FRAGMENTS
DU
Il j a environ une quinzaine de jours, j'étais entré chez un marchand de bric-à-brac pour acheter une paire de flambeaux d'une forme bizarre, qui, depuis un mois, excitaient ma convoitise chaque fois que je m'arrêtais devant la vitrine où ils étaient en montre. Le marché conclu, je donnai mon nom et mon adresse pour que l'on m'envoyât mon acquisition chez moi. — Comme le marchand venait de lire ce que j'avais
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écrit sur son registre, il fit un geste de surprise, et regarda sa femme, qui me considéra avec étonnement. Inquiet de cet examen, j'en demandai la cause.
— Excusez-nous, monsieur, me dit le marchand, mais c'est que nous avons quelque chose à vous remettre. — Une de nos pratiques, qui connaît plusieurs de vos confrères, nous avait promis de nous procurer votre adresse ; — nous ne l'avons pas vu depuis quelques jours.
— Qu'est-ce donc ? demandai-je, étonné à mon tour.
— C'est un petit paquet qui paraît renfermer des papiers, me dit le marchand. — Je l'ai trouvé dans le tiroir d'un secrétaire acheté à la vente du mobilier d'un hôtel garni. — Ma femme est allée vous le chercher.
En effet, la marchande, qui était montée à la chambre, en redescendit presque aussitôt, et me remit uu paquet gros à peu près comme un volume in-octavo, enveloppé dans un numéro de
JOURNAL D'UN ANONYME loi
journal, et scellé avec de la cire verte, sur laquelle se trouvait, en manière de cachet, Tempreinte d'une pièce de monnaie. Mon nom s'y trouvait écrit en grosses lettres.
— C'est bien pour vous, monsieur ? me demanda le marchand en me voyant décacheter l'enveloppe sous laquelle je trouvai une lettre dont je parcourus à la hâte les premières lignes.
— Parfaitement pour moi, répondis-je en me retirant, après avoir remercié le marchand.
Rentré chez moi, je lus la lettre d'un bout à l'autre ; elle était fort longue ; sa date remontait à dix-huit mois ; je n'y trouvai point de signature : c'était la confession des souffrances d'un jeune homme attiré à Paris par le désir de se faire une réputation dans la littérature. Cette lettre, pleine de confusion, portait -le cachet de cette amertume qui est le caractère des désespoirs solitaires. Elle avait dû être écrite dans un moment où l'on éprouve le besoin de s'épancher, fût-ce même avec un inconnu. C'était une
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infortune franchement racontée, sans orgueil et sans humilité. — En deux ou trois endroits, je fis la remarque que l'écriture semblait détrempée, comme si des larmes se fussent mêlées à l'encre.
Je ne citerai de cette lettre que le dernier paragraphe, qui pourra servir de préface aux fragments de journal qu'on va lire ; il pourra, en même temps, me justifier, si on m'adressait le reproche d'être indiscret.
tt Quant aux notes qui accompagnent cette lettre, elles ont été écrites au jour le jour, et sous l'impression même des événements ou des pensées qu'elles retracent. Prises isolément, elles n'ont, je crois, qu'un médiocre intérêt ; mais peut-être pouiTaient-elles servir à un romancier qui oserait ne pas reculer devant la révélation de certaines misères inconnues. — Si vous en trouvez l'occasion dans un de vos prochains ouvrages, je vous autorise à vous servir des feuillets que vous trouverez ci-joints. N'ayez, à cet égard, aucun scrupule. Je verrai avec plaisir, si
j'ai le temps de le voir, que mes souffrances auront pu servir à quelque chose. Je ne vous donne pas mon adresse, parce que vous pourriez supposer que c'est une manière indirecte de solliciter soit une réponse, soit une visite, ou autre chose peut-êtrey et que je n'ai point l'intention de me montrer importun en aucune façon. Faites de ces brouillons tel usage qui vous plaira, et si vous avez mieux dans vos observations ou dans vos souvenirs, — brûlez ces lamentations. »
J'ai parcouru ce cahier de notes, assez lamentables, en effet, et qui renfermaient des détails d'une misère véritablement perfectionnée, suivant une expression contenue dans la lettre. — J'emprunterai à ce mémorial inédit quelques-uns des passages qui m'ont le plus vivement frappé :
V^ janvier 1846. — Il y a un an aujourd'hui que je suis arrivé à Paris, — et dix-neuf ans que je suis venu au monde. — C'est une pauvre étrenne que le bon Dieu donna à mes parents. — Dans cette année, j'ai déjà enduré plus de misères
que je ne supposais qu'un homme pût en supporter dans toute son existence. On me dit cependant que je ne suis qu'au commencement. J'ai traversé tout Paris pour aller inscrire mon nom chez un personnage qui doit me procurer un emploi. — Une animation extraordinaire agitait la ville. — Tout le monde semblait être descendu dans les rues, et tous les gens que je rencontrais avaient un air empressé. Sans doute, ils allaient porter ou recevoir des étrennes. En passant auprès d'un hôpital, j'ai entendu une vieille femme du peuple dire à une jeune fille qui l'accompagnait, en lui montrant des béquilles neuves qu'elle portait sous son bras : — « Ton père aimera bien mieux ces étrennes-là qu'autre chose. Quand on lui verra des béquilles neuves, ça lui donnera de la considération dans l'hospice, et il sera mieux vu par les sœurs. » — Après avoir couru toute la journée, couru sans but, pour me fatiguer et vaincre le besoin par la fatigue, comme je traversais le pont Saint-Michel, à minuit et demi, je
me suis senti arrêté par mon habit. C'était une petite fille de huit à neuf ans qui vendait, sur un éventaire, de mauvais bonbons en plâtre et en sucre colorié.
— Achetez-moi quelque chose, mon bon monsieur ; je n'ai pas encore étrenné. — Sa voix sonnait la faim. J'en eus pitié.
Il me restait deux sous ; je les mis sur son éventaire. Je voulais passer mon chemin ; mais la petite m'obligea à prendre un bonbon. — Je pris au hasard.
— C'est une ancre, me dit l'enfant ; ça vous portera bonheur. — Ne mangez pas ça, ajoutât-elle naïvement ; il j a de la mauvaise peinture après, ça vous ferait du mal.
En effet, l'ancre me porta bonheur. — En rentrant chez moi, j'ai trouvé dans ma serrure un billet de mon protecteur ; il m'annonce qu'il m'a trouvé un emploi.
Allons, l'année commence bien.
5 janvier. — J'ai une place. — C'est chez un
tanneur de la rue Beaurepaire. — Je tiens les livres. -^ J'y vais tous les soirs de sept heures à minuit. — On me donne trente francs par mois. — La besogne est bien ennuyeuse, mais elle me laisse ma journée libre pour travailler. — Mon tanneur est un brave homme. — 11 s'est aperçu que je n'étais pas heureux et m'a payé un mois d'avance. — Ce soir, sa femme m'a invité à souper.
6 janvier. — U y avait si longtemps que je ne mangeais plus de viande, que mon souper d'hier m'a rendu malade.
10 janvier. — J'ai été forcé de quitter ma place. L'odeur du cuir, qui régnait dans toute la maison, me portait au cerveau et m'embrouillait le cœur. En faisant mes chiffres, j'éprouvais comme le mal de mer. J'ai été obligé de remercier mon patron. — Je lui ai reporté l'argent qu'il m'avait avancé, moins les dix jours de travail. — Sa femme lui a poussé le coude. Il m'a fait entendre que je pouvais garder l'ar-
gent. — J'ai refusé, disant que je ne devais pas accepter un salaire que je n'avais pas gagné.
— Le mari a baissé les jeux, la femme a rougi.
— Ils paraissaient humiliés de mon refus. — J'ai eu tort de refuser. — Si c'était une aumône, elle était faite sans forme blessante.
Moi qui trouvais Chatteron trop orgueilleux ! je n'ai pas son talent et je suis plus orgueilleux que lui. Ce ne sont pas ces grandes manières qui avanceront mes affaires.
Me voilà bien avancé. — ■ Je n'ai plus un sou.
— J'aurais dû me contraindre et rester chez le tanneur. — Oui, mais c'est cette odeur de cuir.
— Petite maîtresse, va!
7 mai. — Je viens d'achever le dernier chapitre de mon roman. — Pauvre nouveau-né, le malheur a bien secoué ton berceau! — Je l'ai lu à tête reposée, en m'eiforçant de dépouiller tout sentiment de paternité littéraire ; je l'ai lu comme si c'était l'œuvre d'un inconnu. — C'est un ouvrage à recommencer. — Les choses inté-
ressautes sont noyées dans des longueurs où mon moi se prélasse, comme un convive grossier qui ' met ses coudes sur la table. Ce n'est cas de l'exubérance, c'est du fouillis ! — Il y a pourtant làdedans, j'en suis bien sûr, des pages qui promettent.— Oui, mais promettre et tenir... Je recommencerai. Encore un an de perdu !
