‹ Les roueries de l'ingénueChapitre 4 sur 19 · SOUVENIRS DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE JEUNESSE

J'ai connu autrefois deux amis que j'appellerai Théodore et Léon. Tous deux n'avaient guère plus de vingt ans, et cependant ils étaient jeunes. — La jeunesse était encore à la mode dans ce temps-là.

Mes deux amis, qui logeaient ensemble, avaient mis en commun un mobilier qui semblait avoir été choisi parmi les débris d'un ti^emblement de terre. L'huissier le plus fa-

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rouche à la saisie aurait reculé en le voyant. Ce n'était- que tables à demi boiteuses, fauteuils invalides, criant comme des blessés dont on heurte le membre amputé, lorsqu'on s'asseyait dessus.

Le piano brèche-notes jetait des soupirs de moribond. Pareille à la fameuse pendule, dans le Chapeau de r horloger y le coucou sonnait des heures folles. Le baromètre avait des variations atmosphériques qui présageaient les plus grands cataclysmes. La boussole de voyage tournait obstinément son aiguille ahurie vers le midi, et le seul roulement d'une voiture un peu lourdement chargée sur le pavé de la rue suffisait pour mettre tout le ménage en danse.

Le seul objet qui fût en bon état était un coffre-fort, un vrai coffre-fort, construit de manière à défier la ruse arabe des quarante compa-

gnons d'Ali-Baba ou l'adresse d'un caissier moderne. — Ce splendide écrin à millions, ouvragé comme une serrurerie de Quentin Metzys, servait de pot à tabac. Et il y avait des jours où il était inutile.

Cependant, sur ces mauvaises tables étrangères aux lois de l'équilibre, on travaillait bien, et on dormait mieux dans ces deux petites couchettes jumelles, garnies chacune d'un matelas mince et dur comme une galette bretonne.

Le logement était situé sur le carré des anges, un peu au-dessus du sixième. Mais on jouissait d'une admirable vue. D'un côlé, sur le devant, on apercevait le Luxembourg, et de l'autre, sur le derrière, l'œil plongeait sur une suite de jardins presque en friche.

Pendant l'été, la pièce la plus habitée était

un vaste balcon abrité par une tente. Comme

les locataires du lieu n'avaient rien à cacher à la curiosité du voisinage, c'était ordinairement dans ce salon extérieur qu'ils recevaient leurs visites. Us y donnèrent même un soir une fête vénitienne qui fit un bruit dans le quartier, et que le commissaire de police voulut bien honorer de sa présence.

De même qu'ils avaient fait pour leurs meubles, les deux camarades avaient associé leurs ressources financières -pour se constituer un budget. Le chiffre de leur rente mensuelle aurait fait sourire de pitié un commis de nouveautés, car au prix où est coté le plaisir moderne, cette somme aurait suffi à peine à défrayer la coûteuse dépense d'un seul de ses dimanches.

Pour ne pas se laisser entraîner aux tentalions que font naître certaines abstinences, Léon et Théodore mettaient en œuvre un ingé-

nieux moyen qu'ils avaient vu pratiquer par un poëte de leurs amis, — lequel se baignait plus souvent dans TEurotas que dans le Pactole.

Voici quel était ce moyen, qu'on peut recommander aux jeunes gens qui sont à la fois douillets, paresseux et prodigues.

Lorsque Léon et Théodore recevaient leur petite rente, si on la leur donnait en or, ils commençaient par la changer en écus; puis, après avoir changé les écus en monnaie blanche, la plus menue qu'ils pouvaient trouver, ils dispersaient la somme au milieu d'un fagot épineux.' Cette précaution rendait la recherche de. l'argent si fatigante et même si douloureuse, que lorsqu'ils se sentaient tourmentés par quelque velléité prodigue, ils y regardaient volontiers à deux fois, comme un ivrogne qui

se résigne à la sobriété pour s'éviter la peine de descendre à sa cave.

Grâce à ce^ystème économique, il leur arrivait quelquefois de n'arriver au fond de leurs fonds que vers la seconde quinzaine du mois.

