I. Aller aux portes, mendier. Expression de là-bas
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qu'on sentait fatigué de la lutte, les jambes coupées par son- défaut de croyance, l'autre exaltée d'ardeur et de foi ; et comme rien qu'à les voir leurs deux natures se révélaient bien! Le roi souple, fin, le cou nu, les vêtements flottants, toute sa mollesse visible à l'efféminement des -mains tombantes et pâles, aux frisures légèrement humectées de son front blanc; elle, svelte et superbe en amazone à grands revers, un petit col droit, des manchettes simples bordant seulement le deuil de son costume où éclataient le sang vif, l'éclair des yeux, les torsades dorées. Elysée pour la première fois eut la vision rapide et nette de ce qui se passait dans ce ménage royal.
Tout à coup Christian II se retournant vers le duc debout contre la cheminée, la tête basse :
« Rosen!...
— Sire?...
— C'est toi seul qui peux nous dire cela.... Où en sommes-nous?... Pouvons-nous durer encore? «
Le chef de la maison eut un geste hautain : « Certes!
— Combien de temps?... Sais-tu?... à peu près....
— Cinq ans; j'ai fait le compte.
— Sans privations pour personne?... sans qu'aucun de ceux que nous aimons pâtisse ou soit lésé?...
— Justement comme cela, sire.
— Tu en es sûr?
— Sûr, aniniia le vieux, en redressant 'sa taille immense.
— Alors, c'est bien.... Méraut, donnez-moi votre lettre..., que je la sij^ne avant de sortir. » Puis à demi-voix, en lui prenant la plume des mains :
« Regardez donc Mme de Silvis..., si l'on ne dirait pas qu'elle va chanter Sombre forêt! »
La marquise en effet rentrant du jardin avec le petit prince respirait au salon une atmosphère de drame, et parée de sa toque à plume verte, d'un spencer de velours, la main sur le cœur, avait bien la pose en arrêt, saisie et romantique, d'une cavatine d'opéra.
Lue en plein Parlement, publiée par tous les journaux, la protestation fut encore, sur le conseil d'Elysée, autog-raphiée et envoyée dans les campagnes par milliers d'exemplaires que le père Alphée emportait en ballots, passait aux douanes sous l'étiquette objets de piété, avec des chapelets d'olives et des roses de Jéricho. L'opinion royaliste en reçut un coup d'éperon. La Dalmatie surtout, où l'idée républicaine n'avait que fort peu pénétré, s'émut d'entendre l'éloquente parole de son roi, débitée en chaire dans bien des villagfes, distribut'e par les moines quêteurs de Saint-François entr'ouvrant leur besace à la porte des fermes et payant les œufs et le beurre d'un petit paquet
imprimé. Bientôt des adresses se couvraient de signatures et de ces croix si touchantes dans leur bon vouloir ignorant, des pèlerinages s'organisaient.
