‹ Les Romains d'Orient: aperçu de l'ethnographie de la RoumanieChapitre 16 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Statlstiqae et répartliloii des Bomslns d'Orleat.

cr

Les différentes périodes de rhistoire de la Roumanie, sur lesquels nous avons jeté un coup d'œil rapide, nous ont montré le spectacle d'une population homogène, morcelée sans cesse par des événements contraires et ayant toujours cherché, avec une constance que rien n'a été capahle de décourager, à réunir en un seul corps les tronçons épars de son existence nationale.

La double élection du prince Cuza, comme hospodar de Moldavie et de Valachie, a rattaché définitivement deux principautés qui n'auraient jamais dû être disjointes; elle a préparé la résurrection de la nationalité Roumaine et, de nos jours^ la constitution définitive du royaume des Romains d'Orient.

Il s'en faut, cependant, que la réunion des principautés moldo-valaques et leur absorp-

lion dans la nouvelle monarchie roumaine ait rétabli dans leur condition normale les descendants des anciens Daces et les héritiers des colonies Trajanes. Une nationalité n'est pas réorganisée tant qu'une partie de ses membres subit encore le joug^ de l'étranger.

Lorsque le Piémont eut annexé les duchés de Modène, de Parme et de Toscane, lorsqu'il se fut emparé des Deux-Siciles et des Marches, alors même que l'Autriche lui eut cédé la Lombardie et la Vénétie, par cela seul qu'il restait encore en dehors du territoire italien la petite enclave de l'État Pontifical, Vltalia unita ne put être considérée comme une œuvre accomplie ; et il n'était pas nécessaire de posséder une longue vue politique pour apercevoir le moment où les papes, malgré les appuis que le caractère religieux leur donnait à l'extérieur, se verraient obligés de renoncer à Tautorité temporelle et même à l'indépendance.

La situation de la Roumanie est aujourd'hui ce qu était celle de l'Italie en 1859. Elle ne peut exister qu^en revendiquant sans cesse * les pays qui lui appartiennent par le droit ethnique et qui ne lui ont pas encore été restitués ; ce qui revient à dire une superficie territoriale et une population à peu près

STATISTIQUE ET RÉPABTITION 101

égales à celles du domaine dont elle possède aujourd'hui le gouvernement.

Ces pays, situés en dehors du royaume actuel de Roumanie, sont de deux natures :

les uns forment des contrées étendues et limitrophes ; les autres ne présentent que des îlots perdus au milieu de régions occupées par des peuples étrangers, et ces îlots sont pour la plupart situés à une grande distance du véritable noyau de la nationalité roumaine.

Lorsqu'il s'agit de contrées étendues et limitrophes du foyer de la civilisation roumaine, la réunion n'est entravée que par des raisons politiques illégitimes aux yeux de l'ethnographie ; et, tôt ou tard, cette réunion doit s'opérer, parce que la force seule y a mis obstacle, et que la force ne saurait lutter longtemps contre le droit, qui est virtuellement inhérent à la force des choses.

Il n'en est pas de même des îlots ethniques, disséminés çà et là au milieu de lambeaux de terres appartenant à des nationalités différentes. La situation, en ce qui les concerne, est des plus délicates, et Ton doit s'attendre à des absorptions qui deviendront nécessaires, inévitables avec le temps, surtout dans la phase actuelle de révolution des puissances européennes.

L'absorption peut se produire de deux manières; Tune, essentiellement morale, parle fait de la supériorité intellectuelle, progressive et civilisatrice de l'un des éléments ethniques ; Fautre fondée sur des considérations d'intérêt politique, par la somme des forces additionnées pour faire prévaloir la suprématie de telle ou telle des nationalités en présence.

Le développement des institutions libérales dans la jeune monarchie roumaine, l'ardeur avec laquelle elle travaille à tout ce qui peut environner sa renaissance d'une auréole glorieuse, ses efforts incessants pour améliorer la condition d'existence de ses sujets, et peut-être plus encore les sacrifices considérables qu'elle s'impose en vue de se créer de grandes traditions littéraires et de répandre les bienfaits de l'instruction dans les classes inférieures, sont autant de forces qu'elle accumule pour assurer la vitalité aux éléments épars de sa nationalité et amener les populations insuffisamment émancipées qui l'environnent à venir converger et se confondre dans le foyer de lumières et de progrès qu'elle s'attache à développer et à entretenir.

Quant aux considérations d'intérêt politique qui peuvent influer sur les destinées de

ces territoires isolés, elles sont de leur nature essentiellement multiples et variables. La guerre anglo-française en Crimée, qui rendit à la Roumanie le beau territoire de la Bessarabie, arraché de nouveau dans ces derniers temps à la mère-patrie, eût pu réunir en outre à la Moldavie les îlots latins du sud de la Russie. A Fépoque où Tinfluence française, sous Napoléon III, s'évertuait à supprimer les petits États, le démembrement de la Turquie aurait pu provoquer, dans la péninsule du Balkan, la création d'un empire latin qui aurait rattaché les Valaques de la Macédoine et de FÉpire à leurs frères d'au-delà du Danube, tout en laissant subsister un État bulgare, un État slave, comprenant la Serbie, la Bosnie et la Bukovine, un État albanais sous l'autorité du Monténégro, et une monarchie hellénique enrichie de toutes les côtes de TArchipel, depuis Salonique jusqu'à Constantinople, et de la région riveraine de la mer Egée sur le territoire turc de l'Asie Mineure.

Il n'est guère probable que de telles modifications territoriales dans la carte d'Europe soient décidées de nos jours par une ou plusieurs des grandes puissances. Les puissances qui jouissent aujourd'hui de la force brutale

s'intéressent assez peu aux transformations qui pourraient assurer le repos dans cette contrée périodiquement agitée par les plus terribles commotions. Les idées d'équilibre international, qui préoccupaient les hommes d'État au commencement de ce siècle , sont presque partout abandonnées ; et la France seule qui, avec son caractère chevaleresque, pourrait décider de la réalisation d'un plan rationnel dans le domaine de l'ancienne Turquie, semble oublier elle-même qu'elle ne conservera une influence quelconque en Orient qu'à la condition d'y établir sur de fortes assises une puissance amie et , 'par ses origines et son histoire, obligée de résister à toutes les tentatives d'envahissement des populations slaves et germaniques.

Voyons cependant en quoi consiste le contingent général de la nationalité roumaine.

Il semblerait qu'avec les progrès administratifs réalisés chez les nations modernes de l'Europe, rien n'est plus facile que d'obtenir le chiffre de la population de chacune d'elles, et qu'il suffit pour cela de jeter les yeux sur les tableaux de recensement les plus récemment publiés. Au point de vue ethnographique surtout, il y a là une erreur qu'il convient de dissiper. Les tableaux de recensement, mis

STATISTIQUE ET RÉPARTITION lOo

au jour parles soins des divers états, ne nous font connaître que le chiffre total de la population fixe et à demeure dans chaque pays ; ils nous apprennent peu de chose au sujet de la population flottante, sont muets au sujet des familles établies momentanément ou d'une façon définitive à Fétranger, et ne se préoccupent jamais de distinguer les éléments ethniques, absolument confondus dans les chiffres qu'ils nous présentent*.

