‹ Les rois en exil. Illus. de Bieler, Conconi et MyrbachChapitre 2 sur 21 · MM · texte numérisé non relu

MM

noirci le 1er de ses balcons. C'est tout ce qu'il restait du palais des Tuileries.

Cette vue lui causa une émotion profonde, l'étourdissement d'une chute le cœur en avant sur

ces pierres. Dix ans, il n'y avait pas dix ans encore. — oh! le triste hasard et qui lui parut prophétique d'être venue se loger en lace de ces ruines, — elle avait habité là, avec son mari. C'était au printemps de 1864. .Mariée depuis trois mois, la comtesse de Zara promenait alors par les cours alliées tous ses bonheurs d'épouse et de princesse héréditaire. Tout le monde l'aimait, lui faisait accueil. Aux Tuileries surtout, que de bals, que de fêtes! Sous ces murs effondrés elle les retrouvait encore. Elle revoyait les galeries immenses et splendides, éblouies de lumières et de pierreries, les robes de cour ondulant sur les grands escaliers entre une double haie de cuirasses étincelantes, et cette musique invisible qui montait du jardin par bouffées lui semblait l'orchestre de Valdteuiel dans la salle des Maréchaux. N'était-ce pas sur cet air sautillant et vif qu'elle avait dansé avec leur cousin Maximilien, huit jours avant son départ au .Mexique?... Oui, c'était bien cela.... Un quadrille croisé d'empereurs et de rois, de reines et d'impératrices, dont ce motif de la Belle Hélène faisait passer déviant elle l'enlacement luxueux et les augustes physionomies.... Max soucieux, mordillant sa barbe blonde. Charlotte en face de lui, près de Napoléon, rayonnante, transfigurée par cette joie d'être impératrice.... Où étaient-ils, aujourd'hui, les danseurs de ce baau quadriller Tous

morts, exilés ou fous. Deuils sur deuils! Désastres sur désastres ! Dieu n'était donc plus du côté des rois maintenant!...

Alors elle se rappelait tout ce qu'ell ■ ava' . souffert depuis que la mort du vieux Léo; old lui avait mis au front la double couronne d'Illyrie p.t de Dalmatie. Sa fille, son premier-né, emport e a'i. milieu des fêtes du sacre par une de ces m Uadie > étranges et sans nom qui résument répu";eme::t d'un sang- et la fin d'une race, — si bien que les cierges de la veille funèbre se mêlaient aux illuminations de la ville, et que le jour de l'enterremen . à réglise du Dôme on n'avait pas eu le tempo d'enlever les drapeaux. Puis, à côté de ces grandes douleurs, à côté des transes que lui donnait sans cesse la débile santé de son fils, d'autres tristesses connues d'elle seule, cachées au coin le plus secret de son orgueil de femme. Hélas! le cœur des peuples n"est pas plus fidèle que celui des rois. Un jour, sans qu'on sût pourquoi, cette Illyrie qui leur avait fait tant de fêtes se désaffectionnait de ses princes. Venaient les malentendus, les entêtements, les méfiances, enfin la haine, cette horrible haine de tout un pays, cette haine qu'elle sentait dans Tair, dans le silence des rues, l'ironie des regards, le frémissement des fronts courbés, qui lui faisaient craindre de se montrer à une fenêtre, la rejetaient au fond de son carrosse pendant ses courtes pro-

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mcnadcs. Oh! ces cris de mort sous les terrasses de son château de Leybach, en reg-ardant le grand palais des rois de France, elle croyait les entendre encore. Elle voyait la dernière séance du conseil, les ministres blêmes, fous de peur, suppliant le roi d'abdiquer..., puis la fuite, en paysans, la nuit, à travers la montag-ne..., les villag-es soulevés et hurlants, ivres de liberté comme les villes..., des feux de joie partout, sur les cimes..., et l'explosion de larmes tendres qu'elle avait eue au milieu de ce g-rand désastre, en trouvant dans une cabane du lait pour le souper de son fils..., enfin la subite résolution qu'elle inspirait au roi de s'enfermer dans Ragusc encore fidèle, et là. deux mois de privations et d'ang-oisses, la ville investie, bombardée, l'enfant royal malade, mourant presque de faim, la honte de la reddition pour finir, l'embarquement sinistre au milieu d'une foule silencieuse et lasse, et le navire français les emportant vers d'autres misères, vers le froid, l'inconnu de l'exil, tandis que derrière eux le drapeau de la République illyrienne flottait tout neuf et vainqueur sur le château royal eff'ondré.... Les Tuileries en ruine lui rappelaient tout cela.

« C'est beau Paris, n'est-ce pas r » dit tout à coup près d'elle une voix joyeuse et jeune, malgré son nasillement.

Le roi venait de paraître sîîr le balcon, tenant

entre ses bras le petit prince et lui montrant cet horizon de verdure, de toits, de coupoles, et le mouvement de la rue dans sa belle lumière de fin du jour.

