‹ Les rois en exil. Illus. de Bieler, Conconi et MyrbachChapitre 20 sur 21 · FIDES SPES · texte numérisé non relu

FIDES SPES

Le duc de Rosen entra le premier.

« C'est un peu humide, dit-il gravement.... Ça n"a pas été ouvert depuis la mort de mon fils. »

Il tombait en effet une grande fraîcheur et comme une moisissure de caveau sépulcral dans ce splendide rez-de-chaussée en enfilade où les

g^uzlas s'étaient si fièrement accordées, où tout gardait la même place que la nuit du bal. Les deux chaises sculptées du roi et de la reine contre la tribune des musiciens présidaient encore, dépassées par de mag-niliques pupitres en fer forg-é. Des fauteuils en cercle formaient des « apartés » aristocratiques. Des rubans, des débris de fleurs, de la gaze fanée et légère, vraie poussière de danse, jonchaient les parquets. On sentait que les décorateurs avaient détaché vivement les tentures, les guirlandes de feuillage, et s'étaient hâtés de refermer portes et fenêtres sur ces salons qui parlaient de fête dans une maison en deuil. Le même abandon se voyait à travers le jardin encombré de feuilles mortes, sur lequel l'hiver avait passé, puis un printemps sans culture, riche en folles herbes envahissantes. Par une de ces bizarreries de la douleur qui veut qu'autour d'elle tout souffre et se stérilise, le duc n'avait pas permis qu'on y touchât, pas plus qu'il ne consentait à habiter son magnifique appartement.

Depuis l'affaire de Gravosa, comme Colette, très souffrante des suites de ses couches, était allée se remettre à Nice avec son petit W, il avait renoncé à ses retours solitaires au quai d'Anjou et se faisait dresser un lit dans l'intendance. Évidem ment il vendrait l'hôtel un jour ou l'autre et commençait à se défaire des somptueuses anti-

quailles qui l'encombraient. C'est pour cela que les glaces de Venise endormies en reflétant les couples amoureux des mazourkes hongroises, l'étincellement des prunelles et des lustres, miraient aujourd'hui, dans la lumière grise et froide d'un ciel parisien, les silhouettes falottes, les yeux de lucre, les lèvres allumées du père Leemans et du sieur Pichery, son acolyte, tout blême, avec ses accroche-cœur, ses moustaches raides de cosmétique.

Vraiment il fallait l'habitude du brocanteur, sa pratique du marchandage et de ces comédies qui mettent en jeu toutes les grimaces du masque humain, pour que le bonhomme ne laissât pas échapper un cri de joie, d'admiration, quand le domestique du général, aussi vieux, aussi droit que son maître, eut ouvert et fait claquer bruyamment sur les murailles du côté nord les persiennes hautes d'un étage, et que l'on vit miroiter discrètement, se nuancer dans leurs tons superbes de bois, de bronze et d'ivoire, tous les précieux trésors d'une collection qui n'était pas étiquetée et soignée comme celle de Mme de Spalato, mais d'un luxe plus abondant, plus barbare et plus neuf. Et sans un déchet, sans une panne!... Le vieux Rosen n'avait pas pillé au hasard, à la façon de ces généraux qui passent dans un palais d'été comme une trombe, emportant avec la même fougue des toits

à clochclons et des fétus de paille. Rien que des merveilles de choix. Et c'était curieux de voir les arrêts du brocanteur, le museau tendu sous ses poils, braquant sa loupe, grattant légèrement les émaux, faisant sonner les bronzes, d'un air indifférent, méprisant même, tandis que des pieds à la tête, du bout des ongles à la pointe de sa barbe plate, tout son corps vibrait, pétillait comme si on l'avait mis en communication avec une pile électrique. Le Pichcry n'était pas moins amusant à observer. N"a)"ant aucune notion d"art, aucun goût personnel, il modelait ses impressions sur celles de son compère, montrait la même moue dédaigneuse, vile tournée en stupéfaction, quand Leemans lui disait tout bas, penché sur le carnet où il ne cessait de prendre des notes : « Ça vaut cent mille francs comme un sou.... » Il y avait là pour tous deux une occasion unique de se rattraper du « Grand Coup » où ils s'étaient fait si supérieurement rouler. Mais il fallait bien se tenir, car l'ancien général des pandours, aussi méfiant et impénétrable que toute la brocante ensemble, les suivait pas à pas, se plantait derrière eux sans être dupe une fois de leurs mines.