Dans le tableau que j'ai dressé du nombre des individus de chaque nationalité, j'ai fixé comme nombre total des Roumains, tant en Valachie et en Moldavie que dans les pays étrangers, le chiffre de 10,120,000 âmes".

Voici comment je suis arrivé à la détermina-

1 . Notre ignorance est telle à ce sujet qu'il est absolument impossible de dire d'une façon exacte combien, par exemple, il existe de Français ou d'Anglais sur la surface du globe. Les calculs des ethnographes et des statisticiens sont eux-mêmes très imparfaits, car on est presque toujours réduit à additionner des chiffres provenant de recensements plus ou moins sérieux, avec des chiffres provenant des simples évaluations ; et encore parmi ces chiffres, il en est sans cesse qui se rapportent à des dates diverses, c'est-à-dire qui font connaître le nombre d'individus qui représentaient une nationalité à une certaine époque et le nombre de ceux qui appartenaient à cette même nationalité à une époque toute différente. On comprendra aisément combien de pareilles statistiques sont trompeuses et insuffisantes.

2. M. Al. Urechia croit pouvoir porter le nombre des Roumains au chiffre de 12 millions d'âmes (Voy. Congrès international des Sciences Ethnographiques, session de Paris, 1878, p. 256).

i06 ETHNOaBAPHIE DE LA ROTJMANIS

tion de ce chiffre, qui n'est évidemment qu'approximatif, mais que je crois très près de la vérité :

RoumaiDS de la Valachie et de la Moldavie 4,700,000 ftmea.

Roamains de la Transylvanie, de la

Bnkovine,des comitats hongrois, des

confins militaires, du banat de Te-

mesvar, etc 3,560,000 — i.

Ronmains de la Bessarabie et de la

Russie méridionale 1,498,000 —

Roumains de la Dobroudja , 36,000 —

Roumains de la Macédoine, de TEpire,

avec ceux des tlots au sud du Danube

et eu Serbie '. 200,000 —

Roumains de llstrie (Rimbian). 6,000 —

Roumains établis à l'étranger (Turquie,

Grèce, Asie Mineure, Egypte, etc.).. 120.000 —

Total.. 10,120,000 &mes.

Le rc^censement de 1860 a établi, pour la Roumanie proprement dite, le chiffre de 4,424,961 habitants; et, de ce chiffre, il faut déduire celui des étrangers à la nationalité roumaine, très nombreux dans le pays. En revanche, il faut tenir compte de l'excédent annuel des naissances sur les décès, excédent tout particulièrement considérable dans ce pays, et de l'immigration qui ramène chaque année des Roumains dans la patrie de leurs ancêtres. 11 est enfin nécessaire de

1. J*ai emprunté ce chiffre, qui me parait un peu élevé, à M. Elisée Reclus {Le, M onde à vol d'oiseaux, p. 209), n*ayant

Îiu rétablir moi-même faute de données suffisantes sur es comitats bongrois et les confins militaires.

comprendre dans révaluation^ eu dehors de la monarchie actuelle et des grands ilôts soumis à Tétranger, les Roumains disséminés dans tout TOrient, où ils sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le croit généralement ^ Le chiffre actuel de la population de la Roumanie [peut, en conséquence, être évalué à 5,300,000 âmes.

L'excédent des naissances sur les décès a été, comme je Tai dit, des plus considérables. En 1870, par exemple, cet excédent a été de 35,589 âmes; en 1876, de 38,690 âmes; en 1879, de 41,371 âmes; et dans la période comprise entre 1865 et 1876, la moyenne a été de 20,726 âmes. Les années d'épidémie (le choléra) ont seules contribué à affaiblir considérablement cette moyenne. En sup-posant que la même progression se continue pendant un siècle, la population totale du royaume actuel de Roumanie serait portée de 5 millions à plus de 9 miUions, c'est-à-dire à peu près doublée*.

Pour les naissances, on a remarqué que le

1 . istria, Dalmatia si Friul, par Tr. Georges Djuvara) dans le supplément à la Bibîiographia Româna, n<> 3, mars 1880, p. 166.

2. 1)*aprës le calcul de M. Elisée Reclus, le nombre des Roumains s'accroît de 40 à 50,000 âmes par an {Géographie universelle f 1. 1, p. 248).

108 rrmsQGUPBiE de la kociumb

nombre des garçons l'emportait sensiblement SOT celui des filles. En revanche, il meurt annoellement pins de garçons qne de filles. Od a constaté élément des naissances moltiples savoir : 13,6 jumeanx sur 1,000 naissances

Fio. B. — Lipovfui de la Dobroudjo.

vivantes; 1 accoucbcment triple sur 10,000 □aissances (de 1870 à 1876), et, pendant cette m£mo période, 3 accouchements quadruples'.

Dans la Dobroudja, récemment annexée à la Roumanie, les Roumains j* sont les plus

1, Ob^DiJnre, Htgivn DanuOtniu, p. OS.

nombreux; viennent ensuite les Tatars, et au troisième rang les Bulgares. Les Lipovans, émigrés de Russie, y sont relativement peu nombreux, bien que dans quelques villages ils soient en majorité.

Le chiffre total de la population de la Dobroudja a été évalué , en 1884, par M. Jackson *, à 134,735 habitants. Ce chiffre est très probablement inférieur à la yérité, car il résulte d'une statistique récente publiée àTulceaS qu'en 1882, il était déjà de 166,812, âmes.

Le chiffre de la population roumaine des îlots situés au sud du Danube, et surtout en Macédoine et dans TÉpire, est très difficile à déterminer, même d'une façon approximative; car, dans les recensements à tant d'égards imparfaits qu'ont publiés les États dont dépendent ces îlots, les Roumains sont toujours confondus, soit avec les nationaux, soit avec les Ottomans. Les chiffres que nous avons donnés ne doivent pas être éloignés de la vérité, mais ils sont évidemment incertains.

1. Lectures upon Roumanian History, p. 13. — Le chiffre donné par M. Jackson a été emprunté à M. Lahovari, Regatul Éomâniei facid eu cele-alle régate europeency p. 16.

2. Nazarettean, Notite istorice si geografice asupra provinctei Dobrogea^ p . 27 .

Ce qu'il serait nécessaire de savoir, c'est la proportion des naissances, des décès et des émigrations. On a vu que les Roumains augmentaient en nombre dans la plupart des pays oîi ils vivent. Augmentent-ils autant ou plus que la population hellénique, dont Taccroissement est tel qu'elle sera certainement doublée en quarante-cinq ans, si la progression continue à être ce qu'elle a été depuis Tannée 1838, époque où s'est opéré en Grèce le premier recensement officiel? Nous ne saurions le dire.

Au point de vue comparatif, la Roumanie occupe, parmi treize États secondaires de l'Europe, la quatrième place par le nombre de ses habitants, et la neuvième par celui de la population proportionnelle à son étendue territoriale.

