Fable du corbeau qui prend lesplumesdes autres oiseaux
Cette simple table sUflGra pour faire apercevoir aisément en combien de points les sujets de la première version reparaissent ici, et en combien les récits en diffèrent. Ce qui va suivre fournira de plus amples renseignements là-dessus.
Le manuscrit finit par ces mots : Cy fine te second et derrenier votuthe de Regnart^ etc. (le contrefait). En quelques endroits le récit est indiqué par le mot d'histoire en encre rouge. De même les noms des interlocuteurs» tels que Regnartf Chantecter^ te prestre Hunbert » etc. Ce n'est qu'au feuillet 118 que Tauteur emploie le mot de branche. Toutefois, dans le premier Renart, on trouve également le mot d'his* toire pour branche. Renart figure presque constamment en première ligne ; mais outre les épisodes et les personnages accessoires, il a successivement différents interlocuteurs principaux, ce qui semble même diviser le poëme en six
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parties, séparées d'ailleurs par des inscriptions en lettres rouges telles que celles-ci : au feuillet 7, Cy fine l'histore du Regnart et du vilain ; aux feuillets 57, 60, 80, Jultre histore de Regnart. Dans la première partie , fol. 1-7 , Tinteriocuteur principal est le vilain ; dans la seconde, fol. 7-67, après un monologue, c*esl l'ermite^ le confesseur, Frobert le grillon. Ici et ailleurs le récit fait revenir à tout propos le nom de Salomon. La troisième partie, fol. 57 Terso-60 recto, contient d'abord une aventure de chasse où Renart est pris et mord le garçon aux fesses, nachesj de même que dans les autres romans de Renart; puis des allusions à Thistoira du temps, aux Juifs, à l'évéque Jean, etc. Dans la quatrième partie, foL 60 recto-80 recto, Chantecler fait Tinterlocuteur principal^ et dans la cinquième, fol. 80 recto-115 recto, c'est Huntbert ou Hunbert CEscofie^ le prêtre confesseur. Au feuillet 11 5, il n'y a à la vérité point d'inscription en lettres rouges, mais on y trouve un espace de dix lignes en blanc, et probablement fait pour en recevoir une. La sixième partie, fol. 115 recto -129 verso et dernier, contient principalement Thistoire de Samsan et le dialogue curieux entre le Chat et la Tigresse. N'étant pas à portée aujourd'hui de fournil
d'autres échantillons du texte et du stylé de cette seconde version de Renart le Contrefait, il faut f à cet égard , que je me contente de renvoyer aux seuls fragments cités aux pages 460-470,-^86,-490 ^ Afin de compléter, autant qu'il est en moi, et autant qu'il convient au plan et à rétendue de ce travail-ci, la notion de cette seconde version de Renart le Contrefait, je vais tâcher d'en donner un faible résumé '.
Première partie. Renart devenu vieux et in* firme ' s'inquiète des approches de la mort et des méfaits de sa vie passée, et sort pour aller demander conseil sur la manière de passer sans risque ses derniers moments. Il rencontre un paysan, vilain* , accablé de tristesse; pour s'être montré hautain et peu soumis envers son seigneur, ce paysan se voit dépouillé de tout, et réduit à la mendicité, au désespoir. Renart s'exprime ici comme ailleurs et en général très peu favorablement à la noblesse ; il exhorte le vilain à espérer en Dieu, en lui citant les psaumes de
* rose espérer que M. Cbabaille, qui en est si capable, ne tardera pas à en publier d^autres, et de plus complets.
' D*après Robert et Legrand d'Aussy, que J*ai conférés avec le manuscrit.
" Les mots soulignés indiquent la marche du récit, et renvoient à la table ci-dessus, page û93.
* Voyez les vers du feuillet 3, ci-devant page /i76.