On arriva ainsi au bout des salons de réception, à une petite pièce exhaussée de deux marches, délicieusement ornée dans le goût mauresque de divans très bas, de tapis, de cabinets authentiques.

« Ceci en est-il aussi? » demanda Leemans.

Le général hésita imperceptiblement avant de répondre. C'était Tabri de Colette dans Timmense hôtel, son boudoir de prédilection, où elle se réfugiait en ses rares loisirs, écrivait sa correspondance. La pensée lui vint de sauver ce petit mobilier oriental qu'elle aimait; mais il ne s'y arrêta pas, il fallait vendre.

a Ça en est aussi..., » dit-il froidement.

Leemans, tout de suite attiré par la rareté d'un meuble arabe, sculpté, doré, avec des arcades et des galeries en miniature, se mit à examiner les tiroirs multiples, à secret, s'ouvrant les uns dans les autres par des ressorts cachés, des tiroirs fins et frais exhalant l'oranger et le santal de leurs doublures satinées. En plongeant la main dans l'un d'eux, il sentit un froissement.

« Il y a des papiers..., » fit-il.

L'inventaire fini, les deux brocanteurs reconduits jusqu'à la porte, le duc songea à ces papiers oubliés dans le petit meuble. Tout un paquet de lettres serrées d'un ruban froissé, imprégnées des parfums discrets du tiroir. Machinalement il regarda, reconnut l'écriture, cette grosse écriture de Christian, fantasque, irrégulière, qui depuis plusieurs mois ne lui parlait que d'argent par la voie des billets et des traites. Sans doute des lettres du roi à Herbert. Mais non. « Colette, mon cher cœur.... »

D'un geste brusque il fit sauter le cordon, éparpilla la liasse sur un divan, une trentaine de billets, rendez-vous donnés, remerciements, actions de gnlce, toute la correspondance adultère dans sa triste banalité, terminée par des excuses pour des rencontres manquées, par des missives de plus en plus froides, comme les derniers papillons à la queue d'un cerf-volant. Dans presque toutes il ctait question d'un assommant et persécutant personnage que Christian appelait par blague « Courtisan du malheur » ou simplement « C. du malheur » et sur lequel le duc cherchait à mettre un nom, quand, à la suite d'une de ces pages ricaneuses, toujours plus libertines que sentimentales, il vit sa propre charge, sa toute petite tête pointue sur de longues pattes d'échassier. C'était lui, ses rides, son bec d'aigle, son regard clignotant; et au-dessous, pour ne laisser aucun doute : Courtisan du malheur montant la garde au quai d'Orsay.

La première surprise passée, l'outrage compris dans toute sa bassesse, le vieux fit « Oh! » et resta là, terrassé, honteux.

Que son fils eût été trompé, ce n'est pas ce qui rétonnait. Mais par ce Christian, auquel ils avaient tout sacrifié, pour qui mourait Herbert à vingthuit ans, pour qui lui-même était en train de se ruiner, de vendre jusqu'à ses trophées de victoires afin que la signature royale ne fût pas protestée....

Ah ! s"il avait pu se veng-er, décrocher de ces panoplies deux armes n'importe lesquelles.... Mais c'jétait le roi! On ne demande pas raison au roi. Et subitement, la magie du mot sacré apaisant sa colère, il en venait à se dire qu'après tout Monseiseigneur en jouant avec une de ses servantes n'avait pas été aussi coupable que lui, duc de Rosen, mésalliant son fils à cette Sauvadon. Il portait la peine de sa cupidité.... Toutes ces réflexions ne durèrent pas une minute. Les lettres sous clef, il sortit, retourna prendre son poste à Saint-Mandé devant le bureau de l'intendance, où l'attendaient une foule de notes, de paperasses, parmi lesquelles il reconnut plus d'une fois la grosse écriture bègue des billets d'amour ; et Christian n'aurait pu le croire informé de la moindre chose, lorsqu'en passant dans la cour, les jours suivants, il aperçut derrière le vitrage, toujours aussi droite, dévouée et vigilante, la longue silhouette du Courtisan du malheur.

