TOUS
— C'es^. possible.
— Moi, jo vous reconnais»
— Vous?
ÏM RôbfîOfeâ Î)È MôKTIERÈâ SSS
— Parfaitement.
— Vous na'aurez vu quelque part.
— C'est probable ; mais ceci importe peu : le principal, c'est que je sache qui vous êtes.
— Oh I un simple chasseur.
— Oui, et un ami intime du Jaguar.
— Hein I s'écria le chasseur avec un bond de surprise.
— Ne vous effarouchez pas pour si peu; répondez-moi seulement : est-ce vrai, oui ou non?
— C'est vrai ; de vous à moi je ne vois pas pourquoi je m'en défendrais.
— Vous auriez tort. Où est le Jaguar en ce moment?
— Je ne sais pas.
— C'est-à-dire que vous ne voulez pas me le dire.
— Vous avez deviné.
— Bien. Pourriez-vous, si je le désirais me conduire auprès de lui ?
— Je n'y vois pas d'inconvénient, si l'affaire en vaut la peine.
— Ne vousai-je pas dit qu'il s'agissait de millions ?
— Si fait, mais vous ne me l'avez pas prouvé.
— Et c'est cette preuve que vous voulez que je vous donne ?
— Pas autre chose.
— Ceci est assez difïïcile.
— Mais non.
^- Comment cela?
— Mon Dieu, je suis un bon compn^on, moï ; je ne veux que mettre ma responsabilité à couvert : montrez-moi la lettre, je n'en demande pas davanage.
^ Et VOUS serez satisfait ?
— D'autant plus que je connais l'écriture du général.
— Oh ! alois, c'est parfait. Et sortant un large pli de sa poitriop : Regardez, dit-il en le montrant au Mexicain, sans cependant le lâcher.
Celui-ci l'examina attentivement pendant quelques minutes.
— C'est bien l'écriture du général, n'est-ce pas ? reprit le soldat.
— Oui.
— Maintenant, consentez-vous à me conduire auprès du Jaguar ?
— Quand vous voudrez.
— Tout de suite, alors.
— Tout de suite, soit.
Les deux hommes se levèrent comme d'un commun accord, remirent le mors à leurs chevaux, sautèrent en selle, et quittèrent au galop l'endroit qui, pendant plusieurs heures, leur avait oûèrt un si salutaire ombrage.
tE MARCHÉ.
Les deux aventuriers cheminaient gaiement côte à côte devisant entre eux de la pluie et du beau temps, se donnant mutuellement des nouvelles du désert, c'est-à-dire des chasses et des escarmouches avec les Indiens, Bt parlant des événements politi-
ques qui, depuis quelques mois, avaient pris une certaine gravité et une importance inquiétante pour le gouvernement mexicain.
Mais tout en causant ainsi à bâtons rompus, s'adressant mutuellement des questions dont ils ne se donnaient pas la peine d'écouter les réponses, leur conversation n'avait d'autre but que de cacher la préoccupation secrète qui les agitait.
Dans leur précédente discussion, chacun d'eux avait voulu ruser, cherchant à se tirer mutuellement leurs secrets du cœur, le chasseur manœuvrant pour amener le soldat à une trahison, celui-ci ne demandant pas mieux que de se vendre et agissant en conséquence ; il était arrivé de cet assaut de ruses que tous deux s'étaient trouvés d'égale force et que chacun avait obtenu le résultat qu'il ambitionnait.
Mais là n'était plus positivement la question pour eux; comme tontes les natures atrophiées, la réussite, au lieu de les satisfaire, avait donné dans leur esprit naissance à une foule de soupçons. John Davis se demandait quelle cause avait engagé le le dragon à trahir aussi facilement les siens, sans 'Hipuler de prime abord des avantages importants pour lui-même.
Car tout se cote en Amérique, l'infamie surtout •2St d'un excellent rapport.
De son côté le dragon trouvait que le chasseur avait bien facilement ajouté foi à ses paroles, et malgré les manières affectueuses de son compagnon, plus il approchait du camp de rôdeurs de frontières plus son malaise augmentait, car il commençait à craindre d'avoir donné tête baissée dans im
S58 Les rôdeurs de frontières
piège et de s'être confié trop iui prudemment à un homme dont la réputation était loin de le rassurer.
Voici dans quelle situation d'esprit les deux aventuriers se tiouvaient vis-à-vis l'un de l'autre, une heure à peine après avoir quitté l'endroit où ils s'étaient si i'ortuiteraent rencontrés.
Cependant chacun cachait avec soin ses appréhensions au fond de son cœur ; rien n'en apparaissait au dehors; au contraire, ils redoublaient de politesse et d'obséquiosité l'un envers l'autre, se traitant plutôt comme des frères chéris charmés de se revoir après une longue absence, que comme des hommes qui deux heures auparavant s'étaient parlé pour la première fois.
Le soleil était couché depuis environ une heure, la nuit était sombre lorsqu'ils arrivèrent à peu de distance du camp du Jaguar dont les feux de bivouac élincelaient dans l'ombre, se reflétant avec de fantastiques effets de lumière, sur les objets environnants, et imprimant au paysage abrupte de la prairie un cachet d'une majesté sauvage.
