‹ Les rôdeurs de frontièresChapitre 16 sur 39 · LES RÔDEURS. — T. II · texte numérisé non relu

LES RÔDEURS. — T. II

dre, et s'éloigna du même train qu'il était venu.

Le capitaine Melendez avait accoutumé depuis longtemps ses subordonnés à ne pas discuter ses ordres et à lui obéir sans hésiter.

Nous notons ce fait parce qu'il est excessivement rare au Mexique, où la discipline militaire est à peu près nulle et la subordination inconnue.

Don Juan fit resserrer les rangs de l'escorte et ordonna de presser le pas.

Le moine avait vu avec une inquiétude secrète le collo<jue de l'ofiicier et du soldat, dont il n'avait pu saisir un mot ; lorsque le capitaine, après avoir attentivement surveillé l'exécution des ordres qu'il avait donnés, repril sa place auprès de lui, le père Antonio essaya de plaisanter sur ce qui venait d'arriver et le nuage de gravité qui soudainement avait assombri le visage de l'officier.

— Oh ! oh ! lui dit-il avec un gros rire, comme vous voilà sombre, capitaine ! Auriez-vous aperçu trois hiboux voler à votre droite? Les païens prétendent que c'est un mauvais augure.

: — Peut-être ! répondit sèchement le capitaine

Le ton dont cette parole avait été prononcée n'avait rien d'amical ni d'engageant, le moine comprit que toute conversation en ce moment seraitimpossible ; il se le tint pour dit, se mordit les lèvres et continua à marcher silencieusement à côté de son cona* pagnon.

Une heure plus tard on atteignit le campement; ni le moine, ni l'officier n'avaient prononcé une parole : seulement, au fur et à mesure qu'ils approchaient de l'endroit désigné pour la halte, chacun d'eux semblait devenir plus inquiet.

LA HALTB.

Le soleil avait presque entièrejnent disparu àl'horizon, au qioment où la caravane arriva à la halte.

Cet endroit, situé au sommet d'une colline assez escarpée, avait été choisi avec cette sagacité qui distingue les arriéres texiens ou mexicains ; toute surprise était impossible, et les arbres séculaires qui garnissaient la crête de la colline pouvaient, en cas d'attaque, offrir de sûrs abris contre les balles.

Les mules furent déchargées, mais, contrairement à l'usage consacré en paieil cas, les ballots, au lieu de servir de parapet ou de retranchement au camp, furent empilés et placés hors de l'atteinte des maraudeurs que le hasard ou la cupidité pourraient, lorsque les ténèbres seraient épaisses, attirer de ce côté.

Sept à huit grands brasiers furent allumés en cercle, afin d'éloigner les bêtes fauves; les mules reçurent leur ration de maïs sur des m^n^tt* ou couvertures étendues à terre ; puis aussitôt qu'on eût posté les sentinelles autour du camp, les soldats et les arriéres s' occupèrent activement des apprêts d'un maigre souper, que les tatigues de la journée leur rendaient nécessaire.

Le capitaine don Juan et le moine, retirés un peu à l'écart auprès d'un feu allumé à leur intention, commencèrent à fumer des cigarettes de maïs ,

tandis que Vassistente (1) de roiricier préparât en toute hâte le repas de son chef, repas, nous devons en convenir aussi simple que celui des autres membres de la caravane, mais que la faim avait le privilège de rendre, non-seulement appétissant, mais encore presque succulent, bien qu'il ne se composât que de quelques varas (aunes) de tocino ou viande séchée au soleil, et de quatre ou cinq galettes de biscuit.

Le capitaine eut bientôt terminé son souper. Use leva; et comme la nuit était complètement venue, il alla visiter les sentinelles afin de s'assurer que tout était en ordre. Lorsqu'il reprit sa place auprès du feu, le padre Antonio, étendu les pieds à la flamme, et enveloppé avec soin dans un épais zarapé, dormait ou du moins semblait dormir à poings fermés.

