‹ Les Romans du Renard examinés, analysés et comparésChapitre 74 sur 84 · V. 6679. Soions soi^neus de nous garder · texte numérisé non relu

V. 6679. Soions soi^neus de nous garder

Li mors vient, nous n*avons k*ester ; Avoec li vient Satans li leus, De nous mengier tousfamilleus.

De dévot cuer merci crions  Dieu, et nous merci arons.

Le Roi, en signant la paix avec Renart, a cédé nos corps au vice, et a renoncé à la vertu. Jésus, par son incarnation, a fait quelque chose de semblable, mais, il nous a rachetés sur la croix ; par conséquent, il faudra que nous Taimions; mais Renart ne craint guère Dieu ni son fils. Voilà donc l'explication de toute Tallégorie de la paix entre Noble et Renart , entre le bien et le mal, entre la vertu et le vice, entre la foi et Timpiété.

* De dérober.

* Piller.

En grande affection.

Renart invite Noble à venir cimenter la réconciliation à Passe-Orguel, ce que le Roi accepte. Aussitôt Tours Blancart, qui avait été retenu prisonnier à bord, vient annoncer au Roi que son navire a été enlevé au ciel par une nue, et que luimême s'en est échappé en se jetant à la mer. C'est la perte du navire des bons, lorsque ceux-ci fraternisent avec les méchants^perte irréparable à moins d'une grâce particulière de Dieu. Ainsi, aux allusions et applications spéciales et de détail, le poète a mêlé des allégories et allusions universelles de morale et de religion chrétienne. Noble est désolé ; Renart s^'efTorce de le consoler. Dame Ghile amène Orghilleus, fils de Proserpine et d'Orguel, et le présente à Noble son grand-père, taion^ qui l'adopte.

Tous les grands personnages des deux armées font leur entrée solennelle à Passe-OrgueU Plus d'une quarantaine de femeUes viennent ainsi successivement descendre de leurs palefrois, et un mâle , mari ou courtisan, court en amant courtois aider chacune à mettre pied à terre, et lui chante quelque chanson amoureuse, à laquelle la dame répond par un couplet. Quelquefois c'est seulement l'un ou l'autre qui entonne une chanson. De cette façon, on trouve cités et notés ici les deux ou trois premiers vers de quarante-six

diverses chansons d*amour du temps; et Ton apprend à connaître non seulement l'existence de ces chansons, mais de plus le système de la musique du moyen-àge ^

A la fin , le serpent Cérastes, v. 7042, et le coq Basites avec les leurs viennent faire leur soumission au Roi Noblon.

Cette branche a encore cela de particulier que l'action n'y marche presque pas. Les réflexions, les descriptions des cérémonies et les citations de chansons la remplissent presque entièrement.

* Ici comme ailleurs les chansons varient dans les divers manuscrits, et outre les 46 du texte, Timprimé, dans des notes, en indique encore 28 autres comme variantes tirées des divers manuscrits, n paraît donc que les copistes les y ont mises et variées arbitrairement et à leur gré. — Pour expliquer et faire bien comprendre le système de notation de ces chansons du treizième siècle et ses rapports avec le système de nos jours, il fSEiudrait sans doute de loniçs commentaires ou un traité complet qui, je Tavoue, est tout-à-foit hors de ma portée, et pour lequel je renverrai à d^autres mieux instruits sur ces matières. Voyez entre autres Essai sur la musique ancienne et modemef par De La Borde, Paris, 1780, U vol. iark"; les ouvrages de M. Bottée de Toulmon et le travail de M. Peme, à la fin des Chatisons du Châtelain de Coucy, publiées par M. Fr. Michel. Paris, 1830, gr. in-8°.

416 RBNART.

Si ke Renart et H Rois Nobles sient au mengier par pais, et Timers li a^snes rasost * Renart, k'il avoit eskuménié. (V. 7063-7336; 284 v.)

L'âne vient absoudre Renart et tous ceux de son armée, tous ciaus de s'ost, et chanter le Te Deum. On se met à table; le Roi est assis au haut bout entre dame Ghile et Orgilleus. Renart commence par chanter, et puis il y a des chansons à chaque mets ou entremets. Le lendemain le Roi veut s*en retourner. Tous s'embarquent dans le navire de Renart , qui est assez grand pour contenir tout le monde ; le Roi s'y trouve mieux que dans le sien.

V. 7112. Tout ramentevoir ne vous puis, Mais tant vous di-je que li Rois Prise plus le nave vint fois Des visées, et si l'aime plus Que celé qui fu des viertus.

Ensi est de nous au jour d'ul, Helas I mors n'espargne nului.

Noble, en fraternisant avec Renart, s'est perdu. C'est là le péché originel, la corruption de Thumanité. L'auteur fait souvenir que quand la mort nous prend, les vers ont le corps, les héritiers

' Absout W assoit, absout, acquitte.

ont le bien , et l'âme va où il platt à Dieu , et il ajoute :

y. 71/iO. Filions Renart que c'est no' mors, Car il eslonge'de Dieu l'ame, Et le met en la puant flame D'Infier dont Dame Dieus nos gart.