15 juin. — Cette nuit, comme j'étais à ma fenêtre, — une fenêtre s'est ouverte dans la cour voisine. Un homme et une femme se sont mis à prendre l'air. — J'ai reconnu l'homme ; c'est un peintre qui demeure dans la rue. Il a exposé au Salon un tableau sentimental dont la lithographie infeste tous les salons bourgeois,
— Sa maîtresse est jolie. — Très-jolie, surtout quand elle se lève la nuit pour venir prendre l'air.
— J'ai pensé à cette jeune femme plus qu'il n'était raisonnable.
17 juin. — J'ai rencontré la maîtresse du peintre au cabinet de lecture. Elle demandait la Confession d'un enfant du siéele. A cette demande.
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je l'ai regardée plus attentivement. Elle a rougi, mais sans baisser les yeux. Elle avait au doigt des taches d'encre. Serait-ce un confrère en jupon ?
2o juin. — La lectrice de la Confessmi est une bonne fille ; elle a appris que j'étais malade et, toute seule, elle a trouvé un prétexte adroit pour venir me voir. — Elle est entrée dans ma chambre et m'a demandé si je n'avais pas vu son écureuil qui s'était sauvé. Elle prétendait l'avoir vu sauter par ma fenêtre. — D'écureuil en aifjuUle, — elle m'a fait de la tisane ; — je ne sais pas où elle a trouvé du sucre.
28 juin. — C'est une compatriote, elle s'appelle Anne, — comme la patronne de mon pays.
Nous avons lu Brizeux. Elle a pleuré à l'élégie du Pont lier lo.
Je suis amoureux d'elle. — Je crois que je le lui ai dit. — Pour elle, elle n'a dit ni oui ni non.
2 juillet. — Anne est morte en trois jours d'une
fièvre typhoïde. — J'ai demandé à son amant, le peintre sentimental, où on l'avait enterrée. — Il m'a répondu qu'il n'en savait rien.
ÉPISODE Bl Li YIE DE BOHÊME
En ce temps-là, qui n'est pas très-loin , le philosophe Gustave Colline était ambassadeur.
Sous le masque d'une aimable indolence et d'un profond mépris pour les grandeurs humaines , Colline cachait une ambition géante , et quoi qu'il fît pour dissimuler, il arrivait souvent qu'au milieu de charmants propos dont il émaillait sa conversation, on voyait
percer le bout d'oreille de riiomme politique. Le poëte Rodolphe était le seul qui l'eût deviné. Un jour il disait aux membres du cénacle :
— Ne vous fiez pas aux apparences , messieurs, — Colline médite une ascension vers les hautes cimes sociales. — Plus je relis les excellents articles de philosophie hyperphysique et d'économie rurale que je lui fais insérer dans le Castor, plus je suis ancré dans cette idée que notre ami Colline est ce qu'on appelle une forte tête, et que son gigantesque chapeau est la coupole d'une intelligence supérieure, dominatrice et prédestinée. — C'est Machiavel sous l'habit pailleté de Dorât.
— Oh! oh! dirent Schaunard et Marcel, ceci est trop fort... de moka.
— Riez, messieurs, reprit Rodolphe, pour moi je sais à quoi m'en tenir. Depuis que Colline travaille au Castor, moniteur officiel de la chapellerie, il est vrai que les chapeliers se désabonnent
SON EXCELLENCE GUSTAVE COLLINE IGo
avec une fureur toujours croissante, mais, en revanche, les chancelleries des légations étrangères se sont abonnées pour leurs cabinets respectifs.
— Ah! ah! njurmura Carolus Barbemuche.
— Allons donc ! allons donc!
— Carolus, reprit Rodolphe, vous n'êtes qu'un déplorable Zoïle. Je suis convaincu que le philosophe Colline, notre divin maître, aura un jour les honneurs du maroquin ministériel , et que son paletot noisette s'étoilera d'une foule de nichams.
On avait beaucoup ri ce soir-là dans le cénacle de la bohème, — on avait beaucoup ri.
Un mois après, la République était proclamée, aux acclamations unanimes des rédacteurs de deux journaux.
Les bohèmes concentrèrent leur enthousiasme et n'illuminèrent pas , mais ils adressèrent à leurs créanciers une circulaire ainsi conçue :
« Citoyen,
» Ayant eu la gloire de mourir pour la patrie, j'ai chargé mon légataire universel de régler avec vous. Jetons un voile sur le passé. Salut et fraternité. — Vive la République!...' »
Puis, comme le droit à la paresse venait d'èti^ proclamé en faveur des arts et des lettres, les bohèmes se croisèrent les bras, se mii^ent à leur fenêtre et regardèrent la comédie en gens parfaitement désintéressés.
Quand on leur demandait leur opinion sur le nouvel ordre de choses , ils répondaient assez ordinairement :
— Nous avons remarqué que les pavés, bien qu'ils aient été retournés à propos de la République, usaient encore davantage les bottes que du temps de la monarchie. Mais, comme sous le régime actuel nous sommes tous exposés à devenir ministres, cela fait bien un peu de compen-
sation. Et ils se remettaient à leur fenêtre pour voir passer leur portier qui venait d'être nommé proconsul dans un département.
C'est alors que l'existence atteignit des proportions d'un fantastique ignoré jusque-là.
Tous les matins les bohèmes saluaient le retour de l'aurore en posant à la Providence de terribles points d'interrogation.
— Comment et de quoi vivrons-nous aujourd'hui ?
Et ils voyaient paraître devant eux un X gigantesque, symbole de l'inconnu.
Marcel et Rodolphe surtout faisaient des prodiges de valeur pour relier le jour au lendemain. Et braconnant dans toutes les industries nouvellement écloses, l'artiste et le poète, précédés d'une meute de ruses, chassaient du matin au soir cet animal féroce qu'on appelle la pièce de cent sous.
Carolus Barbemuche, dont les sympathies pour la branche aînée n'avaient jamais été un mys-
tère, avait été à Coblence, c'est-à-dire à Pontoise.
Schaunard était dij'.paru; on présuma qu'il avait émigré dans le sein de Phémie.
Gustave Colline, seul, s'était jeté dans le mouvement révolutionnaire. Il hantait les clubs, faisait de la politique hvperphysique et fut du nombre des vingt-cinq mille candidats qui se présentèrent à la députation parisienne.
Colline fréquentait surtout assidûment un café situé aux alentours de l'Opéra. Cet établissement, connu d'abord pour une espèce de centre littéraire qui rappelait l'ancien café Procope, était devenu, après la Révolution, le vestibule des faveurs ministérielles, sans doute à cause de ses adhérences avec un journal, qui dans ce temps-là, était moralement le siège du gouvornement.
Un jour, en passant devant la maison où était situé ce journal. Colline avait remarqué un ras-
semblement considérable, et comme il en avait demandé la cause, on lui avait répondu :
— Ce sont des gens qui vont demander des places.
Colline avait eu d'abord l'intention de se mettre à la queue ; mais il se rappela avoir vu jadis dans le café voisin des personnes attachées au journal qui, en politique, tenaient alors le haut du pavé, et il était entré dans ce café.
Un spectacle curieux se présenta à ses regards. Tous les habitants étaient en train de jouer à des jeux divers, qui aux cartes, qui aux dominos, qui au billard; mais les enjeux n'étaient ni en consommation, ni en argent, — on jouait des places du gouvernement.
A une table. Colline vit avec surprise un monsieur chauve qui venait de gagner en cinq points d'écarté, à un homme maigre, une sous-préfecture. C'était la septième que ce monsieur gagnait dans la journée et il paraissait si satisfait
de son gain, qn*en se retirant il donna au garçon un bureau de tabac pour boire.
A une autre table, un autre joueur, venait de perdre en cent points de dominos une recette particulière contre deux fauteuils de substituts et une direction des postes en province. Le joueur décavé alla trouver un gros monsieur très-entouré, et le tirant à part, lui demanda s'il ne pouvait pas lui prêter de quoi se rattraper.
Le gros monsieur tira un portefeuille de sa poche, l'ouvrit et dit au joueur :
— Voici une demi-douzaine de nominations de commissaires dans les départements, c'est tout ce que j'ai sur moi.
Et il les tendit au joueur, absolument comme un ami qui prête de l'argent à un ami, pour lui fournir de quoi se rattraper au jeu.
De temps en temps, à son grand étonnement, Colline entendait des gens qui se demandaient les uns aux autres :
' — Avez-vous la monnaie d'un chef de divi-
sion ? ou bien : Pourriez- vous me changer une recette générale? — Et les échanges s'opéraient, — les petites places faisaient la monnaie des grosses.