On a dit que le territoire de l'ancienne Turquie d'Europe présentait, au point de vue ethnographique, une véritable marqueterie, et que bien peu de contrées sur le globe étaient habitées par autant de populations diverses et hétérogènes. Cette observation cependant

ne saurait s'appliquer au noyau actuel de la jeune monarchie roumaine; car s'il est vrai que, dans la plupart des villes de ce royaume,^ il s'est fixé de nombreux étrangers, nuDe part il ne s'est produit, ni en Moldavie, ni en Valachie, de véritables îlots ethniques comme on en rencontre en foule dans tout le reste de la péninsule . La Roumanie actuelle^ abstraction faite de la Dobroudja, qui lui a été récemment annexée, est donc un pays essentiellement roumain et rien que roumain.

Les distinctions qu'on a voulu établir entre les Moldaves et les Valaques n'ont aucun fondement sérieux*; et quiconque prétendrait voir en eux deux peuples différents se heurterait dans le pays à des protestations

1. Les erreurs les plus grossières se sont propagées en France et ailleurs, au sujet de laRoumanie, dans les livres populaires et dans les journaux. On lit notamment dans une des nombreuses et très médiocres géographies de E. Cortambert à l'usage des écoles : «Les principautés slaves tributaires de la Turquie, qui sont la Moldavie, la Servie,... » {Petit Cours de Géographie moderne, autorisé par le Conseil de l'Instruction publique, p. 78). Ailleurs (dans la Revue des Deux-Mondes) on a cru devoir distinguer les Valaques des Roumains, et on a attribué à ceux-ci uûe langue russe, etc., etc. (Voy., au sujet de toutes ces regrettables méprises, M. Alex. Urecbia, dans le compte rendu ,du Congrès international des Sciences Ethnogra^ phioues, session de Paris, p. 253). S. M. Charles !«' me fit 1 honneur de me raconter un jour, à Sinaïa, qu'il avait reçu une lettre officielle portant pour adresse : à Sa Majesté le Roi de Roumanie, à Boukhâra (I). On avait seulement oublié d'ajouter « Tartarie indépendante ».

bien autrement énergiques et unanimes que celles qui pourraient accueillir une allégation analogue, si, en Italie, on voulait distinguer aujourd'hui un peuple piémontais, un peuple toscan et un peuple napolitain. Il existe, cependant, des différences frappantes entre le type, les habitudes^ les idées des paysans qui habitent les campagnes autour de Turin, de Florence et de Naples; ces différences sont insignifiantes entre les populations agraires des environs de lasi et celles de Bucarest.

Lorsqu'on arrive, il est vrai, pour la première fois, dans l'ancienne capitale de la Moldavie, l'impression qu'on reçoit, en jetant les yeux sur les passants, ne s'accorde guère avec cette donnée. Les habitants, dans certaines rues surtout, se distinguent par un extérieur qui ne rappelle en rien le type roumain ; et l'on s'aperçoit bien vite qu'une émigration étrangère est venue se fixer en masse dans le pays. Cette émigration^ sans cesse croissante en Roumanie, mais tout particulièrement sur l'ancien territoire moldave, est l'émigration juive.

On sait que l'invasion des Juifs en Roumanie a provoqué, dans la jeune monarchie, une vive et ardente opposition. Les Juifs y sont,

en efiTet, répandus dans une proportion dont on ne rencontre d'exemple sur aucune autre partie de la carte européenne. On n'en compte pas moins de 100,000 en Yalachie et de 300,000 en Moldavie, ce qui revient à dire qu'il y a, dans le royaume, 8 Juifs sur 100 habitants; et dans la province moldave prise séparément, 15 Juifs sur 100 habitants.

Dans les protestations qui ont été élevées en Roumanie contre l'invasion juive, il ne s'agissait en aucune manière d'une question religieuse. Il y a peu de pays au monde où l'on soit si peu porté à l'intolérance. Les affaires qui touchent aux croyances n'ont jamais passionné le peuple; et le patriotisme national ne comprend pas même que de telles affaires soient de nature à le diviser. D'ailleurs les Juifs, dans tout le royaume, comme les Musulmans, dans la Dobroudja, jouissent de la liberté la plus absolue au sujet de leurs pratiques, de leur culte. Ce qui exaspérait la nation roumaine , c'était que l'Europe ne comprît pas qu'il y avait, dans sa résistance aux prétentions des Israélites, une nécessité d'ordre social et économique. Elle se plai- 'gnait de voir les Juifs réclamer en masse les droits de citoyens, sans consentir à en accomplir les devoirs; qu'ils se crussent toujours

114 ETHNOGRAPHIE DE LÀ BOUlIANIS

autorisés à faire appel à l'étraiiger contre lenr prétendue patrie d'adoption, et qu'ils formassent en réalité un état dans FEtat. Elle leur reprochait, enfin, de se liirer à des métiers peu avouables, de pratiquer Fusure sur une large échelle, et de transformer les quartiers où ils vivaient en de véritables foyers d'infection et de pestilence : « Ce peuple étranger, dit M. Ernest Desjardins, ne veut ni servir, ni s'instruire, ni cultiver, ni payer; il ne participe à aucune charge, ne fait aucun sacrifice, ne se soumet pas même aux lois de police, aux règlements d'hygiène; et avec ses huit cent miUe bras, ne saisit ni la charrue, ni la pioche, ni le fusil, mais l'argent! »

On s'est évidemment mépris sur la condition des Juifs en Roumanie, et la preuve qu'ils n'y sont pas si malheureux qu'on a bien voulu le dire, c'est qu'ils continuent ày émigrer en foule ^ Je n'ai pas à m' arrêter id

1. « Il ne faut pas con fondre, a dit ]e prince Gortchakoff, les Israélites de Berlin, de Paris, de Londres et de Vienne, arec les Juifs de la Serbie, de la Roumanie et de quelques provinces Busses, qui sont un véritable fléan pour les populations indigènes. » Vot. l'intéressante conférence faite par M. Tr. Djuvara à la" Société dTthnogni-* pbie de Paris, et publiée sous le titre de: Les Juiff de la naiananie^ avec une bibliosraphie des ouvrages relatifs à cette question (Pars, 1880, in-8;.

sur une question qui est loin d'avoir la gravité qu'on a jugé à propos de lui attribuer; mais ce que je puis certifier, c'est que, pendant mon séjour en Moldavie, je n'ai jamais vu les autorités roumaines leur refuser aide et protection, même lorsqu'ils les réclamaient pour les motifs les plus futiles, et que j'ai constaté avec regret l'indescriptible saleté de leurs vêtements et de leurs habitations.

A l'exception des Juifs, aucun élément étranger ne forme de groupe compact en Moldavie et en Valachie. Dans les grandes villes, certains métiers sont surtout pratiqués par des Russes, des Bulgares ou des Albanais; mais les uns et les autres, contrairement à ce qui a lieu chez les Israélites, vivent confondus dans la masse de la population, dont ils ont appris la langue et adopté le costume aussi bien que les usages.

