres ; à la période des fortes chaleurs, ses eaux se perdent en des gouffres insondables et tarissent dans la plaine.
A l'est, sur le versant opposé, s'ouvre la caverne du ser-
30'2 Li:;? l'.lVES ILLVIUEXNtS
pent d'Esculape. Elle est fameuse entre toutes ; les poètes et les légendes en ont célébré les terribles mystères et l'invincible horreur, et les naturalistes modernes peuvent vanter la richesse et la variété de ses stalactites et stalagmites,les dimensions colossales de son architecture capricieuse, la bizarrerie et les jeux de sa décoration, enfin l'inépuisable variété de ses frises, de ses corniches et de se^ sculptures.
L'entrée est étroite et basse; puis la voûte s'élève à une hauteur démesurée et la grotte s'agrandit en forme de croix, sur une profondeur de vingt-neuf et une largeur de cinquante-deux mètres. On y voit des colonnes, des vasques, des lustres, des balcons, des galeries, des bancs formés de sécrétions calcaires.
Un peu sur la gauche, vers le milieu, un lac dort tranquille et couvre une surface de six mètres sur quatre : la profondeur varie de deux à six mètres, suivant les saisons. L'eau en est acide et presque glacée. Les indigènes l'emploient en guise de remède contre les fièvres malignes.
La montagne abonde en plantes médicinales. Du temps des Phéniciens et des Laconiens, les prêtres, qui exerçaient la médecine, connaissaient sans nul doute la vertu des simples. Ils imaginèrent la fable du serpent d'Esculape, séjournant dans la caverne, afin que le respect de ce lieu sacré empêchât les crédules bergers d'y mener pailre leurs troupeaux. La légende de ce dragon a laissé de telles traces dans l'antiquité qu'il est difficile pourtant de n'y voir qu'une pure supercherie.
L'histoire est muette sur Epidaure jusqu'à l'année 229
DALMATllr; 'MX)
avant Jésus-Glirist, où les llomains, après avoir démantelé Carthag2, parcoururent avec leur flotte l'Adriatique et la mer ionienne, l'endant la guerre de Pompée et de César, Octave l'assiégea, et Yatinius en prit la défense. Elle eut ensuite la hardiesse de se révolter contre l'autorité de la Curie, et le proconsul C A. l'oUion vint cueillir en Dalmatie les faciles honneurs du triomphe et l'iionneur plus durable d'être chanté à la fois par les deux plus grands poètes de sa patrie et de son siècle. Virgile lui dédia sa quatrième églogue et Horace écrivit une ode, où il fait allusion à l'insigne récompense de la victoire du général sur les Dalmates.
Pullio ,
Cal lanviis xlernos honores Dalmatico pepei'it triompha.
(Odes. Lib. II, 1).
(t Pollion,àqui le laurier de Dalmatie valut l'éternel honneur du triomphe. »
En 226 de notre ère, Epidaure devient le siège d'un évêché. Déjà elle a reçu de l'apôtre saint Jacques et de Tite les enseignements de l'Evangile. Elle est ensuite confirmée dans la foi, par saint Hilarion. Saint Jérôme, qui a écrit la vie de cet illustre anachorète de la Judée, raconte qu'il s'éloigna secrètement de l'Egypte, comme il avait déjà quitté la Palestine, pour échapper à l'immense popularité que ses vertus et ses miracles lui avaient acquise. Il aborda en 365 à Epidaure. Un énorme dragon, que les gens du pays appellent Boa, dévastait la région et engloutissait non seulement des troupeaux entiers, mais aussi les pâtres et les laboureurs, qu'il fascinait et attirait à lui par la force de son souffle.
304 LES RIVES ILLYBIlixNNliS
Hilarion fit élever un bûcher. Après avoir prié le Christ, il appela le mouslre, le contraignit à sauter dans le loyer et, à la vue de tout le peuple, brûla l'Jiorrible bête. Ce dragon est-il un descendant de celui d'Esculape?
Quelques auteurs ont vu dans cet événement un symbole de la superstition païenne, anéantie par les prières et les miracles du cénobite. Il est certain que le séjour d'ililarion à Epidaure amena la conversion de tous les habitants et l'abandon du culte idolâtrique d'Esculape. Mais il me semble étrange de considérer, comme une simple allégorie, un fait qui a pour lui le témoignage d'une tradition locale obstinée et le texte authentique d'un auteur aussi grave que saint Jérôme.
La même année, 365, la vertu du cénobite se manifesta dans une autre circonstance. Un tremblement de teiie, qui fut presque universel et dont Ammien Marcellin a fait le récit émouvant, menaçait d'engloutir la cité. La mer ellemême, .franchissant ses limites, envahissait les rues, les places et les maisons. Les Epidauriens épouvantés menèrent le serviteur de Dieu sur le rivage, comme pour livrer bataille à la fureur des vagues. Hilarion fit trois signes de croix sur le sable et étendit le bras contre les flots en courroux. Au même instant la mer s'apaisa et se retira au point où elle était auparavant. Ces deux prodiges sont demeurés dans la mémoire des indigènes et « les mères, dit saint Jérôme, enseignaient à leurs lils à en perpétuer le souvenir. »
Plusieurs fois saccagée par les barbares, Epidaure fut complètement détruite au septième siècle. Elle succomba.
en môme temps que Salone, sous les coups des Avares. Déjà en 2G5, les ravages des Golhs avaient poussé plusieurs de ses maliieureux citoyens à chercher une autre patrie, d'un accès moins facile. Ils s'établirent au pied de l'immense rocher, qui devait plus tard abriter Raguse et accueillir leurs anciens compatriotes.