Colline, de plus en plus surpris, s'était approché du billard, où une partie très-intéressante paraissait engagée.
On y faisait une poule d'honneur. Le vainqueur devait gagner une ambassade et une pipe d'écume.
Deux conditions étaient exigées pour concourir à cette Ibelle partie, à laquelle on assurait qu'un membre du gouvernement assistait sous le déguisement d'un garçon de café.
Il fallait d'abord, comme dans toutes les poules, fournir un prix d'entrée ; ce prix d'entrée avait été fixé à un emploi de n'importe quoi, n'importe où, mais dont les appointements ne devaient pas être moins de quatre mille francs par an.
En outre, on devait être rédacteur en chef de quelque chose.
Les concurrents étaient au nombre de six. — Colline, qui était de première force au billard, suivait les coups avec un grand intérêt.
Quatre joueurs avaient été déjà mis hors de lutte, et les deux qui restaient étaient de force égale. L'intérêt de la galerie paraissait porté au plus haut degré, les yeux de Colline étaient ouverts comme des portiques.
Tout à coup l'un des deux adversaires qui restaient, par suite d'un coup do queue donné à faux, livra à son rival un si beau jeu qu'il jugea la partie perdue pour lui.
— C'est toisé, — ma^billo est faite, — j'y suis! s'écria-t-il, du ton d'un homme qui prend son parti bravement.
Cependant, après avoir fait signe à son adversaire d'attendre un instant pour jouer, il se retourna vers la galerie et dit :
— Je vends ma bille.
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— 11 est bon le numéro 3, dit quelqu'un, — il est blousé d'avance, et il veut vendre.
— Je vends ma bille pour une place de commissaire de police, cria le numéro 3.
Personne ne dit mot.
— Pour une place dans les télégraphes.
— C'est trop cher, dit une voix.
— Pour un bureau de papier timbré.
— On no répondit pas.
— Parbleu! s'écria le joueur, je vends ma bille pour un petit verre, — comme ça je ne perdrai pas tout.
— Garçon! s'écria Colline.
Le garçon de café, qu'on supposait être un membre du gouvernement, s'approcha du philosophe.
— Un petit verre à monsieur, dit Colline en désignant le joueur qui venait de parler.
— Vous achetez ma bille? dit celui-ci.
— Oui, répondit le philosophe, qui, après s'être
débarrassé de son paletot noisette, était déjà en train de choisir une queue.
Mais les personnes qui avaient fait partie de la poule l'entourèrent.
— Permettez, citoyen, dit l'une d'elles, bien qu'il soit probable que la bille du numéro 3 va être faite par le numéro 5, par un hasard étrange, il pourrait se faire que vous gagnassiez.
— Si j'étais sûr de perdre, répondit gravement Colline, je ne ferais pas de sacrifices.
— Mais, dit une autre personne, c'est que l'objet de la poule n'est pas de la petite bière, — il s'agit d'une ambassade. *
— Et d'une pipe d'écumô.
— Enfin, reprit l'homme qui avait parlé le premier, vous comprenez, citoyen, qu'il faut que nous sachions, au cas où vous gagneriez, on quelles mains cette place considérable pourrait tomber.
— Oui, reprit la seconde voix. — ètes-vous des nôtres ?
— Je dois en être, répondit Colline.
— Mais, reprit-on, il y a dans le programme de la poule un article que vous n'avez peut-être pas lu : (( INe pourront concourir que des rédacteurs en chef. »
— Etes-vous rédacteur en chef?
— Je le suis, répliqua le philosophe. — Et il tira de sa poche un imprimé qu'il fit circuler. — Voici le prospectus de mon journal.
— - Ce n'est qu'un prospectus, dit une voix.
— Mon journal doit paraître Lundi, répondit Colline. Il y avait déjà deux mois que Colline abusait de cette facétie. — Il avait eu, en effet, l'idée de fonder un journal, et il en avait fait imprimer le prospectus, mais c'était là tout ce qu'il avait pu faire, — ce qui ne l'empêchait pas de dire à tous les gens qu'il rencontrait : — Je vais faire un journal; j'espère que vous y travaillerez. Et quand on lui demandait : — Quand paraît votre journal? Colline répondait :
— 11 doit paraître lundi.
Cependant ses réponses ayant satisfait aux conditions exigées pour concourir à la poule, ceux qui l'avaient interrogé lui laissèrent le champ libre en lui souhaitant ironiquement bonne chance.
Comme Colline mettait du blanc à sa queue, qu'il avait choisie avec un grand soin, le joueur qui était devenu son adversaire lui dit en riant :
— Ne vous donnez pas tant de mal, citoyen; vous êtes maintenant à trois pouces de la blouse, dans une seconde vous serez dedans. C'est limpide, je n'ai qu'à souffler sur ma bille.
— Bah! dit Colline, qui sait ?
— Après tout, dit l'autre, vous ne seriez jamais que pour un petit verre. Allons, dit-il en se mettant en position pour jouer : — En avant, la belle, et gagne-moi mon ambassade !
— Citoyen, dit Colline, faites-moi le plaisir de ne pas parler aux billes, ça les intimide.
— Farceur! dit le joueur, qui se penchait sur le billard.
Mais au moment où il allait, donner son coup de queue, une détonation causée par une plantation d'arbre de la liberté se fit entendre au dehors, et un mouvement involontaire ayant fait trembler le bras du joueur, sa billo, mal dirigée, au lieu de faire celle de Colline, alla .se blouser elle-même.
Colline restait vainqueur sans avoir eu besoin déjouer.
— Eh bien, citoyen? dit-il à son adversaire* désappointé; quand je vous disais!
En apprenant que la poule était terminée, tous les habitués du café accoururent dans la salle de billard pour savoir quel était le gagnant.
Colline fut entouré et complimenté;— diverses gens le tirèrent à part et se recommandèrent à lui au cas où il emmènerait des secrétaires.
— J'ai mon monde, répondit Colline.
Le garçon de café qu'on supposait être un membre du gouvernement, vint lui remettre sa pipe d'écume.
— Et l'ambassade? demanda le philosophe ; — je voudrais bien toucher l'ambassade.
— Citoyen, soyez tranquille; — veuillez seulement nous donner votre nom, — votre nomination sera signée ce soir — et paraîtra demain au Moniteur.
— Pourrais-je savoir à peu près quelle légation m'est destinée ? — Irais-je à Londres, à Berlin ou à Vienne? Les idiomes de ces différentes contrées me sont également familiers...
— Oh! oh! lui répondit-on, comme vous y allez ! . . . Les postes importants ont leurs titulaires,... vous serez envoyé dans une cour de second ordre; c'est déjà bien gentil.
— Enfin ! murmura Colline... je fais partie du corps diplomatique... Et il allait sortir, quand un garçon de café vint lui rappeler qu'il devait un petit verre.
— C'est vrai, dit le philosophe, je l'oubliais; et après avoir fouillé dans sa poche, il en tira son mouchoir, dans un coin duquel se trouvaient enve-
SON EXCELLENCE GUSTAVE COLLINE i7y
loppécs quelques petites pièces de monnaie, — c'étaient les fonds qu'il économisait pour faire paraître son journal; il n'y avait pas loin de trois francs dix sous.
Colline donna cinquante centimes et laissa généreusement ce qui lui revenait au garçon.
Le philosophe rentra chez lui, et passa la nuit à méditer sur la carte d'Europe.
Le lendemain, le Moniteiir contenait ces lignes dans sa partie officielle :
« Le citoyen Gustave Colline vient d'être chargé d'une mission secrète en Allemagne. »
Trois jours après sa nomination, Gustave Colline reçut une invitation à comparaître au ministère pour y recevoir ses instructions.
Au jour et à l'heure indiqués, le philosophe entrait dans l'antichambre ministérielle.
Il était en toilette de ville, — paletot noisette, cravate blanche brodée aux coins par la main des grâces, et nouée par celles du bon goût et des amours réunis, — pantalon marron ayant les ha-
bitudes du monde, bottes religieusement cirée pour une faible somme. Son feutre, âgé d'un lustre, en avait reçu un nouveau grâce aux soins d'une brosse intelligente.
Le ministre de ce ministère était un homme qui parlait peu et fumait beaucoup. — Au moment où Colline entrait dans son cabinet, l'ambassadeur d'Angleterre en sortait, et le philosophe remarqua que son valet, qui l'attendait dans l'antichambre, l'aida à passer ses bras dans les manches d'un paletot aussi noisette que le sien. — Aussi le philosophe adressa-t-il à lord Normanby un salut de confrère à confrère.