Une autre population vagabonde que l'on rencontre à peu près partout en Roumanie, où elle a fourni pendant un temps les esclaves du pays,^est celle des Tsiganes ou Bohémiens d'Orient. Cette population, qui n'a consenti que par la force à se fixer dans certaines localités et à renoncer à ses habitudes nomades, est demeurée à l'état d'énigme pour la science ethnographique, malgré bien des travaux qui

1)6 ETBNOQRtPBIE DE LA ROTrUANtE

ont jeté quelques faibles lumières sur son origine, son histoire et ses migrations. « Elle se rattache, dit Lejean, aux Valaques proprement dits par des liens mystérieux », et les □dividus qui la composent se nomment dans

Femme TsEgane et sod en Faut.

leur propre langue Romuni, » comme leurs frères du Danube. »

Parmi les nombreuses théories contradictoires qui ont été formulées au sujet de l'origine des Tsiganes, la plus vraisemblable

est celle qui les fait venir de l'Inde. Ces Tsiganes devaient appartenir, dans ce pays, à la classe des sudras « agriculteurs », des jDwréÎ7iâf5« malfaiteurs», des vallouvers « serruriers », des chalikis « savetiers », des mantchiers « tanneurs », des kallabantrus « voleurs », des dambatus « mendiants et jongleurs », et enfin des otters « travailleurs nomades ». Leurs ancêtres hindous sortaient de la caste abjecte et méprisée des parias.

Ils ont fourni, en eff'et, dans les différentes régions de l'Europe où ils ont pénétré, la plus grande partie du personnel des saltimbanques, des charlatans, des sorciers et des escamoteurs.

Une des raisons qui militent le plus en faveur de l'origine indienne des Tsiganes, c'est le grand nombre d'expressions hindoues qu'on rencontre dans leur langue. J'ai recueilli quelques phrases dans lesquelles la plupart des mots ressemblent étonnamment à de l'hindoustani corrompu.

On évalue la population tsigane en Roumanie à plus de 150,000 âmes. Elle s'y distingue par une remarquable activité pour le travail, et par une rare intelligence dans la pratique de certains métiers et de certaines industries. Vers le commencement du xv'

siècle, elle vint en foule s'établir dans les Principautés Danubiennes, où elle fut accueillie avec bienveillance par les voïvodes, qui la jugèrent fort utile pour raccomplissement de grands travaux publics dans leurs états.

Les Tsiganes habitent le plus volontiers dans des voitures qu'ils conduisent là où ils croient trouver aisément à gagner leur vie.

Lorsqu'ils ne sont pas repoussés, ils se décident sans peine, quoi qu'on en dise, à demeurer d'une manière fixe dans des maisons, où ils vivent de la façon la plus sobre et la plus économique. Ce n'était que pour échapper à l'esclavage qu'ils redevenaient nomades et couraient de foire en foire, tantôt en jouant de la musique et en chantant les vieux airs nationaux du pays [lautari), tantôt en se montrant comme d'habiles jongleurs ou comme patrons d'ours apprivoisés {ursarijy auxquels ils faisaient exécuter une danse dite ursa^ reasca.

Aujourd'hui la législation roumaine a prononcé l'émancipation définitive des Tsiganes, qui ont cessé d'être esclaves et peuvent fournir au jeune royaume un élément utile pour le développement de l'industrie nationale, si le gouvernement continue à les attacher au

sol par des mesures tout à la fois libérales et paternelles.

Un fait caractéristique qui frappe bien vite l'observateur, c'est qu'en Roumanie on ne peut trouver d'aucun côté la zone mixte de populations qui se dessine d'ordinaire aux frontières des autres pays. L'explication en est bien simple : les limites actuelles du nouveau royaume sont trop éloignées de ses limites ethnographiques réelles pour qu'on puisse y découvrir une fraction quelconque du peuple en contact journalier avec un peuple hétérogène limitrophe. Ce fait n'a rien qui doive surprendre au nord oii se trouve le vaste territoire roumain de la Transylvanie, ni à l'est oii l'élément moldave est prépondérant, en Bessarabie, et bien au-delà de cette région; on en est plus étonné de le voir se produire avec la même intensité et la même persistance, là où le Danube semblerait devoir imposer aux Romains d'Orient une limite infranchissable •

Si Ton peut dire que la Moldavie et la Valachie sont occupées par une population absolument homogène, il n'en est pas de même de la Dobroudja^ province maritime récemment annexée à la Roumanie, et dans laquelle on rencontre les éléments ethniques les plus

ii2 ETBNOGRAPBIE DE LA ROUMANIE

bien autrement énergiques et unanimes que celles qui pourraient accueillir une allégation analogue, si. en Italie, on voulait distinguer aujourd'hui un peuple piémontais, un peuple toscan et un peuple napolitain. Il existe, cependant, des différences frappantes entre le type, les habitudes^ les idées des paysans qui habitent les campagnes autour de Turin, de Florence et de Naples; ces différences sont insignifiantes entre les populations agraires des environs de lasi et celles de Bucarest.

Lorsqu'on arrive, il est vrai, pour la première fois, dans Tancienne capitale de la Moldavie, Timpression qu'on reçoit, en jetant les yeux sur les passants, ne s'accorde guère avec cette donnée. Les habitants, dans certaines rues surtout, se distinguent par un extérieur qui ne rappelle en rien le type roumain ; et Ton s'aperçoit bien vite qu'une émigration étrangère est venue se fixer en masse dans le pays. Cette émigration^ sans cesse croissante en Roumanie, mais tout particulièrement sur Tancien territoire moldave, est l'émigration juive.

On sait que l'invasion des Juifs en Roumanie a provoqué^ dans la jeune monarchie, une vive et ardente opposition. Les Juifs y sont,

en effet, répandus dans une proportion dont on ne rencontre d'exemple sur aucune autre partie de la carte européenne. On n'en compte pas moins de 100,000 en Valachie et de 300,000 en Moldavie, ce qui revient à dire qu'il y a, dans le royaume, 8 Juifs sur 100 habitants; et dans la province moldave prise séparément, 15 Juifs sur 100 habitants.

Dans les protestations qui ont été élevées en Roumanie contre l'invasion juive, il ne s'agissait en aucune manière d'une question religieuse. Il y a peu de pays au monde oix Ton soit si peu porté à l'intolérance. Les affaires qui touchent aux croyances n'ont jamais passionné le peuple ; et le patriotisme national ne comprend pas même que de telles affaires soient de nature à le diviser. D'ailleurs les Juifs, dans tout le royaume, comme les Musulmans, dans la Dobroudja, jouissent de la liberté la plus absolue au sujet de leurs pratiques, de leur culte. Ce qui exaspérait la nation roumaine , c'était que l'Europe ne comprît pas qu'il y avait, dans sa résistance aux prétentions des Israélites, une nécessité d'ordre social et économique. Elle se plai- •gnait de voir les Juifs réclamer en masse les droits de citoyens, sans consentir à en accomplir les devoirs; qu'ils se crussent toujours