C'était dans la petite maison de Saint-Mandé des arrivages de pêcheurs, de portefaix de Raguse, un manteau noir sur leur riche costume musulman, des paysans morlaques aux trois quarts barbares, tous chaussés de Vopanké en peau de mouton, noué sur le pied avec des lanières de paille. Ils descendaient par bandes du tramway sur lequel les bouts des dalmatiques écarlates, des écharpes à franges, des gilets à boutons de métal détonnaient bruyamment dans la grise uniformité du vêtement parisien, traversaient la cour d'un pas ferme, puis au vestibule s'arrêtaient, se concertaient à voix basse, émus, intimidés. Méraut, qui assistait à toutes ces présentations, se sentait remué jusqu'au fond des entrailles; la légende de son enfance revivait dans ces enthousiasmes venus de si loin, et le voyage à Frohsdorf des bourgadiers de l'enclos de Rey, les privations, les préparatifs du départ, les déconvenues inavouées du retour lui revenaient à la mémoire, tandis qu'il souffrait de l'attitude indifférente, obsédée, de Christian, et de ses soupirs de soulagement à la fin de chaque entrevue. Au fond, le roi était furieux de ces visites qui dérangeaient ses plaisirs, ses
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habitudes, le condamnaient aux après-midi si lon- £i-ues de Saint-Mandc. A cause de la reine, il accueillait pourtant de quelques phrases banales les protestations sufToquécs de larmes de tout ce pauvre peuple, puis se veng-eait de son ennui par une drôlerie quelconque, une charjî'e crayonnée sur un bout de table avec l'esprit de raillerie méchante marqué à l'angle de ses lèvres. 11 avait ainsi caricaturé un jour le syndic des pêcheurs de Branizza. larg-e f;Kc italienne aux joues tombantes, aux yeux arrondis, hébétée par le tremblement et la joie de l'entrevue royale, des larmes roulant jusqu'au menton. Le chef-d'œuvre circulait à table le lendemain parmi les rires, les exclamations des convives. Le duc lui-même, dans son mépris du populaire, venait de froncer son vieux bec en sig-ne d'énorme hilarité, et le dessin arrivait à Elysée en passant par la bruyante flatterie de Boscovich. Il le reg-ardait long-ucment, le rendait sans rien dire à son voisin, et comme le roi, du bout de la table, l'interpellait de son impertinente voix de nez :
« Vous ne riez pas, iMéraut...; il est pourtant g-entil, mon syndic.
— Non, Monseig'neur, je ne peux pas rire, répondit Méraut tristement.... C'est le portrait de miMi père, »
A quelque temps de là, Elysée se trouva le témoin involontaire d'une scène qui acheva d'éclairer
pour lui le caractère de Christian et ses rapports avec la reine. C'était un dimanche, après la messe. Le petit hôtel, avec une apparence de fête inusitée, ouvrait à deux battants sa grille de la rue Herbillon, toute la livrée sur pied et rangée en ligne dans l'antichambre du perron verdoyante comme une serre. La réception de ce jour-là était de la plus grande importance. On attendait une députation royaliste des membres de la Diète, l'élite et la fleur du parti, venant faire au roi hommage de fidélité, de dévouement, et se consulter avec lui sur les mesures à prendre pour une prochaine restauration. Ln véritable événement, espéré, annoncé, et dont la solennité s'égayait d'un magnifique soleil d'hiver durant et tiédissant la solitude vaste du salon de réception, le haut fauteuil du roi préparé comme un trône, éveillant dans l'ombre en étincelles jaillissantes les rubis, les saphirs, les topazes de la couronne.
Pendant que la maison s'agitait d'un va-et-vient continuel, du frou-frou traînant des robes de soie par les étages; tandis que le petit prince, tout en se laissant mettre ses longs bas rouges, son costume de velours, son col en guipure de \'enise. répétait le speech qu'on lui faisait apprendre depuis huit jours; que Rosen en grande tenue, chamarré de plaques, se redressait plus droit que jamais pour introduire les députés, Elysée, volontairement
à l'abri de tout ce train, seul dans la paierie d'étude, songeait aux conséquences de l'entrevue prochaine, et, dans un mirage fréquent à son cerveau méridional, préparait déjà la triomphante rentrée de ses princes à Leybach, parmi les salves, les carillons, les rues en joie jonchées de fleurs, le roi et la reine tenant devant eux comme une promesse au peuple, un avenir qui les anoblissait encore, les mettait au rang- d'ancêtres jeunes, son élève bienaimé le petit Zara, intelligent et grave, de cette gravité des enfants qui traversent une émotion trop grande pour eux. l']t l'éclat de ce beau dimanche, la gaieté des cloches vibrant à cette heure, dans le plein soleil de midi, se doublaient pour lui de l'espoir d'une fôte où l'orgueil maternel de Frédérique égarerait peut-être jusqu'à lui par-dessus la tête de l'enfant un fier sourire satisfait.
Cependant sur le sable, dans la cour d'honneur où sonnaient les timbres retentissants de l'arrivée, on entendait le roulement sourd des carrosses de gala qui étaient allés chercher les députés à leur hôtel. Les portières claquaient, des pas s'amortissaient sur les tapis du vestibule et du salon dans un murmure de paroles respectueuses. Puis un long silence se fit, dont Méraut s'étonna, car il attendait,le discours du roi, l'effort de sa voix nasillarde. Que se passait-il donc, quelle hésitation dans l'ordre prévu de la cérémonie?...
