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hantaient dès l'enfance les pillages, les maléfices endiablés des juifs bt^hèmcsdc son pays. Il continua ses questions. Malheureusement le prince perdait, et, tout i\ son jeu, grognait dans sa .longue barbe jaune :
« Ah! mais je m'embête, moi.... Je m'embête.... «
Impossible d'en tirer une parole de plus.
« Bon!... voilà Wattelet.... Arrive ici, Waltelet..., » dit le roi à un grand garçon qui venait d'entrer, frétillant et bruyant comme un jeune chien.
Ce Wattelet, le peintre du Grand-Club et du high-life, de loin assez beau de visage, mais sur les traits la fatigue, les marques d'une vie surmenée, représentait bien l'artiste moderne si peu ressemblant à la flamboyante tradition de i83o. Correctement mis, coiffé de même, courrier des salons et des coulisses, il n'avait garde du rapin d'atelier que la souple allure un peu déhanchée sous son habit d'homme du monde, et dans l'esprit comme dans le langage la même désarticulation élégante, un pli de bouche insouciant et blagueur. Venu un jour au cercle pour décorer la salle ;" manger, il s'était rendu si agréable, si indispen sable à tous ces messieurs, qu'il était resté de I; maison, l'organisateur à vie des parties, des fêtes un peu monotones de l'endroit, apportant à ces
plaisirs l'imprévu d'une imagination pittoresque et d'une éducation promenée à travers tous les mondes. « .Mon cher Wattelet.... Mon petit Wattelet.... » On ne pouvait se passer de lui. Il était
l'intime de tous les membres du club, de leurs femmes, de leurs maîtresses, dessinait à l'endroit d'une carte le costume de la duchesse de V... pour le prochain bal de l'ambassade, au revers la jupe
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folAtre sur le maillot couleur de chair de MlleAlzire, le petit rat musqué du duc. Le jeudi, son atelier s'ouvrait à tous ses nobles clients, heureux de la libcrlc, du sans-g-êne bavard et fantaisiste de la maison, du papillotcment de couleurs douces venant des tapisseries, des collections, des meubles laqués et des toiles de l'artiste, une peinture qui lui ressemblait, élégante, mais un brin canaille, des portraits de femmes pour la plupart exécutés avec une entente de la supercherie parisienne, des teints dég-uisés, des cheveux fous, un art de la fanfreluche coûteuse, cascadante, bouffante et traînante, qui faisait dire à Spricht dans une dédaigneuse condescendance du commerçant parvenu pour le peintre qui arrive : « Il n'y a que ce petit- là qui sache peindre les femmes que j'habille. »
Au premier mot du roi, Watlelct se mit à rire.
« .Mais, Monseigneur, c'est la petite Séphora....
— Tu la connais?
— A fond.
— Dis voir.... »
Et pendant que la partie continuait entre les deux grands seigneurs, le peintre, installé dans une intimité dont il se sentait très fier, jeté à califourchon sur une chaise, se posait, toussait, et prenant la veix du pître qui démontre le tableau de la baraque, il commençait :
« Séphora Leemans, née à Paris en mil huit
cent quarante-cinq, six ou sept..., chez des brocanteurs de la rue Eginhard, au Marais..., une sale petite ruelle moisie entre le passag-e Charlemag-ne et l'église Saint-Paul, pleine Juiverie.... Un jour, en revenant de Saint-iMandé, Votre Majesté devrait faire prendre à son cocher ce tortillon de rues-là..., elle verrait un Paris étonnant..., des maisons, des têtes, un charabia d'alsacien et d'hébreu, des boutiques, des antres de friperie, haut de ça de chiffons devant chaque porte, des vieilles les triant avec leur nez en croc, ou décarcassant de vieux parapluies, et des chiens, de la vermine, des odeurs, un vrai ghetto du moyen âge, grouillant dans les maisons du temps, balcons de fer, hautes fenêtres coupées en soupentes.... Le père Leemans n'est pas juif pourtant. C'est un Belge de Gand, catho.lique, et la petite a beau s'appeler Séphora, c'est une juive métis, le teint, les yeux de la race, mais •pas son nez en bec de proie; au contraire, le plus joli petit nez droit. ]e ne sais pas où elle l'a ■décroché par exemple..., le père Leemans vous a -une de ces trognes ! Ma première médaille au Salon ■cette trogne-là.... Mon Dieu, oui, le bonhomme -montre dans un coin de l'ignoble bouge de la rue -Eginhard, de ce qu'il appelle sa brocante, son portrait en pied signé Wattelet, et pas un de mes plus mauvais encore! Une façon que j'avais trouvée de m'insinuer dans la' baraque et de faire
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ma cour à Scphora, pour qui j'ai eu un Je ces béguins....