114f ETHNOGRAPHIE DE LA ROUMANIE

autorisés à faire appel à Télranger contre leur prétendue patrie d*adoption, et qu'ils formassent en réalité un état dans l'État. Elle leur reprochait, enfin, de se livrer à des métiers peu avouables, de pratiquer l'usure sur une large échelle, et de transformer les quartiers où ils vivsdent en de véritables foyers d'infection et de pestilence : « Ce peuple étranger, dit M. Ernest Desjardins, ne veut ni servir, ni s'instruire, ni cultiver, ni payer; il ne participe à aucune charge, ne fait aucun sacrifice, ne se soumet pas même aux lois de police, aux règlements d'hygiène; et avec ses huit cent mille bras, ne saisit ni la charrue, ni la pioche, ni le fusil, mais l'argent! »

On s'est évidemment mépris sur la condition des Juifs en Roumanie, et la preuve qu'ils n'y sont pas si malheureux qu'on a bien voulu le dire, c'est qu'ils continuent à y émigrer en foule*. Je n'ai pas à m' arrêter ici

1. « 11 ne faut pas confondre, a dit le prince Gortchakoff, les Israélites de Berlin, de Paris, de Londres et de Vienne, a^ec les Juifs de Ja Serbie, de la Roumanie et de quelques provinces Russes, qui sont un véritable fléau pour les populations indigènes. » Voy. l'intéressante conférence faite par M . Tr. Djuvara à la Société d'Elhnogra-* phie de Paris, et publiée sous le titre de : Lts Juifs de la noumanie^ avec une bibliographie des ouTrages relaUfs à cette question (Pans, 1880, m-8).

sur une question qui est loin d'avoir la gravité qu'on a jugé à propos de lui attribuer; mais ce que je puis certifier, c'est que, pendant mon séjour en Moldavie, je n'ai jamais vu les autorités roumaines leur refuser aide et protection, même lorsqu'ils les réclamaient pour les motifs les plus futiles, et que j'ai constaté avec regret l'indescriptible saleté de leurs vêtements et de leurs habitations.

A l'exception des Juifs, aucun élément étranger ne forme de groupe compact en Moldavie et en Valachie. Dans les grandes villes, certains métiers sont surtout pratiqués par des Russes, des Bulgares ou des Albanais ; mais les uns et les autres, contrairement à ce qui a lieu chez les Israélites, vivent confondus dans la masse de la population, dont ils ont appris la langue et adopté le costume aussi bien que les usages.

Une autre population vagabonde que l'on rencontre à peu près partout en Roumanie, où elle a fourni pendant un temps les esclaves du pays,^est celle des Tsiganes ou Bohémiens d'Orient. Cette population, qui n'a consenti que par la force à se fixer dans certaines localités et à renoncer à ses habitudes nomades, est demeurée à l'état d'énigme pour la science ethnographique, malgré bien des travaux qui

11b BTHNOQRtPHIE DE LA KOUHANIB

ont jeté quelques faibles lumières sur son origine, son histoire et ses migrations, k Elle se rattache, dit Lejean, aux Valaques proprement dits par des liens mystérieux », elles ndividus qui la composent se nomment dans

Fto. g, — Femme Tsigane et »oa enrant.

leur propre langue Romunî, « comme leurs frères du Danube. »

Parmi les nombreuses théories contradictoires qui ont été formulées au sujet de l'origine des Tsiganes, la plus vraisemblable

est celle qui les fait venir de Tlnde. Ces Tsiganes devaient appartenir, dans ce pays, à la classe des sudras « agriculteurs », des purânas « malfaiteurs », des vallouvers « serruriers » , des chalikis « savetiers » , des mantchiers « tanneurs », des kallabantrus « voleurs », des dambatus « mendiants et jongleurs », et enfin des otters « travailleurs nomades ». Leurs ancêtres hindous sortaient de la caste abjecte et méprisée des parias.

Ils ont fourni, en effet, dans les différentes régions de l'Europe où ils ont pénétré, la plus grande partie du personnel des saltimbanques, des charlatans, des sorciers et des escamoteurs.

Une des raisons qui militent le plus en faveur de l'origine indienne des Tsiganes, c'est le grand nombre d'expressions hindoues qu'on rencontre dans leur langue. J'ai recueilli quelques phrases dans lesquelles la plupart des mots ressemblent étonnamment à de l'hindoustani corrompu.

On évalue la population tsigane en Roumanie à plus de 150,000 âmes. Elle s'y distingue par une remarquable activité pour le travail, et par une rare intelligence dans la pratique de certains métiers et de certaines industries. Vers le commencement du xv'

siècle, elle vint en foule s'établir dans, les Principautés Danubiennes, où elle fut accueillie avec bienveillance par les voïvodes, qui la jugèrent fort utile pour Taccomplissement de grands travaux publics dans leurs états.

Les Tsiganes habitent le plus volontiers dans des voitures qu'ils conduisent là où ils croient trouver aisément à gagner leur vie.

Lorsqu'ils ne sont pas repoussés, ils se décident sans peine, quoi qu'on en dise, à demeurer d'une manière fixe dans des maisons, où ils vivent de la façon la plus sobre et la plus économique. Ce n'était que p^ur échapper à l'esclavage qu'ils redevenaient nomades et couraient de foire en foire, tantôt en jouant de la musique et en chantant les vieux airs nationaux du pays [lautari), tantôt en se montrant comme d'habiles jongleurs ou comme patrons d'ours apprivoisés {ursan), auxquels ils faisaient exécuter une danse dite ursareasca.

Aujourd'hui la législation roumaine a prononcé l'émancipation définitive des Tsiganes, qui ont cessé d'être esclaves et peuvent fournir au jeune royaume un élément utile pour le développement de l'industrie nationale, si le gouvernement continue à les attacher aa

sol par des mesures tout à la fois libérales et paternelles.

Un fait caractéristique qui frappe bien vite Tobservateur, c'est qu'en Roumanie on ne peut trouver d'aucun côté la zone mixte de populations qui se dessine d'ordinaire aux frontières des autres pays. L'explication en est bien simple : les limites actuelles du nouveau royaume sont trop éloignées de ses limites ethnographiques réelles pour qu'on puisse y découvrir une fraction quelconque du peuple en contact journalier avec un peuple hétérogène limitrophe. Ce fait n'a rien qui doive surprendre au nord où se trouve le vaste territoire roumain de la Transylvanie, ni à l'est où l'élément moldave est prépondérant, en Bessarabie, et bien au-delà de cette région; on en est plus étonné de le voir se produire avec la même intensité et la même persistance, là où le Danube semblerait devoir imposer aux Romains d'Orient une limite infranchissable.

Si Ton peut dire que la Moldavie et la Valachie sont occupées par une population absolument homogène, il n'en est pas de même de la Dobroudja^ province maritime récemment annexée à la Roumanie, et dans laquelle on rencontre les éléments ethniques les plus

130 ETBNOGRAPHIE DE LA BOUMANIE

divers et les plus disparates. Les Tatars et les Turks occupent, dans cette province, la place la plus étendue ; mais toutes les localités tant soit peu importantes ont reçu à différentes époques, et surtout dans ces derniers temps, un contingent roumain considérable. Les Bulgares sont également fort nombreux dans le pays. C'est à tort cependant qu'on a prétendu qu'ils étaient les anciens possesseurs de la région ; et il est démontré que les Turks l'avaient conquise non point sur eux, mais sur les Roumains *- qui en ont été les habitants dès l'antiquité.