A ce moment, rasant les murs, les espaliers noircis du jardin frileux et clair, celui qu'il croyait dans la pièce voisine à présider la réception officielle lui apparut, marchant d'un pas raide et gêné.
II avait dû rentrer par la porte dérobée cachée dans les lierres de l'avenue Daumesnil et s'avançait lentement, péniblement. Elysée pensa d'abord à un duel, à quelque accident, et peu après le bruit d'une chute à l'étage supérieur, d'une chute qu'on aurait dit retenue aux meubles, aux tentures de la
chambre, tellement elle fut lontiue et lourde, accompag-née d'un fracas d'objets à terre, le confirma dans son idée. Il monta vite chez le roi. I.a chambre de Christian, en demi-cercle dans l'aile principale du chfitcau. était chaude et capitonnée comme un nid, tendue de pourpre, ornée aux murs de trophées d'armes anciennes, avec des divans, des meubles bas, des peaux d'ours et de lions, et parmi ce luxe douillet, presque oriental, renfermait Torii^-inalité d'un petit lit de camp sur lequel couchait le roi par une tradition de famille et cette pose à la simplicité Spartiate qu'affectent volontiers les millionnaires et les souverains.
La porte était ouverte.
En face de Christian debout, accoté au mur, le chapeau en arrière sur sa tête décomposée et pâle, sa long'ue fourrure entr'ouvertc et laissant voir l'habit iwiuonté, la cravate blanche dénouée, le large plastron de toile en cassures raides et souillées, toute cette friperie du linge qui marque la fatigue de la nuit passée et le désordre de l'ivresse, la reine se tenait droite, sévère, la voix grondante et sourde, toute tremblante du violent effort qu'elle faisait pour se contenir :
« Il le faut..., il le faut..., venez! »
Mais lui très bas, l'air honteux :
« Je peux pas.... '\^ous voyez bien que je peux pas.... Plus tard..., vous promets. »
Puis il bégaj'ait des excuses, d'un rire bête, d'une voix d'enfant.... Ce n'était pas ce qu'il avait bu. Oh! non..., mais l'air, le froid, en sortant du souper.
« Oui, oui.... Je sais.... C'est égal!... il faut descendre.... Qu'ils vous voient, qu'ils vous voieui seulement!... Je leur parlerai, moi.... Je sais ce qu'il faut dire. »
Et comme il restait toujours immobile, muet maintenant d'un sommeil qui commençait sur sa face horriblement détendue, la colère de Frédérique s'exaspéra.
« Mais comprenez donc qu'il y va de notre destinée.... Christian, c'est ta couronne, la couronne de ton fils, que tu joues en ce moment.... Voyons, viens..., je t'en prie, je veux. »
Elle était superbe alors d'une volonté forte dont les effluves dans ses yeux d'aip-ue marine magnétisaient visiblement le roi. Elle le prenait avec son regard, essayait de l'affermir, de le redresser, l'aidait à se débarrasser de son chapeau, de sa houppelande, remplis des mauvais souffles de l'ivresse, de la fumée grisante des cigares. Il se raidit un moment sur ses jambes molles, fit quelques pas en chancelant, appuyant ses mains brûlantes sur le marbre des mains de la reine. Mais tout à coup elle sentit qu'il s'eff"rondrait, recula elle-même à ce contact fiévreux, et brusque-
ment le repoussa avec violence, avec dégoût, le laissa choir de tout son long- sur un divan; puis sans un reg-^ard pour celte masse chifTonnée, inerte, déjà ronllante, elle quitta la chambre, passa devant Elysée sans le voir, droite, les yeux à demi fermés, nuinmirant d'une voix de somnambule tg-arée et douloureuse :
« Alla fine .sono stanca de fare gesti de questo monarcaccio...J »
I. Je suis lasse à la fin de faire les gestes de ce mauvais roi.