L'orage fini, des relations furent nouées entre les nouveaux colons et les Epidauriens, et quand les Avares eurent passé sur la Dalmatie, comme les exécuteurs des vengeances divines, massacré ou fait prisonniers tous les hommes valides qui tombèrent entre leurs mains, les survivants fugitifs se portèrent d'eux-mêmes vers la petite baie de Raguse.
En même temps, de nombreux Saloniens, qui n'avaient pu trouver place derrière les murs du palais impérial, vinrent aussi fixer leurs tentes sur le même rocher. De même que Rome, Venise, Tarente, Epidaure et bien d'autres, la nouvelle cité eut pour fondateurs des fugitifs, formés à l'école du malheur. Le souvenir de cette laborieuse origine ne fut pas étranger à la pratique de cette généreuse hospitalité que les Recteurs de la République accordèrent toujours aux bannis.
De 656 à 949, la ville recula trois fois ses limites, sans chercher jamais un lieu plus favorable à son futur développement. Née de l'invasion, elle redoutait l'invasion, et la sécurité fut sa première loi. L'activité, l'énergie et l'industrie des habitants suppléèrent à l'exiguïté du territoire.
Son agrandissement lui vient d'abord de Paulimir, petitfils du roi de Croatie, Radoslas V. Né ù Rome, pendant
306 LES RIVES ILLYBIENNES
l'exil de son père, il reçoit une brillante éducation et retourne dans sa patrie après la mort de son oncle. Il débarque à Gravosa avec un cortège de Romains et de Slaves, restés fidèles à sa famille dans la disgrâce? Raguse l'accueille avec distinction. Pour témoigner sa reconnaissance et pour avoir, en cas de revers, au milieu des factions de la Bosnie, un refuge assuré, il entoure la ville d'une enceinte fortifiée, élève deux basiliques en l'honneur de saint Serge et de saint Roch et les enrichit, suivant la coutume, de nombreuses reliques, apportées de Rome.
Il obtient du pape que l'évêque d'Epidaure, réfugié dans le château de Brène, depuis la destruction de sa ville épiscopale,fixe son siège à Raguse et demeure indépendant du métropolitain de Salone. Cette indépendance entraine alors de grands privilèges et donne à la République son premier éclat.
La cité naissante, qui a mêlé au ciment de ses murs les larmes de ses fils, ne tarde pas à exciter la jalousie de ses voisins. En 831, les gens de Trébinjé l'attaquent avec fureur; ils sont défaits et les vainqueurs concluent au traité de paix où s'affirment déjà leur sagesse et leur prévoyance. Ils stipulent la liberté de commerce avec l'Herzégovine, la Bosnie et les Balkans, et se font céder la terre qui leur manque, pour y planter de la vigne et du blé, et faire paître leurs troupeaux. Sujets de nom seulement de l'empereur de Byzance, alliés des bans slaves, ils peuvent se croire libres et s'apprêtent à signaler leur valeur guerrière et leurs forces navales.
Sous le règne de Basile I"-r, en 861, les Sarrasins s'abattent
de l'Afrique sur la Dalmatie, avec une flotte de vingt navires, emportent d'assaut Bosa, Budua, Cattaro et assiègent Raguse. La place se défend avec énergie et succès, l'espace de quinze mois. Cependant, réduits aux dernières extrémités, les citadins écrivent à l'empereur : « Ayez pitié de nous ; ne permettez pas aux ennemis du Christ de nous maltraiter! » Basile, ému de compassion, envoie le patricien Nicéta, à la tête d'une flotte de cent voiles. A son approche, les Sarrasins se retirent sur les côtes de l'Apulie, surprennent et s'emparent de Bari, y construisent un palais et restent maîtres de toute la province, jusqu'aux portes de Rome.
L'empereur expédie des ambassadeurs au Pape et à Louis, roi de France, et les conjure d'unir leurs efforts à ceux de son armée contre les infidèles. Une alliance est conclue et les troupes des trois Etats se réunissent à Raguse. Cette ville de quelques mètres carrés possède déjà assez de galères pour transporter à Bari ses soldats, les Croates et les autres princes slaves (Porphyrogénète, chap. xxtv). Après un siège opiniâtre de quatre ans, en 811, Bari est enfin enlevé aux disciples de Mahomet.
llaguse cherche sa prospérité dans le commerce et non dans les conquêtes. Cependant, la cupidité de ses voisins l'oblige à se tenir sans cesse en alerte. En 971, une flotte part du Lido à destination du Levant et, sous prétexte de se ravitailler, s'approche de Raguse avec les démonstrations les plus pacifiques. Elle se divise en deux escadres ; l'une occupe la baie de Gravosa; l'autre jette l'ancre en face de l'ile de Lacroma. L'amiral témoigne des intentions bien
veillantes, rend visite au Sénat et annonce qu'il continuera son voyage dès qu'il aura renouvelé ses provisions. Le plan de l'attaque est ainsi combiné pour n'éveiller aucune défiance.