Quand Gustave Colline fut introduit auprès du ministre, celui-ci paraissait être de fort mauvaise humeur, — sans doute à cause des interpellations qui devaient lui être adressées à la Chambre : aussi, comme il se réservait pour la séance, se montra-t-il très-économe de paroles, et du g(^ste, se borna à indiquer un siège à Colline, qui s'assit gravement en déposant à terre une demi-douzaine
de bouquins qu'il venait d'acquérir à la porte du ministère.
Après quelques instants, le ministre prit sur sa table une pipe de terre, en secoua la cendre, et promena son regard autour de lui comme s'il cherchait quelque chose qu'il ne trouvait pas sans doute, car il fit un geste d'impatience et agita violemment une sonnette.
Un huissier se présenta :
— Quatre sous à fumer, dit le ministre.
— Colline fouilla précipitamment dans sa poche, y prit un paquet de tabac, et le tendit au ministre en lui disant :
— Oserai-je vous offrir?
— Le ministre s'inclina et bourra sa pipe en jetant un regard d'envie sur celle que Colline venait de sortir de son étui.
— Vous avez là un joli brûle-gueule, dit le ministre.
*- En effet , répondit le philosophe , il est
agréable, je m'en sers quand je vais dans le monde.
Mais Colline fut pris d'une vive inquiétude, en voyant le ministre qui, au lieu de lui rendre son tabac, le mettait dans sa poche.
— Serait-il élève de Schaunard ? pensa le philosophe, en se rappelant que l'auteur de la symphonie du Bleu dans les Ai'ts avait également l'habitude de fourrer dans sa poche le tabac de ses amis.
Cependant le ministre se rappela son oubli, et avec un regard expressif qui voulait dire :« Mille excuses, j'ai une tête de linotte, » il rendit le tabac à Colline, qui bourra sa pipe, et dit au ministre, quand celui-ci eut allumé la sienne :
— Pardon , oserai-je vous prier de me communiquer votre feu, si vous n'avez plus besoin de cet élément ?
Et tous deux se mirent à fumer en face l'un de l'autre.
— Citoyen , dit tout à coup le ministre, qui
parla comme une personne naturelle, vous êtes nommé ministre plénipotentiaire à la cour de... en Allemagne.
» Dans trois jours vous prendrez vos passe-ports et vous partirez pour le lieu de votre destination. Des instructions ultérieures vous feront connaître ce que vous aurez à faire ; voici un mandat de deux mille francs pour subvenir aux frais du voyage et de séjour, à la cour... Vous tâcherez de vous procurer un habit noir, ajouta le ministre, ça se porte... » Et après avoir remis à Colline une ordonnance de payement sur le Trésor, il indiqua par un geste que l'audience était terminée.
Colline sortit à reculons, et arriva ainsi jusqu'à la porte du Trésor. Après avoir passé dans dix-sept bureaux, il se trouva enfin mis en face de ces deux mille francs, qui lui furent payés en or.
Le philosophe eut d'abord l'idée de prendre plusieurs cabriolets, mais il trouva sous ses pas
le marchepied d'un omnibus et il s'y précipita. Il avait la tête si troublée que lorsque le conducteur lui réclama le prix de sa place, Colline lui mit dans la maiu ses deux mille francs en or, et lui demanda la monnaie.
En passant dans la rue Vivienne, Colline aperçut par une portière de la voiture ses deux amis, Marcel et Rodolphe, qui examinaient avec un vif sentiment de curiosité le musée vivant, étalé à la devanture de Chevet.
Colline fit arrêter sa voiture, descendit, sans être aperçu de ses deux amis, alla se planter derrière eux, dans l'intention de leur faire une bonne charge.
Tantalisés parle spectacle appétissant des odorants comestibles, les deux bohèmes ressemblaient dans leur contemplation à ce personnage affamé d'un roman espagnol qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant.
— Ceci s'appelle une dinde truffée, disait Marcel, en indiquant une magnifique volaille laissant
voir à travers son épiderme rosé et transparent les tubercules pêrigourdins dont elle était farcie. J'ai vu des gens impies manger de cela sans se mettre à genoux, ajouta le peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire rôtir.
— Et que penses-tu de ce modeste gigot de présalé? dit Rodolphe; comme c'est beau de couleur! on le dirait fraîchement décroché de cette boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jordaens. Ce gigot est le mets favori des dieux et de madame Chandellier, ma marraine.
— Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites. Ce sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites bêtes, qui n*ont l'air d'avoir aucune prétention, pourraient cependant s'amasser des rentes en faisant des tours de force. Figure-toi que ça remonte le courant d'un torrent à pic aussi facilement que nous accepterions une invitation à dîner — ou deux. J'ai failli en manger.
— Et là-bas ces gros fruits dorés à cônes, dont
le feuillage ressemble à un arsenal de sabres sauvages, on appelle ça des ananas, — c'est la pomme de reinette des tropiques.
— Ça m'est égal, répondit Marcel, en fait de fruits, je préfère ce morceau de bœuf de Hambourg ou ce simple jambonneau cuirassé d'une gelée glacée jaune et transparente comme l'ambre.
— Tu as raison, reprit Rodolphe, le jambonneau est ami de l'homme ; — cependant, je ne repousserais pas ce faisan.
— Je crois bien, répliqua le peintre, c'est le plat des ambassadeurs — on n'en mange que chez eux.
— Baôum! fit Gustave Colline, en passant soudainement sa tête entre celle de ses deux amis. Vous en mangerez chez moi, et sans ajouter un mot, le philosophe tira de son portefeuille la lettre ministérielle qui lui annonçait sa nomination et la mit sous les jeux de Rodolphe et de Marcel,
et à cette exhibition. Il ajouta celle d'une poignée d'or.
Ici, je fais comme M. Chopin, peintre d'histoire, aurait dû faire depuis longtemps, — je renonce à peindre.
— Vous êtes au grenier de Tétonnement, dit Colline à ses deux amis. — Le philosophe voulait dire au comble. — Je vais vous conter mon histoire^ figurez-vous. — Mais nous ne pouvons causer dans la rue. Il faut entrer en quelque endroit.
— Montons chez moi, dit Marcel.
— Est-ce que tu loges dans ce quartier ? demanda le philosophe.
— J'habite là, répondit l'artiste, en montrant une berline de remise qui stationnait à quelque distance.
— Comment ! fit Colline avec étonnement, tu demeures rue Vivienne, dans cette belle maison?
— Eh ! non^ dit Marcel, je loge dans la voiture.
— Comment! je ne comprends pas celui-là.
— Montons d'abord dans la voiture, dit Marcel, nous nous expliquerons.
— Ah ! je suis bien intrigué ! exclama Colline, qui, en s' asseyant dans la berline, avait remarqué qu'elle contenait un fourneau et les premiers objets indispensables pour faire la cuisine.
— Où allons-nous? messieurs, vint demander le cocher.
— Nous n'allons pas, nous restons, — et si Ton venait me demander, vous ne laisseriez monter personne, je n'y suis pas, dit Marcel. Maintenant, Colline, tu as la parole.
— Narre, ajouta Rodolphe.
— Après vous, répondit le philosophe. Que signifie cet équipage dans lequel je vous rencontre?
— C'est bien simple, dit Marcel, il y a quoique temps, j'ai connu un jeune homme très-riche. Il m'avait choisi pour être l'aide de camp de ses plaisirs, son cicérone à travers les délices de la vie parisienne. Un beau jour, il disparut subite-
ment pour aller recueillir l'héritage d'un de ses oncles , mort des suites de la joie qu'il avait éprouvée à la proclamation de la République. Cette voiture se trouvait payée d'avance pour un mois, — et n'en ayant pas d'autre, — j'en ai fait ma résidence, c'est très-commode pour mes créanciers.— Malheureusement, sa location expire dans trois jours.
— Et toi, demanda Colline au poëte Rodolphe, que fais-tu? où loges-tu?
— Moi, j'habite à bord de la Dryade.
— Qu'est-ce que ça? demanda le philosophe.
— La Dryade est un bateau à vapeur qui fait un service commercial entre Paris et Rouen. Je connais le capitaine et il m'a donné une petite cabine à son bord, — seulement je suis obligé d'aller deux fois par semaine à Rouen.
Quand son tour fut venu, Colline raconta à ses amis par quelles voies mystérieuses la Providence l'avait fait entrer dans le corps diplomatique.
Le soir, il offrit à dîner aux bohèmes et leur prêta un peu d'argent, pour qu'ils pussent se procurer des domiciles plus sérieux.
A quelques jours de là, et d'après les conseils de Rodolphe et de Marcel, Gustave Colline, dont le départ pour l'Allemagne n'était pas encore fixé, résolut de signaler son introduction dans le concert européen, par une petite fête diplomatico-hjperphy sique .
