‹ Les romans de la table ronde, nouvellement rédigés. Préf de Joseph BédierChapitre 24 sur 67 · VIVIANE · texte numérisé non relu

VIVIANE

Là vivait un vavasseur, nommé Dyonas, qui était filleul de Diane, la déesse des bois. Avant de mourir, elle lui avait accordé pour don, au nom du dieu de la lune et des étoiles, que sa première fille serait tant désirée par le plus sage des hommes, que celui-ci lui serait soumis dès qu'iir aurait vue et lui apprendrait sa science par force de nigromancie. Dyonas engendra une fille qu'il appela Viviane en clialdéen, ce qui signifie en français : Rien nen ferai. Et Viviane, qui avait alors douze ans d'âge, venait souvent jouer et se divertir dans la forêt.

Un jour qu'elle était assise au bord d'une fontaine claire dont les graviers luisaient comme de l'argent fin, Merlin vint à passer sous la semblance d*un très beau jouvenceau. Dès qu'il la vit, il l'admira si fort qu'il ne put que la saluer sans mot dire. « Je serais bien fol, pensait-il cependant (car il savait toutes choses), si je m'endormais dans le péché et si je perdais toute liberté pour avoir le déduit d'une pucelle et la honnir en offensant Dieu. » Mais elle lui dit comme une fille sage et bien apprise :

— Que Celui qui connaît toutes nos pensées vous envoie telle volonté et tel courage, que bien vous fasse !

Et, à l'instant qu'il entendit sa voix, Merlin s'assit au bord de la fontaine :

— Ha! demoiselle, qui êtes-vous?

— Je suis de ce pays et fille au vavasseur qui

demeure en ce manoir. Et vous, beai:^ sire?

— Je suis un valet errant, qui vais quérant le maître qui m'apprenait son métier.

— Et quel métier?

— Par exemple, à soulever un château, fût-il entouré de gens qui lui donnassent l'assaut et plein de gens qui le défendissent; ou bien à marcher sur cet étang sans y mouiller mon pied ; à faire courir une rivière où jamais on n'en aurait vu; et beaucoup d'autres choses, car on ne saurait proposer rien que je ne fisse.

— C'est un très beau métier, dit la pucelle, et je voudrais bien voir quelque chose de tout cela; vous suffirait-il, pour la peine, que je fusse à toujours votre amie, sans mal ni vilenie?

— Ha ! demoiselle, vous me semblez si douce que je vous montrerai une partie de mes jeux, à condition que j*aie votre amour sans vous demander plus.

Et, quand elle le lui eut juré sur sa foi, il prit une baguette et en traça un cercle, puis se rassit auprès de la fontaine. Et, au bout d'un instant, Viviane vit sortir de la forêt une foule de dames et de chevaliers, de pucelles et d'écuyers, qui tous se tenaient par la main et chantaient si doucement et agréablement que c'était merveille de les entendre. Ils vinrent se placer autour du cercle que Merlin avait dessiné, puis des danseurs et des danseuses commencèrent à danser des caroles non pareilles, au son

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