« Oh! oui, bien beau!... disait l'enfant, un pauvre petit de cinq à six ans, aux traits tirés et marqués, les cheveux trop blonds, coupés ras comme après une maladie, et qui reg-ardait autour de lui avec un bon petit sourire souffreteux, étonné de ne plus entendre les canons du sièg-e et tout égaj'é de la joie d'alentour. Pour celui-là, l'exil s'annonçait d'une façon heureuse. Le roi non plus n'avait pas l'air bien triste; il apportait du dehors, de deux heures de boulevard, une physionomie brillante, émoustillée, qui faisait contraste au chagrin de la reine.

C'étaient, du reste, deux types absolument distincts : lui. mince, frêle, le teint mat, des cheveux noirs et frisés, sa moustache claire qu'il effilait perpétuellement d'une main pâle et trop souple, de jolis yeux un peu troubles et dans le reg-ard quelque chose d'irrésolu, d'enfantin, c;ui faisait dire en le voyant et bien qu'il

eût passé la trentaine : « Comme il est jeune! » La reine, au contraire, une robuste Dalmate, l'air sérieux, le geste rare, le vrai mâle des deux malgré la splendeur transparente de son teint et ses magnifiques cheveux de ce blond de Venise où l'Orient semble mêler les tons rouges et fauves du henné. Christian, vis-à-vis d'elle, avait l'attitude contrainte, un peu gênée, d'un mari qui a accepté trop de dévouements, de sacrifices. Il s'informait doucement de sa santé, si clic avait dormi, comment elle se trouvait du voyage. Elle répondait avec une douceur voulue, pleine de condescendance, mais en réalité ne s'occupait que de son fils, dont elle tâtait le nez, les joues, dont elle épiait tous les mouvements avec une anxiété de couveuse.

« Il va déjà mieux que là-bas, disait Christian à demi-voix.

— Oui, les couleurs lui reviennent, répondaitelle sur le même ton intime qu'ils ne prenaient que pour parler de l'enfant. »

Lui riait à l'un et à l'autre, rapprochait leurs fronts dans sa jolie caresse, comme s'il eût compris que ses deux petits bras formaient le seul vrai lien entre ces deux êtres dissemblables. En bas, sur le trottoir, quelques curieux, avertis de l'arrivée des princes, s'étaient arrêtés depuis un moment, les yeux levés vers ce roi et cette reine d'Illyrie que leur héroïque défœise dans Raguse

avait rendus célèbres et dont les portraits fig"uraient à la première page des journaux illustrés. Peu à peu, comme on regarde un pigeon au bord d'un toit ou une perruche évadée, les badauds s'amassaient, le nez en l'air, sans savoir de quoi il s'agissait. Un rassemblement se formait en face de l'hôtel, et tous ces regards tendus attiraient d'autres regards vers ce jeune couple en costume de voyage, que l'enfant dominait de sa tête blonde, comme soulevé par l'espérance des vaincus et la joie qu'ils sentaient de le tenir encore vivant après une si effroyable tempête.

« Venez-vous, Frédérique? demanda le roi, gêné par l'attention de tout ce monde. »

Mais elle, la tête haute, en reine habituée à braver l'antipathie des foules :

« Pourquoi? l'on est très bien sur ce balcon,

— C'est que... j'avais oublié... Rosen est là avec son fils et sa bru.... Il demande à vous voir. »

A ce nom de Rosen qui lui rappelait tant de bons, de loyaux services, les yeux de la reine s'allumèrent :

« Mon brave duc! Je l'attendais..., dit-elle, et comme avant de rentrer elle jetait un regard hautain dans la rue, un homme, en face d'elle, s'élança sur le soubassement de la grille des Tuileries, dominant pendant une minute l'attroupement de toute sa hauteur. C'était comme à Leybach quand

on avait tiré sur leur fenêtre. Frédériquc eut vaguement Tidéc d'un attentat de ce genre et se rejeta en arrière. Un grand front, un chapeau levé, des cheveux au vent s'éparpillant dans le soleil,

tandis qu'une voix calme et forte criait : « Vive le roi! » par-dessus les bruits de la foule, c'est tout ce qu'elle avait pu voir de cet ami inconnu qui osait en plein Paris républicain, devant les Tuileries écroulées, souhaiter la bienvenue à des sou- .verains sans couronne. Ce s»lut sympathique dont

elle était privée depuis si long-temps fit sur la reine l'impression d'un feu flambant clair après une marche au grand froid. Elle en fut réchauff"ée du cœur à l'épiderme, et la vue du vieux Rosen compléta cette vive et bienfaisante réaction.