Le jour où ils recevaient leur argent, avant de l'encaisser dans leur coffre-fort à serrure d'épines, ils avaient l'habitude de prélever tout d'abord une somme dont une moitié était destinée à la nourriture de l'esprit et l'autre à celle du cœur. La première s'appliquait à l'acquisition de trois ou quatre volumes des poètes et des écrivains modernes. La seconde était réservée à une promenade amoureuse faite le premier dimanche de chaque mois dans les bois de Sceaux ou de Meudon, en compagnie de deux chapeaux roses, qui étaient l'œuvre même de celles qui s'en paraient. Œuvre soi-

gnée s'il en fut, moins cependant que deux couronnes entremêlées de fleurs de pommier et d'oranger, couronnes tressées avec amour pour la journée qui devait voir les deux couples se rendre à la mairie et à l'église.

L'un de ces chapeaux, celui dont Léon s'était coiffé, comme il le disait lui-même, s'appelait Laurence ; l'autre répondait au nom d'Aline et régnait sur le cœur de Théodore avec une tyrannie que celui-ci trouvait tolérable.

Aline et Laurence étaient cousines, et toutes

deux d'une beauté et d'un caractère différents. L'une était brune, capricieuse, volontaire et bruyante. Ignorant tout ce que l'instruction peut apprendre, elle savait, en revanche, tout ce que l'instinct devine, car, si elle n'avait été qu'à l'école de la nature, elle y avait remporté tous les prix. C'était Aline.

L'autre était blonde, douce, soumise, et parlait avec une voix plaintive comme un soupir de roseau. Elle avait un joli pied qu'elle montrait volontiers et qui était légèrement chaussé d'azur. Aussi, dans le magasin où elle tenait les livres, lui reprochait-on quelquefois de faire des additions en vers. Ses sympathies les plus vives se partageaient entre lord Byron et la galette. Elle aimait également le rossignol dans les bois, mais elle Teût adoré dans une assiette et truffé. C'était Laurence. Le seul point sur lequel les deux cousines se ressemblaient, c'était dans leur âge : toutes les deux vingt ans.

Vingt ané sur le visage, vingt ans dans le cœur, vingt ans partout.

Comment les deux amis avaient connu les deux cousines? C'était par un de ces hasards qui peuvent quelquefois devenir une fatalité.

Leur liaison durait depuis environ un trimestre, et sans savoir positivement quelle était la véritable nature du senliment qui l'avait fait naître. Ils s'y abandonnaient sans le troubler par l'analyse; ainsi le buveur franc et prudent se garde de remuer le flacon dans lequel il puise un bon vin dont il aime l'ivresse.

Aline et Laurence travaillaient dans un magasin du quartier et Qccupaient chacune un petit logement coquet situé dans une maison voisine de celle habitée par les deux amis. De leur balcon, les jeunes gens pouvaient, à travers les jardins qui s'étendaient entre les deux maisons, apercevoir les fenêtres des deux demoiselles. Mais la distance était cependant assez éloignée pour que l'inquisition de l'intérieur ne leur fût pas permise.

Un jour Théodore avait émis devant son ami

la proposition d'acheter une lorgnette marine.

— Pour quel usage? demanda Léon.

— Mais, dit Théodore, sur notre balcon, nous sommes admirablement bien placés pour suivre le cours des astres. Ces messieurs de l'Observatoire, qui sont nos voisins, annoncent prochainement une éclipse de lune. Ce sera pour nous une occasion. D'ailleurs, la lorgnette, qui est fort belle, ne coûte que vingt francs. — Votes-tu les fonds?

— Mon ami, répondit gravement Léon, la passion pour l'astronomie n'est que de l'espionnage déguisé. Tu veux savoir ce que font nos voisines quand elles sont chez elles. C'est de la curiosité maladroite, et l'acquisition d'une lorgnette qui nous prouverait que nos astres ont des taches me paraît être une dépense inutile. Si nos maîtresses doivent nous tromper, nous

n'avons pas besoin d'instruments de précision pour nous en apercevoir. Je refuse le subside.

Théodore parut abandonner son idée.

Cependant, huit jours après, comme il buvait de la bière devant un café du boulevard, il fut abordé par un juif alsacien qui . vendait des chaînes de sûreté, des cannes prohibées, des plans de Paris et des chiens courants. Cet homme tira de sa poche une lorgnette de théâtre qu'il offrit à Théodore.

— On les vend quatre-vingts francs partout, lui dit-il ; mais je vous la laisserai pour quarante.

Théodore pensa se débarrasser de l'Israélite en lui proposant un prix ridicule.

