SCÈNE VI Les Mêmes, MARIA
URBAIN, qui s'est levé en entendant ouvrir la porte, fait uu geste de désappointement.
Ce n*est pas encore mon portrait. Décidément voilà une journée de perdue. Bonjour,
Maria. (Celle-cl \m donne la main on passant; elle en f.iii ... ..al ■vec Re'"'^' ^' ^'^ ensuite à Olivier, qui l'cnibnissc.)
OLIVIER, à part.
Toujours cet air de tristesse.
MARIA, s'approchant de la fenêtre, à parU
La neige, partout la neige.
OLIVIER, s'approchant d'elle.
Tuas froid?
MARIA
Un peu. Je vais préparer le déjeuner, cela me réchauffera.
Ah! oui, débarrassons-nous de celte besognelà; car une fois qu'on est en train de travailler, il n'y a rien d'ennuyeux comme... ai aide
Maria à débarrasser la table sur laquelle se trouve la pierre litliograjihique ; ils vont et vieiment dans la chamlire. — Maria fait chauffer du lait au poêle. — Depuis queli;ucs inslaals Roné a roinar.[ué qu'Olivier a un air préoccupé en relisant la lettre qu'il a reçue à la scène prJcé- Jcnte.)
RENÉ
Cette lettre que vous venez de recevoir paraît vous contraiùer.
OLIVIER
Elle m'embarrasse au moins. — 11 s'agil d'une bonne occasion dont je ne pourrai pas profiter — une soirée musicale où l'on me propose d'aller tenir le piano. — C'est dans une grande maison; il y aura plusieurs soirées pendant l'hiver. Cela serait fort avantageux pour moi.
RENÉ
Eh bien! vous hésitez?...
OLIVIER
C'est qu'il y faut aller ce soir même, (a demi- Toix.) Et vous savez où sont mes habits.
RENÉ
Vous aurez le temps de les dégager avant c» soir.
OLIVIER
Ce n'est pas le temps qui manque.
Je me mettrais bien à votre dispo.sition; mais aujourd'hui ce serait difficile.
OLIVIER
Comme c'est Melchior qui me procuer celle
SCÈNES DK l\ VIK D'AUTISTE 'JÔ7
soirée, ne pourrais-je pas m' adresser à lui pour ce service?
URBAIN
Je ne sais pas pourquoi cela m'ennuie de vous voir contracter des obligations envers ce garçon.
OLIVIER
René m'assure que je pourrai dans la saison gagner un billet de 500 francs dans cette maison. — Je ne crois pas qu'il puisse me refuser.
RENÉ
Dame! voyez. (Le voyant préoccupé.) Que repardezvous?
OLIVIER
Je regarde Maria qui pleure, aiari» est au coin
de la fenêtre et rimasse tristement les feuilles mortes tombées «le son
oran-er.) Rcué, il faut quc jc gague de l'argent, voyez-vous; je m'adresserai à Melchior,
(Maria, se voyant observée, quitte la place et préparc le déjeuner.)
MARIA Le déjeuner est prêt. (Elle s'approche du poêle et fait griller du pain. — Les trois jeunes jcn^ te déplacent autour Je la tabÎL'. Urbain déploie im journal.)
RENÉ
Quel est ce journal?
URBAIN
11 enveloppait la pierre lithographique qu'on m'a envoyée pour ce portrait, (a Maria, qui distribue du pain.) Très-grillé pour moi, s'il vous plaît. (Usant le journal.) Ah ! mou Dicu î
OLIVIER
Qu'avez -vous ?
URBAIN
Ah! mes enfants, le trois pour cent qui a glissé de soixante-quinze centimes.
OLIVIER
Qu'est-ce que cela vous fait?
URBAIN
Gela me fait perdre.
RENÉ
Voudriez-vous nous faire croire que vous jouez à la bourse?
URBAIN
Je joue en blanc, par supposition, pour me faire la main. J'avais gagné comme cela une
centaine de mille francs. Mais cette glissade du trois va bien me gêner pour ma liquidation.
(On entend dans la rue sur un orjjue l'air sicilien qui a été joué dans les scènes précédentes. Maria tressaille et devient tristement icvcusc.)
RENÉ, bas à Maria, qui est observée par Olivier.
Prenez garde ! Olivier va vous voir.
OLIVIER à Maria.
Qu'as-tu donc?
MARIA, se levant.
Rien. J'étais trop près du poêle ; cette chaleur me suffoque, (euc s*éioigne.)
OLIVIER, la suivant des yeux.
C'est étrange.
URBAIN, lisant le journal.
Le journal parle de votre ami le célèbre Melchior.
OLIVIER
A quelle occasion?
URBAIN
il lui est arrivé un malheur. Je propose de prendre le deuil pour cinq minutes.
RENÉ
Ne riez donc pas toujours comme ça.
2G0 LA NOSTALGir
Il y a pourtant de quoi rire, écoutez, (n m.) « Un accident qui aurait pu jeter un crêpe sur » les fêtes musicales de l'hiver parisien avait » hier mis en émoi la foule élégante qui par- )) courait le boulevard. M. Melchior, l'artiste » privilégié de ses sympathies, a fait une chute » de cheval. »
RENÉ
Il n'y a pas de quoi rire.
OLIVIER
S'est-il blessé?
URBAIN
Pas lui, mais « sa montre qui lui avait été D donnée par l'Athénée de Bar-sur- Aube, sa » patrie, comme un témoignage de reconnaisy> sance pour la gloire dont il couvre le dépar-
T> tement. * (II prend la pelle et les pincettes et frappe dessus.)