Le général duc de Rosen, l'ancien chef de la maison militaire, avait quitté l'Illyrie depuis trois ans, depuis que le roi lui avait retiré son poste de confiance pour le donner à un libéral, favorisant ainsi les idées nouvelles au détriment de ce qu'on appelait alors à Leybach le parti de la reine. Certes, ''

il pouvait en vouloir à

Christian qui l'avait sacrifié froidement, laissé partir sans un regret, sans un adieu, lui le vainqueur de Mostar, de Livno, le héros des grandes guerres monténégrines. Après avoir vendu châteaux, terres et biens, caractérisé son départ de tout l'éclat d'une protestation, le vieux général

s'était fixe A Paris, y mariait son fils, et pendant trois long-iies années d'attente vaine sentait sa colère contre l'ing-ratitude royale s'accroître des tristesses de l'émigration, des mélancolies d'une vie inoccupée. Et pourtant à la première nouvelle de l'arrivée de ses princes, il accourait à eux sans hésiter; et maintenant raide et debout au milieu du salon, dressant jusqu'au lustre sa taille colossale, il attendait avec tant d'émotion la g-râce d'un accueil favorable qu'on pouvait voir trembler ses longues jambes de pandour, haleter sous le g-rand cordon de l'ordre son buste large et court revêtu d'un frac bleu collant et militairement coupé. La tête seule, une petite tête d'émouchet, regard d'acier et bec de proie, restait impassible avec ses trois cheveux blancs hérissés et les mille petites rides de son cuir racorni au feu. Le roi, qui n'aimait pas les scènes et que cette entrevue gênait un peu, s'en tira par un ton d'enjouement, de cordialité cavalière :

« Eh bien! général, dit-il en venant vers lui les mains tendues, c'est vous qui aviez raison.... J'ai trop rendu la bride.... Je me suis fait secouer, et raide. »

Puis, voyant que le vieux serviteur inclinait le genou, il le releva d'un mouvement plein de noblesse et l'étreignit contre sa poitrine longuement. Personne, par exemple, n'aurait pu empêcher le duc de s'agenouiller devant *sa reine, à qui la

caresse respectueusement passionnée de cette antique moustache sur sa main causa une émotion singulière.

— Ah! mon pauvre Rosen!... mon pauvre Rosen!.. » murmura-t-elle.

Et doucement elle fermait les yeux pour qu'on ne vît pas ses larmes. Mais toutes celles qu'elle versait depuis des années avaient laissé leur trace sur la soie délicate et froissée de ses paupières de blonde, avec les veilles, les ang-oisses, les inquiétudes, ces meurtrissures que les femmes croient g-arder au plus profond de l'être et qui remontent à la surface, comme les moindres agitations de l'eau la sillonnent de plis visibles. L'espace d'une seconde, ce beau visage aux lignes pures eut une expression fatiguée, douloureuse, qui n'échappa point au vieux soldat. « Comme elle a souffert! » pensait-il en la regardant; et pour cacher son émotion, lui aussi, il se releva brusquement, se tourna vers son fils et sa bru restés à l'autre bout du salon, et, du même air farouche qu'il criait dans les rues de Leybach : « Sabre haut!... Chargez la canaille!... » commanda :

« Colette, Herbert, venez saluer votre reine. »

Le prince Herbert de Rosen, presque aussi grand que son père, avec une mâchoire de cheval, des joues innocentes et poupines, s'approcha, suivi de sa jeune femme. Il marchait péniblement,

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appuyé sur une canne. Huit mois auparavant, aux courses de Cliantillv, il s'était cassé la jambe, défoncé quelques côtes; et le général ne manqua pas de faire remarquer que, sans cet accident qui avait mis la vie de son fils en danger, tous deux auraient couru s'enfermer dans Raguse.

« J'j' serais allée avec vous, mon père! » interrompit la princesse d'un ton héroïque qui jurait avec son nom de Colette et son petit nez de chatte spirituel et gai sous un ébouriiïement de boucles légères.

La reine ne put s'empêcher de sourire et lui tendit la main cordialement. Christian, tortillant sa moustache, dévisageait, avec un intérêt d'amateur, une curiosité avide, cette Parisienne frétillante, ce joli oiseau de la mode au long et chatoyant plumage, tout en jupes et tout en volants, et dont la gentillesse parée le changeait des grands traits et du type majestueux de là-bas. « Diable d'Herbert ! où a-t-il pu se procurer un bijou pareil? » se disait-il en enviant son ancien camarade d'enfance, ce grand dadais aux yeux à fleur de tête, aux cheveux divisés et plaqués à la russe sur un front court et trop étroit; puis l'idée lui vint que si ce type de femme manquait en Illyrie, à Paris il courait les rues, et l'exil lui parut définitivement supportable. Du reste, cet exil ne pouvait pas durer longtemps. Les Illyriens en auraient vite^ssez de leur Repu-

blique. C'était une affaire de deux ou trois mois à passer loin du pays, des vacances royales qu'il fallait employer aussi gaiement que possible.

« Comprenez-vous cela, général:' disait-il en riant..., on a déjà voulu me faire acheter une maison.... C'est un monsieur, un Anglais, qui est venu ce matin.... Il s'engageait à me livrer un hôtel magnifique, meublé, tapissé, chevaux à l'écurie, voitures dans la remise, linge, argenterie, service, personnel, le tout en quarante-huit heures et dans le quartier qui me plairait le mieux.

