CULTURE FORCÉE DU ROSIER
Il est naturel à l’homme de désirer jouir en hiver des dons du printemps, aussi voyons-nous, aux époques les plus avancées en civilisation, la culture des roses forcées atteindre un degré de perfection remarquable. Nous avons montré plus haut à quel degré d’exagération le culte des fleurs, et celui des roses en particulier, était porté chez les anciens, sans que nous puissions bien nous rendre compte du moyen qu'ils employaient pour Îles obtenir à contre-saison.
Tout ce que nous en pouvons dire c’est que le Rosier était cultivé à Rome de manière à lui faire donner des fleurs même en hiver. On peut supposer que les Romains possédaient des variétés hâtives, qu’ils cultivaient sur des coteaux bien exposés au midi et abritées des mauvais vents par des murs, ou dans des jardins en terrasse qui concentraient la chaleur, et que, sous le ciimat de Rome, naturellement très-chaud, la floraison de rosiers placés dans de telles conditions devait être très-précoce. On peut supposer encore, et même avec grande vraisemblance d’après une indication de Virgile *, qu'ils possédaient des variétés remontantes dont la floraison était prolongée, pour ainsi dire, indéfiniment. Enfin il serait même possible qu'ayant connu les procédés de taille et de culture qui retardaient ou avancaient la floraison, ils aient réussi à faire fleurir les plantes même en hiver. L'hypothèse la moins admissible est celle d’une véritable culture forcée dans des bâtiments chauffés à l’eau chaude,
des bifera rosaria Pœsti.
éclairés par des châssis garnis de toiles, de verre ou de lames de mica. On sait pourtant que le verre à vitre était connu des Romains et qu’on a trouvé des châssis vitrés dans les ruines de Pompéi. Mais beaucoup de personnes se refusent à voir là des raisons suffisantes pour admettre chez les Romains l'existence d’une culture forcée, analogue à celle que nous pratiquons aujourd’hui *.
On peut croire que l’art de forcer les plantes pour Îles faire fleurir à contre-saison n’a jamais été entièrement perdu depuis le temps des Romains, car nous en trouvons un exemple au moyen âge dans une fête donnée à Cologne, en 14258, à un prince d'Allemagne par Albert le Grand. Cette fête eut lieu dans le jardin couvert d’un monastère de cette ville, véritable jardin d’hiver orné de fleurs épanouies et d'arbres fruitiers chargés de fruits.
Dès la fin du siècle dernier les Anglais et les Hollandais s’occupaient de la culture forcée. Ils plantaient des rosiers en pots et les abritaient sous des châssis vitrés, chauffés par des
1. Cette hypothèse a été néanmoins admise par plusieurs auteurs modernes, entre autres par M. Dureau de la Malle, qui a rendu très-vraisemblable Ia culture forcée du rosier et de beaucoup d’autres plantes, en hiver, dans les villes de l'Italie centrale et méridionale, où la chaleur du climat d’ailleurs la favorisait. La perfection à laquelle l'architecture balnéaire avait été portée à Rome, et le luxe des étuves publiqueset privées, devaient naturellement conduire àen utiliser la chaleur pour y élever des plantes destinées à en faire l’ornement en toute saison. Les jardins d'hiver existaient si bien à Rome, que ceux qui s’adonnaient à leur culture, par passe-temps ou par intérêt, avaient reçu le nom particulier d’Adonistæ. Les Romains savaient parfaitement abriter du froid les plantes frileuses, témoin ce vers que Virgile met dans la bouche d’un de ses bergers :
me. Du teneras defendo a frigore myrtos.
Ils avaient donc l'équivalent de nos orangeries modernes, et comme ils
couches de fumier. Il en fut de même en France, mais cette culture, mal comprise encore, était loin.de donner ce qu’on en obtient aujourd’hui; les fleurs étaient pâles et se flétrissaient promptement.
C'est grâce à l'invention du chauffage à l’eau chaude qu’il a été possible de porter la culture forcée du Rosier au point de perfection qu’elle à atteint de nos jours en France, en Angleterre et ailleurs. Au surplus, le chauffage par l’eau chaude était le seul qui pût donner de bons résultats, puisque le Rosier, même forcé, n’aime point à être planté dans une terre chauffée artificiellement.