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David, débite sur rinsubordination, la désobéissance et Torgueil» un long discours où il cite les mauvais anges déchus du ciel» Adam chassé da Paradis, etc., etc^, et fait connaître à quel pràit, de son temps, la dignité de lliomme était méconnue dans le vulgaire, et à quel point la soumission devant les hautes classes était un devoir pour les autres. Afin de servir ultérieurement à rinstruction du paysan , Renart vient à citer la fiible du Chêne et du Roseau^ dont il rapporte l'événement à 1218, lorsqu à Paris une tempête renversa une église, rompit un pont et fit d'antres ravages encore. Selon Renart, un grand chêne croissant sur le bord de la Seine fat brisé tandis que le jonc plia et resta debout; Tarbre tombé dans la rivière, flottant au gré du courant, passa sur le faible jonc, qui se courba encore, mais se releva ensuite sans peine. La fable parait ainsi fort bien motivée, d'une marche excellente, et formant une des meilleures parties de l'ouvrage. En continuation de la fable, Renart fait citer, par la bouche du jonc, lés moines Jacobins et les Cordeliers, les Flamands révoltés en 1328 contre Philippe de Valois, Enguerrand, Pierre- Rémi ^ Jourdain de Pile (qui n'eussent pas été pendus s'ils avaient eu Atimt-
KBNART. 499
lité au roi)i Mainfroi et Conradin ^ Malgré ces avertissemeuts, le vilain persiste dans son projet de se donner la mort, et Renart lui cite encore les exemples d'HécubCf de sa fille (Po- . lyxènej, de Darius i de Philicambris (Sisigambis) sa mère, de Basane (Roxane)^ femme d'Alexandre. Il finit par lui dépeindre X enfer ^ et par rappeler à ce malheureux que ceux qui se donnent la mort sont condamnés à y être précipités* Le paysan se laisse enfin persuader, et renonce à son projet de suicide.
Tel est le contenu de la première partie du poëme, que Tauteur appelle Histoire de Regnart et du vilain, ainsi que nous Tavons déjà annoncé, et dans laquelle on n'a pas de peine à remarquer la conformité générale et particulière avec les portions correspondantes de la première version du poëme^ dont nous avons également donné le sommaire.
Seconde partie. Renart rentré chez lui est assailli par les besoins de toute sa famille. Il se livre à de tristes réflexions, passe en revue ses anciens désordres, et accompagne son examen
* La fable telle qu'elle se troave dans la première Tersioa de Renart le Contrefait , et pea différente du récit de la seconde Tersion , est imprimée dans les Fables de La Fontaine , par Robert, t I, p. 86.
500 KElfAKT.
de conscience d'actes de contrition et de pensées dévotes. Les trois personnages de la Peur, de la Nature et de la Raison paraissent alors successivement devant lui. La Peur l'épouvante sur le jugement qui Tattend dans une autre vie. La Nature ne Tentretient que de plaisirs et d'amusements, et lui conseille entre autres choses le commerce avec les pucelles et les jeunes femmes. La Raison vient à son tour combattre les arguments de la Peur qui tremble toujours sur l'avenir , et les conseils de la Nature qui ne songe qu'à vivre joyeusement sans penser à la mort. Elle finit par inviter Renart à calmer ^ sa conscience en allant se confesser. En effet Renart va trouver un ermite» Frobert le grillon» et le poète s'étend beaucoup sur la confession , et met de longs discours dans la bouche du confesseur et du pénitent. Celui-ci s'accuse d'avoir été avocat, usurier, astrologue, charlatan, devin, bordelier, d'avoir hanté les tavernes, passé les nuits au jeu, excité à la débauche beaucoup de moines et de religieuses ^ Interrogé sur ses vols et sur la qualité des personnes qu^il a volées , il se met h rire , et déclare que quant à cet article il ne se sent aucun scrupule. Il dit
* Voyez les vers des feuillets 18 et 19, cités h la page Û67.
