LES PRINCES REBELLES
vit arriver Merlin, qui se montra à tout le peuple comme celui qui veut être reconnu ; après quoi il se présenta devant les rebelles, ouvert et joyeux à son ordinaire.
Ils lui firent grand accueil et lui demandèrent ce que c'était que ce nouveau roi que l'archevêque prétendait leur imposer.
— Beaux seigneurs, répondit-il, Tarchevêque a bienfait. Et sachez qu'il n'est pas fils d'Antor et frère de Keu, mais de plus haute naissance qu'aucun de vous.
— Comment? Que nous dites-vous?
— Mandez-le devant vous, ainsi qu'Ulfin et Antor, et vous saurez la vérité.
Étonnés, les barons envoyèrent Bretel muni d'un sauf-conduit, et Artus consentit à venir en compagnie de l'archevêque et d'Antor, non sans avoir passé sous sa cotte un court et léger liaubergeon, par précaution.
Quand il entra, le barons se levèrent devant lui parce qu'il était roi sacré, et devant l'archevêque parce qu'il était saint et de bonne vie. Mais, à peine furent-ils assis, l'homme de Dieu commença de les supplier au nom de Notre Seigneur de prendre en pitié la chrétienté et de leur rappeler que, riches ou pauvres, ils n'étaient que des hommes soumis à la mort.
— Sire, firent-ils sans le laisser achever, souffrez un peu que nous écoutions Merlin; ensuite vous retrouverez bien votre sermon.
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Merlin se mit donc debout et leur conta tout au long l'histoire d'Uter Pendragon et d'Ygerne -, puis il invoqua le témoignage d'Ulfin et d' Antor ; enfin il exhiba des lettres scellées que le défunt roi avait fait faire de tout cela.
En l'écoutant, le menu peuple qui était dans la salle commença de pleurer d'attendrissement et de maudire ceux qui voulaient nuire au fils d'Uter Pendragon. Mais les barons, après avoir un peu hésité, déclarèrent qu'ils ne consentiraient jamais à tenir leurs fiefs d'un bâtard, et, comme Merlin leur représentait qu'ils se trouveraient mal d'aller contre la volonté de Notre Seigneur qui avait lui-même élu Artus, ils se moquèrent de lui, disant :
— Il a bien parlé, l'enchanteur!
Enfin ils furent assembler leurs bannières pour donner sans tarder l'assaut au château.
Artus, qui était revenu s'y enfermer, avait avec lui une grande multitude de menu peuple, mais seulement une poignée de chevaliers. En entrant, il prit Merlin par la main et, le tirant à part avec l'archevêque, Ulfin, Antor, Keu et Bretel, il lui demanda son avis.
— Beau sire, dit Merlin, faites armer vos gens, et attendez derrière la porte, et quand je crierai : « Maintenant, à eux! » sortez hardiment et laissez courre les chevaux.
Alors l'archevêque monta sur ie mur et excom-
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munia tous ceux qui voudraient niéfaire au roi. Puis Merlin, du sommet de la tour, jeta im enchantement tel que toutes les tentes et pavillons des barons rebelles se mirent à flamber. Quand il les vit ainsi en feu, il donna son signal : la porte s'ouvrit brusquement et le roi Artus et les siens chargèrent aussi vite que leurs chevaux purent galoper, la lance basse et l'écu devant la poitrine. Si bien qu'ils mirent d'abord le désordre dans les rangs de l'ennemi surpris.
Cependant le roi Nantre, qui était grand, fort et membru à merveille, se dit que, s'il tuaitArtus, la guerre serait tôt faite. Il prend une lance peinte, courte, roide et grosse, à fer tranchant, et charge à toute allure le roi. Le voyant venir, Artus broche à son tour et s'assure sur ses étriers : de sa lance de fi^éne il heurte le roi Nantre avec tant de force qu'il lui perce son écu et le porte à terre par-dessus la croupe de son destrier, si durement que toute la terre en résonne. Mais les gens du roi Nantre se précipitent à son secours et le remettent à cheval; ceux du roi Artus viennent aider à leur seigneur; il se fait une mêlée furieuse.
Sa lance brisée, Artus tire son épée, celle qu'il avait arrachée du perron merveilleux. Elle s'appelait Escalibor, qui signifie en hébreu tranche fer et acier, et elle jetait autant de clarté que deux cierges allumés. Le roi la brandit et commence de frapper à dextre et à
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senestre, si vivement qu'il semble entouré d* éclairs, et à faire de si grandes prouesses que nul n*ose l'attendre et que tous l'évitent. Voyant cela, six des rois s'accordent pour le charger ensemble, et ils le renversent avec son cheval. Mais Keu, Bretel, Antor, Ulfin et leur iignage accourent à la rescousse; Keu se jette sur le roi Lot, lui décharge un tel coup sur son heaume qu'il l'abat sur l'arçon, le frappe, le refrappe, s'acharne et le fait tomber à bas de son destrier, tout étourdi.
A ce moment, la foule du menu peuple se précipitait à son tour dans la mêlée, armée de haches, de masses, de bâtons, si bien que l'ennemi commença de plier sous le nombre et de fuir. Fort échauffé, Artus, remonté par les siens, se jette à la poursuite, et fait merveille d'Escalibor au point que sur ses armes rouges de sang on ne voit plus couleur ni vernis. Semblable à une statue vermeille, il atteint le roi Ydier; déjà il hausse l'épée pour le férir sur son heaume, mais son cheval l'emporte plus loin qu'il n'aurait fallu, si bien que le coup, frôlant l'homme, tombe sur le destrier et lui tranche le cou. Ydier tombe à terre; ses gens le dégagent, le remontent à grand'peine. . . Enfin les onze rois s'échappent, rudement pourchassés, laissant sur le terrain tout leur bagage et leur vaisselle d'or et d'argent.