— Nous voici arrivés, dit le chasseur en arrêtant son cheval et se tournant vers son compagnon ; nul ne nous a aperçus : vous pouvez encore retourner sur vos pas sans craindre d'être poursuivi; que décidez-vous ?
— Canaries! compagnon, répondit le soldat en haussant légèrement les épaules d'un air de dédain, je ne suis pas venu jusqu'ici pour me morfondre à l'entrée du camp, permettez-moi de vous faire observer avec tous les respects que je vous dois qi^e votre remarque me semble au moins singulière.
— Je me devais à moi-même de vous la faire ; qui
Sait si vous ne regretterez pas demain la démarche hasardeuse que vous tentez aujourd'hui ?
— C'est possible. Eh bien ' que voulez-vous, j'en courrai les risques; ma détermination est prise, elle est imnauable; Ainsi poussons en avant au nom de Dieu,
— A votre aise, caballero ; avant un quart d'heure vous serez en présence de celai que vous désirez voir, vous vous expliquerez avec lui, ma tâche sera accomplie.
— Et je n'aurai plus que des remercîraents à vous adresser, interrompit vivement le soldat ; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, nous pouvons attirer l'attention et devenir le but d'une balle, ce donA, pour ma part, je vous avoue que je me soucie médiocrement.
Le chasseur, sans répondre, fit sentir l'éperon à son cheval et ils continuèrent à s'avancer.
Au bout de quelques minutes, ils se trouvèrent dans le cercle de lumière projeté par la flamme des brasiers; presque aussitôt le bruit sec d'un rifle qu'on arme se fit entendre, et une voix brusque leur cria d'arrêter au nom du diable.
L'injonction pour ne pas être positivement polie n'en était pas moins péremptoire, les deux aventuriers jugèrent prudent de s'y conformer.
Plusieurs hommes armés sortirent alors des retranchements, et l'un d'eux, s' adressant aux étrangers, leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils voulaient à une heure aussi indue.
— Qui nous sommes? répondit l'Américain, des amis; ce que nous voulons? entrer au plus vile.
— Tout cela est bel elbon, reprit l'autre, mais si
VOUS ne déclinez pas vos noms, vous n'entrerez pas de sitôt, d'autant plus que l'un de vous porte un uniforme qui n'est pas en odeur de sainteté parnii nous.
— C'est bon, Ruperto, répondit T Américain, je suis John Davis, vous me connaissez, je pense ; ainsi livrez-moi passage sans plus tarder, je réponds de ce caballero, qui a à faire à votre chef une communication importante.
— Soyez le bienvenu, master John : ne m'en veuillez pas, vous savez que la prudence est la mère de la sûreté.
— Oui, oui, fit en riant l'Américain, du diable si vous vous compromettez jamais légèrement, vous, compadre.
Ils entrèrent alors dans le camp sans autre obstacle.
Les rôdeurs de frontières dormaient pour la plupart étendus autour des brasiers; seulement un cordon de sentinelles vigilantes, placées aux barrières du camp, veillaient à la sécurité commune.
John Davis mit pied à terre, en invitant son compagnon à l'imiter ; puis, lui faisant signe de le suivre, il s'avança vers une tente, à travers la toile de laquelle on voyait briller une lumière faible et tremblotante.
Arrivé à l'entrée de la tente, le chasseur s'arrêta, et après avoir frappé deux fois dans ses mains :
— Dormez-vous, Jaguar? demanda-ii d'une voii contenue.
— Est-ce vous, John Davis, mon vieux camarade? répondit-on aussitôt de l'intérieur.
— Oui.
— Alors venez, je vous attends avec impatience.
L'Américain souleva le rideau qui servait à marquer rentrée, et s'introduisit dans la tente, le soldat se glissa après lui, le rideau retomba après eux.
Le Jaguar, assis sur un crâne de bison, feuilletait une volumineuse correspondance à la lueur douteuse d'un candil ; dans un coin de la tente, on voyait deux ou trois peaux d'ours étendues, destinées sans doute à servir de lit. A la vue des arrivants, le jeune homme replia ses papiers et les renferma dans une petite cassette de fer, dont il cacha la clef dans sa poitrine, puis il leva la tête et jeta un regard inquiet sur le dragon.
— Qu'est ceci ? John, dit-il ; nous amenez-vous des prisonniers ?
— Non, répondit celui-ci; ce caballero désirait absolument vous voir pour certaines raisons qu'il vous expliquera lui-même, j'ai cru devoir le satisfaire.
— Bien, nous nous occuperons de lui dans un instant; qu'avez-vous fait, vous?
— Ce dont vous m'aviez chargé.
— Ainsi vous vous avez réussi ?
— Complètement.
— Bravo 1 mon ami ; contez-moi d(jnc cela,
— A quoi bon de^» détails, répondit l'Américain, en désignant de l'œil le dragon immobile et impassible à deux pas.
Le Jaguar le comprit.