Il n'y a que les rois avec ce qui s'attache à leurs personnes de traditions nationales et superstitieuses, pour pouvoir inspirer des dévouements pareils, même quand ils en sont complètement indignes. Celui-ci, maintenant que l'enfant était hors de danger, faisait la fête de plus belle. Il avait d'abord essayé de revenir à Séphora. Oui, même après avoir été brutalement et cyniquement chassé,

après avoir eu la preuve, toutes les preuves, de sa trahison, il l'aimait encore assez pour accourir à ses pieds au moindre sisi'nc. La belle à ce moment était toute à la joie d'une lune de miel renouvelée. Guérie de ses ambitions, retombée dans sa nature tranquille d'où l'appât des millions l'avait fait sortir, elle . aurait voulu vendre son hôtel, tout réaliser, et vivre à Courbevoie avec J. Tom, en bons négociants enrichis, écraser les Spricht de leur confort. J. Tom Lévis au contraire rêvait de tenter de nouveaux coups, et le milieu grandiose où sa femme se trouvait installée lui donnait peu à peu l'idée d'une autre agence dans une forme plus luxueuse, plus mondaine, le trafic ganté jusqu'aux coudes, traitant les affaires parmi les fleurs et la musique d'une fête, autour du lac, le long de la piste, et remplaçant le cab vieux jeu, le cab numéroté maintenant à la compagnie des petites voitures, par une solide calèche à livrée avec la devise de la comtesse. Il n'eut pas de peine à convaincre Séphora, chez laquelle il vint définitivement habiter; et les salons de l'avenue de Messine s'allumèrent pour une série de dîners et de bals, dont les invitations furent lancées au nom du comte et de la comtesse de Spalato. C'était un peu clairsemé au commencement. F^uis l'élément féminin, d'abord rebelle, finit par traiter J. Tom et sa femme comme ces riches ménages étrangers

venus de très loin et dont le luxe sauve l'exotisme . Toute la jeune gomme se pressa autour de Séphora mise à la mode par ses aventures, et M. le comte dès le premier hiver eut quelques belles affaires en train.

On ne pouvait refusera Christian l'entrée de ces salons qui lui avaient coîité si cher. D'abord ce titre de roi illustrait, garantissait la maison. Il y vint donc lâchement, avec le vague espoir d'arriver de nouveau au cœur de la comtesse, non plus par le grand perron, mais par les petites entrées de l'escalier de service. Après s'être complu quelque temps dans ce rôle de dupe ou de victime, s'être montré tous les huit jours, aussi blanc de linge que de visage, dans une embrasure dorée où le surveillaient, le clouaient, les yeux virants de Tom Lévis, il se découragea, ne revint plus, courut les filles pour s'étourdir. Comme tous les hommes à la recherche d'un type une fois perdu, il s'égara partout, descendit bas, très bas, guidé par ce Lebeau, habitué du vice parisien, qui souvent au matin apportait la valise de son maître en d'étranges bouges. Une vraie dégringolade plus facile de jour en j(jur à cette âme molle de voluptueux, et dont son triste et calme intérieur n'était pas fait pour le détourner. On s'amusait si peu rue Herbillon, maintenant qu'il n'y avait plus là ni Méraut ni la princesse! Léopold V se remettait lentement, confié

pour les travaux de la convalescence à Mme Éléonure de Silvis, qui pouvait eniin appliquer ses préceptes de Tabbé Dig'uet sur les six façons de connaître les hommes et les sept décarter les flatteurs, leçons g-ênées par le bandeau inclinant de côté la tête du petit patient, et que la reine présidait comme autrefois avec un legard navre vers la Clematis Dalmatic.i, la petite Heur d'exil en train de s'étioler contre la vitre. Depuis quelque temps les Franciscains s'étaient remis en quête d'un précepteur; mais on ne retn)uve pas facilement un Elysée Méraut dans la jeunesse moderne. Le Père Alphée, lui. avait son idée là-dessus, qu'il se gardait bien de donner, car la reine ne permettait pas qu'on prononçât le nom de l'ancien gouverneur devant elle. Une fois pourtant, dans une circonstance, le moine osa parler de son ami.

« Madame, Elysée Méraut va mourir..., '> dit-il en sortant de table, après les grâces.

Tout le temps de son séjour à Saint-Mandé, par une sorte de superstition, comme on conserve en haut d'une armoire un vêtement démodé de sa jeunesse qu'on ne remettra jamais plus, Méraut avait g-aitlé sa chambre de la rue Monsieur-le- Prince. Il n'y venait pas, laissait l'oubli s'entasser sur les papiers, sur les livres, et le mystère de ce réduit silencieux et toujours fermé dans la vie

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bru3"ante de Thôtel garni. Un jour il arriva, vieilli, fatigué, les cheveux presque blancs. La grosse hôtesse, réveillée de sa torpeur en entendant chercher parmi les clefs pendues à leurs clous, avait peine à reconnaître son pensionnaire.