— Je connais votre Anglais, Monseigneur : c'est Tom Lévis, l'agent des étrangers....

— Oui, il me semble bien..., un nom dans ce goùt-là.... Vous avez^u affaire à lui >

— Oh! tous les étrangers en arrivant à Paris reçoivent la visite de Tom et de son cab.... Mais je souhaite à Votre ^Majesté que la connaissance en reste là.... »

L'attention particulière avec laquelle le prince Herbert, dès qu'on parla de Tom Lévis, se mit à considérer les rubans de ses souliers découverts sur la rayure de ses bas de soie, le regard furtif que la princesse jetait à son mari, avertirent Christian que s'il avait besoin de renseignements sur l'illustre faiseur de la rue Royale, les jeunes gens pourraient lui en fournir. iNLiis en quoi les services de l'agence Lévis pouvaient-ils lui être utiles ? Il

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ne dcsirail ni maison ni voiture et comptait bien passer à riiùtel les quelques mois de leur séjour ù Paris.

« N'est-ce pas votre avis, Frédériqiie?

— Oh ! certainement, c'est plus sag-c...,» répondit la reine, quoique au fond du cœur elle ne partageât pas les illusions de son mari ni son g-oût pour les installations provisoires.

A son tour le vieux Roscn hasarda quelques observations. Cette vie d'auberg-e ne lui semblait guère convenir à la dignité de la maison d'Illyrie. Paris, en ce iiKjment, était plein de souverains en exil. Tous y figuraient de façon somptueuse. Le roi de Westphalie occupait rue de Ncubourg une magnifique résidence, avec un pavillon annexe pour les services administratifs. Aux Champs-Elysées, l'hôtel de la reine de Galice était un véritable palais d'un luxe, d'un train royal. Le roi de Palerme avait maison montée à Saint-Mandé, nombreux chevaux à l'écurie, tout un bataillon d'aides de camp. Il n'y avait pas jusqu'au duc de Palma qui, dans sa petite maison de Passy, n'eût un semblant de cour et toujours cinq ou six généraux à sa table.

« Sans doute, sans doute, disait Christian impatienté..., mais ce n'est pas la même chose.... Ceux-là ne quitteront plus Paris.... C'est entendu, définitif, tandis que nous.... D'ailleurs il y a une bonne raison pour que nous n'achetio»s pas de palais, ami

Rosen. On nous a tout pris, là-bas.... Quelques cent mille francs chez les Rothschild de Naples et notre pauvre diadème que Mme de Silvis a sauvé dans un carton à chapeau, voilà tout ce qu'il nous reste.... Dire que la marquise a fait ce grand voyage de l'exil, à pied, sur mer, en wagon, en voiture» avec son précieux carton à la main. C'était si drôle, si drôle!... »

Et l'enfantillage reprenant le dessus, il se mit à rire de leur détresse comme de la chose la plus plaisante du monde.

Le duc ne riait pas, lui.

« Sire, dit-il si ému que toutes ses vieilles rides en tremblaient, vous me faisiez l'honneur de m'assurer tout à l'heure que vous regrettiez de m'avoir laissé si longtemps loin de vos conseils et de votre cœur.... Eh bien, je vous demande une faveur en retour.... Tant que votre exil durera, rendez-moi les fonctions que j'occupais à Leybach, près de Vos Majestés..., chef de la maison civile et militaire.

— \'oyez-vous l'ambitieux !» fit le roi gaiement.

Puis avec amitié:

« Mais il n'y a plus de maison, mon pauvre général, pas plus civile que militaire.... La reine a son chapelain et deux femmes.... Zara, sa gouvernante.... Moi j'ai emmené Boscovich pour la correspondance et maître Lebeau pour me raser le menton.... Et c'est tout....

— En ce cas, je vais encore solliciter.... \'otrc Majesté voudra-t-elle bien prendre mon fils Herbert pour aide de camp et donner à la reine comme lectrice et dame d'honneur la princesse ici prérente?...

— C'est accordé pour ma part, duc, » dit la reine en tournant son beau sourire vers Colette, tout éblouie de sa nouvelle dig-nité.

Quant au ]irincc. il eut pour remercier son souverain, qui lui octroyait un brevet d'aide de camp avec la même bonne grâce, un gracieux hennissement dont il avait pris l'habitude à force de vivre au Tattershal.

« Je présenterai les trois nominations demain matin à la sig-nature, ajouta le g-énéral d'un ton respectueux mais bref, indiquant qu'il se considérait déjà comme entré en fonctions. »

En entendant cette voix, cette formule qui l'avaient si long-temps et si solennellement poursuivi, le jeune roi laissa voir sur sa fig-ure une expression de décourag-ement et d'ennui, puis il se consola en rcg-ardant la princesse que le bonheur embellissait, transfig-urait, comme il arrive à ces mignons visag-es sans traits qui sont tous dans le voile piquant et déplacé sans cesse de leur physionomie. Songez ! dame d'honneur de la reine Frédérique, elle, Colette Sauvadon, la nièce à Sauvadon, le g-ros marchand d« vins de Bercy !