— C'est juste, dit-il; voyons un pea uo quel bois est fait cet homme, et, s' adressant au soldat i Approchez, mon brave, ajouta-t-il.
— Me »uici à vos ordres, mon capitaine.
8 — LKc RoUEURS. — T. IV. 4 •
362 LES RODÈUKS DK FRONTIERES
— CoTïîTnetit VOUS nommez-vous?
— Gregorio Felpa. Je suis dragon, ainsi que vous pouvez le voir à mon uniforme, seigneurie.
— Quel motif vous a fait désirer me voir?
— L'envie de vous rendre un important service , seigneurie,
— Je vous remercie ; mais ordinairement les services sont chers en diable, et je ne suis pas riche.
— Vous le deviendrez.
— Je le désire. Mais quel est ce grand service que vous avez l'intention de me rendre?
— Je vais m' expliquer en deux mots. Dans toute question politique il y a deux faces ; cela dépend du point de vue auquel on se place. Je suis enfant du Texas, fils d'un Américain du Nord et d'une Indienne, ce qui veut dire que je déleste cordialement les Mexicains.
— Au fait.
— M'y voilà. Soldat malgré moi, le général Rubio m'a chargé pour le capitaine Melendez d'une dépêche, dans laquelle il lui assigne un rendezvous où il doit le rejoindre afin d'éviter le Rio Secco, où, dit-on, vous avez l'intention de vous embusquer pour enlever la conducta.
— Ah ! ah ! fit le Jaguar, devenu tout à coup attentif; mais comment connaissez-vous le contenu de l,ette dépêche?
— D'une manière toute simple. Le général a en moi la plus entière confiance. 11 m'a lu la dépêche , d'autant plus que c'est moi qui suis chargé par lui de servir de guide au capitaine pour atteindre le lieu du rendez-vous.
— Ainsi vous traiiibstiz voue chelî
— Est-ce donc le nom que vous donnez à mon action?
— Je parle au point de vue du général.
— Et au vôtre ?
— Quand nous aurons réussi, je vous le dir^
— Bien, répondit-il nonchalamment.
■ — Vous avez cette déoêche?
— La voilà.
Le Jaguar la prit, l'examina attentivement, la tournant et la retournant dans ses doigts, puis il fît le geste de la décacheter.
— Arrêtez ! s'écria vivement le soldat.
— Pourquoi donc ?
— Parce que si vous la décachetez , je ne pourrai plus la remettre à celui auquel elle est destinée.
— Comment dites-vous cela ?
— Vous ne me comprenez pas, fit le soldat avec une impatience mal dissimulée.
— C'est probable, répondit le capitaine.
— Je ne vous demande que de m'écouter cinq minutes.
— Parlez.
— Le rendez-vous assigné au capitaine par le général est à la laguna del Venado. Avant que d'arriver à cet endroit, se trouve un défilé assez étroit et fort boisé.
— Le défilé del Palo-Muerto, je le connais.
— Bien. Vous vous embusquerez là, à droite et à gauche dans les halliers, et lorsque passera la conducta vous l'assaillirez de tous les côtés à la fois ; il est impossible qu'elle vous échappe si , comme je le suppose, vos dispositions sont bien prises.
— Oui, l'endroit est des plus favorabics pour un
coup de main ; mais qui me garantit que la conducta traversera ce délilé et non le Rio-Secco?
— Moi.
— Comment, vous ?
— Certainement, puisque je servirai de guide.
— Hum î voilà que nous ne nous entendons plus.
— Mais si, au contraire ; je vais vous quitter; j'irai rejoindre le capitaine auquel je remettrai la dépêche du général ; bon gré mal gré il sera contraint de me prendre pour guide, et je l'amènerai dans vos mains aussi sûrement qu'un novillo qu'on conduit à la boucherie.
Le Jaguar lança au soldat un regard qui semblait vouloir fouiller jusqu'au fond de son cœur.
— Vous êtes un hardi compagnon, lui dit-il ; mais vous arrangez, à mon avis, les événements un peu trop à votre guise. Je ne vous connais pas, moi; voici la première fois que je vous vois, et, pardonnez-moi d'être franc, c'est pour conclure une trahison. Qui me répond de votre fidélité? Si je suis assez niais pour vous laisser partir tranquillement, qui m'assure que vous ne vous tournerez pas contre moi ?
— Mon intérêt d'abord ; si vous vous emparez grâce à moi de la conducta, vous me donnerez cinq cents onces.
— Ce n'est pas trop cher ; cependant permettezmoi encore une objection.
— Faites, seigneurie.
. — Rien ne me prouve que Ton ne vous à pas promis le double pour vous emparer de moi.
— Oli ! fit-il avec lin geste de dénégation.
— Daiuti, écoulez donc, on a vu de^ choses plus
singulières, et pour si peu que vaille ma tête, je vous avoue que j'ai la faiblesse d'y tenir extraordi- Bairement ; aussi je vous avertis que si vous n'avea pas de meilleures garanties à me donner, l'aflairft est rompue.
— Ce serait dommage.