— Un bcguin?... fit le roi, à qui le dictionnaire parisien laissait toujours quelque surprise.... Ah! oui..., je comprends.... Continue....
— Il n'y avait pas que moi d'allumé, bien sûr. Tout le jour c'était une procession dans le map;asin de la rue de la Paix; car il faut vous dire, Monseigneur, que le père Leemans en ce temps-là avait deux installations. Très malin, le vieux avait compris le changement qui s'est fait dans le bibelot, pendant ces vingt dernières années. Le romantique brocanteur des quartiers noirs, à la façon d'Hoffmann et même de Balzac, a fait place au marchand de curiosités installé dans le Paris du luxe avec devanture et éclairage. Leemans garda pour lui, et les amateurs continuèrent à hanter sa moisissure de la rue Eginhard; mais pour le public, les passants, pour le Parisien suiveur et gobeur, il ouvrit en pleine rue de la Paix un superbe magasin d'antiquailles, qui avec les ors fauves, l'argent foncé des vieux bijoux, les dentelles bises au ton de momie, fit tort aux boutiques somptueuses de la bijouterie ou de l'orfèvrerie modernes ruisselant de richesses sur la même voie. Séphora avait quinze ans alors, et sa beauté juvénile et calme s'entourait bien de toutes ces vieilleries. Et si intelligente, si adroite à faire l'article, d'une sûreté d'œil, aussi
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entendue que le père sur la vraie valeur d'un bibelot. Ah ! il en venait des amateurs à la boutique, pour le plaisir de frôler ses doigts, la soie moirée de ses cheveux, en se penchant sur la même vitrine. La mère pas gênante, une vieille avec le tour des yeux si noir qu'elle avait l'air de porter besicles, toujours ravaudant, le nez sur quelque guipure ou de vieux morceaux de tapis, ne s'occupant pas plus de sa fille.... Et qu'elle avait bien raison! Séphora était une personne sérieuse que rien ne pouvait déranger de son chemin.
— ^>aiment? dit le roi, qui parut enchanté.
— Votre Majesté en jugera par ceci. La mère Leemans couchait au magasin; la fille, elle, vers dix heures, retournait à la brocante pour que le vieux ne fût pas seul. Eh bien! cette créature admirable, dont la beauté était célèbre, chantée dans tous les journaux, qui aurait pu, en faisant seulement « oui » de la tête, voir sortir de terre devant elle le carrosse de Cendrillon, allait chaque soir attendre l'omnibus de la Madeleine et s'en retournait directement au nid de hibou paternel. Le matin, comme les omnibus ne roulaient pas encore à l'heure de son départ, elle s'en venait à pied par tous les temps, sa robe noire sous un waterproof, et je vous jure bien que dans cette foule de fillettes de magasin qui descendent en capeline, en chapeau ou en cheveux la rue de Rivoli-
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Saint-Antoine, minois pâlis on rieurs, petites crueules fraîches toussotant à la brume, toujours talonnées de quelque galant, aucune n'aurait pu piger avec elle.
— Quelle heure, la descente? » grogna le prince royal fort allumé.
Mais Christian s'impatienta :
« Laissez-le donc linir.... Et alors?