Mais le prêtre Stojco, averti en songe par saint Biaise du péril de sa patrie, instruit les sénateurs de ce qui se prépare et les engage à se tenir sur leurs gardes, et quand le perfide amiral donne le signal de l'assaut, il est honteusement repoussé,
A partir de ce jour, saint Biaise est honoré comme le protecteur de Raguse.
Huit ans plus tard, en 980, les Vénitiens cherchent un autre moyen de subjuguer leurs rivaux. Ils s'emparent de l'une de leurs galères, portant une cargaison d'une valeur de vingt-cinq mille ducats et refusent d'accorder aucune réparation. La petite République s'adresse à l'empereur César III et conclut avec lui une alliance ofTensive et défensive contre l'ennemi commun, qui déguise mal ses prétentions à la souveraineté exclusive de l'Adriatique. Elle s'engage à fournir quatre-vingts pilotes expérimentés pour sa flotte et celle de l'empereur, et trois nobles qui, d'accord avec le capitaine général des galères de l'Orient, dirigeront une expédition contre le Lion de Saint-Marc. Elle obtient en retour la faculté de commercer, sans entraves, avec toutes les provinces de l'Empire.
La ligue est dénoncée, en 983, à Venise et la Hotte appareille. Le doge s'émeut et fait une tentative de conciliation. Le petit Etat de Raguse accepte les excuses du grand Sénat de Venise, regrette que l'amiral qui les a attaqués n'ait
pas été animé des mômes sentiments que les Magnifiques et déclare qu'il est trop tard pour renoncer à l'alliance de l'empereur. Venise s'iiumilie et paie un tribut.
Mais son orgueil en soufTre; elle épie l'occasion de la vengeance. D'ailleurs, elle ne renonce pas à la domination sur l'Adriatique. Elle y trouve une source al^ondante de richesses. Elle tire du littoral et des îles du bois à brûler et du bois de charpente, des vins, de l'huile, du chanvre, du lin, des grains de toute espèce, des bestiaux, des métaux, des laines, des draps, des toiles, des cordages, des pelleteries, des fruits secs et même des esclaves et des eunuques. Ces avantages sont considérables; mais pour en jouir paisiblement, il faut détruire les pirates de la Narenla, qui depuis cent cinquante ans fatiguent son commerce de leurs continuelles entreprises ; il faut aussi subjuguer les Etats rivaux.
Sous prétexte de secourir les uns et de réprimer les autres, le doge Pietro Urseolo II, en 997, prépare une expédition en vue de les assujettir tous à la fois. Les pirates sont châtiés et presque détruits. Le doge reçoit l'hommage des villes de Belgrade, None, Sebénico, Traii, Spalato, Salone, Almissa et de la plupart des îles. Curzola et Lésina refusent de se soumettre ; elles sont emportées d'assaut et traitées avec une rigueur sauvage.
Mulcimir, roi de Croatie, inquiet de l'approche d'Urseolo, lui demande son amitié et lui offre des secours. La négociation se termine par le mariage de la fille du doge, Marguerite, avec le fils du roi, Stéphan. La prise de Lésina et de Curzola oITraio Rnguse qui envoie dos députés. Lo doge
exige d'eux le serment de fidélité et impose à la cité son fils, Othon Urse, pour en surveiller l'administration.
En JOOl, les deux Républiques font un traité de com' meroe, et les Ragusains reçoivent de Stéphan, roi de Croatie, époux de Marguerite et gendre du doge, le territoire de Gravosa, de Brène, d'Ombla et de Malfi, en reconnaissance de sa guérison, obtenue dans l'église de son patron. Pour l'honorer, il fait bâtir, sous le vocable de San-Stéphan, une basilique dans chacun des villages qu'il cède à ses alliés. Après sa mort, Marguerite, sa veuve, préfère Raguse à Venise et y fixe le lieu de sa retraite.
Mais à peine y est-elle établie que le successeur de Stéphan, Radoslas V, réclame qu'on lui livre la reine. Sa prétention est repoussée ; alors il assiège la ville, ravage ses riches faubourgs et lui inflige des pertes considérables, sans pouvoir cependant y pénétrer.
Dès que Rasdoslas V est expiré, par un brusque et singulier changement de fortune, une émeute populaire oblige son fils Sylvestre et sa veuve Siva à prendre la fuite et à solliciter un asile de cette même ville, que leur père et leur mari a si cruellement traitée.
Fondée par des colons pauvres et exilés, Raguse apprit du malheur même à servir le malheur. Ce magnanime privilège du droit d'asile, qu'elle défend au péril de ses intérêts, elle entend l'exercer envers et contre tous, et lui sacrifiera, s'il le faut, même son existence.