Le poète Rodolphe fut chargé de dresser la liste .de tous les représentants des puissances étrangères actuellement en résidence à Paris. Pour donner plus de sérieux et plus d'autorité à ses invitations, Rodolphe les écrivit sur du papier, têtes de lettres du journal le Castor .
Voici l'exemplaire de cette circulaire qui fut adressée à l'ambassadeur d'Angleterre, pour lequel Colline avait une sympathie particulière, — depuis qu'il avait remarqué que le paletot de l'excellence anglaise était de la même couleur que le sien, ce qui avait fait dire à Rodolphe :
— Probablement que le noisette est une couleur diplomatique.
Un matin, lord Norraanby reçut donc la lettre suivante :
Le Castor y journal de la Chapellerie parisienne.
« Paris, le . . .
a Le citoyen Gustave Colline, ministre plénipotentiaire de la République française près de la cour de. . . , a l'honneur d'inviter Son Excellence lord Normanby, ambassadeur de S. M. la reine des Iles Britanniques. (Angleterre, Irlande et Ecosse, capitale Londres, sur la Tamise), à venir dîner sans cérémonie, chez lui, mardi prochain.
» Il y aura du dessert. »
— Invites-tu le ministère? demanda Rodolphe.
— Je crois que ce serait bien plus régulier, répondit Colline ; mais pas pour le dîner, pour la soirée seulement.
— Invitons le ministère, dit Rodolphe.
Et les ministres recurent cette autre circulaire :
Le Castor, journal de la Chapellerie parisienne.
« Paris, le . . .
« Le citoyen Gustave Colline, ministre plénipotentiaire de la République française près de la cour de..., a l'honneur d'inviter le citoyen-ministre (suivait la désignation) à venir passer, mardi prochain, la soirée dans ses magnifiques salons. — Il y aura de la bougie.
y> N.-B. On rira! (Nous n'avons qu'un temps à vivre.) »
— Mais j'y pense, dit Marcel, quand les invitations furent lancées , tes magnifiques salons seront trop petits pour contenir teut ce monde. Les ambassadeurs amèneront sans doute leurs épouses.
— Diable! dit Colline... c'est vrai. — Comment faire?...
— Au fait, c'est bien simple, dit Rodolphe, — il faut envoyer une note aux journaux.
Et la veille du dîner, les feuilles politiques publiaient la note suivante :
« Les magnifiques salons du citoyen Gustave Colline, ministre plénipotentiaire delaRépublique française près de la cour de..., n'étant pas assez grands, — cet homme d'État a l'honneur d'informer MM. les ambassadeurs des puissances étrangères que les invitations qu'ils ont reçues ne sont valables que pour une personne. En conséquence, leurs épouses ne seront pas admises cette fois. — Néanmoins, il y aura un de ces jours une journée spéciale pour les ambassadrices. — Une mise distinguée sera de rigueur. »
— Comme ca, les convenances sont sauvegardées, dit Colline en lisant cette note, qui causa de grandes tempêtes dans le monde du protocole.
194 SON EXCELLENCE GUSTAVE COLLiNii
Il est inutile de dire que les ambassadeurs des puissances étrangères négligèrent de répondre à l'aimable invitation de leur nouveau collègue, Son Excellence Gustave Colline.
Le philosophe en prit son parti.
— Je suis sûr, dit-il à Rodolphe, que dans le fond les représentants des traités de 1815 seraient enchantés de venir déguster mes vins généreux. Mais leur position officielle les retient captifs au rivage du servilisme. Cependant, je maintiens mon festival, et je verrai à me ppocurer quelques personnages politiques.
— C'est très-facile, dit Rodolphe, tu n'as qu'à faire distribuer au café de... la carte du festin. Tu feras salle comble.
— J'y songerai, dit Son Excellence Gustave Colline.
Le peintre Marcel, qui avait été nommé ordonnateur des réjouissances diplomatiques, avait fait remarquer à Son Excellence Gustave Colline que ses magnifiques salons étaient décorés avec une
mesquinerie déplorable et le mauvais goût le plus parfait.
— Cependant , répondit Colline, je t*ai confié des sommes importantes pour embellir ce séjour. — Eh quoi! fit le philosophe avec étonnement, tu ne t*es pas seulement procuré de tapis de la Savonnerie? A quoi as-tu donc dilapidé mes fonds?
— Tu m*as donné quinze francs, dit Marcel, je les ai honnêtement dilapidés en achat et location de choses indispensables. Mais si tu exiges des objets de luxe, tels que fauteuils, et des serviettes pour les ambassadeurs des grandes puissances, dont tu désires te concilier l'estime, il faut augmenter le budget des dépenses.
— Eh bien, dit Colline, voilà encore douze mérovingiens (douze francs sans doute) , mais cette fois^ n'épargne rien.
— Sois tranquille, répondit Marcel. Maintenant, je te promets une éclipse totale de Balthasar.
En effet, grâce à ce subside additionnel, Mar-
cel put lâcher de l'éperon à son imagination, et fit largement les choses.
D'abord il acheta un palais.
C'était un magnifique palais en marbre blanc, avec colonnes de jaspe, bas-reliefs et tableaux de grands maîtres, j compris les frais d'adjudication et de transport, — ce palais coûtait neuf francs soixante centimes.
Marcel l'avait acheté à l'hôtel Bullion, où il faisait partie d'une vente de décorations de théâtre.
Colline prodigua à Marcel les noms les plus chers.
Le palais fut immédiatement dressé dans la grande pièce du logement de l'ambassadeur.
Ce décor se composait d'une toile de fond représentant un péristyle grec ouvrant sur des jardins anglais. — Par les fenêtres on apercevait le mont Vésuve et la cathédrale de Strasbourg, réunis côte â côte par un caprice d'un décorateur ami de l'anachronisme. Des portants de cou-
,, vSON EXCELLENCE GUSTAVE COLLINE 197
lisses figuraient des colonnes contre lesquelles se tenaient appuyés^ hallebarde au poing, des soldats de la garde prétorienne.
C'était splendide.
— Comme il n*y a point de palais sans suisse, dit Marcel, je me suis procuré un costume de Guillaume Tell, dont se revêtira le concierge de la maison, ce qui produira un excellent effet.
— L'Helvétien était de rigueur, dit Colline en approuvant.
— Mais ce n'est pas tout, ajouta Marcel, en développant un paquet qu'il tenait à la main. Voici un objet que je n'hésiterai pas un seul moment à appeler le dernier mot de Tart.
— Ah ! ciel! s'écria Rodolphe, un melon.
— Au mois d'avril, quelle primeur! dit Colline.
— Oui , reprit Marcel, seulement je le crois de Tannée dernière. — Je l'ai acheté d'occasion, mais il paraît bien conservé et fera l'usage d'un neuf.
Au même instant le portier de la maison, qui
était effectivement vêtu en Guillaume Tell, apporta à Colline une lettre du ministre, et en l'offrant au philosophe il eut soin de présenter sa hallebarde, ainsi que Marcel lui avait recommandé de le faire.
Cette dépêche mandait immédiatement Son Excellence Gustave Colline au ministère.
Il s'y rendit avec la rapidité d'une flèche lancée d'une main sûre.
— Citoyen, lui dit le ministre, j'apprends ce matin, par les journaux, que j'ai reçu, il y a quinze jours, une dépêche télégraphique qui m'informe que votre présence à la cour de... est absolument nécessaire. L'influence russe gagne du terrain dans cette principauté ; il faut aller la combattre. L'envoyé du czar est un homme très-fin, je vous préviens, et vous aurez affaire à forte partie.
— Fut-il plus fin qu'un cheveu, répondit Colline, je le mettrai dedans sans balancer.
— Je vais prépai'er vos dernières instructions,
dit le ministre, vous partirez demain au retour de l'aurore.
— Pardon, dit Colline, cela m'est impossible. J'ouvre précisément demain mes salons à quelques amis politiques, et il serait indécent que je ne fusse pas là pour faire les honneurs. Je prie donc M. le ministre de m'accorder un sursis : l'envoyé russe ne perdra'rien pour attendre.
— Je ne puis prendre sur moi de vous accorder un délai, répondit le ministre, j'en parlerai au conseil, et je vous ferai savoir ma réponse par mon secrétaire. Cependant tenez- vous prêt à partir demain matin.
— Mes préparatifs sont tout faits, il ne me reste plus qu'une garniture de boutons à mettre à l'habit noir que je me suis procuré, selon les conseils de Votre Excellence.
En sortant du ministère. Colline rencontra le juif Médicis qui, ayant appris la nomination du philosophe, le félicita longuement.
— Vous allez probablement monter votre maison? dit le juif.