RENÀRT. 501
avoir pris sans remords à ceux qui établissent sur le peuple tailles, corvées» formariages, main-mortes, dîmes, coutumes, etc., etc., car ces gens, selon lui, n'ont point le droit de garder ce qu'ils ont. Renart prétend ne voler que des gens d*église et des gentilshommes. Quant à ceux-ci, il les étranglerait s'il le pouvait, comme étant les ennemis nés des laboureurs, des ouvriers et des autres prud'honunes qu'ils appellent vilains et qu'ils font travaiUir pour s'emparer ensuite des fruits de leurs labeurs; et quant aux membres du clergé, il voudrait les jeter à la mer. Ensuite il qualifie également de voleurs les évoques, les cardinaux, les grands seigneurs et autres, qui emploient son art et qui en profitent si bien qu'ils s'assurent l'impunité ; car il n'y a que les petits fripons de pendus , les grands ne le sont pas. Le confesseur déclare n'avoir pas assez d'autorité pour donner l'absolution à Renart, et qu'il faut que celuici aille à Rome la demander au pape. Renart y consent et va entreprendre son pèlerinage, variante assez difiërente des récits sur le même sujet dans les autres poëmes de Renart. Renart rencontre l'âne et le mouton, qui entament avec lui une longue conversation et débitent de longues histoires. Entre autres, Renart conte l'aven-
602 REIfÀRT.
ture de saint Marcel qui, étant voleur de grand chemin, vit un jour un charretier embourbé, s'avança par charité pour Taider, fut tué par lui pour prix du service qu'il venait de lui rendre, mais monta tout droit au ciel en récompense de sa conversion et de sa bonne action. Les deux amis demandent à Renart pourquoi, au lieu d'aller mendier sur la route de Rome, il ne prend pas un métier honnête dans lequel, après tout, il pourrait se sauver aussi bien. Renart répond par une satire amère des professions d'orfèvre, de drapier, d'épicier, de médecin ', de tavernier, de pelletier, de laboureur, et il expose fort en détail toutes les friponneries qu'U prétend être en usage pai*mi ceux qui exercent ces professions, et conclut qu'il n'est métier tel que de voler, n*est tel vie com (fembler ; sur quoi il renonce à la dévotion, et revient chez lui pour reprendre ses habitudes.
En chemin Renart rencontre le corbeau Thiesselin, qui le prie d'épargner ses petits ^ ; il dé^ couvre en effet le nid ; mais comme il n'y trouve
* C^est en parlant de ]a médecine, fol. 30, que Renart dit les vers 5ar ]a « fisiqne » précédemment cités et répétés dans la table,
* Cette fable se trouve imprimée chez Robert, t. I, p, 3/iS, d'après le manuscrit 7630-/^, avec une variante du manuscrit Iiancelot U.
ftENART. 503
que des oisillons noirs et fort laids à son avis, il les croque, et quand le père survient et se plaint, il répond que c'est par sa propre faute, parce qu*il Ta trompé sur la beauté des petits. Suit alors l'aventure du puits. Renart y descend étourdiment dans Tun des seaux , et s'en fait retirer en décidant adroitement Ysengrin à se mettre dans l'autre. Ysengrin à son tour échappe en contrefaisant le mort : quelqu'un qui le croit sans vie, le retire du puits afin de l'écorcher, et c'est alors qu'il parvient à s'échapper.
Quand Renart rentre enfin dans son logis, sa femme et ses enfants lui demandent à manger. Pour toute nourriture, il moralise et leur fait de longs sermons, leur parle sur la douceur, sur l'astronomie, sur le respect dû' aux parents, sur la bonne éducation, sur l'avantage des heures réglées pour les repas, sur l'inconvénient de reprocher aux autres les défauts qu'on a soi-même, etc., etc. ; il leur cite l'aventure d'Icare, les prodiges de Virgile le magicien S et plusieurs historiettes, entre autres celle de Cabbesse qui allait surprendre une religieuse en faute, et mit par mégarde elle-même les culottes de son propre amant au lieu de son voile 3.
* Voyez ci-dessus la note page 491.
* Anecdote dont La Fontaine a fait son conte du Psautier.