— Je vous donne cinquante sous, dit-il en rendant la lorgnette.

— Prenez-la, fit l'Alsacien.

Rentré au logis, Théodore voulut justifier son acquisition en en vantant le bon marché.

— Tu n'es jamais volé que de moitié, lui répondit Léon en lui rendant la lorgnette, dont les verres troublaient la vue au lieu de la rendre perçante.

Quelques jours plus tard, mademoiselle Aline, qui faisait des fouilles scientifiques dans les tiroirs de Théodore pour y trouver un morceau de sucre, y découvrit la lorgnette; mais comme elle voulait l'essayer en regardant si elle verrait l'heure au palais du Luxembourg, elle laissa, fort adroitement, tomber maladroitement la lorgnette dans la me. Quand on releva la jumelle, elle était morte, — ainsi qu'on terminait jadis les chapitres des romans à suicide.

Le l^"- juillet 1845, Théodore, qui était fort matinal ce jour-là, se présentait comme d'habi-

tude chez le correspondant par les mains duquel il recevait la pension paternelle. Son correspondant lui fit un accueil d'une cordialité douteuse, et lui expliqua qu'ayant eu avec son père quelques difficultés commerciales, qui avaient amené entre eux une rupture de relations, il croyait devoir s'abstenir de lui servir désormais sa petite rente.

Théodore n'insista pas, — il salua et sortit.

— Heureusement, pensa-t-il, que Léon va toucher son mois. Cela nous permettra d'attendre.

A peu près à la même heure, Léon éprouvait un échec semblable. La personne chez laquelle il exerçait assez vaguement les fonctions de secrétaire était alors en voyage à l'étranger, et, pendant son absence, Léon devait recevoir ses

ta

appointements chez son homme d'affaires.

— Mais, mon cher monsieur, dit celui-ci à Léon quand il se présenta, d'après le compte que m'a laissé M. ***, je vous trouve en avance de quelques petites sommes qui forment le total d'un mois de vos appointements. Donc, il ne vous est rien dû de ce mois-ci. Revenez le mois prochain, votre argent sera prêt. — Serviteur.

— Heureusement que Théodore a reçu son mois, se dit en lui-même Léon quand il fut dans la rue.

Lorsque les deux amis se retrouvèrent et s'apprirent leur commune mésaventure, ils restèrent un moment assez penauds.

— Diable, fit Théodore, d'ici que mon père m'ait répondu, il se passera peut-être une semaine, et .pendant ce temps-là nous allons faire une rude concurrence à Job.

— Ce qui me désole particulièrement, c'est que nous ne pourrons pas faire la petite fête, murmura Léon.

Cette petite fête, c'était la fameuse promenade qu'on faisait en quatuor le premier dimanche de chaque mois. Une somme de vingt francs était mensuellement votée pour cette prodigalité. Oui, dans ce temps-la, avec quatre honnêtes pièces de cent sous, deux braves garçons et deux jeunes filles pouvaient se divertir pendant toute une journée, d'un Angélus à l'autre, sans jalouser un seul moment les louis et les doubles louis des couples d'oisifs élégants qui vont le dimanche à la campagne pour essayer d'y faire respirer leur ennui.

C'était quelquefois même l'or aristocratique qui se montrait envieux du gai carillon que faisaient ces écus plébéiens, en sautant hors

des poches de ces amoureux de l'amour , ivres de plein vent et tumultueux comme une volée d'écoliers qui font du bruit pour ne pas entendre l'heure de la classe.

Il est vrai que dans ce temps-là l'amour était un plaisir et que le plaisir n'était pas seulement la satisfaction d'une vanité. Mais depuis, il est né du spleen britannique avec la cote de la Bourse une génération qui a découvert un vaccin contre la gaieté. C'est à elle que noms devons cette race de jeunes gens tristes et froids comme un brouillard de la Toussaint, et dont la veine appauvrie ne roule pj^s le^ fer qui fait le sang généreux. En arrivant au monde ils se sont heurtés la poitrine à l'angle le plus aigu de l'égoïsme. Ils n'aiment pas la vertu, qu'ils ignorent, et ils ne peuvent pratiquer le vice qu'en le rapetissant. Grossiers

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comme les valets de leur écurie, ils ne savent

pas ramasser le gant d'une femme, et ils ne savent pas toujours relever celui d'un hommCi Inutiles quand ils ne sont pas malfaiss^nts, Barème est leur poëte, Comus, le dieu-porc, est leur dieu, et lorsque la nature indignée se réveille et leur souffle un élan passager d'enthousiasme ou d'admiration pour quelque chose de grand, de bon ou de beau, ils se croient malades et se font poser des sangsues.