Don Juan l'examina un instant avec une expression de haine et de mépris impossible à rendre, hocha la tête à deux ou trois reprises d'un air rêveur et commanda à son assistente, qui debout à quelques pas de lui attendait ses ordres, que les deux prisonniers fussent amenés en sa présence.

Ces prisonniers avaient été jusqu'à ce moment tenus à l'écart : bien que traités avec considération il leur avait été cependant facile de s' apercevoir qu'ils étaient étroitement gardés et surveillés avec le plus grand soin ; pourtant, soit pai insouciance, soit pour toute autre cause, ils n'avaient pas paru se douter qu'on les retînt captifs, car on leur avait laissé leurs armts, et à voir leurs formes musculeuses et leurs

(I) Domestique*

traits énergiques, bien que tous deux eussent atteint la moitié de la vie, il était à supposer que, le moment arrivé où ils prétendraient recouvrer leur liberté, ils seraient hommes à essayer de la reconquérir par la force.

Ils suivirent sans faire d'observations le domestique du capitaine et bientôt ils se trouvèrent devant lui.

La nuit était sombre, cependant les flammes du brasier répandaient une lueur assez vive pour éclairer le visage des nouveaux venus.

En les apercevant, don Juan fit un geste de surprise, alors un des prisonniers mit vivement un doigt sur sa bouclie pour lui recommander la prudence et d'un coup d'oeil il lui désigna le moine étendu auprès d'eux.

Le capitaine comprit cet avertissement muet auquel il répondit par un léger signe de tête et affectant la plus grande insouciance :

— Qui êtes- vous ? demanda-t-ilen tordant négligemment une cigarette entre ses doigts.

— Des chasseurs, répondit un des prisonniers sans hésiter.

— On vous a rencontrés il y a quelques heures arrêtés sur le bord de la rivière.

— C'est vrai I

— Que faisiez- vous là?

Le prisonnier jeta un regard investigateur autour de lui, puis reportant les yeux sur son interlocuteur :

^- Avant de répondre davantage à vos questions, dii-il, je désirerais à mon tour vous en adresser une.

— Laquelle V

— De quel droit m'interrogez-vous?

— Regardez autour de vous, répondit légèrement le capitaine.

— Oui, je vous comprends, du droit de la force, n'est-ce pas? malheureusement je ne le reconnais pas, moi, ce droit. Je suis un chasseur libre, ne reconnaissant d'autre loi que ma volonté, d'autre maître que moi-même.

— Ohl ohl votre langage est fier, compagnon.

— C'est celui d'un homme accoutumé à ne plier devant aucun pouvoir arbitraire; vous avez abusé, pour vous emparer de moi, non pas de votre force, car vos soldats m'auraient tué avant de me contraindre à les suivre si telle n'avait pas été mon intention, mais de la facilité avec laquelle je me suis confié à eux ; je proteste donc devant vous et je vous réclame ma mise en liberté immédiate.

— Vos paroles hautaines ne m'en imposent aucunement, et si c'était mon bon plaisir de vous contraindre à parler, je saurais vous y obliger au moyen de certains arguments irrésistibles que je possède.

' — Oui, fit amèrement le prisonnier, les Mexicains se souviennent des Espagnols leurs ancêtres, ils savent au besoin faire intervenir la torture ; eh bien I essayez, capitaine, qui vous en empêche? J'espère que mes cheveux grisonnants ne faibliront pas devant votre jeune moustache.

— Laissons cela, s'écria le capitaine d'un ton de mauvaise humeur ; si je vous laissais libre de partir, serait-ce un ennemi ou un ami que je délivrerais?

— Ni l'un ni l'autre.

— Heim ! que voulez- vous dire?

— Ma réponse cependant est bien claire.

— Pourtant je ne la comprends pas.

— En deux mots je vous l'expliquerai.

— Parlez.