Troisième partie. Enfin pourtant Renaît pour fournir à ses enfants de quoi manger, en choiôt Tun^ qu'il mène à la chasse avec lui après avoir eu soin de lui donner des instructions sur les précautions à prendre. Mais le jeune étourdi, ne les suivant pas, est étranglé par les chiens, et le père retourne seul chez lui. En traversant un bois Renart aperçoit le cerf Briehemer qui s'ânt avec les biches, et il s'avise de le sermonner ; mais Brichemer, pour s'en venger, lui joue un tour ; et Yours qu'il rencontre un peu plus loin lui en joue un autre ; de façon que Renart ne se comporte guère que comme un vieil imbécile, triste et niais, quoiqu'il doive présenter ailleurs le type d'un coquin adroit et fin, et que l'auteur ne l'ait guère pris pour son héros que parce qu'il lui reconnaissait plus d'esprit qu'à tous les autres animaux.
Nous renvoyons en général le lecteur au résumé de la première version de Renart le Contrefait, et nous ne croyons pas avoir besoin de rappeler ou d'indiquer ici en détail la conformité de sujets et de récits des premières parties de cette seconde version avec ceux de la seconde, de la troisième et du commencement de la quatrième branche de la première version.
RBRART. 50&
Quatrième partie. L'auteur raconte longuement une rencontre de Renart avec son adversaire naturel et ordinaire» le coq Chantecler^ qui, après avoir été attrapé d'abord» parvient pourtant à échapper en faisant ouvrir la gueule à Renart pour parler» sujet qui a fourni la matière de plusieurs branches des romans antérieurs sur Renart. Les deux interlocuteurs discourent long-temps ensemble, se racontent mutuellement force histoires» et citent à Tenvi Tun et Tautre Caton» Sénèque» Cicéron, saint Augustin, etc.» etc. La table nous a donné ci-devant les titres avec les sujets des récits dont ces interlocuteurs régalent les lecteurs depuis le feuillet 60 jusqu'au feuillet 76. La Pauvreté apparaît ensuite à Renart et se vante surtout devant lui de posséder en propre le mérite de faire connaître les vrais amis; pour le lui prouver elle lui raconte que du temps de Jean de Nanteuil» évéque de Troyes» mort en 1300» il y avait à Ëpine m curé qui nourrissait chez lui une jeune garce (fille). Malgré des sommations réitérées» le curé ne voulut pas faire cesser le scandale en renvoyant sa maltresse » et finit par renoncer à sa cure plutôt qu'à elle ; mais dès qu'il n'eut plus la cure» et qu'il ne fut plus qu'un pau-
^06 RfiNAET.
vre prêtre presque mendiant, elle rabandonna pour un autre.
Cinquième partie. Cette partie du poëme, feuillets 80-115 du manuscrit, contient la confession de Renart au milan, Humbert rEscoufle, et tout ce que le dialogue entre ces deux personnages renferme d'érudition , de réflexions morales, de satire , d'aventures et de méchancetés. Par suite de quelque aventure, Renart se réfugie sur une meule de foin au milieu d'un pré ; Teau grossit , inonde le pré et entoure la meule ; alors arrive VEscofle Humbert le prèstre^ Renart va se confesser encore, et une conversation excessivement longue s'engage. Pour étaler son savoir, Fauteur suppose que le péuiteut s'accuse des sept péchés capitaux , et chaque aveu est suivi d'un sermon sur le péché dont il s'agit. De plus, l'auteur sème à travers la confession beaucoup de digressions, telles qu'une grande dissertation sur les sept arts, une des^ cription de l* enfer ^ une déclamation contre les ménétriers, des notions sur la sphère , sur IHnr 'fluence des planètes et de tous les astres, sur les êtres du globe, des éloges de t^ astronomie, et de longs détails sur cette science, etc. L'auteur indique la distance entre notre globe et le ciel, et prétend connaître Tintérieur de ce paradis