C'est cette jeunesse pétrifiée qui a enseveli dans le luxe et dans l'oisiveté la race aujourd'hui perdue de ces belles jeunes filles insoucieuses et laborieuses qui travaillaient si gaiement toute la semaine avec l'espoir d'aller, le matin du dimanche, baigner leurs doigts, endoloris par l'aiguille, dans la rosée d'une touffe de violettes. Leur cœur était certainement moins

fortifié qu'une citadelle, leur bonnet changeait souvent la couleur de ses pompons, mais elles n'étaient pas maussades et ne boudaient pas, ni après une querelle, ni devant une averse, ni en face d'un souper frugal où le dessert servait de rôti. Elles parlaient un langage qui n'était pas celui des cours, mais qui n'était pas non plus celui des tripots ou des bouges. On pouvait les saluer, elles savaient vous répondre et ne paraissaient pas surprises qu'on fût poli avec elles. Elles chantaient faux quelquefois, mais^ elles aimaient souvent juste, et à quelque moment qu'on fouillât dans leur poche on était sûr d'y trouver un dé, un morceau de sucre, quelquefois un chapelet, toujours un billet doux, mais jamais un billet de banque. Que l'on fouille dans la poche des femmes qui les ont remplacées, on ne trouvera plus que le billet

de banque, le seul billet doux que sache écrire la jeunesse moderne.

Ah I pauvre fille ! ils l'ont jeté et brisé sur le pavé, ton pot de giroflées dont l'odeur enivrait tout ton voisinage ; ils l'ont éteinte aussi, celte petite lumière qui brillait le soir au carreau de ta mansarde.

Ella était cependant la joie du jeune, ouvrier, — la joie de l'étudiant penché sur son livre, la joie du pauvre artiste, — la joie du poëte et sa poésie peut-être. — Elle était l'étoile du berger des amours populaires : ils l'ont éteinte, et maintenant il ne reste plus d'allumé dans le faubourg que la rouge lanterne de la débauche. Ah! pauvre fille, ces misérables, ils t'ont glacée à leur contact, ils t'ont donné tous les vices de l'oisiveté, ils t'ont étouffé le cœur dans leur mains rudes comme on étouffe le chant d'un

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petit oiseau; ils t'ont condamnée h la lourde et pénible tâche de les divertir. — Mais comme

tu te venges d'eux, plébéienne déchue de ta

pauvreté si aimable! comme tu les maltraites souvent, — comme tu les méprises toujours, comme tu les déshonores quelquefois! Du balcon de ton entre-sol, où ils apportent l'odeur du fumier et du cigare, --^ comme tu as du plaisir à leur cracher sur la tête — et comme tu as raison l

Gomme Théodore et Léon se désolaient que la partie du dimanche prochain se trouvât compromise par le manque d'argent, ils reçurent la visite d'un jeune auteur dramatique de leurs amis qui faisait alors florès sur un petit théâtre du voisinage fréquenté par les étudiants. — On ne lui donnait pas de primes, mais on lui payait quelquefois un mélodrame en cinq actes jusqu'à cent francs, et il n'était pas obligé de fournir les décors. A la cinquantième représentation de l'ouvrage, le directeur l'invitait à déjeuner, et à dîner à la centième; son ambition élait

alors d'obtenir un succès qui le conduisît jusqu'au souper. — Aujourd'hui, il ne s'appelle plus Léopold, et s'il exigeait l'engagement de Talma pour créer un de ses rôles, aucun directeur n'oserait le refuser positivement.

— Mes enfants, dit-il aux deux amis, lorsque ceux-ci lui eurent appris leur embarras, — personnellement, je ne puis rien pour vous; — mais indirectement je puis quelque chose. Voici. Je fais la pluie et le beau temps auprès de mon directeur, — c'est-à-dire non, — si je faisais la pluie à volonté, il me payerait cent sous de plus par acte pour que je fasse pleuvoir tous les jours. — Enfin, ma parole a du poids auprès de lui. Voici ce que je vous propose : — il donne dans quinze jours une représentation à bénéfice, — au sien, — et il voudrait utiliser une superbe décoration représentant

le château de Windsor, qu'un jeune peintre du quartier lui a peinte pour avoir ses entrées. Malheureusement aucun des ouvrages de son répertoire ne peut entrer dans son décor. — Faites-lui un vaudeville en un acte, qui motive, même à peu près, — la présence du château de Windsor sur la scène, — et je m'engage à vous le faire payer au moins quarante francs. — Voilà.