— Indubitablement, répondit Son Excellence.
— Il TOUS faudra un intendant, continua Médicis.
— ^ Un au moins, dit Colline.
— En ce cas, reprit le juif, je me recommande à vous, non pour moi, mais pour un de mes amis, un ancien diplomate, décoré de plusieurs ordres, et qui, pour le moment, marche dans d'assez mauvais souliers ; un homme précieux qui fréquente tous les grands hommes de l'Europe politique; aussi, connaît-il à fond toutes les questions à l'ordre du jour. En 1815, il collabora au Congrès de Vienne, en qualité de garçon de bureau, et M. de Metternich avait pour lui une estime particulière. En outre, il sait faire la cuisine et marque le linge adroitement ; il pourrait vous être d'une grande utilité.
— Au fait, dit Colline, j'y pense. J'admets demain à ma table tout ce qu'il y a au monde
d'intrigants politiques ; il est évident qu'en dégustant mes vins généreux, ils vont me tâter mes bosses et essayer de me mettre dedans.
— N'en doutez pas, n'en doutez pas, reprit Médicis, il vous feront un tas de misères.
— J'ignore les premiers éléments de l'escrime diplomatique, dit Colline, et avant de me présenter sur le terrain, il serait urgent que j'apprisse au moins quelques paroles et que je susse manier le protocole.
— Eh bien ! je vous conseille d'aller voir mon ami, répondit Médicis, je vous le répète, c'est un homme prodigieux, une de ces vastes intelligences que la fatalité condamne à l'anonyme ; il vous donnera quelques leçons de diplomatie, et pour la moindre des choses, vous apprendra cette fameuse botte familière à M. de Metternich.
Une heure après, Gustave Colline était chez Tami de Médicis.
C'était un vieillard jaune, sec et long ; il avait l'air d'un joujou de Nuremberg vivant.
— Monsieur, dit Colline.
— Appelez-moi Excellence, dit le vieillard, j'y suis habitué et c'est plus convenable.
— Excellence, reprit le philosophe, je suis moi-même Son Excellence Gustave Colline, ambassadeur de la République française près de la cour de... et sur le point départir pour cette résidence, je viens, sur la recommandation de M. Médicis, réclamer quelques étincelles de vos lumières.
— S'il en est ainsi, répondit le vieillard, je prierai Votre Excellence de vouloir bien me permettre de me revêtir de mon costume officiel.
Cinq minutes après, le vieillard revint. Il avait revêtu son habit de diplomate qui le faisait ressembler à un figurant du Théâtre-Italien. Un immense jabot — qui semblait avoir une petite vérole de grains de tabac — flottait sur sa poitrine constellée d'ordres mystérieux.
— Maintenant , dit-il à Colline , je suis aux ordres de Votre Excellence.
— Pour cette fois , fit le philosophe , je me bornerai à vous prier de m'indiquer les premiers éléments du métier, et les mots les plus usités du dictionnaire des hommes appelés à régir la destinée des peuples.
— Excellence, reprit le vieillard, la diplomatie est à la fois la science la plus simple et la plus compliquée. Pour aujourd'hui, et selon les vœux de Votre Excellence, je me bornerai sommairement à lui indiquer les principes fondamentaux sur lesquels repose cette science : — Pje conseillerai à Votre Excellence d'adopter la culotte courte et le jabot.
— Pourquoi ? dit Colline étonné.
— Il est impossible de faire sérieusement la diplomatie sans culotte courte et sans jabot, dit le vieillard. — Pour mon compte, je suis même convaincu que M. de Metternich, mon auguste maître, doit une partie de sa supériorité à la perruque et à la poudre. — Appelez-en à l'histoire, et vous verrez que tous les traités histori-
ques importants ont été conclus par des diplomates en culotte courte et en jabot. — Mon ami Médicis vous fournira, à très-bon compte, un jabot de Valenciennes garni de tabac d'Espagne ; cela peut paraître puéril à Votre Excellence, mais en diplomatie, je lui ferai observer, — et je parle . par expérience, — que les puérilités sont les choses les plus importantes ; — en outre, j'adresserai une question à Votre Excellence : — Sait-elle jouer à la bouillotte ?
— Non. Ah ! non, répondit Colline.
— Tant pis, répliqua le vieillard, je conseillerai à Votre Excellence d'apprendre ce jeu ; il est aussi indispensable à un ambassadeur, que l'arithmétique est nécessaire à un mathématicien. La bouillotte est le conservatoire de la diplomatie ; car, la diplomatie est, au fond, l'art de savoir engager son jeu et de le faire tenir par ses adversaires, tout en ayant brelan dans les mains. — En outre, continua le vieillard, dans les entretiens que Votre Excellence pourra avoir
avec ses collègues, je lui conseillerai de faire une grande consommation d'adverbes , cela donne du montant et indique le diplomate de race.
— Très-bien, dit Colline, avant de partir pour la cour de... je ferai mettre dans ma malle une provision d'adverbes.
— Enfin, reprit le vieillard, — et je prie Votre Excellence de me prêter la plus grande attention; — toutes les fois que vous aurez un traité à conclure, une notification ou un mémorandum, j'inviterai Votre Excellence à n'apporter dans la rédaction des articles que des termes confus; de ces mots janus qui disent à la fois oui et non ; enfin, d'éviter le plus possible la clarté et la précision. Un bon traité ne doit jamais rien terminer; car, entre nous, je ferai remarquer à Votre Excellence que si l'on réglait les affaires politiques av^c clarté, ce serait, au bout d'un temps donné, la mort de la diplomatie. *
— Parbleu ! dit Colline, il n*y aurait plus d'eau à boire dans le métier ; ce que vous dites là est
limpide comme du cristal, — et le philosophe glissa une pièce de quarante sous dans la main du vieillard, qui lui dit :
— Si Votre Excellence désirait connaître quelles sont les intentions de l'avenir à son égard, je possède également l'art d'écarter les voiles qui dérobent les secrets aux faibles mortels...
— Merci, dit Colline, j'ai mon épouse qui est très-forte là-dessus...
— Je fais également des chaussons de lisière, continua le vieillard. Si Votre Excellence en désire... pour aller à la cour...
— Je vous remercie, dit Colline, et je prie Votre Excellence de me faire l'honneur d'assister au dîner que j'offre demain aux sommités politiques.
— J'accepte avec reconnaissance, dit le vieux diplomate, et au cas où vous ne vous seriez pas encore procuré de madère, je me recommanderai à vous. J'en ai d'excellent... à des prix modérés.
— Merci, dit Colline, j'ai un intendant qui fait mon madère lui-même pour être plus sûr.
Le jour du grand dîner diplomatique était enfin arrivé. Le matin de ce jour solennel, Schaunard, qui était disparu depuis longtemps, tomba subitement du ciel entre les bras de Colline.
— D'où viens-tu ? demanda le philosophe.
— J'étais dans mes terres, répondit Schaunard... J'ai senti l'odeur du dîner et me voilà.
— Ah! fit Colline avec embarras... C'est bien aimable de ta part... et je regrette vivement. ..
— Quoi donc ? dit Rodolphe, étonné de ce langage... Est-ce que Schaunard n'est pas des nôtres?
— Mes amis, mes bons amis, dit Colline, en chifi'onnant son jabot, vous comprenez... il est des situations où l'amitié se trouve mise à de rudes épreuves. Enfin, il m'est impossible de vous recevoir à ma table ce soir. Les grands intérêts politiques qui agitent le monde y seront
discutés, et peut-être les personnages importants qui m'honorent de leur appétit trouveraient-ils étrange que j'aie invité des étrangers... Au reste, j'aurai soin à ce que l'on vous garde de tous les plats... Vous dînerez à Toffice.
— Canaille! dit Marcel.
— Les bras m'en tombent, dit Rodolphe épouvanté.
— Ramasse-les, reprit Marcel, et allons-nousen; — ça révolte l'humanité.
Mais l'accès d'ingratitude dont le philosophe avait été atteint n'eut pas de suite.
Le soir, à six heures, les garçons du restaurant à quarante sous par télCy avec qui Colline avait traité à forfait, dressaient le festin dans la grande salle du palais.
Mais au moment où l'on attendait les convives, une nouvelle dépêche du ministère enjoignait à Colline l'ordre de partir immédiatement. Un post-scriptum lui annonçait qu'il recevrait des instructions à Strasbourg.
— Sacrebleu! dit Colline, ceci est violent. J'ai presque envie de donner ma démission. Qu'est-ce qu'il y a donc de si pressé à la cour de...? Une demi-heure après, le secrétaire du cabinet du ministre venait lui-même s'assurer du départ de Colline.