— Placés tous deux dans des positions diamétraleinent opposées, le hasard s'est plu aujourd'hui à nous réunir ; si maintenant nous nous quittons, nous n'emporterons avec nous aucun sentiment de haine de notre rencontre, puisque ni vous ni moi n'aurons eu à nous plaindre l'un de l'autre, et que probablement nous ne nous reverrons jamais.

— Hum ! pourtant il est évident que lorsque mes soldats vous ont rencontrés, vous attendiez quelqu'un sur. cet te route.

— Qui vous fait supposer cela?

— Dame ! vous êtes chasseurs, m'avez-vous dit : je ne vois pas le gibier que vous pouviez chasser sur le bord de cette route.

Le priï^onnier se mit à rire.

— Qui sait ! reprit-il en appuyant avec intention stir ses paroles, un gibier peut-être plus précieux que vous ne le supposez et dont vous voudriez avoir votre part.

Le moine fit un léger mouvement, et ouvrit les yeux comme s'il se réveillait.

— Tiens, dit-il en s' adressant au capitaine et en éloufi'ant un bâillement, vous ne dormez pas, senor don Juan?

— Pas encore, répondit celui-ci, j'interroge les deux hommes que mon avant-garde a arrêtés il y a quelques heures,

— Ah I fit le moine en jetant un regard dédai-

gneux sur les inconnus, ces pauvres diables ne me seaiblent guère à craindre.

— Vous croyez ? •

■ — Je ne sais pas, mais qu'avez-vous à redouter de ces deux hommes?

— Eh î ce sont peut-être des espions.

Fray Antonio prit un air paterne.

— Des espions, dit-il, craignez- vous donc une embuscade ?

— Dans les circonstances où nous nous trouvons, cette supposition n'aurait rien de bien improbable, je crois.

— Bah ! dans un pays comme celui-ci et avec l'escorte dont vous disposez , cela serait extraordinaire ; du reste ces deux hommes se sont laissé prendre sans résistance, à ce que j'ai entendu dire, lorsqu'il leur aurait été si facile de s'échapper.

— C'est vrai.

— Ils n'avaient donc aucune intention mauvaise, cela est évident; si j'étais que de vous je les laisserais tranquillement aller où bon leur semblerait.

— C'est votre avis ?

— Ma foi oui.

— Vous paraissez voufe intéresser beaucoup à ces deux inconnus.

— Moi , pas le moins du monde , je vous dis ce qui est juste, voilà tout; maintenant vous agirez à votre guise, je m'en lave les mains.

— Vous pouvez avoir raison, cependant je ne rendrai pas la liberté à ces indivus avant qu'ils ne m'aient fait connaître le nom de la personne qu'ils attendaient.

— Est-ce qu'ils attendaient quelqu'un 7

— Du moins ils le disent.

— C'est vrai , capitaine , reprit le prisonnier qui seul jusque-là avait parlé, mais bien que nous sussions votre venue, ce n'était pas vous que nous attendions.

— Qui donc était-ce, alors ?

— Vous voulez absolument le savoir?

— Certes 1

— Alors, répondez, fray Antonio, dit en ricanant , le prisonnier, car vous seul pouvez révéler le nom que nous demande le sefior capitaine.

— Moi 1 s'écria le moine en bondissant de colère et en devenant pâle comme un cadavre.

— Ah 1 ah 1 fit le capitaine en se tournant vers lui, ceci commence à devenir intéressant.

C'était un assez singulier spectacle que celui que présentaient ces quatre hommes debout face à face autour de ce brasier dont les flammes éclairaient leurs visages de reflets fantastiques.

Le capitaine fumait nonchalamment sa cigarette en fixant d'un air railleur le moine, sur le visage duquel la peur et l'impudence se livraient un combat dont il était facile de suivre toutes les péripéties; les deux chasseurs, les mains croisées sur l'extrémité du canon de leurs longs rifles, souriaient sournoisement et semblaient jouir intérieurement de Tembarraa de l'homme qu'ils venaient de mettre si brusquement et si brutalement en scène.