— Mais, dit Léon, c'est dans trois jours que nous avons besoin d'argent.

— Et bien, fit Léopold, trois jours pour écrire un acte, et vous serez deux; ce n'est pas assez I Combien donc mettriez-vous de temps pour faire le tour du monde, alors?

— Mais, continua Léon, pour faire une pièce, il hni une idée, et dans un vaudeville il faut des

couplets. Je ne sais p^as les faire, Théodore non plus.

— C'est pourtant bien simple. Un couplet se compose ordinairement de huit vers. Dans les sept premiers, naturellement ou par effort tu tâches de ne rien dire; au dernier vers tu fais un nouvel effort et tu dis une sottise. On la remarque, c'est ce qu'on appelle le trait, tu le fais répéter, et voilà ton couplet. D'ailleurs, que cela ne t'embarrasse pas ; tu trouveras au théâtre un copiste qui tç fera de délicieux couplets, entrées et chœurs de sorties à raison' de deux francs la douzaine ; pour trois francs il garantit les bis, seulement il faut lui fournir les rimes. — Eh bien, mes enfants, est-ce convenu?

acheva Léopold.

— Pour moi, dit Théodore, j'avoue que j'ai peur de mettre mon nom sur cette affiche-là.

— Ne crains rien, répondit Léopold, ton nom n'est pas encore si flambant qu'il puisse y mettre le feu.

Théodore et Léon se décidèrent à suivre le conseil de leur camarade, qui les emmena dîner dans un petit restaurant anglais, où le propriétaire, une célébrité excentrique, avait l'habitude de répondre aux clients qui lui demandaient des serviettes :

— Vous mangez donc bien malproprement.

Pendant le dîner, Léopold prodigua à ses

deux amis les conseils de son expérience dramatique. Et comme Léon en revenait toujours à son idée, que pour faire une pièce il fallait une idéCy Léopold développa sa théorie en matière dramatique.

— Mes chers enfants, leur dit-il, la nature, la vie, nous enveloppent d'idées, il ne s'agit que

(le regarder autour de soi. Tenez, par exemple, ce monsieur qui échange des notes diplomatiques avec le comptoir, — c'est une idée. On en a fait le Quart d'heure de*Rabelais et le Gastronome dans V embarras. — Cet autre monsieur, qui rôde comme une âme en peine autour de cette table, et qui ne dînera pas parce qu'un étranger lui a pris sa place, c'est une idée,

— c'est un maniaque. — On a fait le Maniaque, on a dû le faire; si on ne l'a pas fait, je le ferai. Cette petite fille, aux pâles couleurs, qui tient les livres, et qui se trompe dans les additions, en regardant ce jeune employé de ministère qui la mangé des yeux pour manger du dessert, c'est encore une idée; elle est vieille, comme tout ce qui nous reste de jeune,

— c^est l'idée de l'amour. — Eh bien, supposez qu'il entre ici un monsieur qui verra ces

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deux enfanls-là, et qui les regardera en buvant un grog; s'il sait bien les voir, il vous fera Roméo et Juliette, — seulement il faudra qu'il s'appelle Shakspeare. — Les idées, on ne les cherche pas, on les trouve. Garçon, un paquet de tabac ! interrompit Léopold ; et comme il avait jeté les yeux sur le morceau de papier qui enveloppait le tabac qu'on lui avait apporté : — Qu'est-ce que je vous disais? reprit-il, en voilà une idée. Et il leur montra une page d'un livré de chroniques anglaises, où se trouvait le récit d'une anecdote dont le théâtre pouvait s'emparer. — Prenez ça, mes enfants, leur dit-il; Shakspeare déjà nommé en aurait fait peut-être un de ces chefs-d'œuvre qui verront la fin du monde. Tâchez d'en faire un vaudeville qui verra la fin de la soirée. Vous pouvez avoir fini dans deux jours, et songez que

VOUS ne travaillez pas cette fois pour la postérité. Tout est payé; adieu. Moi, je vais de ce pas rendre visite à une dame qui me fait beaucoup de chagrin; quand je serai majeur, je le rendrai aux autres. Tenez, en voilà encore une idée; celle-là, je la garde. Bonsoir.