LE ROYAUMK 1>E CARMEMDK M)
Quand le roi Artus eut ainsi déconfit ses g[rands vassaux rebelles, il tint une cour à Londres sur le conseil de Merlin, où il fit de beaux dons de robes, d'argent, de chevaux, et arma nombre de nouveaux chevaliers. Par quoi il se gagna beaucoup de cœurs.
— Beau doux sire, lui dit Merlin, maintenant contentez-vous de garnir vos forteresses et de les munh- de vivres et d'artillerie. Cependant vous irez vous engager comme un simple chevalier au service du roi Léodagan de Carmélide, et grand bien vous en adviendra. C'est un vieil homme et il a rude guerre de ses voisins : car le roi Claudas de la Terre déserte a rendu hommage à l'empereur de Rome, Julius César, et tous deux ont fait alliance avec Frolle, duc d'Allemagne, qui est un haut et puissant baron, et une grande armée s*avance sous leurs bannières pour conquérir le royaume de Carmélide. Ne craignez rien cependant des rois rebelles pour votre terre, car Notre Sire y auia garde. A votre cour, les uns sont venus pour bien et les autres pour mal; mais je veux que vous fassiez grand accueil à Ban de Benoïc et à Bohor de
Garnies, qui sont en route à cette heure et qui se rendent ici par débonnaireté. Tous deux sont frères et rois en la Petite Bretagne, et ils vous feront hommage volontiers. Quand vous partirez pour Carohaise en Carmélide, emmenezles avec vous, car ils sont prud'hommes et très bons chevaliers.
Dès qu'il apprit que le roi Ban et le roi Bohor approchaient, Artus fit tendre de soieries et de tapisseries et joncher d'herbes et de fleurs les rues de Londres où ils devaient passer, et il ordonna que les demoiselles et les pucelles de la ville allassent en chantant àleur rencontre, tandis que lui-même s'y rendait à grande chevalerie. Puis il donna en leur honneur un beau tournoi, des fêtes ; bref il les reçut aussi magnifiquement qu'il put. Si bien que les rois Ban et Bohor, et leur frère Guinebaut, qui était un très sage et savant clerc, furent contents. Quand il les vit ainsi, Merlin leur demanda d'accompagner Artus en Carmélide, pour le plus grand bien de la couronne de Logres.
— Mais, beau doux ami, lui répondit le roi Ban, si nous laissons nos royaumes, qu'arriverat-il? Nous avons des voisins félons, et il est bien périlleux de quitter ainsi sa propre terre pour aller défendre celle d' autrui.
— Ha, sire, dit Merlin, il est bon de reculer pour sauter loin ! Sachez que pour un denier que vous perdrez ici, vous en gagnerez cent là-bas.
MERTÎN EN ROMANÎT! 4l
Quelques coureurs qui pourront venir sur vos terres ne vous prendront ni un château ni une ville, et le royaume de Carmélide défendra ensuite celui de Logres et les vôtres à toujours.
— Je ferai ce que vous me conseillez, dit le roi Ban, car vous êtes plus sage que nous tous.
Mais, maintenant, le conte se tait du roi Artus et des rois Ban et Bohor, et en vient à parler de l'empereur de Borne et du jeu de Merlin, quand il quitta la Bretagne bleue et s'en fut dans les forêts de Bomanie. C'est une chose digne d'être racontée à vous, seigneurs et dames.
L'empereur Julius Gesar avait une femme qui était de grand lignage et d'une merveilleuse beauté, mais plus luxurieuse que toutes celles de la terre de Bome. Et elle gardait avec elle douze damoiseaux qu'elle attifait en demoiselles pour qu'on n'eût point soupçon de ce qu'elle faisait avec eux toutes les nuits que l'empereur la laissait. Comme elle tremblait que la barbe ne leur vînt, elle leur oignait le menton de chaux et d'un opiat bouilli dans l'urine. Ils portaient des robes traînantes et des voiles, et leurs cheveux étaient longs et arrangés comme ceux des
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femmes, de manière que personne ne soupçonnait la vérité.
En ce temps vint à la cour une pucelle, fille d'un duc d'Allemagne, qui prit du service en guise d'écuyer et sous un habit d'homme. Comme elle était grande, droite et membrue, et qu'elle avait accompli maintes prouesses, l'empereur l'arma chevalier, à la Saint- Jean, en même temps que plusieurs damoiseaux ; puis elle devint son sénéchal. Et elle avait nom Avouable, mais elle se faisait appeler Grisandole; et tout le monde la prenait pour un homme.
Une nuit que l'empereur était couché auprès de l'emperière, sa femme, il rêva qu'il voyait une grande truie dont les soies traînaient jusqu'à terre. La bête portait sur la tête un cercle d'Or et il lui semblait qu'il la connaissait, mais il n'eût pu dire qu'elle lui appartenait. Douze louveteaux vinrent, qui la saillirent; puis elle s'éloigna avec eux. Il rêva encore qu'il demandait conseil sur ce qu'il devait faire de la truie, et qu'on lui répondait qu'elle devait être jetée au feu avec les louveteaux.
L'empereur s'éveilla tout effrayé de cette vision; mais il n'en sonna mot à sa femme, car il était sage. Seulement, au retour de la messe, quand il s'assit à son haut manger, il demeura pensif, et si longtemps que ses barons s'en étonnèrent.
A ce moment, on entendit une rumeur. C'était