Les cultures de l'Angleterre et de la France diffèrent en ce point, que les Anglais visent surtout à obtenir de fortes plantes, bien garnies de fleurs, tandis qu’en France, à Paris surtout, on tient avant tout à la perfection des fleurs. Des milliers de rosiers de force moyenne sont élevés en pots, exclusivement pour être
forcés, aussi est-il rare de rencontrer dans nos serres de forts
étaient habiles à chauffer les appartements avec de l’eau chaude, il serait bien surprenant qu'ils n’eussent pas eu l’idée d'appliquer ce moyen au chauffage des locaux où les plantes étaient remisées en hiver. On objectera la difficulté du vitrage, mais nous ferons observer que le verre était moins rare à Rome qu’on ne le croit communément; qu’en outre, des pierres transparentes pouvaient à la rigueur remplacer les’ vitres, et enfin que, sous le ciel si lumineux et si tiède de l'Italie, on peut fort bien se passer de vitrage pour mettre les plantes à l'abri du froid : de simples volets de bois tenus fermés pendant le petit nombre de nuits de gelée y suffisent, surtout si la température intérieure a été élevée artificiellement. Pendant le jour ces volets peuvent et même doivent rester ouverts, la chaleur du soleil élevant toujours la température de l'air à plusieurs degrés au-dessus de zéro, dans le midi de l’Europe, même au cœur de l’hiver. Nous en concluons que l’art du chauffage et l'emploi de certains procédés ont dù rendre non-seulement possible, mais facile, ce que les anciens auteurs nous racontent de la culture forcée du Rosier en Italie, à l’époque dela grande civilisation romaine.
rosiers garnis de fleurs nombreuses, comme dans les cultures d'Angleterre. Entre tous les rosiéristes qui, à Paris, ont pratiqué avec succès la culture forcée du rosier, nous citerons M. Laurent, dont l'établissement était sans rival. Vingt serres, de plus de 2,000 mètres carrés de superficie, étaient, chez lui, spécialement consacrées à la culture du Rosier. Établies à un ou à deux versants, sur 6 mètres de largeur, elles étaient en partie enfon-
cées dans le sol et couvertes de châssis qui s’enlevaient à volonté (Fig. 51).
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Fig. 51. — Serre à forcer les rosiers,
À l’intérieur, deux plates-bandes séparées par un sentier bordé de planches étaient composées de terre de jardin, et élevées à un mètre du vitrage, dans le but de faire jouir les plantes de la lumière, qui est indispensable à une bonne floraison. Deux tuyaux d'eau chaude, circulant à la partie basse de la serre, suffisaient pour donner la température voulue.
Les règles à suivre dans la culture forcée sont : 4° de choisir des variétés connues pour réussir dans ces conditions. Ce sont,
en commençant par celles qui doivent être mises les premières en végétation : la Rose du Roi, la rose La Reine, Louise Perronny, Souvenir de la reine d'Angleterre; puis celles qui végètent un peu plus tard : Triomphe de l'Exposition, Baronne Prévost, Jules Margottin et Madame Boll; plus tardivemert encore : les rosiers Thé Lamarque et Safrano, le Bengale cramoisi supérieur, la rose Cent-feuilles ordinaire, la Cent-feuilles moussue, presque toutes les variétés de roses Thé et les hybrides remontants. En général, les variétés dont les fleurs sont trop nombreuses sur un même pédoncule, telles que les /le-Bourbon ete , ne valent rien pour être forcées.
Pour la culture en pots, on force communément la Rose du Roi, la rose La Reine, Célina Dubos, Jules Margottin, Triomphe de l'Exposition, la Cent-feuilles moussue, la Baronne Prévost, Madame Boll, etc. Les rosiéristes qui fournissent les marchés de Paris y ajoutent les roses Souvenir de la Malmaison, le Bengale cramoïsi supérieur, Hermosa, Persian Yellow et quelques autres. Ce sont presque les seules auxquelles ils donnent leurs soins et qui les dédommagent de leurs avances. Les étrangers qui visitent nos marchés aux fleurs admirent toujours la belle végétation des rosiers en pots qui y sont exposés, et leur bas prix les étonne, surtout lorsqu'ils considèrent les soins multipliés que leur culture a exigés.