Au commencement du douzième siècle, Radoslas V, roi de Serbie, est dépouillé de la couronne par la plus odieuse traliison. Le fugitif et ses fils se réfugient à Lacrorna, où ils ont
encore quelques possessions, provenant de leur mère Giuliana. Bodino, l'usurpateur, ne se sent pas en sûreté sur le trône, tant qu'il reste un seul représentant de la race qu'il abhorre; il somme la République de lui livrer ses ennemis, coupables à ses yeux de haute trahison. Si elle n'acquiesce pas à sa demande, « lui, le vainqueur de la Bosnie et de la Rascie, volera comme un aigle à la destruction de Raguse. »
La réponse du Sénat est un monument de sagesse, de dignité, d'humanité et de courage. Elle mérite d'être reproduite en entier :
a Espérant que nous pourrions un jour contribuer à « votre réconciliation avec vos parents, nous les avons reçus « au milieu de nous et nous les traitons selon leur rang a et leur mérite. Nous avons appris de nos ancêtres à ne « jamais refuser asile à personne. Nous n'exigeons de « ceux qui nous implorent que le seul droit de l'infortune. « Vous ne devez point trouver mauvais que vos parents « restent dans nos murs, jusqu'à ce que vous soyez con- « vaincu de leur innocence. Ils vous reconnaissent pour a souverain des états que vous occupez; ils réclament de « vous la liberté de leurs domaines et le droit de jouir en « paix des parcelles de terrain que leur a laissées ici le roi « Radoslas V. Gomme dans les causes de Siva, de Sylvestre « et de Dosbrolav, nous demandons à Dieu le bonheur de « réconcilier vos familles. »
Bodino, furieux, jure d'anéantir la ville ; il vient l'assiéger et dresse son camp sur les cimes du mont Bergato et pendant sept années il tient la République, comme prise entre ses griffes de vautour. Dans un accès de colère, il fait lâche-
ment égorger un de ses proches parents. Cet acte de cruauté révolte ses soldats qui se mutinent. Contraint de renoncer à l'espoir de vaincre Raguse, il se retire, en laissant une forte garnison sur le plateau où s'élève aujourd'hui l'église San-Nicolao.
Les chroniqueurs racontent un touchant épisode de ce siège. Comme autrefois le grand prêtre Yaddous arrêta, sur le mont Scopus, Alexandre qui venait assiéger Jérusalem, comme le pape Léon détourna Attila de Rome, l'archevêque de Raguse triomphe du ressentiment du farouche monarque. Il se rend en compagnie de l'abbé de Lacroma au camp de Rodino, lui reproche au milieu de ses soldats ses crimes et sa barbarie et l'engage à faire pénitence. Rodino est si ému d'un tel langage qu'il cède aux moines de la ville assiégée le val de Gionchetto, en réparation de ses forfaits, et élève à la mémoire des membres de sa famille, victimes de sa sanglante usurpation, un monument expiatoire, dont les ruines informes sont encore visibles.
En H59, Raguse soutient un autre siège, et l'intérêt de la religion s'ajoute cette fois à la défense du droit d'asile. Barich, Zupan de Bosnie, veut obliger les catholiques de ses Etats à embrasser le schisme oriental. Fidèles à leur conscience, ils préfèrent l'exil à l'abjuration et se réfugient à Raguse. Barich réclame ses sujets et, précédé d'une armée de dix mille hommes, il met le Rrène à feu et à sang. La noble protectrice des opprimés ne cède pas devant ses fureurs.
Il revient l'année suivante avec des forces plus considérables. Mais les Ragusains ne l'ont pas attendu. Ils se sont
alliés à Caltaro, Pérasto, Risano. Les troupes confédérées marchent sur Trébinjé et remportent une éclatante victoire. Baricli signe une paix honteuse en 1160, et s'engage h donner tous les ans, à titre d'hommage, au Sénat de la République deux cliiens de chasse et deux chevaux blancs.
Ces succès et l'amitié constante de l'empereur raniment la jalousie de Venise, et celte fois le doge Vitale ne prend même pas la peine de déguiser ses noirs projets. A la tête d'une flotte de vingt vaisseaux et de cent galères, il met en 1172 le blocus devant la cité, qui seule s'applaudit encore de son indépendance. C'est en vain; tous ses efforts échouent contre la solidité des remparts et le courage de la garnison.
Mais au commencement du treizième siècle, des discordes éclatent, et Raguse implore elle-même l'autorité de sa rivale et tend les mains aux entraves de sa liberté.
Le Recteur ne doit exercer le pouvoir que durant une année. Or, Damiano, qui par une sorte de prédestination s'appelle Judas, soudoie les troupes, refuse d'assembler le conseil et s'arroge depuis deux ans une véritable dictature.
Un de ses gendres, Pietro Benessa, indigné de sa tyrannie, réunit en secret un certain nombre de sénateurs et leur propose de recourir au gouvernement de Saint-Marc pour mettre fin à la honteuse servitude de la RépuJjlique. Deux vieux patriciens signalent le danger de l'entreprise ; leurs voix ne sont pas écoutées, et Benessa, sous un 'prétexte plausible, se rend à Venise. Le doge consent ù fournir deux galères, h condition qu'il nommera lui-même le Rec-
leur de Raguse, à la place de l'odieux Damiano. Le pacte est conclu.