— Ne faites donc pas tant l'étonné, padre Antonio, dit enfin le prisonnier , vous savez bien que .c'est vous que nous attendions.

— Moi I reprit le moine d'une voix étranglée, ce misérable est fou, sur mon âmel

— Je ne suis pas fou, padre, et je vous dispense des épithètes dont il vous plaît de me gratifier, répondit sèchement le prisonnier.

— Voyons, exécutez-vous, dit brutalement celui qui jusque-là était demeuré silencieux. Je ne me soucie pas de danser au bout d'une corde pour votre bon plaisir.

— Ce qui arrivera inévitablement, observa paisiblement le capitaine, si vous ne vous décidez pas, caballeros, à me donner une explication claire et catégorique de votre conduite.

— Hein ! vous voyez , senor frayle, reprit le prisonnier ; la position devient délicate pour nous : voyons, faites bien les choses.

— Oh ! s'écria le moine avec rage, je suis tombé dans un horrible guet-apens.

— Assez, fit le capitaine d'une voix tonnante; cette comédie n'a déjà que trop duré, padre Antonio. Ce n'est pas vous qui êtes tombé dans un horrible guet-apens, c'est au contraire moi que vous y vouliez entraîner; je vous connais de longue date, et j'ai sur les projets que vous machiniez les détails les plus circonstanciés. C'est un jeu dangereux que celui que vous jouiez depuis si longtemps; on ne peut servir à la fois Dieu et le diable sans qu'à la fin tout ne se découvre ; seulement, j'ai voulu vous mettre face à face avec ces braves gens afin de vous confondre et de faire tomber le masque hypocrite dont vous vous couvrez.

A cette rude apostrophe le moine demeura un ÎDc^ant interdit, courbé sous l'évidence des reproches qui lui étaient adressés; enfin, il releva la tête, et se tournant \ersi le capitaine s

LF.S RODEURS DE FRONTIÈRES 179

— De quoi snis-jft accusé? dit-il d'un ton hantràn. Don «ïuan sourit avec mépris.

— Vous êtes accusé, répondit-il, d'avoir voulu faire tomber la conducta que je commande dans une embuscade tendue par vous et où, en ce moment, nous attendent vos dignes acolytes pour nous dévaliser et nous massacrer. Que répondrez- vous à cela?

■ — Rien, dit-il sèchement.

— Vous avez raison, car vos dénégations ne seraient pas acceptées; seulement, maintenant que vous êtes convaincu par votre propre aveu, vous ne m'échapperez pas sans que je vous laisse de notre rencontre un éternel souvenir.

— Prenez garde à ce que vous allez faire, senor capitaine, j'appartiens à l'Eglise ; cette robe me fait inviolable.

Un sourire railleur contracta les lèvres du capitaine.

— Qu'à cela ne tienne, dit- il d'une voix ironique, on vous l'ôtera.

La plupart des soldats et des arrieros, éveillés par les éclats de voix du moine et de l'ofTicier, s'étaient peu à peu rapprochés et suivaient attentive* ment la discussion.

Le capitaine désigna le moiïie du doigt, et s'adressant aux soldats :

— Enlevez la robe qui recouvre cet homme, ditil, attachez-le à un catalpa, et appliquez-lui deux cents coups de chicote,

— Misérables ! s'écria le moine hors de lui, celui de vous qui osera me toucher, je le maudis : pour avoir porté la main sur un ministre des autels, il sera éternellement damnét

Les soldats s'arrêtèrent avec frayeur devant cet anathèDH% que leur ignorance <^t leur slupide superslilion leur enlevaient îe courage de braver.

Le moine se croisa les bras et interpellant Tofficier d'un air de triomphe :

— Malheureux insensé, dit-il, je pourrais te punir de ton audace, mais je te partionne. Dieu se chargera de ma vengeance ; c'est lui qui te châiieray lorsque ton heure aura sonné. Adieu I allons, faitesmoi place, vous autres.