Qu'est-ce qu'on dirait rue de Varennes, rue Saint- Dominique, dans ces salons si exclusifs où son mariage avec Herbert de Rosen l'avait fait admettre aux grands jours, mais jamais dans l'intimité! Déjà sa petite imagination mondaine voyageait dans une cour de fantaisie. Elle songeait aux cartes de visite qu'elle se ferait faire, à tout un renouveau de toilettes, une robe aux couleurs d"Illyrie, avec des cocardes pareilles pour les têtières des chevaux.... Mais le roi parlait auprès d'elle:

« C'est notre premier repas sur la terre d'exil, disait-il à Rosen d'un ton demi-sérieux, à dessein emphatique.... Je veux que la table soit gaie et entourée de tous nos amis. »

Et voyant l'air effaré du général devant cette brusque invitation :

« Ah! oui, c'est vrai, l'étiquette, la tenue. ..t Dame! nous nous sommes déshabitués de tout cela depuis le siège, et le chef de notre maison va trouver bien des réformes à faire.... Seulement je demande qu'elles ne commencent que demain. »

A ce moment, entre les deux battants largement écartés de la porte, le maître d'hôtel annonça le dîner de Leurs Majestés. La princesse se dressait déjà toute glorieuse pour prendre le bras de Christian; mais il alla l'offrir à la reine et, sans s'inquiéter des autres convives, la conduisit dans la salle à manger. Tout le cérémonial de la cour

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n'était pas resté, quoi qu'il en dit, au fond des casemates de Raguse.

La transition du soleil aux lumières saisit les invités en entrant. .Malgré le lustre, les candélabres, deux grosses lampes posées sur les buffets, on y voyait à peine, comme si le jour, brutalernent chassé avant l'heure, avait laissé sur les choses l'hésitation d'un crépuscule. Ce qui ajoutait à cette tristesse d'apparence, c'était la longueur et la disproportion de la table avec le petit nombre des convives, une table que l'on avait cherchée dans tout rhntel. conforme aux exigences de l'étiquette, et où le roi et la reine prirent place ensemble à l'un des bouts, sans personne à leurs côtés ni en face. Ceci remplit d'étonnement et d'admiration la petite princesse de Rosen. Dans les derniers temps de l'empire, admise à un dîner aux Tuileries, elle se souvenait bien d'avoir vu l'empereur et l'impératrice bourgeoisement assis en face l'un de l'autre, comme les premiers mariés venus à leur repas de noces. « Ah! voilà, se dit la petite cocodcttc, fermant son évantail d'un geste résolu et le posant près d'elle, à côté de ses gants. La légitimité!... Il n'y a que ça. » Cette pensée transformait, à ses yeux, cette espèce de table d'hôte dépeuplée dont l'aspect rappelait les splendides auberges de la Corniche Italienne, entre Monaco et San-Remo, au commencement de la saison, c^^and le gros des

touristes n'est pas encore arrivé. Le même bariolage de monde et de toilettes : Christian en veston, la reine dans son amazone de \oya.ge, Herbert et sa femme en watteau des boulevards, la robe de franciscain du Père Alphée, le chapelain de la reine, frôlant le semi-uniforme chamarré du général. Rien de moins imposant en somme. Une seule chose eut de la grandeur, la prière du chapelain appelant la bénédiction divine sur ce premier repas de Texil :

Qux siimiis sumpturi prima die in exilio...,

disait le moine, les mains étendues; et ces mots lentement récités semblèrent prolonger bien loin dans l'avenir les courtes vacances du roi Christian.

— Amen! répondit d'une voix grave le souverain dépossédé, comme si, dans le latin de l'Église-, il venait enfin de sentir les mille liens brisée, encore animés et frémissants, que traînent — comme des arbres arrachés leurs racines vivantes — les bannis de tous les temps.

Mais sur cette nature de Slave, caressante et polie, les impressions les plus fortes ne tenaient pas. A peine assis, il reprit sa gaieté, son air absent, et se mit à causer beaucoup, s'appliquant, par égard pour la Parisienne qui était là, à parler français, très purement, mais avec un léger zézaiement italien qui allait bien à son rire. Sur un ton héroï-comique, il raconta certains épisodes du

siège : linsuiilation de la cour dans les cascmaies et la sing-ulière figure qu'y faisait, avec sa toqae a pluiiKj verte et son plaid, la marquise gouvernante Éléonore de Silvis. Heureusement que l'innocente dame dînait dans la chambre de son élève et ne pouvait entendre les rires provoqués par les plaisanteries du roi. Boscovich et son herbier lui servirent ensuite de cible. On eût dit vraiment qu'il voulait, à force de gaminerie, se venger de la gravité des circonstances. Le conseiller aulique Boscovich, petit homme sans âge, peureux et doux, avec des yeux de lapin qui regardaient toujours de côté, était un jurisconsulte savant, fort passionné pour la botanique. A Raguse, les tribunaux étant fermés, il passait son temps à herboriser, sous les bombes, dans les fossés des fortifications; héroïsme bien inconscient d'un esprit tout à sa manie, et qui se préoccupait uniquement, dans l'immense désarroi de son pays, d'un herbier magnifique resté aux mains des libéraux.