REIfART. 507
aussi bien que la distance. Par exemple, voici les idées à Taide desquelles il veut nous faire concevoir la grandeur du ciel : c Supposons la terre cent mille fois plus considérable qu'elle n*est; supposons-lui cent mille fois plus d'habitants qu'elle n'en a ; supposons enfin qu'aucun de ses enfants ne meure, que chacun puisse engendrer par jour mille enfants, que tous les humains soient des géants, et qu'il n'y en ait point qui ne possède bois, prairies, moulins et vignes , avec un domaine de mille lieues, un grand palais et de bonnes cités comme un roi. Eh bien! si cette terre, avec la multitude immense et toute l'étendue que je lui donne, était transportée dans le firmament, elle y laisserait encore un espace vide capable de contenir des milliers de terres pareilles, tant le lieu est bien ordonné. » Et de là l'auteur conclut : a Que chacun doit bien aimer Dieu et travailler à le servir, lui qui abandonne un tel joyau, et qui nous le donne pour toujours et sans fin. » — Parmi les portraits des sept péchés capitaux, il y en a de frappants de vérité comme aussi d'extravagance. V Orgueil, par exemple, se peint en disant : c Je suis, je sais, j'ai fait, j'ai dit ; tous les autres ont mal fait ou mal parlé. > A l'article luocure, il y a la peinture d'une sorte diâge d'or et de la vie heureuse que
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menaient en commun les premiers hommes.
Mais Luxure, irritée de cet état heureux, Toulot le troubler, anima les uns contre les autres, et y fit succéder image de fer: c Elle établit Tordre de la noblesse (gentillesse) qui grève et blesse les autres oi'dres; elle fit chasser Charité» fit partager la terre, combattre le peuple , et attaquer le faible par le fort ; elle fit dresser des châteaux avec créneaux et fossés, pour y receler ce qu'on volait, et les premiers qui en bâtirent furent les premiers à voler ; elle apprit à ceux-ci à mépriser le peuple et à ne faire de lui aucun cas. Jusque-là on n'avait point osé monter à cheval; elle conseilla aux nobles de le faire, et dès lors ils vécurent des biens d'autrui. Mais en leur donnant la chevalerie, elle leur commanda d'expulser de leurs cœurs conscience et pitié , d'être arrogants envers tous, de hair la paix, d'aimer ce qui est aux autres : et ils lui obéirent, etc. » Luxure se vante encore dWoir introduit sur la terre tout ce qui alors grevait le peuple en France : corvées, servage, coutumes, usuriers, avocats , etc. Certes, si tout ceci n'est pas une preuve de goût et de talent chez l'auteur , du moins c'en est une de hardiesse, c'est un exemple de l'aigreur des esprits et de l'amère véhémeuce de la satire dealers. Afin de prouver que
c'était la faute du peuple même, et qu'il ne méritait pas mieux, s'il éprouvait l'oppression et le mépris, il cite Taventure suivante : En Tannée 1300, la Dame Doche apprit qu'une femme du peuple , inhumée dans sa terre , avait été enveloppée de quinze aunes de toile ; elle en fut indignée, prétendit qu'une vilaine ne devait pas pourrir si commodément, fit ouvrir la fosse , jeter le cadavre comme une charogne, et employer la toile à des couvertures pour ses chevaux; et malgré ces révoltantes horrem*s, les vilains ne remuèrent point, laissèrent agir la dame , et n'en eurent que plus de crainte et plus de soumission. Parmi les traits qui servent à dépeindre Vétai des nobles et des bourgeois^ on pourrait citer ce que l'auteur rapporte à l'occasion d'une vieille coutume qui , pour certains délits, astreignait les gentilshommes à payer soixante livres, tandis que dans le même cas un bourgeois ne payait que soixante sous. Les gentilshommes se croyant en droit d'obtenir un dédommagement, vinrent demander à Louis-le-Hutin que quand il leur arriverait de tuer un bourgeois, ils pussent en être quittes pour leur amende de soixante livres. « J'y consens, répondit le roi , mais à condition que quand un bourgeois aura tué l'un de vous, il ne
