‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 10 sur 39 · LA DÉCLARATION DE GUËRRB · texte numérisé non relu

LA DÉCLARATION DE GUËRRB

Il est un fait incompréhensible que maintes foi?^ pendant le cours accidenté de nos longues pérégrinations en Amérique, nous avons été à même de constater, c'est que souvent, sans pouvoir se rendre con^pte du sentiment que l'on éprouve, on sent pour ainsi dire l'approche d'un malheur; on se sait menacé sans pouvoir cependant deviner quand vieiuh^a le péril ni de quelle façon il arrivera; le jour semble devenir plus sombre, les rayons du soleil perdent de leur éclat, les objets extérieurs prennent une apparence lugubre ; il y a dans l'air des frémissements étraijges; tout semble enfin ressentir l'impression d'une inquiétude vague et indéfinie.

Sans que rien fût venu justifier les craintes du ca})itaine à la suite de son altercation avec le Pawnée, cependant, non seulement lui, niais encore la population entière de la colonie se trouvait, le soir môme de ce jour, sous le poids d'une sourde terreur.

A six heures, conmiede coutume, la cloche avait sonné, afin de rappeler les bûcherons et les bouviers ; tous étaient rentrés , les bestiaux avaient été enfermés dans leurs écuries respectives, et, en apparence du moins, rien d'extraordinaire ne paraissait devoir troubler la vie calme des colons.

Le sergent Bothrel et ses compagnons avaient poursuivi pendant plusieurs heures le Visage-de-

Singe, maïs ils n'avaient retrouvé que le cheval dont l'Indien s'était vSi audacieusement emparé, et que probablement il avait ensuite abandonné afin de dissimuler pins facilement ses traces.

Nulle piste d'Indiens n'existait aux environs de la colonie, cependant le capitaine, plus inquiet qu'il ne voulait le paraître, avait doublé les sentinelles destinées à veiller à la sûreté commune, et il avait ordonné au sergent de faire toutes les deux heures des patrouilles aux retranchements.

Puis, lorsque ces diverses précautions furent prises, la fami le et les serviteurs de la maison se réunirent dans la sa le basse de la tour, pour la veillée, ainsi que l'habitude en avait été prise dès les premiers jours de l'établissement.

F^e capitaine, assis dans un grand fauteuil auprès du feu,carles nuits commençaient à être fraîches, lisait quelque vieux hvre de théorie militaire, tandis que mistress Watt s'occupait avec ses servantes à raccou)moder le linge de la maison.

Ce soir-là, au heu de lire, le capitaine, les bras croisés sur la poitrine et les yeux attachés sur le foyer, semblait profondément réfléchir.

Enfin il releleva la tête, et, se tournant vers sa femme :

— N'entendez-vous pas les enfants crier? lui dit-il.

— En vérité, je ne sais ce qu'ils ont aujourd'hui, répondit elle, on ne peut les calmer ; Betzy est auprès d'eux depuis une heure au moins sans pouvoir réussir à les endormir.

— Vous devriez y aller vous-même, ma chère, cela serait peut-être pins convenable que de les laisser ainsi aux soins d'une domestique.

Mistress Watt sortit sans répondre, et bientôt on entendit sa voix à l'étage supérieur où se trouvait la chambre des enfants.

— Ainsi sergent, reprit le capitaine en s'adressant au vieux soldat occupé dans un coin de la salle à réparer un joug, il vous a été impossible de rejoindre ce maudit païen, qui m'a si rudement jeté à terre aujourd'hui ?

— Nous n'avons même pas pu l'apercevoir, capitaine, répondit le sergent ; ces Indiens sont comme les couleuvres, ils se glissent partout. Heureusement que j'ai retrouvé Boston ; la pauvre bêle semblait tout heureuse de nous revoir.

— Oui, oui, Boston est une noble bête, j'aurais été chagriné de le perdre. Le païen ne l'a pas blessé ; vous savez que ces démons ont l'habitude de traiter assez mal les chevaux.

— Il n'a rien, à ce que j'ai pu voir ; l'Indien aura probablement été forcé de l'abandonner précipitamment en nous sentant sur ses talons.

— Cela doit être ainsi, sergent. Vous avez examiné avec soin les environs ?

— Avec le plus grand soin, capitaine ; je n'ai rien vu de suspect. Les Peaux-Rouges y regarderont à deux fois avant de nous attaquer ; nous les avons trop rudement secoués pour qu'ils n'en aient pas gardé le souvenir.

— Je ne suis pas de votre avis, sergent, les païens sont vindicatifs^; je suis convaincu qu'ils voudront se venger de nous, et qu'un jour, bientôt peut-être, nous les entendrons pousser leur cri de guerre dans la vallée.

— Je ne le désire pas, pour être vrai, mais je crois

que s'ils s'y has<ardent, \ls trouveront à qui parler.

— Je le crois aussi, mais ce serait une triste surprise qu'ils nous feraient là, surtout maintenant que, grâce à nos travaux et à nos soins, nous sommes sur le point de recevoir le prix de nos fatigues et d'obtenir un commencement de résultat.

— C'est vrai, ce serait fâcheux, caries pertes que nous occasionnerait une attaque de ces bandits seraient incalculables.

— Malheureusement, nous ne pouvons que nous tenir sur le qui-vive, sans qu'il nous soit possible de prévenir les projets que sans doute ces diables rouges ruminent contre nous. Avez-vous bien placé des sentinelles ainsi que je vous l'ai recommandé, sergent ?

— Oui, capitaine, et je leur ai surtout ordonné la plus grande vigilance ; je ne crois pas que tout fins qu'ils soient, les Pawnées réussissent à nous surprendre.

— Il ne faut jurer de rien, sergent, répondit le capitaine en hochant la tête d'un air de doute.