— «Je le sais bien, mais c'est de votre faute et non de la mienne ; c'était à vous à mieux prendre vos mebures avant que de me venir trouver.
— Ainsi rien ne pourra vous convaincre de ma bonne foi ?
— Rien.
— Voyons, il faut en finir, s'écria le soldat avec impatience.
— Je ne demande pas mieux*
— 11 est bien enicadu entre nous, seigneurie, que vous me donnerez ciuq cents onces d'or ?
— Si par votre moyen je m'empare de la conducta de plata.
— Pardieu I
— Je vous les promets.
— Cela suffit ; je sais que jamais vous ne manquez à votre parole.
Alors il déboutonna sa veste d'uniforme, prit un sachet suspendu à son cou par une chaînette d'acier et le présenta au capitaine :
— Connaissez- vous cela ? lui dit-il.
— Certes, répondit le Jaguar en se signant dévoment, c'est une relique.
— Bénite par le pape, ainsi que le prouve cette attestation.
— C'est vrai.
U l'ôla de son cou et la plaça dans les mains du
366 LES RODÈtîlS DE FRONTIERES
jeune honime, puis, croisant le pouce de la main droite sur celui de la main gauche, il dit d'une voix ferme et accentuée :
— Moi, Gregorio Felpa, je jure, sur cette relique, d'accomplir fidèlement toutes les clauses du marché que je viens de conclure avec le noble capitaine nommé le Jaguar : si je fausse mon serment, je renonce dès aujourd'hui à tout jamais à la part que j'espère en paradis et je me voue aux flammes éternelles de l'enfer. — Maintenant, ajouta-t-il, gardez cette précieuse relique : vous me la rendrez à mon retour.
Le capitaine, sans répondre, la suspendit immédiatement à son cou.
Etrange contradiction du cœur humain, anomalie inexplicable : ces hommes, ces Indiens, païens pour la plupart, malgré le baptême qu'il ont reçu, et qui, tout en affectant de suivre ostensiblement les règles de notre religion, pratiquent en secret les rites de leur culte, ont une foi vive dans les reliques et les amulettes ; tous en portent au cou dans de petits sachets, et ces hommes, dissolus et pervers, pour lesquels il n'y a rien de sacré, qui se rient des sentiments les plus nobles, dont la vie se passe à imaginer des fourberies et à machiner des trahisons, professent un si grand respect pour ces reliques, qu'il n'y a pas d'exemple qu'un serment, prêté sur l'une d'elles, ait été jamais faussé.
Explique qui voudra ce fait extraordinaire, quant à nous, nous nous bornons à le constater.
Devant le serment prêté par ie soldat les soupçons i\i^ Jiiiruar s'éviUiouireut .mmédiaieuient pour laire jjiace a la ^)iu.s entière cuiiliance.
iès R6î)ÈtJRS DE FRONTIERES 367
La conversation perdit le ton gourmé qu'elle avait eu jusqu'à ce moment, le soldat s'assit sur un crâne de bison, et les trois hommes, désormais d'accord, discutèrent de bonne amitié les meilleurs moyens à employer pour ne pas subir un échec.
Le plan proposé par le soldat était d'une simplicité et d'une facilité d'exécution qui en garantissaient le succès, aussi fut-il adopté dans toutes ses parties et la discussion ne roula que sur les questions de détail.
Enfin, à une heure assez avancée de la nuit, les trois hommes se séparèrent, afin de prendre quelques instants d'un repos indispensable entre les fatigues de la journée qui venait de s'écouler et celles qu'ils auraient à supporter le jour suivant.
Gregorio dormit, suivant l'expression espagnole, a pierna suelta , c'est-à-dire qu'il ne fit qu'un somme.
Deux heures environ avant le lever du soleil, le Jaguar se pencha sur le dormeur et le réveilla ; le soldat se leva aussitôt, se frotta un instant les yeux, et au bout de cinq minutes il était aussi dispos et aussi frais que s'il avait dormi quarante-huit heures.
— 11 est temps de partir, lui dit le Jaguar à demivoix ; John Davis a lui-même bouchonné et sellé votre cheval, venez.
Ils sortirent de la tente ; en effet, l'Américain tenait en bride le cheval du soldat, celui-ci se mit en selle d'un bond sans se servir des étriers afin de montrer qu'il était parfaitement reposé.
— Surtout, observa le Jaguar, la plus grande prudence, veillez avec soin sur vos paroles et sur vos moindres gestes, vous allez avoir affaire à l'of-
ficier le plus brave et le plus fin de toute F armée uiexicîiine.
— Rapportez-vous-en à moi, capitaine. Canarios I Tenjeu est trop beau pour que je risque de perdre la partie.
— Un mot encore,
— Je vous écoute.
— Arrangez-vous de façon à n'arriver qu'à la nuit tombante au défilé, Tobscurité entre pour beaucoup dans le succès d'une surprise ; et maintenant» adieu et bonna chance I
— Je vous en souhaite autant.
Le Jaguar et l'Américain escortèrent le dragon jusqu'aux barrières afin de le faire reconnaître par les sentinelles avancées qui, sans cette précaution^ auraient, à cause de l'uniforme qu'il portait, impitoyablement tiré sur lui.