Les dragons , confondus et craintifs, s'écartèrent lentement et en hésitant devant lui; le capitaine, forcé d'avouer son impuissance, serrait les poings en jetani autour de lui des regards de co'ère.

Le moine avait presque tr iversé les rangs des soldats lorsqu'il se sentit tout à coup retenir par le bras ; il se retourna dans l'intention évidente de réprimander sévèrement Tindividu assez audacieux pour oser le toucher, mais l'expression de son visage changea soudain en reconnaissant celui qui l'arrêtait et le regardait d'un air narquois, car il n'était autre que le prisonnier inconnu, cause première de l'insulte qui lui avait été faite.

— Un instant, sefior padre, dit le chasseur; je comprends que ces braves gens qui sont catholiques redoutent votre malédiction, et n'osent porter la main sur vous de peur des flammes éternelles; mais moi, c'est différent, je suis hérétique, comme vous le savez, je ne risque donc rien en vous débarrassant de votre robe, et si vous me le permelt<âz, je vais vous rendre ce petit service.

— Oh ! fit le moine en grinçant des dents, je te tuerai, John, je te tuerai, misérable I

— Bahl bahl gens menacés vivent longtemps, reprit »]ohn en le contraignant de se dépouiller de la robe d*e moine qui le couvrait.

— Là! continua-t-il, maintenant, mes braves, vous pouvez en toute sûreté exécuter les ordres de

rotre capitaine : cet homme n'est plus pour vous que le premier venu.

L'action hardie du chasseur avait subitement rompu le charme qui enchaînait les soldats. Dès que la robe redoutée ne couvrit plus les épaules du moine, n'écoutant plus ni prières ni menaces, ils s'emparèrent du condamné, rattachèrent malgré ses cris, solidement à un catalpa et lui administrèrent consciencieusement les deux cents coups de chi' cote décrétés par le capitaine, tandis que les chasseurs assistaient à l'exécution, comptant sournoisement les coups et riant à gorge déployée aux contorsions du misérable que la douleur faisait se tordre comme un serpent.

Au cent vingt-huitième coup, le moine se tut : le système nerveux complètement bouleversé le rendait insensible ; cependant il n'était pas évanoui, ses dents étaient serrées, une écume blanchâtre s'échappait de ses lèvres crispées ; il regardait fixement devant lui sans rien voir, ne donnant d'autres preuves d'existence que les profonds soupirs qui, par intervalles, soulevaient sa puissante poitrine.

Lorsque l'exécution fut terminée et qu'on le détacha, il tomba comme une masse et demeura inerte sur le sol.

On lui remit sa robe et on le laissa là, saas plus s'occuper de ce qu'il deviendrait.

Les deux chassenrs s* étaient é''cign(!Js après avoir causé quelques instants h voix basse avec le capitaine.

Le reste de la nuit s'écoula sans incident.

Quelques minutes avant le lever du soleil, les soldats et les arrieros s'ével lèrent afin de charger ks mules et de tout préparer pour lever le camp et continuer le voyage, puis le signal du départ fui donné.

— Mais, s'écria tout à coup le capitaine, où donc est le moine, nous ne pouvons cependant pas l'abandonner ainsi ; couchez-le sur une mule, et an premier rancho que nous rencontrerons, nous le laisserons.

Les soldats se hâtèrent d'obéir et de chercher le Padre Antonio, mais toutes les recherches furent inutiles : il avait disparu sans laisser de traces de sa fuite.

Don Juan fronça les sourcils à cette nouvelle, mais après un instant de réflexion, il secoua insoucieusement la tête.

— Tant mieux, dit-il, il nous aurait embarrassés en route.

La conducta se mit en marche et reprit son voyage.

llâSUHÉ POLITIQUE.

Avant d'aller plus loin, nous dirons en quelques mots quelle était la situation politique au Texas, au

momeîit où se passe riiistoire que nous avons entrepris de raconter.