La Dobroudja faisait anciennement partie du territoire de la Mœsie. Son étendue actuelle est de 13,967 kilomètres carrés. L'incurie du gouvernement turk et la guerre turkorusse en ont transformé la plus grande partie, d'ailleurs essentiellement propre à la culture, en de véritables déserts. On y rencontre beaucoup de marécages, sources des fièvres paludéennes dont souffrent presque tous les habitants et qui font la terreur des étrangers. Ces fièvres sont rarement dangereuses, si l'on suit le régime d'une alimentation subs-

i. Hasdeu, La Valachi^imquen 1400, trad. Fréd. Damé, p. 116.

tantielle et azotée. On y cite, en effet, de nombreux cas de longévité extraordinaire. La situation du pays permet, enfin, d'y établir le centre d'un grand commerce avec FOrient.

Les Roumains soutiennent qu'ils ont perdu en échangeant, contrairement à leur volonté, la Dobroudja contre la Bessarabie. Us sont évidemment dans le vrai, si Ton ne considère que la condition actuelle des deux pays; mais il est hors de doute qu'avec des sacrifices, considérables sans doute, le nouveau territoire restitué à la monarchie roumaine acquerra une importance supérieure à celui qu'elle a perdu. Pour tirer un utile parti de ce territoire, il faudrait, que les Roumains devinssent un peuple de navigateurs, et jusqu'à présent, il faut le reconnaître, leurs aptitudes ne paraissent guère s^être tournées dans cette direction. Ils ont montré, en trop de circonstances, qu'ils étaient capables de toutes les transformations et de tous les progrès, pour ne pas arriver pas à développer chez eux le goût des voyages d'outre-mer et des pérégrinations lointaines. J'ai acquis la conviction que rien ne serait plus propre à garantir l'indépendance de la Roumanie qu'une sérieuse organisation de ses ressources maritimes et coloniales. Le port de Constantza

lâi ETBNOORAPHIE DE LA RODHANIE

(Kiustendjé) est, à coup sûr, appelé à un brillant avenir ; celui de Mangalia mérite également toute la sollicilude du gouvernement et de la nation.

Non seulement on rencontre, dans la Dobroudja, de vai^tea ilôts occupés par des populations d'origines les plus diverses ; mais, dans les villes de quelque importance, on

Fio. W, — Le port de CODatantia.

voit habiter côte à côte des hommes de toutes sorles de provenances et de nationalités.

Les uns et les autres vivent en paix, mais ils professent en général peu d'estime et de confraternité réciproques. Les Turks et les Tatares, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le dire, ne se fréquentent pas volontiers et

STATISTIQUE ET RÉPABTITION 123

évitent l'occasion de se rencontrer aux heures de repos. Tous se montrent méfiants envers les Grecs, qui, de leur côté, ne manquent pas une occasion de faire valoir leur supériorité. Les Bulgares se considèrent comme des travailleurs indispensables dans le pays, et voient d'un assez mauvais œil les Ottomans qui ont toujours été leurs mortels ennemis.

Tous aussi reconnaissent la supériorité intel* lectuelle et civilisatrice des Roumains, et consentent d'assez bon gré à être gouvernés par eux. L'avenir, dans la Dobroudja, appartient donc à ses plus anciens colonisateurs : il appartient aux Romains d'Orient.

Le plus important des territoires dont la nationalité roumaine ait le droit, au point de vue ethnographique, de revendiquer la cession, appartient aujourd'hui à la monarchie austro-hongroise. Il comprend la plus grande partie de la Transylvanie et delà Bukovinej le banat de Temesvar et divers îlots disséminés dans les pays magyars et serbes.

Les limites de ces territoires sont parfois

difficiles à fixer, certaines localités étant habitées par une population mélangée. Des villes essentiellement roumaines, telles que Oradea Mare (Gross-Wardein), Sibiu (Hermanstadt), Brasow (ICronstadt), etc., sont aujourd'hui occupées par un grand nombre de fonctionnaires et de commerçants étrangers, tout comme la plupart des villes bulgares de la rive droite du Danube par des négociants et des journaliers roumains. Là, peut-être plus que partout ailleurs, il faut tenir un grand compte des zones mixtes qui produisent sur la carte du pays d'innombrables dentelures.

Au point de vue des frontières naturelles, les contours de la Transylvanie ont été dessinés d'une façon remarquables par la nature : à Test et au sud, par la chaîne des Carpathes ; à l'ouest, par la Theiss; au nord, par le Sebes-Kôrôs et par le Szamos. Ses confins ethnographiques s'étendent un peu moins loin dans la direction occidentale; mais ils atteignent, au travers de la Moldavie , les bords du Dniester dans la direction orientale.

Au centre de la région , se trouvent deux grands îlots, l'un hongrois, dont la ville principale est Klausenburg (ou Cliisi). Dans cette

ville, et surtout dans les campagnes environnantes, on rencontre un très grand nombre de Valaques ; de telle sorte que les Roumains revendiquent une partie de ce territoire comme leur appartenant au point de vue ethnique*. Les deux extrémités méridionales de Tîlot hongrois sont habitées par les Szekler ou Sicules, qui se rattachent à la même famille que les Magyars qu'ils ont devancé d'environ quatre siècles dans la région où ils sont établis aujourd'hui. Des Szeklors sont arrivés, en effet, dans la Transylvanie, au V* siècle de de notre ère ; ils font usage d'un dialecte particulier.

Trois enclaves arméniennes existent aux différentes extrémités de l'îlot magyar des Sieben-Bùrger : celle du nord, où se trouve la ville appelée par les Allemands Arménienstadt; celle da sud, k Elisabethstadt, et celle du nord-est, à Gyergyo et dans ses environs.

L'îlot allemand de Transylvanie, au sud du précédent, est coupé par une bande occupée parles Szeklers. Dans la partie occidentale se trouve Hermanstadt (ou Sibiu)^ et dans la partie orientale Kronstadt (ou Brasov).

1. Voy. Dotamment dans la Carta etnografica a Românilorûf publiée à Bucarest, eu 1882.

La Transylvanie est non seulement un territoire roumain, mais on peut dire avec justesse qu'elle est le cœur même de cette nationalité, c'est-à-dire le foyer de son ancienne civilisation et le berceau de ses origines historiques. C'était jadis la Dacie méditerra^ néenne^ la région oii se trouvait Zarmizege^ thusQy la célèbre métropole du roi Décébale.

Il est arrivé, en Transylvanie, ce qui arrive toujours dans un pays qui est tombé au pouvoir d'une puissance étrangère à sa véritable nationalité : on a essayé par tous les moyens, trop souvent même par des mesures aussi contraires que possible à la morale et à la justice, de faire disparsdtre Télément indigène, en lui enlevant ses caractères ethniques les plus essentiels : le langage, le souvenir de ses traditions nationales, la religion et jusqu'aux coutumes de son foyer domestique. La persécution des Hongrois a été impuissante à y réussir ; et l'on trouverait peut-être difficilement en Moldo-Yalachie des patriotes plus ardents et plus attachés à l'idée roumaine que les malheureux paysans de cette contrée.