Puis, lorsqu'il eut quitté le camp, les deux hommes le suivirent des yeux aussi longtemps qu'ils purent distinguer sa noire silhouette glissant comme une ombre à travers les arbres de la forêt, où elle ne tarda pas à disparaître.
— Hum I fit John Davis, voilà ce que j'appelle un coquin émérite; il est plus rusé qu'un opossum. By god I quel hideux drôle I
— Eh I mon ami, répondit négligemment le Jaguar, il faut des hommes de cette trempe, sans cela que deviendrions-nous, nous autres?
— C'est juste. C'est nécessaire comme la peste et la lèpre; mais c'est égal, j'en reviens à mon dire > c'est le coquin le plus complet que j'aie jamais vu, et Dieu sait la magnifique collection qui a défilé devaut moi pendant le cours de mou existence 1
Quelques minutes plus tard, les rôdeurs de frontières levaient le camp et montaient à cheval pour se rendre au défilé, où ils avaient donné rendez vous à Gregorio Felpa, Tassistente du général Riibio, qui avait mis en lui une confiance dont le soldat était si digne sous tous les rapports.
tf'VMBUSCADB.
Les mesures du Jaguar avaient été si bien prises, le traître qui s* était chargé de guider la conducta avait si bien manœuvré, que les Mexicains étaient littéralement tombés dans un guêpier dont il paraissait fort difficile, sinon impossible, qu'ils parvinssent à sortir.
Démoralisés un instant par la chute de leur chef, dont le cheval avait été, dès le début de l'action, frappé mortellement, cependant, dociles à la voix du capitaine qui, par un effort suprême, était parvenu à se relever presque aussitôt, ils s'étaient groupés autour de la recua chargée de la conducta de plata, et faisant résolument face de tous les côtés à la fois ils se préparèrent à défendre courageusement le dépôt précieux dont ils avaient la garde.
L'escorte commandée par le capitaine Melendez , ^ien que peu nombreuse , était composée de vieux soldats aguerris, habitués de longue main à /a guerre ie buisson, et pour lesquels la position critique dans
laquelle leur mauvaise étoile les avait placés, n'avait rien de fort extraordinaire.
Les dragons avaient mis pied à terre, et jetant leurs longues lances inutiles dans une lutte comme celle qui se préparait, ils avaient saisi leurs carabines, et, le canon en avant, les yeux fixés sur les buissons, ils attendaient impassibles l'ordre de commencer le feu.
Le capitaine Melendez avait, d'un coup d'oeil ra pide, étudié le terrain : il était loin d'être favorable. A droite et à gauche, des pentes abruptes couronnées d'ennemis; derrière, une troupe nombreuse de rôdeurs de frontières embusqués derrière un abattis d'arbres qui, comme par enchantement, avait subitement intercepté la route et coupé la retraite; devant enfin un précipice de près de vingt mètres de large et d'une profondeur incalculable.
Tout espoir de sortir sains et saufs de la position dans laquelle ils étaient acculés semblait donc être enlevé aux Mexicains, non-seulement à cause du nombre considérable d'ennemis qui les cernaient de toutes parts, mais encore par la disposition même des lieux; cependant après avoir attentivement étudié le terrain, un éclair jaillit de Toeil du capitaine et un sombre sourire passa sur son visage.
Les dragons connaissaient depuis longtemps leur ^bef, ils avaient foi en lui, ils aperçurent ce fugitif sourire et leur courage s'en accrut.
Le capitaine avait souri, donc il espérait. Il est vrai que pas un homme dans toute Tescorte n'aurait pu dire en quoi consistait cet espoir.
Après la première décharge, les rôdeurs avaient 4nopinémeot couronné les hauteurs, mais ils étaient
demeurés immobiles, se contentant de surveiller attentivement les mouvements des Mexicains.
Le capitaine profita de ce répit que lui offrait sî généreusement l'ennemi pour prendre quelques dispositions de défense et corriger son plan de bataille
Les mules furent déchargées, les précieuses cassettes placées tout à fait en arrière, aussi loin que possible de l'ennemi; puis mules et chevaux, amenés sur le front de bandière du détachement, furent rangés de façon à ce que leurs corps servissent de rempart aux soldats, qui, agenouillés et courbés derrière ce retranchement vivant, se trouvèrent relativement à l'abri des balles ennemies.
Lorsque ces mesures furent prises et que par un dernier coup d'œil le capitaine se fut assuré que ses ordres avaient été ponctuellement exécutés, il se pencha à l'oreille de no Bautista, l'arriero chef, et lui dit quelques mots à voix baése.
L'arriero fit un brusque mouvement de surprise en entendant les paroles du capitaine, mais se remettant presque aussitôt, il baissa affirmativement la tête.
— Vous obéirez ? demanda don Juan en le regardant fixement.
— Sur l'honneur, capitaine, répondit l'arriero.
— Eh bien I dit gaiement le jeune homme, nous allons rire, je vous en réponds.