« Quelle noce avez-vous donc faite, mon pauvre monsieur Mérautr... Si c'est permis de s'abîmer le tempérament comme ça !...

— C'est vrai que je suis un peu vanné..., » dit Elysée en souriant, et il montait ses cinq étages, le dos rond, écrasé. La chambre était toujours la même, avec le mélancolique horizon de ses vitres ternes, — des toits des cours carrées monastiques, l'École de médecine, l'amphithéâtre, monuments froids dégageant la tristesse de leur destination, et sur la droite, vers la rue Racine, les deux grandes prises d'eau de la Ville, luisant dans leurs réservoirs de pierre, mirant le ciel blafard et les cheminées fumeuses. Rien n'était changé, mais lui n'avait plus ces belles ardeurs de la jeunesse qui colorent et réchauffent tout autour d'elles, s'exaltent même des difficultés et des tristesses. Il essaya de s'attabler, de lire, secoua la poussière des travaux inachevés. Entre ses pensées et la page glissait le regard de reproche de la reine, et il lui semblait que son élève, assis à l'autre bout de la table, attendait sa leçon et l'écoutait. Il se sentit trop navré, trop seul, descendit remettre précipi-

laiiiinciU sa clc au clou; cl des Infs on le revit comme autrefois, avec sa grande laille dclianchée, son chapeau en arrière, un paquet de livres et de revues sous le bras, errer par le (Juarlier, sous les galeries de TOdeon, au quai X'oliaire. penché sur l'odeur des imprimés neufs et les cases grossières de la littérature au rebut, lisant dans la rue, dans les allées du Luxembourg, ou gesticulant appuyé à quelque statue du jardin par un froid terrible, en face du bassin gelé. Dans ce milieu d'étude et de jeunesse intelligente que les démolisseurs n'ont pu ctttcindrc ni tout à fait chasser, il retrouvait sa verve et sa fougue. Seulement ce n'étaient plus les mêmes auditeurs, car le flot d'étudiants change et se renouvelle en ce quartier de passage. Les réunions s'étaient déplacées aussi, les cafés politiques désertés pour ces brasseries dont le service est fait par des liUes en costumes : Suissesses, Italiennes, Suédoises, aux pimpants oripeaux que drape quelque dessinateur en vogue. Des anciens rivaux d'Elysée, des beaux orateurs de son temps, et du Pesquidoux du Voltaire, et du Larminat du Procope, il ne restait plus qu'un vague souvenir dans la mémoire des garçons, comme d'acteurs* disparus de la rampe. Quelques-uns étaient montés très haut, au pouvoir, dans la vie publique; et parfois quand Elysée s'en allait lisant le long- des boutiques, les cheveux au vent, d'une

voiture qui le dépassait quelque illustre de la Chambre ou du Sénat l'appelait : « Méraut ! Méraut! » On causait.... « Que fais-tu?... travaillestu>... » Méraut, le front plissé, parlait vaguement dune grande entreprise « qui n'avait pas marché ». Pas un mot de plus. On voulait le tirer de là, utiliser cette force perdue. Mais il restait fidèle à ses idées monarchiques, à sa haine contre la Révolution. Il ne demandait rien, n'avait besoin de personne; presque tout l'argent de sa place lui restant encore, il ne cherchait pas même de leçons, s'enfermait dans une douleur dédaigneuse, trop grande, trop profonde pour être comprise, sans autre distraction que quelques visites au couvent des Franciscains, non seulement pour avoir des nouvelles de Saint-Mandé, mais parce qu'il aimait cette chapelle bizarre, son caveau de Jérusalem au Jésus sanglant et colorié. Cette mythologie naïve, ces représentations presque païennes, ravissaient le chrétien des premiers siècles. « Les philosophes mettent Dieu trop haut, disait-il quelquefois.... On ne le voit plus. » Lui le voyait dans la nuit de la crypte, et parmi toutes ces images aux supplices barbares, à côté de la xMarguerite d'Ossuna châtiant le marbre de ses épaules, il se figurait cette vision d'un soir de Noël, la reine d'IUyrie les bras tendus, implorants et protégeants à la fois, refermés sur son fils, les mains jointes, devant la crèche....