Au même instant, et comme si le hasard eût voulu lui donner raison, la cloche placée en dehors et qui servait à avertir les habitants de la colonie que quelqu'un demandait à entrer, fut agitée avec force.

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria le capitaine en fixant les yeux sur une horloge suspendue au mur en face de lui ; il est près de huit heures du soir, qui peut venir ^ tard? Tous nos hommes ne sont-ils pas rentrés ?

— Tous le sont, capitaine, personne n*est demeuré dehorSa

James Watt se leva, saisit son rifle, et faisant au

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sergent signe de le suivre, il se prépara à sortir.

— Où voulez-vous donc aller, mon ami? lui demanda une voix douce et inquiète. fl

Le capitaine se retourna, sa femme était rentrée dans la salle sans qu'il s'en fût aperçu.

— N'avez vous pas entendu la cloche ? lui dit-il Quelqu'un demande à entrer.

— Oui, j'ai entendu, mon ami, répondit-elle, mais est-ce donc avons d'aller ouvrir à cette heure ?

— Mistress Watt, répondit froidement mais fermement le capitaine, je suis le chef de cette co'onie, c'est justement à cette heure que je dois ouvrir, parce qu'il peut y avoir danger à le faire et qu'il faut que je donne à tous l'exemple du courage et de l'accomplissemetil du devoir.

En ce moment, la cloche tinta une seconde fo^"^.

— Partons, ajouta le capitaine en se tournant vers le sergent.

La jeune feu)me ne répondit pas; elle se laissa tomber sur un siège, pâle et frémisante d'inquiétude.

Cependant le capitaine était sorti suivi de Bothrel et de quatre chasseurs, tous armés de rifles.

La nuit était obscure, il n'y avait pas une étoile au ciel qui élait noir comme de l'encre, a deux pas devant soi il était impossible de distinguer les objets, une brise froide mugissait sourdement. Bothrel avait décroché une lanterne afin de se guider dans les ténèbres.

— Comment se fait-il, dit le capitaine, que la sentinelle placée au pont-levis n'ait pas crié qui vive?

— Peut-être a-t-elle craint de donner l'alarme, «sachant que de la tour nous entendrions Je son de la cloche.

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— Hum ! murmura le capitaine entre ses dents.

Ils continuèrent à s'avancer. Bientôt ils entendirent un bruit de voix auquel ils prêtèrent l'oreille. C'était la sentinelle qui parlait.

— Patience, disait-elle , voilà qu'on arrive, je vois luire une lanterne, vous n'avez plus que quelques minutes à attendre, seulement dans votre intérêt je vous engage à ne pas bouger ou sinon je vous envoie une balle en plein corps.

— Diable! répondit du dehors une voix railleuse, vous entendez singulièrement l'hospitalité là-dedans; c'est égal, j'attendrai, vous pouvez relever le canon de voire rifli', je n'ai point la prétention de vous prendre d'assaut à moi tout seul.

Le capitaine arriva en ce moment aux retranchements.

— Qu'y a-t-il. Bot ? demanda-t-il au factionnaire.

— Ma foi, je ne sais trop, capitaine, répondit celui-ci ; il y a là sur le bord du fossé un individu qui veut entrer à toute force.

— Qui êtes-vous? et que voulez-vous? cria le capitaine.

— Qui êtes-vous vous-même ^ répondit l'inconnu.

— Je suis le capitaine James Watt, et je vous préviens que l'entrée de la colonie est interdite à celte heure aux vagabonds inconnus; revenez au lever du soleil, peut-être alors consentirai-je à vous laisser pénétrer dans l'intérieur de ma propriété.

— Prenez garde à ce que vous allez faire, répondit l'étranger, votre obstination à me faire morfondre sur le bord de ce fossé pourra vous coûter cher.

— Prenez garde vous-même, répondit le capitaine avec impatience, je ne suis pas d'iiumeur à écouter des menaces.

— Je ne vous menace pas, je vous avertis ; voua avez déjà commis une faute grave aujourd'liui, n'en commettez pas une plus grave ce soir en vous obstinant à ne pas me recevoir.

Cette réponse frappa le capitaine et le fit réfléchir.

' — Mais, dit-il au bout d'un instant, si je consens à vous laisser entrer, qui me garantira que vous ne me trahirez pas. La nuit est sombre, et vous pouvez avoir avec vous une troupe nombreuse, sans que je puisse la voir.

— Je n'ai avec moi qu'un seul compagnon dont je réponds corps pour corps.

— Hum ! lit le capitaine plus indécis que jamais, et qui me répondra de vous?

— Moi!

— Qui êtes-vous donc, vous qui parlez notre langue avec une perfection si grande qu'on vous prendrait pour un de nos compatriotes?

— Je le suis à peu près, je suis canadien, on me nomme Tranquille.

— Tranquille, s'écria le capitaine ! Etes-vous donc le célèbre coureur des bois, surnommé le Tueur de tigres ?

— Je ne sais si je suis célèbre, capitaine, tout ce dont je suis certain, c'est que je suis l'homme dont vous parlez.

— Si vous êtes effectivement Tranquille, je vous laisserai entrer ; mais quel est l'homme qui vous accompagne et dont vous réi)ondezV

— C'est le Cerf-Noir, premier sachem des Pawnées-Serpents.

— Oh! oh! murmura le capitaiue, que vient-il donc faire ici?

— Vous le saurez si vous voulez nous ouvrir.

— Eh bien ! soit, s'écria le capitaine, mais tenezvous pour bien averti qu'à la moindre apparence de trahison, vous et votre compagnon vous serez tués sans miséricorde.

— Et vous aurez raison de le faire si je manque à la parole que je vous donne.

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