— Alors, Monseigneur, j'étais parvenu à m'introduire dans la maison de mon ange et je poussais ma pointe tout en douceur.... Le dimanche, on organisait des petits lotos de famille avec quelques brocanteurs du passage Charlemagne.... Jolie société! J'en revenais toujours avec des puces. Seulement je me mettais à côté de Séphora, et je lui faisais du genou sous la table, tandis qu'elle me regardait d'une certaine façon angéliquc et limpide me laissant croire à l'ignorance, à la candeur d'une vraie vertu. Voilà qu'un jour, en arrivant rue Eginhard, je trouve la brocante sens dessus dessous, la mère en larmes, le père furieux, fourbissant une vieille arquebuse à rouet dont il voulait se servir pour fracasser l'infâme ravisseur.... La petite venait de filer avec le baron Sahi, un des plus riches clients du père Leemans, lequel, je l'ai su depuis, -avait lui-même brocanté sa fille comme n'importe quel bijou de serrurerie ancienne.... Pendant deux ans, trois ans, Séphora cacha son
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bonheur, ses amours avec ce septuagénaire, en Suisse, en Ecosse, au bord des lacs bleus. Puis j'apprends un beau matin qu'elle est de retour et tient un « family hôtel » tout au bout de lavenue d'Antin. J'y cours. Je retrouve mon ancienne passion toujours adorable et paisible, à la tête d'une table d'hôte bizarre, garnie de Brésiliens, d'Anglais, de cocottes. Une moitié des convives mangeait encore la salade que l'autre relevait déjà la nappe pour attaquer un baccarat. C'est là qu'elle connut J. Tom Lévis, pas beau, déjà pas jeune, et sans le sou par-dessus le marché. Qu'est-ce qu'il lui fit? Mystère. Ce qui est sur, c'est qu'elle vendit son fonds pour lui, l'épousa, l'aida à installer l'agence d'abord prospère et richement montée, maintenant en déconfiture, si bien que Séphora, qu'on ne voyait jamais, qui vivait en recluse dans la drôle de châtellenie que s'est payée Tom Lévis, vient de faire, il y a quelques mois, une nouvelle apparition dans le monde sous la figure du plus délicieux teneur de livres.... Dame! la clientèle s'en est ressentie. La fleur des clubs commence à se donner rendezvous rue Royale. On flirte au grillage de la caisse comme autrefois dans le magasin d'antiquités ou la chambre aux numéros du « family ». Quant à moi, je n'en suis plus. Cette femme m'effraye à la fin. Toujours la même depuis dix ans, sans un pli> sans une ride, avec ses grands cils abaissés dont
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la pointe se relève en accroche-cœur, le dessous des yeux toujours jeune et plein, et tout cela pour ce mari grotesque qu'elle adore!... Il y a de quoi troubler et décourager les plus épris. » Le roi froissa les cartes avec dépit : « Allons donc! Est-ce que c'est possible?.,. Un vilain singe, un poussali comme Tom Lévis!... chauve..., quinze ans de plus qu'elle..., un baragou n de pickpocket....
— 11 y en a qui aiment ça, Monseigneur. »
Et le prince royal, avec son accent traînard et canaille :
« Rien à faire de cette femme-là.... J'ai sifflé au disque assez longtemps.... Pas mèche.... La voie est barrée....
— Pardieu! vous, d'Axel, nous savons votre façon de siffler au disque, dit Christian, quand il eut compris cette expression passée de l'argot des mécaniciens dans celui de la haute Gomme.... Vous n'avez pas de patience.... Il vous fout des places ouvertes..., le divan du Grand-Seize.... Boute, pousse, enjambons.... Mais moi je prétends qu'un homme qui se donnerait la peine d'être amoureux de Séphora, qui ne se lasserait pas des silences, des dédains..., c'est l'affaire d'un mois. Pas davantage.
— Pario-que non, dit d'Axel.
— Combien?
. — Deux mille louis.
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— Je les tiens.... Wattelet, demande le livre. » Ce livre sur lequel s'inscrivaient les paris du Grand-Club était aussi curieux et instructif dans son g-enre que ceux de l'antre Lévis. Les plus grands noms de l'aristocratie française y sanctionnaient les gageures les plus baroques, les plus niaises, celle du duc de Courson-Launay par exemple, ayant parié et perdu tous les poils de son corps, obligé de s'épiler comme une mauresque, et pendant quinze jours ne pouvant ni marcher ni s'asseoir. D'autres inventions encore plus extravagantes; et des signatures de héros, inscrites sur cent parchemins glorieux, venant se mésallier dans cet album de folie.
Autour des parieurs, plusieurs membres du club se groupaient avec une curiosité respectueuse. Et cette gageure ridicule et cynique, excusable peutêtre dans les rires ou l'ivresse d'une jeunesse débordante, prenait devant la gravité de tous ces crânes chauves, les dignités sociales qu'ils représentent, devant l'importance héraldique des signatures engagées, un air de traité international réglant les destinées de l'Europe.
Cela se formulait ainsi :
« Le i février mil huit cent soixante-quinze, Sa Majesté Christian II a parié deux mille louis qu'il coucherait avec Séphora L... avant la fin du mois courant.
« Son A liesse Royale Monseigneur le prince d'Axel lient le pari. »
« C'était peut-être l'occasion de sip-ncr Rigolo et Queuc-de- Poule!... » se disait Wattelet en remportant le livre, et sur sa face de clown mondain passait le iVisson d'un mauvais rire.