h 10 RBlfART»
lui en coûtera également que son amende de soixante sous. »
Au nombre des historiettes particulières que Fauteur raconte, concernant sa propre province, il en est deux mentioimées à Tarticle du péché d'avarice 9 et qui ne sont que des exemples d*une fatalité malheureuse ; celle d*un nommé Hémart, épicier de Provins, qui en courant à cheval fut accroché à un arbre et pendu comme Âbsalon, et celle d'un jeune paysan nommé Brûlez^ qui, malgré son innocence» fut fort injustement accusé d*avoir volé deux bœufs qui avaient été confiés à sa garde par deux voleurs^ et fut pendu sans façon à un arbre dans son propre champ, par deux écuyers auxquels appartenaient les bœufs. La confession se termine ainsi après maintes historiettes» et Renart finit par recevoir V absolution; mais aussitôt il saisit le confesseur, l'emporte dans son logis pour le manger , et jure de n'en plus sortir jusqu'à ce que le malheur dont il se prétend poursuivi depuis long-temps soit passé. Arrivé à ce point, Tauteur annonce qu'il ne parlera plus de Renart ; toutefois il ajoute à son ouvrage une sixième et dernière partie (feuillets 115-129) quil appelle branche, et où en effet il ne s'agit plus du tout de Renart.
Sixième partie. Cette branche^ où Thiebers li
RBN ART. 5 1 1
Chaz a principalement la parole, se compose d'un conte assez plaisant et grossièrement satirique d'une tigresse qui se trouve en grande détresse, d'un sermon du chat dont le fond est Vhistoire de Samson et de Datila^ d'un autre sermon sur la patience ^ et de la fable du corbeau qui se pare des plumes des autres oiseaux pour paraître avec quelque éclat à la cour de l'aigle ^ C'est par cette fable que se termine l'ouvrage. Voici le sujet de l'aventure assez curieuse de la tigresse : « Le chat s'en retournait à son ermitage, lorsque tout à coup, au détour d'une route, il se trouve devant une tigresse. Il en est trop près pour essayer de fuir ; mais la béte le rassure par la douceur de ses paroles : décharnée, morne et atteinte d'une cruelle maladie , elle ne peut obtenir sa guérison que d'une nourriture appro* priée à son mal. Depuis long-temps elle la cherche en vain : il lui faudrait manger une femme bonne, douce, fidèle et qui surtout, c notez ces deux points-ci, > n'eût jamais désobéi à son mari, et qui ne Teût jamais contrarié :
Se je tronyoye femme féaah Qai fust vers son mary loianlx,
' Robert rapporte cette fable, 1. 1, p. 2&9, diaprés le manuscrit 6985-3, Lancelot-6, folio 129, ainsi que les versions de Marie de France, d'Ysopet l*' et dnraopet II.
612 REIIAET. ^
Amast de cœar et obéist Et da toat ma voloir féist»
Très Yoleotiers j'en maDgeroie.
Elle prie le chat de la conduire aux lieux où
elle pourra rencontrer une proie aussi rare. Thi-
bert la conduit au marché au lin où un grand
nombre de femmes sont rassemblées. En arrÎTant,
Femmes de bien» s*écrie-t-il à haute voix, bonnes
femmes dont le caractère est toujours ^al, et
dont Tamour» la fidélité et Tobéissance sont les
premières vertus» sauvez-vous, fîiyez bien vite ;
voilà la béte qui va vous dévorer :
Gardés, femmes, faiez, faiezl
Fuiez, vecy la maie beste
Qui anlx l^nnes feounesfait festa
Saciez icelle mengera
Qui le gré son mary fera,
Qui en padence demeure
Et qui bien le sert à toute hemre,
Et qui lui porte loiaolté.
Et de cœur fait sa Tdenté, etc.