^ « Tu penses, mon pauvre Boscovich, disait Christian pour l'effrayer, quel beau feu de joie ils ont du faire de ces entassements de fleurs séchées..., à moins que la République, étant trop pauvre, n'ait imaginé de tailler dans tes gros buvards gris des capotes de rechange pour ses miliciens.... »

Le conseiller riait comme tout le monde, rnais

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avec des mines effarées, des « Ma die..., ma cJie » qui traliissaient ses peurs enfantines.

a Que le roi est charmant!... qu"il a de l'esprit!... et quels yeux!... » pensait la petite princesse vers qui Christian se penchait à chaque instant, cherchant à diminuer la distance que le cérémonial mettait entre eux.

C'était plaisir de la voir s'épanouir sous la complaisance évidente de cet aug-uste reg-ard, jouer avec son éventail, pousser de petits cris, renverser sa taille souple où palpitait le rire en ondes sonores et visibles. La reine, par son attitude, la conversation intime qu'elle avait avec le vieux duc son voisin, semblait s'isoler de cette gaieté débordante. A deux ou trois reprises, quand on parla du siège, elle dit quelques mots, et chaque fois pour mettre en lumière la bravoure du roi, sa science stratégique, puis elle reprenait son aparté. A demi- voix le général s'informait des gens de la cour, de ses anciens compagnons qui, plus heureux que lui, avaient suivi leurs princes à Raguse. Beaucoup y étaient restés, et à chaque nom que prononçait Rosen, on entendait la reine répondre de sa voix sérieuse un : « Mort!... mort!... » note funèbre sonnant le glas de ces pertes si récentes. Pourtant, après le dîner, quand on fut rentré dans le salon, Frédérique s'égaya un peu ; elle fit asseoir Colette de Rosen sur un divan à côté d'elle, et lui

parla avec celle t'aniiliarilé afieclueuse dont elle se servait pour attirer les sympathies et qui ressemblait à la pression de sa belle main tendue, fine [ aux doigts mais forte de paume, et vous commuai- . quant sa bienfaisante énergie. Puis tout à coup :

« Allons voir coucher Zara, princesse. »

Au bout d'un long corridor encombré, comme le reste de rappartcment, de caisses empilées, de malles ouvertes, d'où débordaient le linge, les effets, dans le grand désordre de l'arrivée, s'ouvrait la chambre du petit prince, éclairée par une lampe à l'abat-jour surbaissé dont la clarté s'arrêtait juste au niveau des rideaux bleuâtres du lit.

Une servante dormait assise sur une malle, la tête enveloppée dans sa coiffe blanche et ce grand fichu bordé de rose qui complète la coiffure des femmes dalmates.

Près de la table, la gouvernante, légèrement appuyée sur son coude, un livre ouvert sur les genoux, subissait, elle aussi, rinOuencc soporifique de sa lecture et gardait même dans le sommeil cet air romanesque et sentimental que le roi raillait si fort. L'entrée de la reine ne la réveilla pas: mais le petit prince, au premier mouvement de la moustiquaire de gaze dont sa couchette était voilée, étendit ses petits poings et fit l'effort de se redresser, les yeux ouverts, le regard perdu. Depuis quelques mois, il étaif teUcment habitué à

être levé en pleine nuit, précipitamment habillé, pour des fuites ou des départs, à voir autour de lui au réveil des endroits nouveaux et de nouveaux visag-es, que son sommeil avait perdu sa bonne unité, n'était plus ce voyage de dix heures au pays

des rêves que les enfants accomplissent au soutfle continu, rég-ulier, presque insaisissable de leur petite bouche entr'ouverte.

tt Bonsoir, maman, dit-il tout bas.... Est-ce qu'il, faut nous sauver encore? »

On sentait, dans cette exclamation résig-née et.

toucliaiUc, reniant qui a beaucoup soulïert, et d"un malheur trop p-rand pour lui.

« Non. non. mon chéri, nous sommes en sûreté, cette fois.... Dormez, il faut cionnir.

■ — Oh! tant mieux alors.... Je vais retourner avec le iréant Robistor dans la montag-ne de verre.... J'étais si bien.

— Ce sont les histoires de Mme Éléonorc qui lui troublent les idées, dit la reine doucement.... Pauvre petit! la vie est si noire pour lui.... Il n'y a que les contes qui l'amusent.... Il faudra pourtant bien se décider à lui mettre autre chose dans la tête. »

Tout en parlant, elle redressait l'oreiller de l'enfant, l'installait dans son repos avec des gestes de caresse, comme aurait fait une simple bourgeoise, ce qui renversait toutes les idées grandioses de Colette de Rosen sur la royauté. Puis, comme elle se penchait pour embrasser son fils, il lui demanda à l'oreille si c'était le canon ou la mer qu'on entendait gronder au loin. La reine écouta une seconde un roulement confus, perpétuel, qui, par instant, faisait craquer les cloisons et trembler les vitres, enveloppait la maison du sol au faîte, diminuait pour se renouveler, augmentait tout à coup pour fuir dans des étendues de bruit.