Les galères arrivent portant à Constantinople une ambassade. Benessa raconte à son beau-père que les ambassadeurs se sont détournés de leur route pour lui offrir leurs hommages. Damiano les invite à dîner, et en retour, les envoyés Vénitiens le prient de descendre à bord pour voir les présents destinés à l'empereur. Au premier pas qu'il fait sur le pont, on le charge de chaînes. Dans sa fureur, il se précipite contre les ais du bastingage et s'y brise le crâne.
Délivrée de son tyran, Raguse s'aperçoit qu'elle n'est plus indépendante. Venise lui impose comme gouverneur Laurenzo Quirini, la force à participer à toutes ses guerres, à réunir des matelots, à équiper des galères. De 1210 à 4357, pendant près d'un siècle et demi, la République garde les chaînes qu'elle s'est forgées. Par son esprit politique, ses alliances déclarées et secrètes, elle arrive à réduire à deux années la durée des pouvoirs du gouverneur, à maintenir l'intégrité de ses institutions et l'élection de ses magistrats. Enfln l'amitié des Bocchèses, des Gattarins et du roi Louis de Hongrie lui permet de s'affranchir de la dangereuse tutelle du Lion de Saint-Marc.
Pour prévenir le retour des événements fâcheux qui ont compromis l'indépendance de leur cité, les Ragusains élisent, en 1359, trois patriciens et limitent à un mois l'exercice de leurs fonctions.
Le gouvernement est aristocratique et appartient exclusivement aux nobles et aux citadins ; les artisans n'y ont aucune part. Les nobles, âgés d'au moins dix-huit ans,
composent le Grand Conseil. Dépositaires de la souveraineté, ils font les lois et nomment les magistrats. Le Conseil des Prieurs comprend quarante-cinq membres, décorés du titre de Sénateurs ; ils décident de la paix et de la guerre, règlent les finances, la justice et les rçipports avec les Etats. Enfin un troisième conseil de sept sénateurs et d'un recteur forme le pouvoir exécutif et représente la République dans les solennités. Le Recteur, appelé d'abord prince et comte, porte une toge do soie, rouge pendant l'année, mauve pendant l'avent et le carême, avec une large étole noire sur l'épaule gauche.
Les nobles se partagent en deux factions, ceux de Salamanque et ceux de Sorbonne. Les premiers, plus riches et mieux considérés, passent pour intègres dans l'exercice de la justice. Les seconds sont pauvres et accusés de vénalité. Jamais un noble de Salamanque, même en plein conseil, ne salue un noble de Sorbonne.
Les magistrats ont un cérémonial particulier et des procédures originales. La sentence à mort se formule en ces termes : « Qu'on prenne la mesure du coupable ! » L'exécuteur s'approche de lui, note la hauteur de sa taille, et le moment fatal arrivé, l'enferme dans un sac et, du haut des rochers de Lacroma, le jette à la mer comme un simple musulman.
Le peuple, qui no compte pour rien dans la gestion des
affaires, n'est pas maltraité ; durant sa longue domination,
la noblesse n'a jamais eu à réprimer une ;seule tentative de
révolte.
Raguse étend son commerce et son influence, en dépit
316 LES RIVES ILLYRIENNEP
de tous les obstacles durant le quatorzième et le quinzième siècle. L'une des [causes de sa prospérité grandissante est la mort d'Orosius, roi de Serbie, en qui s'éteint la puissante dynastie des Némanides, toujours opposée à ses entreprises. Dès ce moment elle acquiert de nouvelles sympathies et inaugure un trafic avantageux avec les provinces slaves.
La première, elle pressent le rôle des Osmanlis, qui avancent du fond de l'Orient sur l'Europe et vont bientôt subjuguer toute la presqu'île des Balkans. Dès l'année 1358, elle envoie une ambassade à l'émir Orcan et lui offre spontanément un tribut annuel de cinq cents sequins d'or, à condition d'avoir pour son commerce les privilèges et les avantages de la plus grande liberté. Elle devine un adversaire de Venise dans ces nouveaux conquérants et se ménage d'avance leur faveur. On conservait jadis, dans les archives de la cité, la pièce authentique de ce traité, que l'aïeul de Bajazet signa de son doigt trempé dans l'encre.
La République met à profit la licence accordée et établit des comptoirs et des factoreries, à Belgrade, à Routschouk, à Andrinople. En 1427, elle achète du voïvode Radoslav Paulovich le district des Canali, pour la somme de vingtquatre mille sequins d'or. Quand les Turcs, devenus maîtres de Constantinople, courbent sous leurs yatagans les provinces où elle trafique, elle sollicite et obtient du pape l'autorisation de faire directement le commerce avec les infidèles, et grâce à cette circonstance, elle parvient à sauver de la mort un grand nombre do prisonniers chrétiens, et de la profanation une notable quantité de reliques insignes et d'édifices sacrés.
Mais, en revanche, quelles humiliations et quels rebuts n'a-t-elle pas à subir en la personne des ambassadeurs qu'elle envoie chaque année à Byzance ! Aux mépris s'ajoutent quelquefois les plus cruels traitements. Raguse produit alors des Régulus, et l'histoire inscrit sur ses pages immortelles le nom glorieux de Bona, qui préfère subir les rigueurs du cachot plutôt que de signer un contrat désavantageux pour sa patrie.