Une nuit, Elysée fut réveille en sursaut par la sensation sinij-ulière d'une chaleur qui lui montait de la poitrine, lentement, comme une crue, et sans douleur, sans secousse, avec Timpression de l'anéantissement linal. lui remplissait la bouche d'une fadeur rouge. C'était mystérieux et sinistre, le mal arrivant à la façon d'un assassin qui ouvre les portes sans bruit, dans l'ombre. Il ne s'effraya pas, consulta des carabins de sa table dhôte. On lui. dit qu'il était très atteint. « Qu'est-ce que j'ai > — Tout, a II était à ces quarante ans climatériques de la bohème, où l'infirmité s'embusque, guette rhomme, lui fait payer cher les excès ou les privati(Mis de sa jeunesse; âge terrible, surtout quand le ressort moral est brisé, que la volonté de vivre n'existe plus. Elysée mena sa même existence, toujours dehors à la pluie, au vent; passant des salles surchauffées, embrasées de gaz, au froid de la rue en plein hiver, continuant — quand tout s'éteignait — à discourir au bord du trottoir, marchant la moitié des nuits. Les hémoptysies devinrent plus fréquentes; d'effroyables lassitudes les suivaient. Pour ne pas s'aliter, car la mélancolie déserte de sa chambre lui pesait, il s'installait au Rialto, une 'brasserie à côté de l'hôtel, lisait ses journaux, rêvait dans un coin. L'endroit était tranquille jusqu'au soir, gai de son mobilier de chêne clair, de ses murs barbouillés de fresques et repré-

sentant Venise, des ponts, des coupoles en trompcrœil sur un liquide arc-en-ciel. Les \'ênitiennes elles-mêmes, le soir si allumées, faisant volti<ier leurs aumônières de cuir entre les bancs, mirant dans les chopes leurs colliers rouges, dormaient la tête sur la table froissant les toits de dentelles et les manches bouffantes de batiste, ou bien travaillaient ar

tour du poèL: aŒBi" -■=»■

à un ouvrage d3 couture qu'elles quittaient pour venir boire er face de quel que étudiant.

Une d'elles, grande forte fille, avait une épaisse chevelure fauve torsadée, des gestes graves et lents, suspendus par moments sur la broderie pour écouter.... Celle-là, Méraut la regardait pendant des heures jusqu'à ce qu'elle parlât et qu'une voix éraillée et vulgrire fît prendre la fuite à son rêve. Mais bientôt les forces lui manquèrent même pour ces stations derrière un ridea^. le brasserie qu'il faisait glisser sur sa tringle. .''. ne put plus

descendre, fut oblig-é de rester au lit, entouré de livres, de journaux, laissant sa porte entrouverte pour que la vie, le çrrouillement de lliôtel vînt jusqu'à lui. Surtout défense de parler. Alors le Méridional se résig"na à écrire, reprit son livre. son fameux livre sur la monareliie. le continu.i avec fièvre et d'une main tremblante, secouée par la toux qui éparpillait les pa^es sur le lit. Maintenant il ne craiynait plus qu'une chose, mourir avant la lin, s'en aller comme il avait vécu, latent, inconnu, inexprimé.

Sauvadon, l'oncle de Bercy, dont la grosse vanité turbulente souffrait de voir son maître dans ce galetas, venait le visiter souvent. Sitôt après la catastrophe, il était accouru, la bourse ouverte, chercher comme autrefois « des idées sur les choses ». — « Mon oncle, je n'en ai plus..., » avait répondu Méraut découragé. Et pour le tirer de son apathie, l'oncle parlait de l'envoyer dans le Midi, à Nice, partager la somptueuse installation de Colette et de son petit W.

« Il ne m'en coûterait pas davantage », disait-il naïvement, et cela vous guérirait.

Mais Elysée ne tenait pas à guérir, voulant terminer son livre à la place même où il avait germé, dans ces profondes rumeurs parisiennes où chacun entend la dominante qui lui convient. Pendant qu'il écrivait. Sauvadon. assis nu pied du lit. rabâchait

de sa jolie nièce, s'irritait contre ce vieux toqué de g-énéral en train de vendre son hôtel de l'île Saint-Louis.

« Je vous demande un peu ce qu'il peut faire de tout cet argent?... Il doit Tentasser dans des trous, en petits tas.... Après tout, ça le regarde.... Colette est assez riche pour se passer de lui.... »

Et le marchand de vin tapait, à l'endroit du gousset, sur son petit ventre tendu comme une sacoche.