Aucune de celles qui l'écoutent ne bouge : toutes annoncent même les motifs de leur confiance et reffronterie de leurs amours adultères. Eh bien ! dit la tigresse, si je pouvais seulement trouver un journalier qui eût toujours employé son temps comme s'il avait toujours travaillé pour son propre compte, ou quelque soldat
RENAET. 613
qui n*eût jamais rien pris dans les pays qu'il a traversés, ou quelque marchand qui n'eût jamais invoqué fiaiussement sa conscience , ou bien un orfèvre qui jamais n'aurait ajouté de l'alliage à l'or de ses bijoux, ou bien un avocat qui ne plaidât que pour la justice et la vérité, un moine sans -envie, sans avarice et sans luxure, un prélat à qui son état suffise, un prédicateur qui pratique ce qu'il prêche, un gentilhomme sans orgueil, un usurier sensible, un sergent compatissant, un seigneur qui ne rançonne point ses vassaux, un juge rendant justice sans avoir rien accepté, juna fiUe pvJ>lique qui ne prenne point, un prêtre qui ne tende point la main : Thibert , voilà , je pense, de quoi choisir, et je serai bien mjalheureuse si dans tout cela tu ne trouves point pâture pour moi. Je vais chercher, répond Thibert; mais je crains bien, je vous l'avoue, de revenir sans avoir rien rencontré. La tigresse a beau accumuler les moyens de se procurer une prompte guérison, toutes ses recherches sont inutiles* Désespérée, elle va se coucher au bord d*un chemin très fréquenté , attendant avec patience que quelque honune ou femme de bien vienne, qui, par sa mort, puisse lui rendre la santé« La nouvelle s'en répand, et l'effroi s'empare des gens de toutes les professions : on ne
614 RfiNART.
sait quel chemin il faudra éviter. Par préGâotioD^ dès lors, le journalier se garde bien de gagner loyalement son salaire, le marchand de ne plus surfaire lorsqu'il atteste sa conscience ; le soldat se livre à la maraude, Torfèvre diminue Taloi de ses bijoux, et pour n'avoir rien à craindre de ce monstre effroyable, les femmes enfin font par^ fois enrager leurs maris. La tigresse reste doue toujours là, et les hommes demeurent égaleroeDt pervers.
Nous voici au bout de notre revue des nombreux et volumineux romans du renard, qui forment, par le fond et la contelcture, une vaste comédie humanitaire plutôt qu'un tableau d'histoire naturelle des bétes , et où souvent les animaux figurent nominalement comme acteurs et représentants plutôt que comme véritables héros de la fiction. Il serait facile d'ajouter une série de réflexions analytiques, critiques et comparatives sur les diverses compositions que nous ve^ nous de faire passer sous les yeux du lecteur, et une telle entreprise trouverait même son motif dans le plan et le but du présent duvi^ge. Nous croyons néanmoins devoir noils en abstenir de peur de fatiguer la curiosité du lecteur, et de
rëNart. lia
nous rendre coupable de longueurs» de répétitions et d'explications superflues. Aussi bien le lecteur attentif ne manquera pas de faire luimême les réflexions, de tirer les conclusions et d^établir les comparaisons auxquelles prêtent les grands et nombreux poèmes du renard dont nous venons de faire l'analyse ; et de plus, une grande partie de ce qui aurait pu trouver sa place ici a été indiqué et exposé en passant et dans les observations dont nous avons fait accompagner les sommaires et résumés des principaux poèmes olTerts à Tattention des lecteurs \
* Pendant un séjour à Paris , trop court pour me permettre dVntreprendre tout ce que ]'on pourrait désirer sur le présent sujet, je n'ai été à même que d'examiner et de conférer rapidement les manuscrits. Aujourd'hui^ travaillant loin de Paris, loin des manuscrits et des autres sources originales^ malheureusement je me trouve hors d'état de fournir tous les extraits, tous les renseignements curieux que je voudrais, et de présenter toutes les observations et toutes les comparaisons auxquelles ces compositions remarquables et caractéristiques du moyen-Âge prêtent si abondamment.