M. Marmier a raconté avec éloquence, dans ses Lettres sur l'Adriatique, l'héroïque conduite de l'infortuné Marino Gaboga, qui rachète une heure d'égarement par vingt années de souffrances, d'abnégation et de vaillance indomptable.
Après la malheureuse bataille de Nicopolis, en 1390, où l'élite de la noblesse de France et d'Allemagne succombe par la faute de son impétuosité et de sa téméraire ardeur, le roi Sigismond de Hongrie et les intrépides chevaliers français sont délivrés, par les soins de Raguse, des mains de Bajazet et trouvent dans la ville hospitalière un doux accueil et un doux repos. Elle reçoit même les descendants des familles impériales, des Paléologue, des Commène, des Lascaris.
Cependant les conquêtes envahissantes des Turcs sont une menace pour son indépendance. Déjà, une première fois, ils ont tenté de l'englober dans leur territoire, et il a fallu toute la diplomatie du Sénat et le souvenir du traité d'Orcan pour conjurer le péril.
Une nouvelle difficulté surgit de l'inviolable fidélité des Ragusains à l'exercice du droit d'asile. Georges Brancovich,
roi de Serbie, fuit devant les hordes d'Amurat ; il a soin d'emporter avec lui ses trésors, et non pas seulement, comme le sage antique, l'amour des lettres, la pratique de la vertu et le culte des dieux. Il se réfugie à Raguse. L'implacable vainqueur, pareil à l'ouragan, s'avance et menace de détruire la ville de fond en comble, si elle ne livre pas le prince détrôné.
Dans cette terrible conjoncture, les magistrats en appellent à la décision de Georges même. Ils lui donnent une escorte et le mènent sur une de leurs galères jusqu'à Scardona, d'où il peut gagner Bude. Dès qu'il est en sûreté, ils font graver sur une des portes de la cité cette inscription :
Par cette porte Georges est entré avec tous ses trésors. Et sur une autre :
Par cette porte Georges est sorti avec tous ses trésors.
Pourtant les épreuves ne manquent pas à la généreuse République. Elle sort d'un péril pour tomber dans un autre. Maître de Constantinople, delà Bosnie, de l'Herzégovine, de la Serbie, le Padischa veut encore l'empire des mers. Ses flottes s'emparent des ports de la Dalmatie, en 1460, et menacent Raguse. Mahomet II exige la cession de tout le territoire ; à cette condition il s'engage à ne pas assujettir la cité. Nicolo Serafino fait répondre au Sultan qu'il sera fait selon ses désirs, mais que Raguse, privée de ses terres, sera contrainte de se livrer au roi de Hongrie. Le subterfuge réussit et Mahomet lève le siège.
Quatre ans plus tard un incendie ne laisse debout que le trésor et les archives. Mais grâce à leurs nombreux comp-
toirs en France, en Espagne, en Angleterre, en Italie et dans tout l'Orient, les Ragusains trouvent des ressources abondantes et réparent leurs ruines.
Uns autre calamité les attend. En 1684, un marchand d'Ancône leur apporte la peste, et deux mille citoyens sont moissonnés en six mois. Le Sénat s'établit à Gravosa durant cette lamentable période et ne laisse que deux cents soldats, six nobles et deux galères pour la garde de la ville et du port.
A peine délivrés du redoutable fléau, les Ragusains ont à repousser une attaque des Maures, qui les assaillent encore défaillants avec une flotte de vingt-quatre vaisseaux. Les ennemis en sont pour leurs frais et ne peuvent triompher du courage des citoyens et de la solidité de leurs murailles.
Au seizième siècle, ils subissent les exigences ruineuses de Charles-Quint ; son alliance et son amitié leur sont plus onéreuses qu'un champ de bataille. Obligés de fournir des galères au potentat impérial, ils en perdent trois cents dans les guerres d'Espagne; dix-huit galiotes leur sont enlevées dans l'expédition de Tunis, huit dans celle d'Alger et six par les pirates de Tripoli.
En face des troubles de la Réforme, le sénat use d'une grande énergie pour écarter le poison de l'erreur ; il bannit impitoyablement tout semeur de fausse doctrine. Ragusc trouve dans sa fidélité à la foi catholique la meilleure sauvegarde de son indépendance politique. Elle y puise la droiture de son gouvernement ; elle y retrempe le courage de ses citoyens ; elle s'en sert pour flétrir aux yeux des âmes l'appât des lâches trahisons, et seule avec les Etats catholi-
ques de Hongrie, de Pologne et de Dalmatie, elle oppose une barrière infranchissable aux soldats de Mahomet, tandis que la Bosnie, l'Herzégovine et la Serbie, infectées du schisme oriental, endurent sous le cimeterre étranger le châtiment de leur défaillance religieuse.
Au dix-septième siècle, Raguse prend part à la ligue dirigée contre les Uscoques et doit se plier à certaines exigences du Sultan. Mais ces nuages de son ciel politique n'enlèvent rien à l'éclat de sa prospérité, etlls empêchent ses citoyens de s'endormir dans une funeste sécurité et une pernicieuse indolence.