Une deuxième règle est de donner aux rosiers une taille assez longue pour pouvoir faire développer des yeux facilement florifères sans que cette taille puisse nuire, par son trop de longueur, au développement des rameaux florifères. Cette longueur de taille sera d’un œil ou de deux yeux plus longue que la taille ordinaire, tout en évitant de former une charpente grêle et mal constituée.
Une troisième règle est de ne conserver à la taille que les
rameaux moyens et ayant déjà fleuri, retranchant complétement les brindilles et les gourmands à bois qui ne donneraient que du feuillage. De même, pendant la végétation, on supprime toute pousse non florifère, à moins qu’elle ne garnisse un vide par son feuillage.
Une quatrième règle est de ne forcer le Rosier que lorsqu'il est susceptible d'entrer en végétation et de produire des rameaux à fleurs. La réussite dépend de l'adresse à saisir le point précis où une variété de rosier est dans cette disposition. Si l’arbuste est chauffé à une époque où sa végétation doit rester inactive, la chaleur de la serre n’agit qu’imparfaitement sur lui; il s’habitue à cette chaleur élevée et ne se développe que plus tard et irrégulièrement. Tel rosier forcé à un certain moment n’aura donné aucun résultat, tandis que chauffé quinze jours plus tard, il se serait promptement couvert de boutons. On doit en conséquence sortir de la serre êes rosiers inactifs, les laisser à l’air une quinzaine de jours, puis les remettre en serre; mais le vrai moment ayant été manqué le résultat sera toujours médiocre.
Une dernière règle à suivre est de donner aux rosiers, pendant les premiers jours, une chaleur subite et assez forte pour les faire partir (25° centigrades). Dès que les premières feuilles commencent à se développer on abaisse la température à Â5° ou 48°, pour ne pas surexciter la végétation et étioler les pousses. On la maintient ainsi quelque temps, mais au fur et à mesure que les boutons arrivent à grosseur, on l’abaisse encore, insensiblement, de manière à n'avoir au moment de la floraison que 12° à 4/°.
Telle est la méthode qui à permis à nos habiles praticiens d'obtenir en hiver des roses admirables de fraicheur et de colo-
ris, et sans la moindre trace d’étiolement.
En novembre, les rosiéristes de Paris tirent des grandes cultures de la Brie les rosiers qu'ils destinent à la culture forcée. Ces rosiers sont greffés d’un an, sur églantier, à quelques centimètres de terre. [ls sont mis en pots, en bonne terre franche, et les pots enterrés jusqu'au bord dans une platebande du jardin et couverts d’un paillis. On taille ces rosiers à la fin de l'hiver, sur deux ou trois branches au plus, à 45 centimètres environ et à hauteur égale; les rameaux qui font confusion, qui sont faibles ou mal placés, sont supprimés au ras de la tige. On donne de fréquents arrosages pendant l'été, puis on supprime les boutons de fleurs pour favoriser la végétation.
Bien que ce procédé soit celui des rosiéristes qui s'occupent spécialement de la culture forcée du Rosier, il n’en est pas moins préférable d’espacer les rosiers quand ils entrent en végétation; car, s'ils restent en jauge, ils poussent les uns dans les autres et s’étiolent faute d'air. Il faut donc, au printemps, les mettre en planches dans le jardin, à des distances de 30 à 35 centimètres en tous sens, enterrer peu profondément les pots, à 3 où lL centimètres au plus; sur la terre des pots faire un petit bassin au pied du rosier pour recevoir les arrosages, et la couvrir d’un bon paillis. Dans ces nouvelles conditions les rosiers se développeront mieux, feront de bon bois et, par suite, donneront des fleurs plus belles et plus abondantes.
Les rosiers qu’on destine à fournir des fleurs coupées sont traités autrement. On les met en pleine terre, dans les platesbandes de la serre, dont on enlève les panneaux jusqu'à l'époque où ils doivent être forcés. On les taille, la première année, comme ceux qui sont en pots.