L'arriero se retira et le capitaine vint se placer devant ses soldats. A peine avait-il pris son poste de combat, qu'un homme apparut sur le sommet de la montée de droite; cet homme tenait à la main une longue lance à l'extrémité de iacjueile flpit^t mi morceau d'éioiTe blancb^
— Oh ! oh 1 murmura le capitaine, qu'est-ce que cela signifie? Craindraient-ils déjà que leur proie leur échappe? Holà I cria-t-il, que demandez-vous?
— Parlementer, répondit laconiquement l'homme au drapeau.
— Parlementer, répondit le capitaine, à quoi bon 7 D'ailleurs, j'ai l'honneur d'être officier dans l'armée mexicaine, et je ne traite pas avec des bandits.
— Prenez garde, capitaine, un courage déplacé est souvent de la forfanterie ; votre position est désespérée.
— Vous croyez? répondit le jeune homme d'une voix railleuse.
— Vous êtes cernés de tous les côtés.
— Excepté d'un.
— Oui, mais là se trouve un précipice infranchissable.
— Qui sait? fit le capitaine toujours goguenard.
— Enfin, voulez-vous m'écouter? reprit l'autre, que ce dialogue commençait à impatienter.
— Au fait, dit rolTicier, voyons vos propositions, après je vous ferai connaître mes conditions.
— Quelles conditions? demanda le parlementaire avec étonnement.
— <ielles que je prétends vous imposer, pardieul Un rire homérique ries rôdeurs de frontières accueillit ces paroles hautaines. Le capitaine demeura froid et impassible.
— Qui êtes-vous? demanda-t-il.
— Le chef des hommes qui vous tiennent captifs.
— Captifs! je ne crois pas ; enfin, nous verrons. Ahî c'est vous qui êtes le Jaguar, ce féroce bandit dont le nom est en exécration sur ces irontières?
— Je suis le Jaguar , répondit simplement celui-ci.
— Fort bien. Que me voulez-vous ? Parlez , et surtout soyez bref, reprit le capitaine en piquant la pointe de son sabre sur le bout de sa botte.
— Je veux éviter l'effusion du sang, dit le jaguar.
— C'est fort bien à vous, mais il me semble qu'il est un peu tard pour prendre une si louable résolution, fit r officier de sa voix railleuse.
— Écoutez, capitaine, vous êtes un brave officier, je serais désolé qu'il vous arrivât malheur ; ne vous obstinez pas à soutenir une lutte impossible entouré comme vous l'êtes par des forces considérables; toute tentative de résistance serait une impardonnable folie qui n'aboutirait qu'à un massacre général des hommes que vous commandez, sans que vous ayez le moindre espoir de sauver la conducta que vous escortez. Rendez-vous, je vous le répète, vous n'avez que celte voie de salut qui vous soit ouverte.
— Caballero, répondit sérieusement cette fois le capitaine, je vous remercie des paroles que vous avez prononcées ; je me connais en hommes, et je vois que vous parlez loyalement en ce moment.
— Oui, fit le Jaguar.
— Malheureusement , continua le capitaine , je suis forcé de vous répéter que j'ai l'bonneu' d'être officier, et que jamais je ne consentirai à rendre mon épée à un chef de bande dont la tête est mise à prix ; si j'ai été assez fou et assez idiot pour me laisser entraîner dans .io piège, eh bien, tant pis pour moi, j'en subirai les conséquences.
Les detix interlocnteiirs s'étaient rapprochr» et causaient maintenant côte à côte.
— Je comprends, capitaine, que votre honneur militaire doit, dans certaines circonstances, vous obliger à soutenir une lutte, même dans des conditions défavorables; mais ici le cas est différent, toutes les chances sont contre vous, et votre honneur ne souffrira nullement d'une reddition qui épargnera la vie de vos braves soldats.
— Et vous livrera sans coup férir la riche proie que vous convoitez, n'est-ce pas?
— Cette proie, quoi que vous fassiez, ne nous peut échapper.
Le capitaine haussa les épaules.
— Vous êtes fou, dit-il, comme tous les hommes habitués à la guerre des prairies, vous avez voulu être trop rusé, votre finesse a dépassé le but.
■ — Comment cela?
— Apprenez à me connaître, caballero : je suis cristiano viejo, moi, je descends des anciens conquérants, le sang espagnol coule pur dans mes veines : tous mes hommes me sont dévoués, sur mon ordre ils se feront tuer sans hésiter jusqu'au dernier, mais quel que soit l'avantage de la position que vous occupez, le nombre de vos compagnons, il faut un certain temps pour tuer cinquante hommes réduits au désespoir et qui sont résolus à ne pas demander quartier.
— Oui, dit le Jaguar d'une voix sourde, mais on finit par les tuer.
— Sans doute, reprit paisiblement le capitaine,
i^m tandis qm vomnom égorgesi tes arrieros, m
ont mes ordres positifs à cet égard, font rouler les uns api es les autres, les coffres plein d'argent au fonrl de l'abîme sur le bord duquel vous nous avez acculés.