Elle touche à l'apogée de sa grandeur, quand un effroyable cataclysme détruit en quelques heures l'œuvre progressive de neuf siècles de labeur, de combats, de sage administration.
Le 6 avril 1067, le soleil se lève dans un ciel serein; la brise est fraîche ; tout présage un beau jour. Soudain un effroyable tremblement de terre renverse tous les édifices, à l'exception de la forteresse et du Lazaret. Cinq mille hommes sont ensevelis sous les décombres. Les neuf dixièmes du clergé sont écrasés, pendant les offices sacrés, sous les voûtes du sanctuaire, et tous les enfants d'une école, sous les murailles de la maison qui les renferme.
Un nuage épais de poussière monte du lieu du sinistre dans les airs, avec les cris des moribonds. Toutes les fontaines sont taries ; toutes les citernes vidées ; la mer mugit avec violence et les navires amarrés dans le port sont broyés les uns contre les autres. Les oscillations du sol et la fureur des vagues durent quatre jours entiers.
DALMATlE 3^1
Dans cet intervalle, les foyers renversés allument sur divers points l'incendie qui se propage, sous l'action du vent. Enfin, des Morlaques, les uns venus pour leurs affaires, les autres accourus des environs au bruit de la catastrophe, s'élancent partout, comme des oiseaux de proie, et se livrent au pillage, à la faveur du désordre.
Le Recteur et un grand nombre de Sénateurs gisent parmi les victimes. L'Archevêque échappe à la mort en sautant par une fenêtre et court, à travers les ruines, porter à ceux qui respirent encore les secours de la religion. Mais les survivants,affoIés d'épouvante, dans la crainte d'une nouvelle secousse, s'attachent à ses habits et paralysent ses mouvements. (Voir Gusani.) Il n'a donc pas fui à Ancône h ce moment comme le prétend Ch. Yriarle.
Cependant le Sénat ressaisit les rênes du commandement, fait chasser les Morlaques et fermer les portes. Quand la terre, que les Ragusains ont vu chanceler comme dans une folle ivresse, a repris son assiette, ils s'en vont contemplant d'un œil hagard leur désastre. Le deuil est dans toutes les familles, la désolation dans toutes les âmes, le désordre dans toutes les fortunes. Quelques citoyens proposent d'abandonner les ruines et de fonder à Gravosa, sur un terrain plus stable, une nouvelle cité. Mais l'amour du sol natal retient la population dans l'enceinte de ses vieux remparts.
L'Europe entière s'émeut de la catastrophe d'une ville si florissante et le pape Clément IX provoque un mouvement universel de générosité, qui fait sortir Raguse de ses ruines plus belle et plus riante.
Cependant le signal de la décadence est donné, et l'ère des exploits est close. A la fin du dernier siècle, la marine marchande est sans doute plus active que jamais ; elle compte cent soixante-quinze bâtiments au long cours, qui fréquentent non seulement les ports de l'Europe, mais encore ceux des Antilles et des Indes. De Gravosa à Borgo- Pile le rivage se couvre de fabriques, qui s'élèvent du sol comme par enchantement ; l'industrie se développe ; les éludes fleurissent ; les villas et les maisons de plaisance du val d'Ombla rappellent les bords charmants de la Brenta. Et pourtant la vie ne circule plus dans Raguse avec la même intensité de jeunesse et de vigueur.
Le 26 décembre 1805, le traité de Presbourg cède à la France les côtes de l'Adriatique depuis l'embouchure de l'Adige jusqu'aux frontières de l'Albanie. Tandis que les soldats de Napoléon occupent la Dalmatie et que Marmont s'établit à Zara, l'amiral russe Siniavin, avec une flotte de onze vaisseaux et plusieurs autres bâtiments, s'empare des Bouches de Cattaro, détermine les Monténégrins à nous combattre et sollicite de Raguse l'entrée de la citadelle.
Au mois d'août de l'année précédente, la petite République n'a pas repoussé l'agent anglais, venu pour soulever les Serbes. Elle l'a accueilli cl lui a permis de recruter parmi les matelots du port les hommes nécessaires à son équipage. De plus, elle a fait un traité avec les Russes et a commis par cet arrangement une acte d'olfense et d'hostilité contre la France.
Le 11 mai 180G, Napoléon écrit de Saint-Gloud au prince Eugène : « Mon intention est d'annexer le terri-
« toire de la République de Raguse. Ordonnez au général « Lauriston de partir avec le 5^ et le 23* régiments d'in- « lanterie de ligne, une compagnie d'artillerie française, « une d'artillerie italienne et les Ijouclies à feu qu'il « pourra se procurer et d'occuper la cité et le territoire « de Raguse... J'ai en mains les papiers qui démon- « trent comment cette République a violé la neutralité « en faveur de nos ennemis et je peux désormais la « considérer en état de guerre contre moi. Le général « Lauriston pourra disposer de l'artillerie cjui se trouve à « Zara et dans les autres places de la Dalmatie, selon le « besoin. Il lèvera des contributions pour payer, nourrir Il et équiper mon armée et la maintenir dans le meilleur « état possible. En somme, je lui donne pleins pouvoirs. « 11 déclarera que, dès que les troupes russes auront éva- « eue l'Albanie et abandonné l'Ile de Corfou^etque l'escadre (c russe aura levé le blocus de la côte de Dalmatie, je « reconnaîtrai l'indépendance et la neutralité de la Répu- « blique de Raguse. »
A la réception de cet ordre, Lauriston se porte le 23 mai 1806, à Makarska, où il réunit ses troupes en secret. En même temps, il fait demander au Sénat de Raguse le passage pour les soldats français à travers le territoire de la République, car il n'a pas un autre moyen de gagner les Bouches de Cattaro.