— Il n'a pas eu l'idée de nous prêter un peu d'argent pour attendre que nous ayons reçu celui que doit nous rapporter notre pièce ! dit Théodore.

— Tu te trompes, répliqua sérieusement Léon; mais Léopold a la bonté timide, il craint d'embarr^asser ceux qu'il oblige. Avant de sortir de chez nous; et pendant que nous nous habillions, je l'ai vu se baisser et glisser dix francs dans notre fagot, et comme l'argent a fait un peu de bruit, il est devenu tout rouge*

Deux jours après, les deux amis, assis devant

une table sur leur balcon, relisaient une dernière fois leur pièce, qu'ils devaient le soir ^ même lire à Lé(»pold. Une discussion s'engagea pendant cette lecture à propos du choix d'un dénoûment, car ils avaient chacun le leur, et (Janâ leur animation mutuelle ils ne s'aperçurent pas qu'un feuillet de leur manuscrit avait glissé de leur table, emporté par la première brise d'un orage qui s'approchait. La feuille de papier, qui était d'abord tombée dans un jardin du voisinage, fut reprise par le vent, qui l'enleva dans l'air et la jeta dans la chambre de mademoiselle Aline, dont la fenêtre était ouverte.

Pendant ce temps, la discussion continuait toujours entre les deux collaborateurs. L'un d'eux, voulant prouver que son dénoûment était le meilleur, se mit à chercher dans le manu-

scrit le passage qui, disait-il, le préparait logiquement.

— Allons, bon! dit Théodore avec impatience, voilà que je ne trouve plus la scène du gouverneur.

— Elle est pourtant facile à reconnaître, reprit Léon fouillant de son côté dans les papiers dispersés sur la table, elle est assez mauvaise.

Les recherches ayant continué sans résultat, la discussion prit peu à peu l'allure d une querelle. Les deux collaborateurs se reprochèrent mutuellement leur manque d'ordre réciproque.

— C'est toi qui auras égaré la scène du gouverneur, disait Théodore à Léon. Si c'était la scène de l'ingénue, qui est complètement de toi, elle ne serait pas perdue. Mais tu es un égoïste, tu n'as de soin que pour les choses qui

t'appartiennent ; avant-hier tu m'as encore dépareillé ma douzaine de mouchoirs.

— Il y avait onze raisons pour que je ne pusse pas dépareiller la mienne, répondit tranquillement Léon; mais si je t'ai perdu un mouchoir, toi, tu m'as égaré un parapluie que je t'avais confié. Gain, qu'as-tu fait de mon parapluie?

— Pourquoi aurait-on un parapluie, répondit Théodore, si ce n'était pas pour le perdre?

Léon parut convaincu par cette logique.

— 11 n'est pas moins vrai, reprit-il, que tu es d'une étourderie inqualifiable. Tu as d'abord la déplorable manie d'allumer ta pipe avec tous les papiers qui te tombent sous la main. Si nous avions l'imprudence d'avoir des billets de banque, je suis convaincu que tu en ferais des usages puérils. Tu auras brûlé la scène du

gouverneur, et comme elle se passe dans le château de Windsor, si ce domaine n'est pas assuré, voilà une perte pour la reine Victoria.

— Des bêtises, reprit Théodore, des plaisanteries de Gilles. Tu n'aimais pas la scène du gouverneur, qui est de moi, parce qu'elle escompte l'effet de la scène de l'ingénue, qui est do toi.

— C'est-à-dire que tu suspectes la probité de ma collaboration, dit Léon.

Gomme la discussion allait recommencer, la porte s'ouvrit, et Léopold entra.

— Mes enfants, dit-il, vous êtes attendus ce soir dans le cabinet de mon directeur pour lui

lire votre ouvrage. Il est si content que vous lui fournissiez l'occasion de mettre sa décoration nouvelle en lumière, qu'il se propose d'arroser la lecture avec une canette. S'il en retenait le

prix sur celui de votre ouvrage, vous ne ferez pas attention. Vous allez me lire ça, acheva-t-il en montrant le manuscrit.