Aucun effort du gouvernement magyar n'a pu décider les Transylvaniens à renoncer à ridiome que parlaient leurs pères ; et, alors

même qu'on se refusait à employer cet idiome dans les écoles subventionnées par l'État, c'était au sein des familles qu'on gardait, comme un dépôt sacré, le souvenir des accents mélodieux de la Rome antique.

Non seulement les pâtres d'au-delà des Carpathes continuent à cultiver le roumain, mais ils ont conservé le beau costume de leurs ancêtres, et, avec ce costume, des pratiques qui rappellent les âges légendaires de Romulus et les temps glorieux de l^empereur Trajan.

Parmi ces pratiques, il n'en est aucune qui produise une plus vive impression sur l'esprit du voyageur que celle de leur danse dite des Calusari. Cette danse, qui passe pour une réminiscence de l'enlèvement des Sabines', est tout d'abord exécutée par les hommes seuls qui se livrent, au son condensé de la musique, aux mouvements les plus fougueux et les plus désordonnés ; puis , sans qu'on s'y attende, la danse cesse brusquement, et les danseurs s'élancent sur les jeunes filles

t. Dans les cérémonies des noces, chez les paysans de la Roumanie, le marié, après divers simulacres de luttes pour obtenir sa femme, doit la prendre finalement dans ses bras et l'emporter ainsi dans la chambre nuptiale, en commémoration de l'enlèvement des Babines (J. Voïnescu, dans la Revue de VOrient, t. XV, p 178).

que la cariorité à réunies autour d'eux et les emportent dans leurs bras. Quelques auteurs prétendent que cette danse, à laquelle on attache un certain caractère religieux et sacré, a été celle des anciens prêtres salions, qui la pratiquaient sous la conduite d'un vates. Ce sont parfois des Tsiganes qui forment l'orchestre, pendant cette cérémonie aussi originale que caractéristique.

J'ai eu l'occasion de causer plusieurs fois avec des mocâni, bergers roumains de Transylvanie, et tous se révoltaient lorsque, par hasard, je faisais mine de les considérer comme des Magyars. L'un d'eux me dit un jour : < Nous sommes bien pauvres, et nous le serons peut-être toujours ; mais ce qui est sûr, c'est que, Hongrois, nous ne le serons jamais ! »

La Bessarabie est en majeure partie un pays moldave : on y rencontre cependant une grande enclave russe du côté de la mer Noire, et au cœur de cette enclave un tlot allemand. En revanche, le sud de la Russie est émaillé de nombreux îlots roumains, dont les limites extrêmes paraissent, être les suivantes : au nord-ouest, Britchani, Mobilev et lampol ; — au nord, Temovka, Novomirgorod et Skalevoié ; — au nord-est, Olviopol,

Dîkovka et Novaïa Praga ; — à Test lécatinériaoslav, Beresovka et Nikolaievsk; — au sud, Neusatz, Odessa et Akkerman.

Le véritable caractère ethnique de la Bessarabie n'est guère connu en Europe que depuis la guerre de Crimée; et, même à cette époque, on ne semblait point se douter de Textension orientale de l'élément Roumain dans le sud de la Russie. La nationalité moldo-valaque de nombreux bourgs et villages situés le long du Dniester, depuis Akkerman jusqu'à Bender et appelés /«m- Kenilev « villages des rives », avait cependant été déjà signalée au siècle précédent, par Peysonel, dans son Traité sur le commerce de la mer Noire, et les ethnographes de la Russie paraissent savoir depuis longtemps à quoi s'en tenir à cet égard.

Les Roumains del'Istrie, qui se nomment eilx-mênies Rômleni ou Rumeri^ étaient tellement ignorés des ethnographes que Guillaume Lejean crut les avoir découverts en 1869, alors qu'ils étaient connus des Valaques environ quarante ans auparavant. Ces Roumains, sur lesquels plusieurs savants, et tout particulièrement le docteur Kandler, Antonio Covaci et Carol Franceschi, nous ont fourni de précieuses indications, se seraient établis

dans ristrie longtemps avant la colonisation de la Dacie par Trajan. Le dernier de ces auteurs démontre qu'au nombre des populations latines de cette contrée, il faut admettre les Cici, qu'on a considérés à tort comme Slaves, parce qu'ils habitaient des localités auxquelles on a donné des noms slaves.

D'ailleurs, un grand nombre de désignations géographiques de cette même contrée ont une forme qui trahit une origine évidemment romanique. Les Rômleni de l'Istrie vivent côte à côte avec des tribus slaves d'origine, mais il existe entre les uns et les autres une haine de vieille date qui témoigne encore une fois de la diversité de leur provenance.

L'Istrie, conquise en 179 par le consul Manlius d'Aquileja, fut, dès cette époque, colonisée par les Rômleni. Ceux-ci habitent encore aujourd'hui le pays par lequel passe la route de Trieste à Lippa, où se trouve le district de Castel-Nuovo. C'est la région qui figure dans les cartes géographiques allemandes sous le nom de Tschitschen Boden « terre des Cxi » . Carol Franceschi, touché des souffrances de ces Roumains en butte à toutes les persécutions des Slaves qui les environnaient, a écrit : « Ce peuple qui, méprisé, insulté, pauvre, conserve néanmoins

la langue de ses pères et gard^ intact le patrimoine de tant de belles qualités, de tant de dons physiques et intellectuels propres à sa race, ne montre-t-il pas, dans la misérable situation où il se trouve, une vitalité merveilleuse ? Ne mérite-t-il pas la sympathie et la compassion de tous les gens de cœur ? »

Le sud de la péninsule du Balkan, et tout particulièrement la Macédoine, TÉpire et l'Albanie, renferme plusieurs îlots ethniques appelés « Valaques » par les étrangers, mais qui se désignent eux-mêmes sous le nom de Roumains. Ils ont été formés par des colonies qui sont venues s'établir dans cette région à diverses époques, à partir du n* siècle avant notre ère. Les individus qui les composent sont pour la plupart pasteurs; et, vers le xii'* siècle, ils sont tellement nombreux et le domaine sur lequel ils sont répandus est tellement vaste, que presque toute la Thessalie reçoit alors le nom de Grande-Valachie (MeYaXr) B\ct.yj.<x). Benjamin de Tudèle rapporte qu'il est entré dans le pays de^i Valaques trois jours après être sorti de Thèbes, et d'autres anciens auteurs nous signalent les Roumains jusqu'aux environs de Philippoli et de Varna, sur la mer Noire. Pachymère nous les montre aux portes mêmes de Constanti-

132 ETHNOOBAPHIE DE LA BOEUANIE

nople, et leur pléthore était telle qu'en 1290 ÂndronicPaléologue jugeanécessaire de s'en débarrasser en les faisant transporter dans l'Anatolie ' . On prétend que ces pauvres Rou-

Roamalu du Sud. (Épire et Macfdoîne).

mains furent, à cette époque, l'objet de tant de mauvais traitements et de persécutions qu'ils finirent par être complètement anéantis. Ce fait, il faut le dire, ne semble pas avéré, et des voyageurs contemporains prétendent

1. Voy. la curieuse étude François Lenoruant snr lei patres Valttqaes de la Grèce, dans les Mémoiret de ta Sodélé d'Ethnographie, rreoiière série, t. ÏX, p. S37 etpud.

avoir retrouvé des Valaques sur une foule de points différents de l'Asie Mineure *.

