L'EMPEREUR DES ATHLÈTES
C'était en 1889, à Lille, où je résidais alors. Un matin je me heurtais au détour d'une rue à un grand char à bancs rempli de poids, d'haltères, de roues de wagon et de grilles en fer, agrémenté de quelques drapeaux bariolés et d'affiches représentant
un athlète extraordinaire drapé dans un péplum rouge, le bras droit émergeant de ce vêtement antique. Au pied de l'athlète, un lion couché, symbole de la force : c'était l'annonce de l'arrivée du célèbre Apollon, qui, pour la première fois, venait dans la capitale de la Flandre et débutait au théâtre des Variétés de la rue Jean-Roisin (1). Le soir, bien entendu, je me trouvais au spectacle, fort inattentif à ce qui se passait sur la scène jusqu'au numéro du programme tant désiré. Enfin la musique entonne une marche -triomphale et le rideau se lève sur un décor représentant un château fort dont la grille d'entrée est tournée vers le public. La scène, au lever du rideau, est plongée dans une demiobscurité, un pas rapide qui fait trembler le parquet de la scène annonce l'arrivée de l'athlète qui joue le rôle d'un prisonnier s'évadant. Dans la pénombre, on distingue à peine Apollon enveloppé dans un grand manteau sombre et courbé en deux pour échapper à la vue des sentinelles qui se promènent sur la ter- . rasse du château fort. L'alarme est donnée, ,;"} le prisonnier est découvert, il n'a plus qu'une '^ ressource, c'est de fuir vers le public, mais ' la grille de fer se dresse devant lui, il se rue sur elle et cherche à l'ébranler, le fer résiste, les sentinelles arrivent dans la nuit, on perçoit leurs cris; la force du prisonnier se décuple devant le danger, il empoigne la grille, la secoue vigoureusement, en force une barre, ce qui lui permet de passer le
(1) Aujourd'hui disparu et remplacé par le Crédit du Nord.
ïrW ■
,v '/*:*;*? »<ji
(F * '. .-. '^/'^kT&J * X\v>3 ***..< ^L**i - -* -/>&£% "... * •; -S*. •£&'&">': A
Apollon
à l'époque où il était dans toute sa beauté et toute sa force
bras au travers du grillage. A la vue de ce bras, gros comme la cuisse d'un homme ordinaire, ce n'est qu'un cri de stupéfaction dans la salle.
Le péplum s'entrouvre un peu dans l'effort et l'on aperçoit une jambe qui ressemble à la colonne d'un temple. Empoignant deux barres dans laf main, Apollon
les unit dans une pression énergique, il passe la tête et le haut du buste à travers les grillages ; encore un effort, la grille cède, le prisonnier est libre.
La lumière se fait alors dans la salle et Apollon, le dieu de la beauté et de la force, rejetant son manteau d'un geste fier, apparaît au public dans un élégant costume de soie qui le moule exactement. L'impression faite par ce bel athlète, élégant, fort et doué d'une figure caractéristique, est inoubliable. Cette entrée à travers une grille faite par Apollon était magnifique ; faite par un autre athlète ne possédant pas ses mensurations et ce masque de gladiateur romain, elle eût été ridicule, peut-être grotesque, ce numéro ne pouvait être accompli que par Apollon. Pendant que les décors du château fort disparaissent, Apollon, sur le rebord de la scène, présente à l'admiration de la foule une académie impeccable. C'est d'abord sa belle tête expressive aux longs cheveux bruns bouclés naturellement, ses dents blanches et bien rangées qui luisent dans le bon sourire du géant, ses oreilles petites et collées au crâne par le haut, sa fine moustache brune, ses yeux d'un gris clair, aux reflets magnétiques ; toute cette beauté presque surhumaine ne s'oublie pas quand on a eu le bonheur de la contempler une seule fois, surtout au moment de son épanouissement complet. Enfin, on apporte les poids et haltères et voilà Apollon aux prises avec les masses de fonte. Pour commencer, il fait une série de bras tendus et de coiffes avec des poids de 20 kilos qui, dans ses mains, ont l'air d'être de petits pavés de bois. Il passe ensuite au poids de 50 kilos, avec lequel il jongle avec la plus grande facilité, lui faisant faire un et deux tours en avant et en arrière, le lançant derrière son épaule, le rattrapant par Panneau, puis l'arrêtant à bras tendu. Il monte ensuite sur une table assez haute, se fait lier un poids de 50 kilos au pied droit, prend un poids de 20 kilos dans chaque main, lève la jambe droite et se baisse sur la jambe gauche jusque ce qu'il touche le parquet avec le poids de 50 kilos, il s'arrête un
L'Affiche d'Apollon en 1889
moment puis remonte par la force de la jambe et de la cuisse gauches en exécutant en même temps un double bras tendu avec ses deux poids de 20 kilos, et arrive à re-
Apollon et Paul Pons en prise de lutte, en 1892
A remarquer l'avant-bras d'Apollon.
poser le poids sur la table; c'est inouï. Cet exercice porte le nom de la table romaine. Il continue par l'enlèvement de son poids rectangulaire de 80 kilos qu'il arrache aisément et arrête à bras tendu, marquant un temps d'arrêt avec cette masse au bout du bras tendu horizontalement.
Il passe ensuite à l'exercice dit « le pont de la mort » qui consiste en une jonglerie avec le poids de 50 kilos arrêté par le petit rebord entre le pouce et l'index au-dessus de la tête d'une personne couchée à terre.
On pose ensuite un piano sur la poitrine de l'athlète avec un pianiste jouant un
Paul Pons et Apollon (le Roi de la force)
morceau complet. Dans cet exercice, la tête et les pieds de l'athlète portent sur deux chaises distancées, le corps étant dans le vide. Le poids total de cette charge est d'environ 350 kilos.
LES SUR-ATHLETES 4O7
Il termine ensuite par l'enlèvement de ses roues de chemin de fer dont la barre est d'une telle grosseur que peu d'hommes parmi les plus forts arrivent à les bouger de terre. (Ces roues de wagon pesaient exactement 118 kilos.)
Ceux qui ont vu travailler Apollon peuvent seuls se rendre compte de la force de cet homme en voyant la façon désinvolte dont il manie les plus lourds fardeaux. Jamais d'effort visible chez cet hercule, tout se fait en force. Inclinons-nous devant cet homme, ce demi-dieu. C'est bien le roi de la force. C'est bien l'empereur des athlètes.