— Diable! fit celui-ci, il pamît que c'est sérieux et qu'une minute de retard pourra mettre l'Europe en feu. Comment faire? Et mon monde qui va venir...
— Es-tu connu à la cour de...? demanda Rodolphe au philosophe.
— Oh ! dit celui-ci, de réputation seulement.
— Eh bien, dit Marcel, si on ne te connaît pas autrement, reste encore ici quelques jours et envoie un commissionnaire à ta place.
— Non, dit Colline, décidémentjje vais partir... Vous ferez au corps diplomatique les honneurs de mon palais, et vous lui présenterez mes excuses officielles.
En montant dans le fiacre qui devait le con-
i>10 SON EXCELLENCE GUSTAVE COLLINE
duire au chemin de fer, Gustave Colline rencontra mademoiselle Musette, qui était à pied.
— Adieu, ma petite, dit Colline, en lui faisant un signe amical. Je pars pour mon ambassade... Je vais à la cour, ma chère... — Qu'est-ce que vous voulez que je vous rapporte?
— Rapportez-moi un prince, dit Musette.
En arriyant à Strasbourg, Gustave Colline descendit à l'hôtel des Ambassadeurs^ et s'y arrêta pour attendre les nouveaux ordres que devait lui adresser le ministre.
Un soir, qu'il dînait à la table d'hôte, au milieu d'une société qu'il jugea être d élite, Colline laissa tomber sur la nappe sa qualité de ministre plénipotentiaire, sans doute dans le but de s'atiirer de la considération et les meilleurs morceaux; mais cette révélation produisit un tout autre effet. Le maître de l'établissement, qui avait déjà eu affaire à quelques commissaires du nouveau gouvernement, parut s'émouvoir, et fit à Son
Excellence Gustave Colline l'honneur de lui donner sa carte avant la fin du repas.
Comme le diplomate paraissait manifester le désir d'avoir quelques détails sur la résidence de... et sur son souverain, un diplomate dans les vins se trouva juste à propos pour le renseigner.
Vous allez à..., citoyen, répondit-il à Colline. C'est un endroit agréable, bâti sur les bords d'un marais fétide, fertile en sangsues. Quatre-vingtdeux ou quatre-vingt-cinq habitants.- Les femmes y sont grêlées, mais sensibles. Quant au prince régnant, c'est le meilleur monarque du monde. Il est à la fois sa chambre des députés et son ministère, et cependant, il trouve encore le moyen d'avoir une opposition. Son peuple est le plus heureux de la terre.
— Un peuple ne peut jamais être heureux, répondit Colline. — Je vais travailler à rendre son indépendance à cette grande et généreuse nation
opprimée par un petit tyran. J'emporte avec moi de la graine de révolution. — On verra.
— L'esprit d'indépendance et d'égalité a déjà pénétré dans ses murs, répliqua le commis-voyageur. Quand j'ai quitté la résidence de..., il y avait déjà un club à l'instar de ceux de Paris. Cette réunion a été fondée par un des quatrevingt-cinq habitants, qui a le malheur d'être louche. Il se rassemble tous les soirs pour demander, qu'en vertu de l'égalité, tous les autres citoyens soient également louches.
— Dame ! dit un des convives.
— Le prince, qui est un excellent homme, cun- .tinua le commis-voyageur, a fait offrir à ce démocrate de lui faire faire, à ses frais, l'opération du strabisme. Mais il s*y est opposé avec une éloquence toute patriotique.
— Dame ! dit le convive, ce citoyen maintient son droit.
— Seulement, comme il faisait beaucoup de
bruit dans son club, reprit le commis en vins, l'autorité à dû prendre des mesures.
— C'est cela, repartit le convive, on Ta plongé dans les cachots parce qu'il proclamait le principe éternel du droit et de la légalité. Je suis sûr qu'il y a déjà une armée russe sur la frontière de...
— Du tout. .. du tout..., on s'est borné à conduire le démocrate dans une maison de santé et on lui donne des douches. La révolution de. . . s'est terminée là.
Colline profita de son séjour à Strasbourg pour y faire l'acquisition de quelques bouquins rares^ parmi lesquels se trouvait une édition priaceps du Parfait Bouvier chinois, avec annotations en syriaque moderne. Ce beau livre était, comme on se le rappelle ', la lecture favorite du philosophe. Il acheta également quelques pâtés dont il fit également sa lecture favorite pondant
l. Voir les Scènes de la Vie de bohème.
le reste du voyage, car les dépèches qu'il attendait du ministère lui étant parvenues, il se remit en route pour la ville de...
Une seule chose intriguait vivement Son Excellence Gustave Colline : c'est que sa mission était tellement secrète, que lui-même ignorait quel en était le motif. Le ministre se bornait à lui envoyer des lettres de créance, mais on ne lui disait aucunement ce qu'il avait à faire à la cour de. . .
Une maxime qu'il recueillit dans la lecture du Parfait Bouvier chinois le tira d'embarras :
u En toute chose, rapportez-vous-en à votre propre instinct, semez en avril. »
C'est parfaitement clair, pensa Colline, le philosophe qui a écrit cette pensée était de l'école des Égolisles, il pratiquait le moi-mihi, c'est-àdire la spontanéité, le libre instinct. « En toute chose, rapporte-t'en à toi-même. » C'est évident, cet axiome est le flambeau qui doit éclairer ma
conduite, et m'explique le sens mystérieux de ces mots : Semez en avril. Nous sommes précisément dans ce mois. Semez, c'est-à-dire, répandez l'esprit universel, semez la propagande, révolutionnez. Je comprends que le ministre soit aussi concis : il craint de compromettre sa politique et s'en rapporte à moi... c'est bien délicat de sa part. La diplomatie est la science des demimots. Le mystère est le cadenas de sûreté des gouvernements. Mais l'instruction, l'intelligence sont des passe-partout.
— N'oublions pas cette phrase, murmura Colline, je la mettrai dans mes mémoires diplomatiques.
En arrivant à la résidence de.... Colline demanda où était situé l'hôtel des Ambassadeurs. Comme il parlait un allemand de vingt-sept leçons, il fut quelque temps sans pouvoir se faire comprendre. A la fin, pourtant, on lui indiqua un hôtel- auberge, à l'enseigne cosmopolite du Lio?i d'or.
2t6 SON EXCELLENCE GUSTAVE CuLLlNK
Colline prit une chambre et pria son hôte de faire parvenir à l'introducteur des ambassadeurs une lettre dans laquelle il lui annonçait son arrivée. L'hôtelier lui répondit qu'il ne connaissait pas cette charge à la cour de...
— Ah çà ! mais, dit Colline, qui est-ce donc qui introduit les ambassadeurs auprès de votre souverain ?
— Il n'est jamais venu d'ambassadeur ici, dit l'aubergiste.
— Mais quand on veut parler au prince, comment fait-on alors?
— On va le voir, c'est bien simple.
— C'est même trop simple, répliqua Colline très-piqué. Car il avait cru qu'on allait lui faire une réception solennelle, et pensait qu'on allait venir le prendre dans une belle voiture à six chevaux pour le conduire au palais avec une escorte d'honneur. Enfin, tout le cérémonial dont il avait été témoin à Paris lorsqu'un am-
bassadeur se présentait pour la première fois aux Tuileries.
— Qu'est-ce que c'est que ces mœurs-là? reprit Colline. Il n'a doncpas de liste civile, votre prince, pas de salle du trône, pas la moindre des choses? Vous ne lui donnez donc pas un sou, qu'il ne peut même point offrir un cabriolet aux envoyés des grandes puissances ?
— Le prince n'est pas riche, dit l'hôtelier, et comme la récolte a été mauvaise, il a diminué nos impôts.
— Qu'est-ce que vous récoltez donc dans ce pays-ci ? Je n'ai pas vu un arbre.
— Nous récoltons des sangsues, c'est la richesse du pays.
— Tiens, vous avez des mines de sangsues... C'est égal, je suis très-contrarié. J'aurais désiré que ma réception fut entourée de quelque mise en scène. — Enfin, je me contenterai de quatre hommes et un caporal, et d'un salut de vingt et un coups de canon.
— Nous n'avons ni armée, ni canons, dit l'au- ?jergiste. — Mais au fait, ajouta-t-il en indiquant à Colline un homme qui venait d'entrer, voici le valet de chambre du prince, vous pouvez vous entendre avec lui.
Le valet de chambre du prince alla porter à son maître la nouvelle de l'arrivée de Oustave Colline, envoyé extraordinaire du gouvernement français.
— Que diable peut me vouloir la République française? dit le prince étonné. — Fritz, vous direz à ce monsieur que je le recevrai quand il voudra, et pour lui faire honneur, vous mettrez votre livrée.