Allez! la musique, (a René.) Pourquoi diable imprime-t-on ces choses-là?
RENÉ
Pour qu'on 1^ lise.
OLIVIER
Et VOUS voyez qu'on les lit.
URBAIN
Quelque chose de plus sérieux : la Costenzina est engagée à l'Opéra. (ARené.) "Vous me laisserez du beurre, s'il vous plaît, René.
OLIVIER
Dit-on quand elle débute et dans quoi?
URBAIN
Dans un opéra nouveau commandé expressément pour elle à... (H tourne le femllet du jouma* OLIVIER
Est-ce que ce serait à Melchior?
URBAIN
Malheureusement non... il n'aura pas eu le temps, et on a été obligé de s'adresser à un nommé Meyerbeer. (ii ôtc sa casquette.) Je me risquerai à aller voir ça, moi, d'autant plus que le ténor Renaud chantera dans l'ouvrage.
OLIVIER
Renaud... mais vous savez qu'il a dû quitter le théâtre?
2Gfî
LA NOSTALGI
URBAIN
A la suite d'une maladie, o sa voix.
Maria paraît écouter avec URBAIN continuai
Oui; mais il vient de faire ei de deux ans, et il a retrouvé s
MARIA, se levant, à ]
Ah!
URBAIN
Au reste, il paraît que ce ] mière fois...
OLIVIER, regardant Maria et prena
Assez !
URBAIN, ne comprena
Hein? — Pas la première foi du climat opère ces sortes de..
OLIVIER, bas.
Taisez-vous donc !
URBAIN, continuar
Ces sortes de Q:uérisons...
j'ai fini î Mais ne m'arrêtez j; d'une phrase, cela m'empêche
RENÉ, à part.
SCÈNES DE LA VIE D'ARTISTE 2i
MARIA, à Urbain.
Si vous ave'^ fini, voulez -vous me prêter ] journal ?
OLIVIER
Que veux-tu lire?
MARIA, prenant le journal et s'éloignant.
Le feuilleton.
OLIVIER, à part.
Le coup est frappé, il va retentir.
URBAIN, bas à Olivier.'
Savez-vous que j'ai entendu dire au café di choses assez singulières sur votre ami Melchioi
OLIVIER
Puisque vous l'appelez mon ami, si ce qi vous avez entendu dire sur son compte est dé agréable pour lui, cela doit Têtre aussi poi moi; je préfère donc l'ignorer, oi se promène
observant Maria, qui lit le journal dans ^un coin de )a fenêtre.) MARIA, à part.
loureusement sa carrière d'artiste. C'est donr. possible?
OLIVIER, qui Ta suivie.
Il t'intéresse, le feuilleton?
MARIA, à part.
Oh!... (EUe éloigne le journal.) Il devinerait. (Ilaul
Oui, beaucoup ; il est très-amusant.
OLIVIER, regardant par-dessus l'épaule de Maria.
Académie des sciences, (a part.) C'est la première fois que je la vois mentir.
II s'approche d'elle et lui parle à voix basse en lui montrant la lettre qu'il vient de recevoir. Urbain est à genoux près du poêle et essaye de le rallumer.
TRBAIN
Quel drôle de bois! il pleure, il chante, il fume et il ne brûle pas. Le fameux cotterei avec lequel Figaro voulait rosser Basile n'était assurément pas plus vert.
MARIA, bas à Olivier.
Comment feras-tu jpowr aller à cette soirée ?
OLIVIER
Je ne sais pas encore. N'as-tu pas des planchei: à reporter à l'éditeur de musique?
MARIA
Oui, mais tu sais qu'il ne règle le compte
qu'à la fin du mois, et c'est ce soir qu'il te
faut tes habits. Si tu voulais (elle montre son dolgO.
avec cette bague, on aurait Tarirent nécessaire.
OLIVIER
Non, Maria. Cette bague est plus qu'un bijou, c'est un souvenir d'alTection. Il y a un an, tu l'avais égarée, tu as été presque folle de cha- \ grin, te rappelles-tu?
MARIA
Mais elle ne serait pas perdue.
OLIVIER
Je t'ai dit non, n'en parlons plus; d'ailleurs, je compte m'adresser à Melchior.
MARIA
Je vois dans cette lettre qu'il te donne rendezvous chez sa maîtresse. Pourquoi?
OLIVIER
11 m'a déjà proposé de m'y conduire plusieurs fois. La Costenzina va quitter Paris, je lui dois au moins une visite. C'est sur sa recommandation que j'ai cette leçon où je vais aller.
2G5 LA NOSTALGI
MARIA
Viens que je te mette ta (
le nœud ai sa cravate.)
OLIVIER, lui baisant]
Pourquoi es-tu triste?
MARIA
Ce n'est pas de la tristess un malaise; je suis comme commencement de l'hiver. Ne
dis. (Elle l'embrasse.)
OLIVIER, avec découra
Moi t'en vouloir?
RENÉ, continuant une conversai
Moi, je ne suis pas l'ami mais je ne crois pas à ce qu'oi café, d'ailleurs, est un labora
Cependant ces jeunes gens son...
RENÉ
les œufs de la médisance pour en faire éclon scandale.
OLIVIER
Qu'est-ce?
RENÉ
Un mauvais propos tenu sur M. Melchior,
OLIVIER
J*ai déjà dit que je ne voulais pas le ce naître.
RENÉ
Et moi j'ai dit que je ne voulais pas y croi
(Il prend son chapeau.)
MARIA, à Olivier, qui prend son chapeau.
Tu sors ?
OLIVIER
Oui, je vais donner ma leçon, et de là v^ Melchior.
Olivier sort, reconduit par Maria.