« Ce n'est rien.... C'est Paris, mon fils.... Dormez. » •

IF. s ROIS EX EXIL

Et ce petit t(3mbé du trône, à qui l'on avait parlé de Paris comme du refuge, se rendormit avec confiance, bercé par la ville des révolutions.

îi.

Quand la reine et la princesse revinrent au salon, elles y trouvèrent une femme jeune et de fort grand air causant debout avec le roi. Le ton familier de lentretien, la distance respectueuse où se tenait le reste de l'auditoire, indiquaient que

3o LES ROIS r:x F.xn.

c'était là un personnag-c d'importance. La reine eut un cri ému. ; Œ Maria!

— Frédériquc! »

Et le même élan de tendresse les jeta dans leurs bras ouverts. A une muette interrogation de sa femme, Herbert de Rosen nomma la visiteuse. C'était la reine de Palerme. Un peu plus g-rande et plus mince que sa cousine d'IUyrie, elle semblait avoir quelques années de plus. Ses yeux noirs, ses cheveux noirs relevés à plat sur le front, son teint mat, lui donnaient l'aspect d'une Italienne, bien qu'elle fut née à la cour de Bavière. 11 n'y avait d'allemand en elle que la raideur de la taille lonyue et plate, l'expression hautaine du sourire et je ne sais quoi de fagote, de discord dans la toilette, qui disting-ue les femmes d'outre-Rhin. Frédérique,orphelme de bonne heure, avait été élevée à Munich avec cette cousine; et, séparées par la vie, elles s'étaient g-ardé l'une à l'autre une vive affection.

« Vois-tu, je n'ai pas pu attendre, disait la reine de Palerme en lui tenant les mains. Cecco ne rentrait pas..., je su'.s venue sans lui.... Il me tardait tant!... J'ai si souvent pensé à toi, à vous!... Oh! ce canon de Raguse, de Vincennes, la nuit, je croyais l'entendre....

— 11 n'était que l'écho de celui de Caserte, interrom.pit Christian, faisant allusion à l'héroïque

LES ROIS EN EXIL ol

attitude qu'avait eue, quelques années auparavant, cette reine exilée et déchue comme eux. »

Elle soupira :

« Ahl oui, Caserte...; on nous a laissés bien seuls, nous aussi.... Quelle pitié! Comme si toutes les couronnes ne devaient pas être solidaires.... Mais maintenant, c'est fini. Le monde est fou.... »

Puis, se tournant vers Christian :

« C'est égal! mon compliment, cousin..., vous êtes tombé en roi.

— Oh! dit-il en montrant Frédérique, le vrai roi de nous deux.... »

Un g-este de sa femme lui ferma la bouche.... Il s'inclina en souriant, fit une pirouette :

« Allons fumer, Herbert! dit-il à son aide de camp. »

Et tous deux passèrent sur le balcon.

La soirée était chaude et splendide, le jour à peine éteint dans l'éblouissement du gaz où il mourait en lueurs bleues. La masse noire des marronniers des Tuileries entretenait un souffle d'éventail autour d'elle et dans le ciel au-dessus avivait l'éclat des' étoiles. Avec ce fond de fraîcheur, cet espace pour les bruits de la foule, la rue de Rivoli perdait l'aspect étouff"ant des rues de Paris l'été ; mais on sentait pourtant l'immense circulation de la ville vers les Champs-Elysées, leurs concerts en plein air sous des girandoles de

fou. Le plaisir que l'hiver enferme derrière les chaudes tentures des croisées closes chantait librcniLMit. riait, courait le plaisir, en chapeaux de fleurs, en mantilles flottantes, en robes de toile dont un réverbère au passage éclairait l'échancrure sur un cou blanc serré d'un ruban noir. Les cafés, les oiaciers débordaient sur les trottoirs avec des bruits de monnaie, des appels, des tintements de verres.

« Ce Paris est inouï, disait Christian d'Illyrie en poussant sa fumée devant lui dans Tombrc.... L'air n'y est pas le même qu'ailleurs...; il a quelqic chose de capiteux, de montant.... Quand je pense qu'à Leybach, à cette heure-ci tout est fermé, couché, éteint.... »

Puis, sur un ton j03'eux :

« Ah çà! mon .aide de camp, j'espère qu'on va m'initier aux plaisirs parisiens..., tu me parais au courant, tout à fait lancé....

— Ça, oui, Monseigneur, dit Herbert hennissante d'org-ueil satisfait.... Au cercle, à l'Opéra, partout, ils m'appellent le roi de la Gomme. »

Et pendant que Christian se faisait expliquer le sens de ce nouveau mot, les deux reines, qui pour causer plus librement étaient entrées dans la chambre de Frédérique, s'épanchaient en longs récits, en tristes confidences dont on entendait le chuchotement derrière la persienne eMr'ouverte. Dans le

salon, le Père Alphée et le vieux duc causaient à voix basse, eux aussi.