— Oh I s'écria le Jugar avec un geste de menace mal contenu, vous ne ferez pas cela, capitaine.
— Pourquoi ne le ferai-je pas, s'il vous plait? répondit froidement Tofficier. Si, je le ferai, je vous le jure sur mon honneur.
— Oh !
— Alors qu*arrivera-t-il? c'est que vous aurez lâchement égorgé cinquante hommes, sans autre résultat que celui de vous être vautré dans le sang de vos comp-^triotes.
— Rayo d )ios ! c'est du délire, cela,
— Non, c'est simplement la conséquence logique de la menace que vous me faites : nous serons morts, mais en gens de cœur, et nous aurons jusqu'au bout accompli notre devoir puisque l'argent aura été sauvé.
— Ainsi, tous mes efforts pour amener une solution pacifique auront été stériles?
— Il y a un moyen.
— Lequel?
— Laissez-nous passer en vous engageant sur l'honneur à ne pas inquiéter notre retraite.
— Jamais I cet argent m'est indispensable, il me le faut.
— Alors, venez le prendre,
— C'est ce que je vais faire.
— A votre aise.
— Que votre sang que J'aurais VQulw épargp^ retopb^ siir votre têta?
— Ou sur la vôtre.
Ils se séparèrent.
Le capitaine se tourna vers ses soldats qui, assez rapprochés des Jeux interlocuteurs, avaient suivi attentivement la discussion dans toutes ses péripéties.
— Que voulez-vous faire, mes enfants? leur demanda-t-il.
— Mourir ! répondirent-ils d'une voix ferme et brève.
— Soit, nous pourrons ensemble. Et brandissant son sabre au-dessus de sa tête : Dios y libertad I cria-t-il, viva Mejico I
— Viva Mejico ! répétèrent les dragons avec enthousiasme.
Sur ces entrefaites, le soleil avait disparu audessous de l'horizon, et l'ombre avait, comme un sombre linceul, couvert la terre.
Le Jaguar, la rage au cœur du mauvais résultat de sa tentative, avait rejoint ses compagnons.
— Eh bien ! lui demanda John Davis, qui guettait son retour avec anxiété, qu'avez-vous obtenu?
— Rien. Cet homme est enragé.
— Je vous ai averti, c'est un démon ; heureusement que, quoi qu'il fasse, il ne nous échappera pas.
— C'est ce qui vous trompe, répondit le Jaguar en frappant du pied avec colère; qu'il meure ou qu'il vive, l'argent est perdu pour nous.
— Comment cela?
Le Jaguar rapporta aiors en peu de mots, à son confident, ce qui s'était passé entre lui et le capitaine.
— Malédiction I s'écria rAméricain, hâtons-noiis alors.
— Pour comble de malheur il fait noircomme dans une taupinière.
— By god I faisons une illumination, peut-être donnera-t-elle à réfléchir à ces démons incarnés que coassent comme des grenouilles qui appellent la pluie.
— Vous avez raison, des torches !
— Mieux que cela, brûlons la forêt.
— Ah ! ah I fit en riant le Jaguar, bravo I enfumons-les comme des rats musqués.
Cette diabolique idée fut immédiatement mise à exécution, et bientôt un cordon de flammes brillantes ceignit le sommet de la colline et courut tout autour du défilé, où les Mexicains impassibles attendaient Tattaque de leurs ennemis.
Cette attente ne fut pas de longue durée; une vive fussillade commença mêlée aux cris et aux hurlements des assaillants.
— 11 est temps, cria le capitaine.
On entendit aussitôt le bruit de la chute d*une caisse d'argent dans le précipice.
Grâces à l'incendie, il faisait clair comme en plein jour ; aucun mouvement des Mexicains n'échappait à leurs adversaires.
Ceux-ci poussèrent un cri de fureur en voyant les caisses rouler les unes après les autres dans l'abîme.
Ils se ruèrent en courant sur les soldats, mais ceux-ci les reçurent sur la pointe de leurs baïonnettes sans reculer d'une semelle.
Une déciiarge à bout portant laite par les Mexi-
caîns, qui avaient réservé leur feu, . coucha bon nombre d'ennemis sur le sol et porta le désordre dans les rangs des assaillants qui reculèrent malgré eux.
r— En avant I hurla le Jaguar.
Ses compagnons revinrent plus animés que jamais.
— Tenez bon I il faut mourir ! dit le capitaine.
— Mourons 1 répétèrent les soldats d'une seule voix.
Alors la lutte s'engagea corps à corps, pied contre pied, poitrine contre poitrine, assaillants et assaillis se mêlant, se poussant les uns les autres avec de sourds rauquements de colère, combattant plutôt comme des bêtes fauves que comme des hommes.
Les arriéres, décimés par les balles dirigées contre eux, n'en continuaient pas moins leur besogne avec ardeur : à peine le levier échappait-il à la main de l'un d'eux qui roulait expirant sur le sol, qu'un autre s'emparait aussitôt de la lourde barre de fer, et les caisses d'argent tombaient sans interruption dans le précipice, malgré les vociférations de rage et les efforts gigantesques des ennemis qui s'épuisaient vainement à renverser la muraille humaine que leur barrait le passage. ,
C'était un spectacle horriblement beau que celui de cette lutte archarnée, de ce combat implacable que se livraient ces hommes, à la lueur brillante d'une forêt brûlant tout entière comme un lugubre et sinistre phare.