Dès le temps de la domination espagnole, les Texiens revendiquèrent leur liberté les armes à l"* main ; mais, après des succès variés, ils furent définitivement écrasés à la bataille de Médina, le 13 août 1813, date néfaste, par le colonel Arredondo, commandant le régiment d'Estramadnra, auquel s'était jointe la milice de l'Etat de Gohabnila. Depuis cette époque jusqu'à la deuxième révolution mexicaine, le Texas demeura courbé sous le joug intolérable du régime militaire, et livré sans défense aux attaques incessantes des Indiens Comanches.

Les États-Unis avaient, à diverses reprises, élevé des prétentions sur>ce pays, en soutenant que les frontières naturelles du Mexique et de la confédération étaient le Rio-Bravo. Mais contraints, en 1819, de reconnaître ostensiblement que leurs prétentions n'étaient pas fondées, il cherchèrent un moyen détourné de s'emparer de ce riche territoire et de l'enclaver dans leurs frontières.

Ce fut alors qu'ils déployèrent cette politique astucieuse et patiemment machiavélique qui devait enfui les faire triompher,

Eo 1821, les premiers émigrants américains firent leur apparition timidement et presque incognito sur les brazos, défrichant les terres, colonisant à la sourdine et devenant en quelques années si puis- 'sants qu'en 182A ils avaient déjà fait des progrès lassez grands pour former une masse compacte de près de cinquante mille individus. Les Mexicains, sans cesse occupés à lutter les uns contre les autres dans leurs interminables guerres civiles, ne compri-

rent pas la portée de l'émigratTon américaine qu'ils avaient encouragée enx-Tnênies dans son principe.

Huit ans à peine s'étaient écoislés depuis l'arrivée des premiers Américains au Texas et déjà ils en composaient presque toute la population.

Le cabinet de Washington ne cachait déjà plus ses projets et parlait hautement d'acheter au Mexique le territoire du Texas, sur lequel l'élément espagnol avait presque complètement disparu pour faire place à l'esprit oseur et mercantile des Anglo- Saxous.

Le gouvernement mexicain , enfin réveillé de sa longue lélhargic, comprit le danger qui le menaçait de la double invasion des habitants du Missouri et du Texas dans l'Etat de Santa-Fé; il voulut arrêter l'émigration américaine, mais il était trop tard : la loi rendue parle congrès de Mexico fut impuissante et la colonisation ne s'arrêta pas, malgré les postes mexicains disséminés sur la frontière, et chargés d'arrêter les émigrants et de les obliger à rebrousser chemin.

Le général Bustamente, président de la République, comprenant qu'il aurait bientôt à lutter avec les Américains, se prépara silencieusement au com- Dat et dirigea successivement sous plusieurs prétextes, sur la rivière Piouge et la Sabine, différents corps de troupes qui ne tardèrent pas à atteindre le chiffre de douze cents hommes.

Cependant tout était tranquille en apparence, rien ne fais'^it prévoir l'époque où commencerait la lutte, lorsqu'une perfidie du gouverneur des provinces orientales la fit tout à coup éclater au moment où on y songeait le moins.

Voici le fait :

Le coirimaiidcint d'Anahuac fît, sans cause plausible, arrêter et jeter en prison plusieurs colons amé- •jcaius.

Les Texiens avaient jusque-là supporté sans se plaindre les innombrables vexations que leur faisaient subir les olTiciers mexicains, mais à ce dernier abus de la force, ils se levèrent comme d'un cornroun accord et se présentèrent en armes devant le commandant, en exigeant, avec des menaces et des cris de colère, la mise en liberté immédiate de leurs concitoyens.

Le conjmandant, trop faible pour résister ouvertement, feignit d'accorder ce qu'on lui demandait, mais il représenta qu'il avait besoin de deux jours pour accomplir certaine formalité et mettre sa responsabilité à couvert.