« Il a bien raison, disait le chapelain, c'est elle qui est le roi.... le vrai roi.... Si vous l'aviez vue à cheval, courant nuit et jour les avant-postes!... Au fort Saint-Ang-e, quand il pleuvait du fer, pour donner du cœur aux soldats elle a fait deux fois le tDur des talus, droite et fière, l'amazone relevée sur le bras et la cravache au poing-, comme dans son parc de la résidence.... Il fallait voir nos marins, quand elle est descendue.... Lui, pendant ce temps-là, couraillait Dieu sait où!... Brave, parbleu! aussi brave quelle..., mais pas d'étoile, pas de foi.... Et pour g-agner le ciel, comme pour sauver sa couronne, monsieur le duc, il faut la foi! »

Le moine s'exaltait, g-randi dans sa long-ue robe, et Rosen était oblig-é de le calmer :

« Doucement, Père Alphée.... Père Alphée, allons, allons..., » car il avait peur que Colette les entendît.

Celle-ci restait abandonnée au conseiller Boscovich qui l'entretenait de ses plantes, mêlant les termes scientifiques aux détails minutieux de ses courses de botaniste. Sa conversation sentait I rherbe fanée et la poussière remuée d'une vieille bibliothèque de campagne. Eh bien, il y a dans les grandeurs un si puissant attrait, l'atmosphère

qu'elles répandent p:rise si fort et si délicieusement certaines petites natures avides A l'aspirer, que la jeune princesse, cette princesse Colette des bals du hig-h-life, des coursés et des premièrerreprésentations, toujours à l'avant-garde du Paris qui s'amuse, gardait son plus joli sourire en écoutant les arides nomenclatures du conseiller.. Il lui suffisait de savoir qu'un roi causait à cette fenêtre, que deux reines échang-eaient leurs confidences dans la pièce à côté, pour que ce banal salon d'hôtel où son élégance s'étalait toute dépaysée, s'emplit de la grandeur, de la majesté triste qui rend si mélancoliques les vastes salles de \'crsailles aux parquets cirés, luisants comme leurs glaces. Elle serait restée là, en extase, jusqu'à minuit, sans bouger, sans s'ennuyer, un peu intriguée seulement de la longue conversation qu'avait Christian avec son mari. Quelles graves questions agitaientils? quels vastes projets de restauration monarchique? Sa curiosité redoubla quand elle les vit reparaître tous deux, la figure animée, les yeux décidés et brillants.

« Je sors avec iMonseigneur, lui dit Herbert à voix basse..., mon père vous reconduira. »

Le roi s'approcha à son tour :

« Vous ne m'en voudrez pas trop, princesse.... C'est son service qui commence.

— Tous les instants de notre vie appartiennent à

Vos Majestés, répondit la jeune femme, persuadée qu'il s'agissait de quelque démarche importante et mystérieuse, peut-être d'un premier rendez-vous de conjurés. Oh! si elle avait pu en être, elle aussi!... » ,

Christian s'était avancé vers la chambre de la reine, mais, près de la porte, il s'arrêta :

« On pleure, dit-il à Herbert en s'en retournant.... Bonsoir, je n'entre pas. »

Dans la rue, il eut une explosion de joie, de soulagement, passa son bras sous celui de l'aide de camp, après avoir allumé un nouveau cigare dans le vestibule de l'hôtel :

« Vois-tu, c'est bon de s'en aller seul, en pleine foule, de marcher dans le rang comme les autres, d'être maître de ses paroles, de ses gestes, et, quand une jolie fille passe, de pouvoir retourner la tête sans que l'Europe en soit ébranlée.... C'est le bénéfice de l'exil.... Quand je suis venu il y a huit ans, je n"ai vu Paris que des fenêtres des Tuileries, du haut des carrosses de gala.... Cette fois, je veux tout connaître, aller partout.... Sapristi! mais j'y pense..., je te fais marcher, marcher, et tu boites, mon pauvre Herbert.... Attends, nous allons arrêter une voiture. »

Le prince voulut protester. Sa jambe ne lui faisait aucun mal. Il se sentait de force à aller jusque là-bas. Mais Christian tint bon- :

« Non, lujii, je ne veux pas que mon guide soit fourbu dès le premier soir. »

11 héla un maraudeur qui roulait vers la place de la Concorde avec un bruit de ressorts faussés et des claquements de fouet sur l'échiné osseuse de sa bête, sauta légèrement, s'installa, en se frottant les mains avec une joie d'enfant, sur le vieux drap bleu des coussins.

a. Où allons-nous, mon prince? » dit le cocher sans se douter qu'il avait parlé si juste.

Et Christian d'Illyrie répondit d'une voix triomphante de collégien émancipé :

« A .Mabille! »

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