Les cris avaient cessé, la boucherie se continuait Bourde et terrible, parfois on entendait seulement la voix brève du capitaine qui répétait i
LÈS RODEURS DE J^RÔNTIEREâ ^70
— Serrez les rangs î serrez les rangs I
Et les rangs se serraient et les hommes tombaient sans se plaindre, ayant fait le sacrifice de leur vie et ne combattant plus que pour gagner les quelques minutes indispensables pour que leur sacrifice ne fût pas stérile.
Vainement les rôdeurs de frontières, excités par l'appât du gain, cherchaient à briser cette résistance énergique que leur opposait une poignée d'hommes : les héroïques soldats, appuyés les uns sur les autres , les talons calés contre les cadavres de ceux qui les avaient précédés dans la mort; semblaient se multiplier pour barrer le défilé de tous les côtés à la fois.
Cependant, désormais le combat ne pouvait longtemps durer; dix hommes tout au plus demeuraient debout de toute la troupe du capitaine, les autres avaient succombé, mais tous frappés par devant en pleine poitrine.
Tous les arrieros étaient morts ; deux caisses restaient encore sur le bord du précipice ; le capitaine jeta un regard rapide autour de lui.
— Encore un effort , enfants I s'écria-t-il ; cinq minutes seulement pour achever notre besogne.
— Dios y libertad 1 crièrent les soldats. Et bien que épuisés de fatigue, ils se jetèrent résolument au plus épais de la foule d'ennemis qui les envelop paît.
Pendant quelques minutes, ces dix hommes accomplirent des prodiges; mais enfin le nombre Veaiporta : ils tombèrent tous I
Le capitaine seul existait encore 1
11 avait proiilé du dévouement de ses soldats pour
saisir un levier et faire rouler une caisse dans le précipice; la seconde, soulevée à grand'peine, n'avait plus besoin que d'un dernier effort pour disparaître à son tour, lorsque tout à coup un hurra terrible fit lever la tête à l'officier.
Les rôdeurs de frontières accouraient, terribles, haletants comme des tigres altérés de carnage.
— Ah! s'écria joyeusement Gregorio Felpa, le traître guide, en se précipitant en avant, au moins celle-là nous l'aurons !
— Tu mens, misérable, répondit le capitaine. Et levant à deux mains la barre de fer, il brisa
le crâne du soldat, qui tomba comme un bœuf assommé sans jeter un cri, sans pousser un soupir.
— A un u<.tre, dit le capitaine en relevant le levier.
Un hurlement d'horreur s'éleva de la foule, qui hésita une minute.
Le capitaine baissa vivement son levier, ei la caisse pencha sur le bord de Tabîme.
Ce mouvement rendit aux rôdeurs toute leur colère et toute leur rage.
— A mort! à mort I s'écrièrent-ils.
— Arrêtez ! dit le Jaguar en s'élançant en avant, et renversant tout ce qui s'opposait à son passage, que pas un de vous ne bouge : cet homme m'appartient.
A cette voix tous ces hommes s'arrêtèrent. Le capitaine jeta son levier; la dernière caisse venait de tomber à son tour au fond du précipice.
— Rendez- vous^capitaine Melendez, dit le Jaguar en s'avançant vers l'officier.
Celui-ci avait repris son sabre.
— J'aime mieux mourir, répondit-il.
— Défendez-vous, alors.
Les deux hommes tombèrent en garde. Pendant quelques secondes on entendit un furieux cliquetis de fer. Tout à coup, le capitaine fit voler à dix pas l'arme de son adversaire. Avant que celui-ci fût revenu de sa surprise, l'ofûcier se précipita s^r lui et l'enlaça comme un serpent.
Les deux hommes roulèrent sur le sol.
A deux pas derrière se trouvait le précipice.
fous les efforts du capitaine tendaient à attirer le Jaguar sur la lèvre de l'abîme ; celui-ci, aii contraire, cherchait à se délivrer de son adversaire, dont il avait deviné le sinistre projet.
Enfin, après une lutte de quelques minutes, les bras qui serraient le corps du Jaguar se relâchèrent, les mains crispées de l'officier se détendirent, et le jeune homme, réunissant toutes ses forces, parvint à se débarrasser de son ennemi et à se relever.
Mais à peine était-il debout, que le capitaine, qui paraissait épuisé et presque évanoui, bondit comme un tigre, saisit son adversaire à bras-lecorps et lui imprima une secousse terrible.
Le Jaguar, encore étourdi de la lutte qu'il venait de soutenir, chancela et perdit l'équilibre en jetant un grand cri.
— Enfin I... s'écria le capitaine avec une joie féroce.
Les assistants poussèrent une exclamation d'horreur et de désespoir.
Les deux ennemis avaient disparu dans l'abîme.