— Impossible, dit Théodore, Léon a perdu la scène du gouverneur. C'est le nœud de Taction.

-^ Bah, fit Léop61d,.lis toujours, quand tu seras arrivé à la scène égarée, tu me la racon- «^ teras en trois mots, pour que je saisisse l'ensemble.

— Eh bien, et le style? dit gravement Théodore.

— Tu veux me faire croire que tu as fait du style dans une pièce écrite en deux jours; tu veux dire que tu as fait des phrases. N'en fais plus, et lis-moi ton chef-d'œuvre. Au^ rideau,

Théodore commença la lecture, et raconta la scène qui manquait. Quand il eut achevé, Léon

réclama à son tour pour que Léopold entendît son dénoûraent. Ce fut celui dont l'auteur dramatique conseilla le choix.

— Mes enfants, dit-il, votre pièce appartient à ce genre de chefs-d'œuvre qui ne doivent pas se prolonger plus de vingt minutes. Entré autres longueurs dont il faut -la dégager, je vous signale particulièrement la scène que vous avez égarée. Quelles que soient les beautés de style dont elle peut être ornée, elles ne sauraient atteindre à la hauteur de son inutilité. Le hasard qui vous Ta fait perdre a fait là une intelligente coupure.

— Comment, fit Théodore atterré, couper la scène du gouverneur!

— Oui, la raison, le bon goût et le sens commun réclament la destitution de ce fonctionnaire, répliqua Léopold. Allons, en route;

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mon directeur nous attend à six heures. Vous aurez soin de manifester un peu d'émotion en paraissant devant lui.

Lorsque Théodore et Léon sortirent le soir du théâtre, ils emportaient deux louis enveloppés dans leur premier bulletin de répétition. Léopold avait refusé pour le moment la restitution de la petite somme qu'il avait prêtée la veille. Avant de rentrer chez eux, ils montèrent chez mesdemoiselles Aline et Laurence pour les prévenir de se tenir prêtes le lendemain, qui était le jour de la fameuse partie. Laurence n'était pas rentrée, mais son amie donna la clef de sa chambre à Léon pour qu'il pût l'attendre. Lorsqu'il eut allumé la bougie, il trouva sur le marbre de la commode une feuille de papier dont l'écriture attira son regard ; c'était la fameuse scène du gouverneur, tant regrettée

par son ami et collaborateur. En la voyant froissée, il supposa d'abord que c'était Laurence qui avait par étourderie pris le feuillet pour envelopper quelque friandise. Mais les lignes suivantes, au crayon, et d'une écriture inconnue, qu'il aperçut sur le verso de la page, vinrent démentir sa supposition.

« Ma chère enfant, disait le crayon étranger, » j'étais venu vous attendre aujourd'hui pour » avoir avec vous une explication. Je vous l'ai )) déjà dit, je vous le répète, il m'est désagréable » de ne pas vous voir quand je le souhaite, et ^ c'est votre travail qui s'y oppose. Il m'est dés- » agréable aussi d'être obligé de venir dans ce » quartier perdu, et de monter vos six étages, » Si mes amis me rencontraient par ici, ik me » prendraient pour un étudiant. Donc, il faut » vous décider à quitter votre magasin. Ne pou-

j* vant pas vous attendre plus longtemps, je y> profite d'une feuille de papier que le vent de » l'orage a apportée par votre fenêtre, pour » vous faire savoir quel est mon désir. Au cas » où il ne pourrait vous agréer, j'aurais le cha- » grin d'avoir à vous regretter. Si vous accep- T> tez mes propositions, vous n'aurez qu'à me » renvoyer ce soir même la double clef que » vous m'aviez confiée et que je vous ai laissée. y> Je ne pourrai attendre votre réponse plus y> longtemps, car je pars demain pour Bade, où » je compte vous emmener, s'il vous plaît de > me faire les faciles concessions que je vous » demande, et auxquelles tant d'autres seraient » heureuses de consentir.

:» Au revoir, belle enfant; mais n'oubliez pas » que votre silence voudrait dire adieu.

» Anatole de ***. »

— Il n'y a pas besoin de la lorgnette marine que Théodore voulait acheter, pour comprendre ce que cela veut dire, murmura Léon. Il prit un crayoïl dans sa poche et écrivit au-dessous du congé de M. Anatole :

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