Les insurgés acquiescèrent à ce délai dont l'officier profita pour faire venir en toute hâte à son secours la garnison de Nacogdoches.

Cette garnison arriva au moment où, confiants dans la parole du gouverneur, les insurgés se retiraient.

Furieux d'avoir été joués si perfidement, ceux-ci revinrent sur leurs pas et firent une démonstration si énergique que l'ofiicier mexicain s'estima heureux d'éviter d'en venir aux mains en rendant les prisonniers.

Sur cesentrefaites, un pronunciamiento en faveur de Santa-Anna renversa du pouvoir le général Bustamente aux cris de Vive la fédération !

Le Texas redoutait surtout le système du centralisme dont jamais il n'aurait obtenu sa reconnais-

sance comme Etat séparé, la population texienne fut donc unanime pour le fédéralisme.

Les colons se soulevèrent et se joignunt aux insurgés d'Anahuac encore en armes, ils marclièrent résolument sur le fort Velasco devant lequel ils mirent le siège.

Le mot de ralliement était toujours Vive la fédéralion ! mais cette fois, il cachait le cri de Vive l'indépendance I que les Texiens trop faibles n'osaient pousser encore.

Le fort Velasco était défendu par une petite garnison mexicaine commandé par un brave officier nommé Ugartechea.

Dans ce siège extraordinaire où les assiégeants ne répondaient aux coups de canon de la forteresse que par des coups de cai abine, Texiens et Mexicains firent des prodiges de valeur et montrèrent un acharnement inouï.

Les colons, adroits tireurs, embusqués derrière d'énormes abattis, tiraient comme à la cible et coupaient les mains des artilleurs mexicains, chaque fois qu'ils se montraient pour charger leurs pièces. Les choses en vinrent à un tel point que le commandant Ugartecliea, voyant tomber mutilés à ses côtés ses plus braves soldats, se dévoua et se mit luimême à l'œuvre. Frappés de ce courage héroïque, les Texiens, qui auraient pu vingt fois tuer le brave commandant, cessèrent le feu ; Ugartechea sa rendit enfin, renonçant à une défense désormais irapossible.

Ce succès combla les colons de joie, mais Santa- Anna ne se laissa pas tromper par le but de Tinsurrectioû texienne ; il comprit que le fédérafisme ca-

chait un mouvement révolutionnaire bien prononcé, et loin de se fier aux apparences de dévouement des colons, dès que son pouvoir fut assez affermi pour qu'il lui fût permis d'agir énergiquement contre eux, il expédia en toute hâte le colonel Mexia avec quatre cents hommes afin de rétablir au Texas l'autorité , mexicaine déjà fort ébranlée.

' Après bien des hésitations et des menées diplomatiques, sans résultat possible entre gens dont la principale arme d'un côté comme de l'autre était la perfidie, la guerre éclata enfin avec fureur ; un comité de sûreté publique s'organisa à San-Felipe, et le peuple fut appelé à prendre part à la lutte.

Cependant la guerre civile n'avait pas encore officiellement éclaté, lorsque apparut enfin l'homme qui devait décider du sort du Texas, et auquel était réservée la gloire de le faire libre, nous voulons parler de Samuel Houston.

Dès ce moment l'insurrection timide et sans portée du Texas devenait une révolution; pourtant en apparence le gouvernement mexicain était toujours le maître légitime du pays, et les colons étaient naturellement nommés insurgés et traités comme tels lorsqu'ils tombaient aux mains de leurs ennemis, c'est-à-dire qu'ils étaient sans autre forme de procès pendus, noyés ou fusillés, selon que l'endroit où on les avait pris se prêtait à un de ces trois genres de mort.

Le jour où commence notre histoire l'exaspération contre les Mexicains et l'enthousiasme pour la noble cause de l'indépendance étaient arrivés à leur comble.