On commence à forcer à partir du 4% septembre, pour obtenir quelques roses au commencement du mois de novembre,
et l’on continue jusqu'en mai, époque où l’opération cesse d'être lucrative. F
Le temps nécessaire pour obtenir une complète floraison varie suivant l’époque où le rosier est forcé; il faut environ trois mois jusqu’au 15 décembre, deux mois et demi jusqu’au 15 janvier, et deux mois à partir de cette époque jusqu’en mai. Les rosiers en pots et forcés sont renouvelés quatre fois pendant la saison d'hiver, de six en six semaines. Dans la serre ordinaire ce laps de temps ne suffirait pas pour obtenir une complète floraison, aussi a-t-on soin, comme nous l'avons dit ci-dessus, d’exciter vivement la première végétation dans une serre dont la température est très-élevée, c’est-à-dire d'environ 25°. L'effet ne se fait guère attendre, et c’est autant de temps de gagné. Aussitôt que les arbustes sont bien partis, on les passe dans une autre serre où la température n'est plus que de Â0° à 18°, température normale pour le rosier et sous laquelle ils arrivent à floraison dans un espace de six semaines à deux mois, suivant que là saison est plus ou moins favorable. Les rosiers forcés en pleine terre donnent en moyenne trois récoltes de fleurs coupées en hiver : la première, du 1° novembre au commencement de janvier ; la deuxième, de janvier à mars; la troisième, d'avril à mai. Il n’y a que les roses Thé, les Bengale et le Souvenir de la Malmaison qui se prêtent à ce genre de culture; toutes les autres espèces hybrides et remontantes ne donnent qu'une seule bonne floraison en serre, la première, quelle que soit l’époque où elle a lieu; la seconde floraison est toujours incomplète et médiocre. La récolte la plus belle s'obtient la deuxième année de plantation; la perfection des fleurs diminue les années suivantes, aussi renouvelle-t-on les rosiers tous les trois ans. |
Ainsi, pour forcer des rosiers en pots, il suffit, d’une
part, de mettre dans une serre bien éclairée et bien close des rosiers empotés de l’année précédente, et de les tailler d’après les principes indiqués, mais un peu plus longs ; d'autre part, de maintenir dans la serre, pendant la première quinzaine, une température de 25° environ, que l’on fera descendre graduellement à 20°, puis à 15° et enfin à 42° au moment de la floraison. Si les rosiers sont en pleine terre il suffira de fermer la serre bien hermétiquement, et de suivre les mêmes principes que pour les rosiers en pots. On n’abrite presque jamais les vitrages, la lumière étant indispensable à une bonne floraison.
Une fois les boutons bien développés, on n’en laisse qu’un, le plus beau, ordinairement le bouton central, afin d'obtenir une rose solitaire parfaitement constituée, puis on dégage la touffe en retranchant, sans excès, quelques brindilles feuillues; enfin on donne des arrosements fréquents, mais modérés, en raison de la vigueur et du besoin de la plante.
Jusqu'à la fin de mars l’air de la serre suffit au rosier forcé ; il n’a pas encore besoin d’être abrité contre l’ardeur du soleil; mais à partir de cette époque il survient des journées claires où le soleil, remonté sur l'horizon, chauffe démesurément à travers les vitres. Il faut donc, à partir de cette époque jusqu’au moment où l’on cesse de forcer, donner un peu d’air quand le temps le permet, et ombrer légèrement les vitraux dans le milieu du jour, pendant l’ardeur du soleil.
Quand la floraison est terminée on enlève les panneaux pour les rosiers en pleine terre ; les rosiers en pots sont dépotés et remis en pleine terre dans les plates-bandes du jardin.
Comme on le voit, les règles à suivre pour la culture forcée du Rosier sont simples et peuvent se résumer en quelques mots : choisir des variétés susceptibles d’être forcées ; saisir l’époque où ces rosiers sont disposés à végéter et à donner des rameaux
à fleurs ; tailler ces rosiers un peu longs, surtout quand ils seront forcés de bonne heure, et, en évitant de chauffer les racines, donner subitement une température élevée au début, puis ralentir cette température dès que les boutons apparaissent, tout en faisant jouir le rosier du plus de lumière possible.
Ïl serait à désirer que la culture forcée des roses pût être pratiquée par les amateurs. Une serre spéciale, toujours garnie de rosiers en fleurs, ornerait admirablement une riche habitation, les roses l’emportant de beaucoup, comme beauté et abondance de floraison, sur la plupart des plantes exotiques habituellement cultivées.