. Âpres une longue navigation, ils arrivent à Malpertuis, où ils sont parfaitement reçus par la femelle du renard k'en baptesme avoii à non Erme; Noble la réconcilie avec Renart. Au bout d'un mois, chacun voulant rentrer chez soi, Renart paie génét*eusement son monde, et les comble tous de richesses et de cadeaux, et Noble l'institue maître de son conseil, ainsi que malheureusement il arrive trop souvent de nos jours :

y. 717 1 . £t li Rois Nobles Renart fist Signor de ses consaus et dist K*il gouvernast son règne et lui.

Hélas ! ensi est au jour d'ui, La gent font mais ' Renart signeur Par quoi tout va mais à doleur.

Il s'agit de récompenser l'équipage du navire, c'est-a-dire pape, cardinaux, évéques, prêtres, clercs, moines, car,

* Notre.

* Eloigne.

' Désormais, maintenant.

418 1ll£NART.

y. 7229. Le nef de Renaît,

C'est cist mons ' qui va maie part.

Renart si est li anemis Qui tous les a à ses laz '^ pris.

Après avoir tenu conseil, ceux-ci demandent en fief Convoitise, en héritage Avancé, et pendant la vie Mesquinerie, v. 7263. Renart Taccorde et leur donne de plus sa sœur germaine dame Ghile, et Orghilleus, le fils de Proserpine. Tout le clergé l'en remercie à genoux.

y. 7269, Hé I las Clergiés, que respondrés ^ Au grant jour quant vous i venrés Devant le face Jhesu-Cris. .. ..

L'auteur interpelle et menace le clergé et le monde sérieusement et avec une certaine onction religieuse et poétique. Le clergé demande encore de fraterniser avec Renart : KHI soient de sa confrairie. Renaii; y consent et ajoute à ses dons celui de son vêtement d'hypocrisie :

V. 7325. Et avoec, lor dist, je vous doins, Car bien voi k'il vous est besoins.

Mon gris drap fait d'ypocrisie, C'on ne connoisse vo vcÉdie '.

• Monde.

• iHéges.

^ Afin que Ton ne connaisse pas votre duplicité.

Si ke ti Jacopin et li frère Menu sont demoré à conseil, et ne vont mie al autre clergié. (V. 7337-7402 ; 66 vers.)

LesJacobins prêcheurs de l'ordre de Saint-Dominique, et les Frères Mineurs sont pauvres, et diffèrent en cela du reste du clergé :

V. 7337. Li frcre Mena demoarerent, Et li Jacobin point n'alerent En haut orguel ' , povreté.ont; Rice as povres contraire sunt Com li triacles * an venin.

Les Jacobins tiennent conseil et conviennent qu'ils ont besoin de l'astuce, renardie, car il n'y a pas d'autre moyen de devenir riche :

V. 7356. Vous n*aurés jà an pain vaillant En cest siècle sans renardie, Car li gent sont plain de boisdie, De mal art et de traîson^ etc. ^.

Ils s'adressent donc à Renart pour qu'il preime Thabit de leur ordre. Renart s'excuse sur ce qu'il

* Compagnie de Satan.

* Thériaque, contre^poison. Le manuscrit 7218, conservé à la Bibliothèque du Roi à Paris, contient une satire allégorique intitulée de Triacle et de Veniriy que M. A. Jubinal a publiée dans son Nouveau Recueil de Contes, Dits^ Fabliaux, etc., 2 vol. in-8% Paris, 1839 et 18i!i2, t. I, p. 360.

a trop d'occupations ailleurs, et leur offre son fils Renardiel, qu'ils revêtent de l'habit de leur ordre, et font grand-maître et provincial. Par là ils ont abandonné la pauvreté et se sont élevés jusqu'aux richesses, en haut orgueil comme les autres*

Les Cordeliers, Frères Mineurs, de Tordre de Saint-François, pensent et agissent comme les Jacobins, et admettent dans leur ordre Roussiel, autre fils de Renart.

Si ke li frère Menu viestent de lor Ordne Rousiel fil Renarty et en font custode de lor Ordne. (V. 7403-7638; 236 vers.)

Roussiel promet aux Frères Mineurs de les faille enrichir et honorer à l'égal du reste du clergé ; mais comme les coutumes et règles de l'ordre s'y opposent, il ne peut y parvenir qu'avec peine et peu à peu.

Les deux frères Renardiel et Roussiel, à la tête des deux ordres qui jusque là étaient divisés, s'entendent pour les mettre d'accord. Ils leurs représentent qu'ils mourront toujours de faim tant que les prélats leur disputeront le droit d'entendre des confessions, d'imposer des pénitences, de donner des absolutions, et d'assister à la ré-

dactiou des testaments, et leur persuadent de revendiquer leurs di'oits. De là naissent de vifs plaidoyers et de grands troubles du temps du pape Nicolas et du roi Philippe *.

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