Environ trois sem^aines auparavant, un engage-

ment sérieux avait eu lieu entre la garnison de Bejar et un détacliement de volontaires texiens, commandés par Austin, un des chefs des plus renommés des insurgés ; malgré rinfériorilé de leur nombre et leur ignorance de la tactiqiîe militaire, les colons avaient si vaillamment combattu et si bien manœuvré leur imique canon que les troupes mexicaines, après avoir subi des pertes sérieuses, furent contraintes de se mettre précipitamment en retraite sur Bejar.

Cet engagement fut le premier dans l'ouest du Texas après la prise du fort de Velasco ; il décida le mouvement révolutionnaire qui se communiqua avec la rapidité d'une traînée de poudre.

Alors de toutes parts les villes levèrent des troupes pour se joindre à l'armée libertadora, la résistance s'organisa sur une grande échelle, et de hardis chefs de partisans commencèrent à courir la campagne dans tous les sens, faisant la guerre pour leur propre compte et servant à leur façon la cause qu'ils embrassaient et qu'ils étaient censés défendre.

Le capitaine don Juan Melendez, environné de toutes parts d'ennemis d'autant plus redoutables qu'il lui était impossible de connaître leur nombre et de deviner leurs mouvements, chargé d'une mission excessivement déiicate, ayant à chaque pas le pressentiment d'une trahison qui le menaçait incessamment, sans savoir où, quand, ni comment elle fondrait sur lui, devait user de ]}récau lions extrêmes et d'une sévérité impitoyable s'il voulait conduire à bon port la charge piécieuse qai lui était confiée; aussi il n'avait pas hésité devant la néces-

silé de faire un exemple en châtiant rudement le Padre Antonio. .

Depuis longtemps déjà de graves soupçons planaient sur le moine, sa conduite ambiguë avait éveillé des inquiétudes et fait naître des présomptions nullement en faveur de son honorabilité.

Don Juan s'était promis à la première occasion qui se présenterait d'éclaircir ses doutes; nous avons dit de quelle façon il y était parvenu en faisant une contre-mine, c'est-à-dire en faisant espionner l'espion par d'autres plus adroits que lui, et le prenant presque en flagrant délit.

Cependant nous devons rendre cette justice au digne moine de constater que la politique n'entrait pour rien dans sa manière d'agir ; non, ses pensées ne s'élevaient pas jusque-là : sachant que le capitaine était chargé d'escorter une conducta de plata, il n'avait cherché à le faire tomber dans un piège que pour avoir une part de ses dépouilles et faire sa fortune d'un seul coup, afin de se donner les jouissances dont jubque-là il avait été privé; ses peiîaées n'étaient pas allées plus loin, le digne homme était tout simplement un voleur de grand chemin, mais il n'y avait nullement en lui TétofTe d'un personnage politique.

Nous l'abandonnerons, quant à présent, pour nous occuper des deux chasseurs auxquels il était redevable du rude châtiment qu'il avait reçu et qui avaient quitté le camp aussitôt que l'exécution avait été terminée.

Ces deux hommes s'étaient éloignés à grands pas^ et après avoir descendu silencieusement la coUine, Us s'étaient enfoncés dans un bois touffu, où les at-

tendaient en broyant insoucieusement leur provende deux magnifiques chevaux des prairies, mustangs à demi sauvages, à l'œil vif et aux jambes fines et grêles ; ils étaient sellés et prêts à être montés.

Après avoir détaché les entraves qui les retenaient les chasseurs leur mirent le mords, les montèrent et, leur enfonçant les éperons dans les flancs, ils partirent ventre à terre.

Ils allèrent ainsi longtemps penchés sur le cou de leurs chevaux, ne suivant aucun chemin tracé, mais courant droit devant eux sans s'inquiéter des obstacles qu'ils rencontraient sur leur passage, et qu'ils franchissaient avec une adresse infinie; enfin, une heure environ avant le lever du soleil, ils s'arrêtèrent.

FIN DU rOxME DEUXIÈME

Collection LOUIS NOIR, a âO cLNiiAiJt*

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