Les Roumains du Sud forment deux rameaux distincts : les Karagunis ou « hommes aux Habits noirs », appelés par les Grecs 'Ap6aviTo6Xaxôt ou Zinzares (ZivÇapoi , moustiques), parmi lesquels se trouvent les types nomades de TEpire et de FArcanie ; et les Kutzovalaques (KoutÇoSXoxoO ou « Valaques boiteux », que Ton considère comme alliés aux Grecs, surtout dans TAttique et la Béotie.

U ne faudrait pas croire cependant que les Roumains du Sud ne forment qu une population nomade et vagabonde. Lorsqu'ils n'ont pas été Tobjet de persécutions, ils se sont établis dans des villages où ils n'ont pas cessé de demeurer jusqu'à nos jours, et ces villages, au nombre d'environ soixante-dix, sont disséminés dans les cantons de Grébena, de Conitza, de Zagori, de Metzovo, dans le district de Tricala et dans la zone qui entoure Janina. Là, ils ont assez bien supporté la domination turque, parce que, sous le gou-

1. Dans une exploration récente de cette région, M. Léon Cahun a eu plusieurs fois l'occasion de constater que loin d'avoir disparu de la Turquie d'Asie, les Valaques y formaient un contigent d'une importance sérieuse au point de vue de la statistique ethnographique.

KTHN. DE T.A ROUMANIE. i«

yemement musulman, on les a laissés libres de pratiquer leur langiie nationale et de garder leurs traditions et leurs coutumes. En revanche, ils paraissent s'être toujours révoltés contre la tendance perpétuelle des Grecs d'heUéniser ceux qui vivaient sur leur territoire. Les délégués Yalaques de la Macédoine et de rÉpire^ avec lesquels je me suis trouvé en rapport à Bucarest, témoignaient leur reconnaissance à la Porte pour la liberté dont ils avaient pu jouir sous le sceptre du sultan, mais ils se montraient profondément hostiles contre les Grecs, et n'hésitaient pas à dire que^ s'ils étaient l'objet d'une annexion contraire à leurs sentiments et à leur patriotisme, ils chercheraient sans cesse à revendiquer leur indépendance en faisant appel à rinsurrection ; qu'enfin, si on les poussait à bout, ils formeraient en masse une troupe de bandits qui n'aurait plus pour devise que deux mots : « Désespoir et Vengeance ! »

On sait que TEurope s'est peu intéressée au sort de ces malheureux Roumains séparés de leur mère-patrie, et les a condamnés à vivre sous le joug étranger qu'ils redoutaient le plus, sans leur laisser Tespoir de la délivrance. Il est certain qu'il eût été difficile de répondre d'une façon satisfaisante au désir

qu'ils n'osaient pas même avouer. Tout ce qu'on pouvait leur permettre de demander, c'était d'être maintenus sujets de la Turquie ; mais on n'ignorait pas que leurs espérances s'étendaient vers des horizons moins sombres et plus lointains. L'énergie dont ils ont fait preuve dans leurs revendications récentes, la persistance de leurs instincts patriotiques, et peut-être plus encore l'attitude belliqueuse et menaçante qu'ils ont prise dans ces derniers temps, défendent de prédire qu'ils n'aboutiront jamais à leur but. Le jour où l'Europe comprendra le rôle nécessaire de l'élément Roumain dans les destinées du monde civilisé, elle ne voudra peut-être pas que cette noble et généreuse nation n'ait pour toute issue qu'un lac devenu absolument russe; et, par un nouveau remaniement de la carte de Turquie, elle lui assurera un débouché sur TAdriatique. Voilà ce que les Valaques du Sud appellent leur rêve, un rêve pour la réalisation duquel ils sont disposés à renoncer à leurs intérêts personnels et à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang.

On raconte une affreuse histoire qui pourrait bien trouver ici son application. C'était sous le règne du sultan Mahomet IL Ce prince arrivait en marche triomphale dans la Vala-

136 BTBNOORAPHIE DE LA BODSIANIX

chie, où régnait aiors Vladu V. Non toin de Bucarest, l'armée musulmane eut à traverser une véritable forêt de pieux enfoncés en terre, sur lesquels le voïvode avait fait em-

ForM de Turks «mp&ilés.

paler Hamsa Pacha, favori du sultan, revêtu de ses habits de pourpre et des insignes de ses hautes fonctions de gouverneur, et 2S,000 Turks ou Buljrares de l'armée ottooiane. A

la vue de cet horrible spectacle, Mahomet II ne put s'empêcher de s'écrier : « Comment arriverai-je jamais à ravir les états d'un prince qui ne répugne pas devant de pareils moyens pour les conserver? » Lés Valaques de la Macédoine et de PÉpire ne commettront certainement rien qui rappelle les horreurs du règne de Vladu V , leur ancien souverain ; mais ne^ peut-on pas, en voyant leur attitude résolue, se demander comment on parviendra jamais à rétablir Tordre et la tranquillité dans la péninsule du Balkan, si Ton amène au désespoir des hommes qui, semblables aux Tatars nomades de TAsie Centrale, ne font point de cas de la fortune, méprisent le confortable et le calme de la vie, n'ont aucun intérêt sérieux qui les enracine dans le sol, et ne poursuivent qu'une idée fixe, pour le triomphe de laquelle ils sont à toute heure prêts à combattre et à se sacrifier ? Unis par les liens du malheur aux belliqueux Albanais, « ils seront poussés par la force des choses à se constituer en bandes pour s'opposer à l'annexion de la Thessalie à la Grèce ; et, en cas de non réussite, ils se livreront au brigandage ! » Ces paroles, ce sont les délégués du peuple Valaque de la Turquie du Sud qui les ont eux-mêmes prononcées et écrites dans un

manifeste adressé à l'Europe *. Il n'est guère permis, après un tel aveu, de douter de leprs sentiments et de se méprendre sur leurs intentions.

Le grand nombre dllots roumains qui existe en dehors de la jeune monarchie roumaine est un danger pour la paix de l'Europe dont on aurait tort de dissimuler la gravité. Mais cette même situation, sans cesse menaçante comme la cendre qui recouvre le large cratère d'un volcan, n'existait-elle pas, il y a quelques années, en Italie, alors que celte péninsule était morcelée en plusieurs petits étals qui n'avaient point de raison d'être séparément, mais dont l'ensemble répondait à d'inéluctables nécessités dans le grand travail de l'évolution des peuples modernes ? La question dltalie a été résolue par Vltalia unita ; la question d'Orient ne le sera probablement jamais, tant que les Roumains n'auront pas été rendus tous à leur mère-patrie.

1. Mémoire présenté par les délégués Valaques de Macé^ doine, dEpire et de Thessalie aux ambassaaeurs à Constantioople, 1881, p. 4.

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