De leur côté, les Russes cherchent à s'établir dans la ville et la forteresse, afin de couper la route de terre aux Français, pendant que leurs vaisseaux gardent la rade.
La situation est critique. Les Ragusains, en hommes
rompus aux aflaires, comprennent qu'ils ne peuvent céder ni aux Russes, ni aux Français, sans sacrifier leur indépendance. D'autre part, ils sont incapables de se tenir dans une neutralité armée. Il faut prendre un parti.
Le comte Jean de Caboga prononce un éloquent discours pour engager ses concitoyens à quitter leur patrie et à solliciter du Sultan un lieu de refuge dans une des îles de la mer Egée, où ils porteront le trésor de la République. Ils y fonderont une nouvelle Epidaure et resteront fidèles à leur culte, à leurs lois, à leurs coutumes.
La proposition n'obtient pas l'assentiment de l'assemblée. Les Ragusains peuvent-ils, en effet, quitter soudain leur patrie, leurs biens, tout ce qu'ils ont de plus cher, pour courir à travers les mers, à la recherche d'une liberté confiée aux Turcs ? Les Russes sont plus nombreux ; les Français plus civilisés, plus respectueux de la fortune et de la vie des citoyens. Le Sénat décide d'ouvrir la porte aux Français.
Lauriston, maître du village de Stagno, se propose de surprendre Raguse, dont il ne sait pas encore la détermination. Mais le mauvais état des chemins ralentit sa marche. Deux bâtiments de guerre russes, ancrés à la pointe de Galamotta, l'empêchent de suivre la plage et l'obligent à prendre une route impraticable.
Le 26 mai, il entre à Raguse avec douze cents hommes et occupe toutes les fortifications. Il lance une proclamation et déclare qu'il laisse aux Ragusains leur gouverment, leurs lois et leurs relations avec les puissances amies de la France.
Les conséquences de cette occupation sont dures pour la petite République. Elle doit fournir des vivres et des contributions. Ses navires, répandus sur toutes les mers, sont partout saisis par les Russes et les Anglais et déclarés de bonne prise, et lui causent de ce chef une perte de quatorze millions de francs.
Dans la crainte dune attaque des Français contre les Bouches de Cattaro, l'amiral Siniavin concentre à Castelnuovo un corps de deux mille quatre cents hommes et de cinq mille Monténégrins, auxquels s'ajoutent un grand nombre de Bocchèses. L'espoir du pillage attire tous ces guerriers ; l'amiral les envoie assiéger Raguse.
Lauriston expédie un détachement, sous les ordres du général de brigade Lagorge, pour les arrêter sur les hauteurs du mont Bergatto. C'est le 17 juin. Sept mille montagnards, commandés parle Vladika de la Tsernagore, enveloppent la petite troupe et les soldats tombent sous leurs balles comme les feuilles mortes. Le général est mortellement blessé; ses grenadiers l'entourent, prêts à donner leur sang plutôt que de l'abandonner.
Mais lui veut épargner un sacrifice inutile ; il recueille ses forces pour commander la retraite. A peine les Français se sont-ils éloignés que les farouches Monténégrins se précipitent sur la route, où le général gît immobile. Ils lui tranchent la tête, le dépouillent de tous ses vêtements et livrent son cadavre aux corbeaux de la montagne. En souvenir du fait, on appelle maintenant ce lieu Dalgorgue.
La situation est périlleuse pour la faible garnison, et les Sénateurs demandent h se rendre. Mais le G juillet, Molitor
arrive, jette les Russes à la mer, fait payer cher aux Monténégrins l'éphémère succès qu'ils n'ont dû qu'à leur nombre et délivre la garnison, aux applaudissements des soldats et des citoyens.
Il n'entre pas dans mon sujet de narrer tous les épisodes de l'occupation do Raguse, depuis 1800 jusqu'à 1814, ni les modifications apportées à ses lois, ni les diverses mesures d'organisation intérieure imposées par le maréchal Marmont. Les documents sont nombreux, faciles à trouver, très peu connus et fourniraient la matière d'une étude très intéressante. Je souhaite qu'un écrivain de mérite mette en lumière cette page d'histoire.
Raguse se berce un moment de l'illusion de son indépendance recouvrée. Le 8 janvier 1808, Marmont convoque les Sénateurs, entoure de soldats le palais du Recteur et braque sur la ville les canons de la forteresse. Il demande au Sénat l'autorisation de faire entrer quelques officiers français, pour donner lecture d'un nouveau décret. La lecture commence au milieu d'un profond silence, et les Ragusains atterrés entendent ces mots :