Deux heures après, Gustave Colline, précédé d'un tambour qu'il avait loué, et qui battait aux champs, traversait la résidence de... dont les quatre-vingt-trois ou quatre-vingt-cinq habitants s'étaient mis aux fenêtres pour le voir passer.
Colline avait revêtu son orand costume ofticiel et portait admirablement son bel habit noir.
à la française, enrichi d'une garniture de boutons neufs. Une brise joyeuse caressait mollement les poils de son magnifique chapeau de castor, orné d'une cocarde grande comme un carton de tir. Il portait sous son bras un immense portefeuille rouge, renfermant ses lettres de créance. De temps en temps, il saluait avec une grâce particulière les dames grêlées qui étaient aux balcons et semblaient admirer sa fîère attitude. C'est ainsi qu'il arriva au palais, suivi d'un cortège de petits enfants, qui le prenaient pour un marchand d'images.
Le valet de chambre du prince faisait la haie sous le vestibule, et l'introduisit auprès de son maître.
Le prince fit à Son Excellence Gustave Colline un accueil très-amiable, et après avoir pris connaissance de ses lettres de créance, il dit à Colline :
— Monsieur l'ambassadeur, je suis très-honoré du choix que votre gouvernement a bien voulu
■2iQ SON EXCELLENCE OUSIAVE CuLLINE
faire pour le représenter à ce qu'il veut bien appeler ma cour. Je suis vraiment pénétré de ce procédé; et pour en témoigner ma reconnaissance, je vous prierai de vouloir bien me permettre de vous décorer de l'ordre de la Concorde.
— De première classe, dit Colline.
— De première, classe, dit le prince, c'est un ordre que je me propose de fonder. En attendant, vous m'obligerez d'accepter mon hospitalité, demain nous parlerons des intérêts qui vous" amènent ici. Et j'aime à croire que tout s'arrangera à l'amiable et à la satisfaction générale.
En ce moment, le valet de chambre vint ahnoncer M. le baron de Mouknikoff.
Un étraiicrer lia])illé de vert et coiffé d'un chapeau tellement empanaché de i)lumes, qu'il ressemblait à une basse-cour, entra et vint saluer le prince.
— C'est l'envoyé russe, dit Colline, en frappant un appel du pied : attention...
Au bout de huit jours de résidence *à la cour de... Gustave Colline était devenu l'ami intime du prince, et avait complètement renoncé à ses idées de propagande révolutionnaire. D'ailleurs, le terrain n'était pas propice. Les quatre-vingt-deux ou quatre-vingt-cinq habitants s'obstinaient à demeurer sous le régime barbare de la tvrannie. La familiarité entre le prince etColline allait toujours croissant. Ils ne se quittaient presque plus, et passaient toutes les journées enfermés dans un cabinet où nul mortel ne pouvait pénétrer. M. Mouknikoff ne voyait pas, sans éprouver une vive jalousie, la faveur marquée dont Colline était l'objet de la part du prince, et ce Scythe farouche jura, par saint Nicolas , qu'il aurait la clef de ce mystère qui devait singulièrement intéresser la politique européenne. En conséquence, M. de Mouknikoff parvint à s'introduire dans la mystérieuse retraite où le prince et l'envoyé de la République s'enfermaient chaque jour, et, caché dans un coin, il pénétra le secret de leurs entretiens.
Son Excellence Gustave Colline démontrait au prince de... les beautés du jeu de piquet.
— Je commence à comprendre, disait le prince. C'est un jeu admirable.
— C'est à vous à parler, dit Colline, en arrangeant son jeu.
— Ah! ah!... dit le prince, prenez garde, monsieur l'ambassadeur... tenez-vous bien... j'ai une seizième majeure.
— A trèfle... dit Colline. Nous avons des personnes qui disent Ire foli uni.
— TrefoHum, je m'en souviendrai, répondit le prince, mais ce n'est pas tout, j'ai un quatorze d'as...
— Quatorze de boutons, reprit Colline.
— Ah! fit le prince, on dit boutons, je n'aurai garde de l'oublier... Seize et quatorze, trente. Oh! mais, ce n'est pas tout... j'ai quatre-vingtdix, vous ne faites pas une levée. Excellence.
— Fichtre, dit Colline, je suis capot.
— Vous dites, dit le prince au comble de la
joie, j'ai gagné. Comment vous exprimer ma reconnaissance? Permettez-moi de vous offrir le grand cordon de Tordre de la. Concorde... i
— Je ferai observer à Votre Altesse qu'elle a déjà daigné me conférer le cordon de la première classe, répondit Colline.
— Il n'importe, fît le prince,, ma reconnaissance n'a point de bornes. Vous serez chevalier de première et de seconde classe à la fois.
M. de Mouknikoff sortit de sa cachette trèssatisfait, et écrivit à son gouvernement que le séjour de l'envoyé de la République à la résidence de... ne devait donner aucun ombrage à la Russie. Quelques jours après, en récompense de sa belle conduite, M. de Mouknikoff reçut, avec de nouvelles dépèches, une tabatière — de première classe.
Cependant, au bout d'un mois. Son Excellence Gustave Colline, n'ayant point reçu de nouvelles de son gouvernement, commença à trouver que sa mission était trop secrète et
prit le parti d'écrire au ministère des affaires étrangères, pour lui demander ce qu'il avait à faire.
Or, comme le ministre qui avait signé la nomination de Colline avait, quelques jours après le départ de celui-ci, été remplacé par un autre homme d'État , ce fut son successeur qui reçut un matin la dépêche officielle de l'envoyé extraordinaire, laquelle était ainsi conçue:
« Résidence de... le 1848 — N'^ 1
» Son Excellence Gustave Colline, ambassadeur de la République française près la cour de... à M. le ministre des affaires étrangères.
)) Citoyen Ministre,
» Selon les instructions que je n'ai pas reçues, mais que votre silence m'a suffisamment expliquées, je suis arrivé à la résidence de... avec
l'intention d'y répandre à ploinos mains les idées démocratiques dont nous avons donné une si glorieuse initiative; mais je n'ai pas trouvé le sol suffisamment préparé pour cette grande rénovation morale et politique dont j'eusse été fier d'arborer le premier le drapeau. Seulement, je me suis efforcé de combattre, autant que cela m'a été possible, l'influence que l'empire russe pouvait exercer dans cette principauté, par l'organe du marquis de MouknikofT, espèce de diplomate anonyme, aux gages du czar. Ce personnage d'un mérite très-vulgaire, du reste, a été complètement coulé par moi, et à l'aide de petits moyens, qui me sont particuli(^rs, je me suis fourré, j'oserai dire jusqu'au coude, dans la manche du prince, qui, honorant sans doute en moi le caractère officiel dont je suis revêtu, m'a déjà fait chevalier de l'ordre de la Concorde qu'il se propose de fonder. Je répéterai à M. le Ministre, qu'après une étude approfondie des lieux et des mœurs, je ne crois
pas le moment encore venu pour fonder sur des bases durables la République dans la résidence de... Les quatre-vingt-deux ou quatrevingt-cinq habitants qui forment la population de cette principauté sont attachés au principe monarchique par la glu honteuse de l'habitude.
» J'attends avec impatience, M. le Ministre, les nouveaux ordres qu'il vous plaira me donner.
» J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,
» Votre très-obéissant serviteur, » Gustave Colline, )) Chevalier de l'Ordre de la Concorde de 1" et 2^ classe.
» P. -S. — - La somme qui m'a été donnée à mon départ ayant été épuisée par les frais de voyag(' et d<' représentation, qui sont très-dis-
peiidieux, jo serais fort reconnaissant, si M. le Ministre pouvait me faire parvenir quelques trimestres d'avance sur mes appointements. — Vive la République! »
En recevant cette dépêche, le ministre des affaires étrangères s'écria : « Quel est ce drôle qu'on a envoyé là-bas , et dans quel but Tat-on envoyé? » Et après quelques informations prises auprès de son chef de cabinet, le ministre expédia à Son Excellence Gustave Colline une instruction ainsi conçue :
(c C'est par suite de l'incurie de la précédente administration de mon département que vous avez été envoyé à la résidence de... qui n'existe pas sur la carte politique. Vous êtes invité à revenir sur-le-champ. Seulement, pour motiver les fonds qui vous ont été comptés sur mon budget... avant votre départ, vous traiterez avec le prince de... d'un achat d'un mil-
lion de sangsues pour les hôpitaux de Paris... A votre retour^ on verra à vous procurer un emploi de surnuméraire. »
, Quinze jours après, Son Excellence Gustave Colline arrivait à Paris, suivi d'une cargaison de sangsues; à son départ, le prince de... avait répandu quelques larmes, et l'avait forcé à accepter le- cordon de la Concorde de troisième classe.
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