Une autrefois, en jetant sur le lit le paquet de journaux qu'il apportait à Elysée : « Il paraît qu'on se remue en Iliyrie.... Ils viennent d'envoyer à la diète de Leybach une majorité royaliste.... Ah! s'il y avait un homme là.... Mais ce petit Léopold est encore bien jeune et Christian s'abrutit de jour en jour.... Maintenant il court les bouges, les bastringues, avec son valet de chambre, b Elysée l'écoutait, frissonnant de tout son corps. Pauvre reine!... L'autre continua sans s'apercevoir du mal qu"il faisait :

4TVi LES ROIS EN EXIL

« Us voiil bien d'ailleurs, nos exiles.... \'()ilà le prince d'Axel compromis dans cette sale alïciirc de ravenue d'Anlin.... \'oussavez,cc Family-hôtclqiii avec son étiquette patriarcale sentait de refug-c à des mineures émancipées.... Quel scandale! Un prince héritier.... Pourtant une chose m'étonne.... Au moment même de l'histoire du Family, Colette m'écrivait que Monseig-neur était à Nice et qu'elle avait assisté aux régates dans un yacht loué pour elle par Son Altesse.... Certainement il doit y avoir confusion. J'en serais fort heureux.... Car, entre nous, mon cher Méraut.... »

Ici le bonhomme confia très mystérieusement h son ami que le prince royal se montrait très assidu auprès de Colette; et comme elle n'était pas femme à... vous pensez bien..., il pourrait se faire qu'avant peu....

La large face ouvrière du parvenu s'éclaira d'un sourire :

« Voyez-vous cela, Colette reine de Finlande!.... Et Sauvadon de Bercy, mon oncle, devenant l'oncle du roi!... iMais je vous fatigue....

— Oui, j'ai envie de dormir..., » dit Elysée qui, depuis un moment, fermait les yeux, un moyen poli de sC débarrasser de ce bon bavard vaniteux.

L'oncle parti, il ramassa ses papiers, s'installa pour écrire, mais sans pouvoir tracer une ligne, pris d'un dégoût, d'une lassitude extrême. Toutes

ces hideuses histoires Favaient écœuré.... Devant les pag-es éparses sur son lit, ce plaidoyer pour !a royauté où il brûlait le peu qu'il lui restait de sang-, se voyant lui-même dans cette chambre sordide avec ses cheveux g-ris de vieil étudiant, tant de passion perdue, de forces g-aspillées, il douta pour la première fois, se demanda s'il n'avait pas été dupe toute sa vie.... Un défenseur, un apôtre! à ces rois qui se dégradaient par plaisir, désertaient leur propre cause.... Et tandis que ses yeux erraient tristement sur ces murs nus où le couchant ne lui arrivait que par reflet des vitres d'en face, il aperçut dans son cadre poudreux' de vieille relique le cachet roug-e Fides Spes qu'il avait pris au chevet de son père. Tout de suite la belle face bourbonienne du vieux Méraut lui apparut, telle qu'il la vit rigide au lit de mort, endormie dans sa confiance et sa fidélité sublimes, et les métiers arrêtés et droits, l'horizon des moulins croulants entre la pierre sèche de la côte et l'implacable bleu du Midi. Ce fut une minute d'hallucinations, l'enclos de Rey, toute sa jeunesse flottant dans une mémoire qui s'embrumait déjà....

Tout à coup la porte s'entr'ouvre avec un chuchotement d'étoffes et de voix. Il pense que c'est une voisine, quelque bonne fille du Rialto qui apporte à boire à sa fièvre. Bien vite il ferme les yeux; toujours ce sommeil qui renvoie les impor-

Uins. .Mais des pclils pas indécis s'approchent sur le carreau froid de la chambre. Une voix douce murmure : « Bonjour, monsieur l'"lyscc ». Son élève est devant lui. craintil'. un peu i;randi. regardant avec sa timidité d"inlirnie le niailre chauf^-é, si pâle dans ce pauvre lit. Là-bas, contre la porte, une femme attend, droite et fière, sous son voile. KUe est venue, elle a monté les cinq étag'es, l'escalier plein d'un bruit de débauche, frôlé de sa robe immaculée les portes aux éerileaux raccrocheurs : « Alice.... Clémence.... » lOlle n'a pas voulu qu'il meure sans revoir son petit Zara; et n'entrant pas elle-même, elle lui envoie son pardon par la petite main de l'enfant. Cette main, Klyséc Aléraut la prend, la serre sur ses lèvres; puis, tourné vers l'auguste apparition qu'il devine à son seuil, avec son dernier souffle, son dernier effort de vie, de parole, il dit tout bas et pour Jamais : « Vive le roi! B

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