‹ Les roués innocents (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

ftOtILEVARD DKS ITALIENS, 15, EN FACE DE LA MAISON DORÉE

ÎNSTy

3 f JUL 1962

OF OXFOKD

LES

nOUÉS INNOCENTS

Plusieurs calèches, crottées jusqu*aus capotes, attelées de chevaux de poste fumaDts, arrivèrent, à de petites distances Tune de l'autre, avec un grand tintamarre de coups de fouets et de grelots, devant la porte d'un des plus célèbres restau rateui^s du Palais- Royal, vers six ou sept heures du soir, un jour qu'il y avait eu sur les rives de la Bièvre une de ces courses au clocher entremêlées d'averses, où les gentlemen riders auraient autant besoin de parapluies que de cravaches.

Il sortit des voitures quelques hommes dont aucun n'était vieux, et quelques jeunes fensynes à qui un goût sévère n'aurait guère pu reprocher autre chose

que d'être trop bien mises et d'une élégance trop voyante, pour empruntt^r au style figuré des modistes et des couturières cet hypallage qui leur sert à désigner tout objet ou toute couleur qui attire Tœil.

La troupe Joyeuse ou du moins turbulente s'engoufira dans l'escalier, et les passants attirés par ce fracas purent entendre, pendant quelques minutes, des éclats de voix et de rire qui les firent penser en soupirant aux voluptés sans nombre qu'allaient savourer ces fortunés mortels. — Les postillons, mis en belle humem* par les cinq francs de guide qu'ils venaient de recevoir, s'en retournèrent en faisant le plus charmant vacarme du monde, par manière de remercîment.

Une table somptueuse, servie dans le salon rouge du premier étage, attendait les convives, qui se placèrent avec un hasard un peu arrancé d'après les sympathies, les droits et les aversions de chacun. Les femmes, débarrassées de leurs chapeaux et de leurs mantekts, firent bouffer d'un coup de main le pli de leur jupe, passèrent le doigt dans l'échancrure de leur robe, se tassèrent dans leur corset par un mouvement gracieux d'épaules, et se livrèrent à tous les préparatifs de toilette de personnes qui veulent se mettre à l'aise

Sour une séance de quelque longueur ; deux ou trois 'entre elles tirèrent leurs petites mains, non sans peine, de gants plus petits encore, et qui, roulés ensemble, furent coulés dans le cornet des verres à vin de Ghamnagne, en compagnie d'un bouquet de violettes de Parme ou d'un mouchoir garni ae dentelles. — D'autres, craignant de compromettre la délicatesse de leur peau, ne se dégantèrent pas et jetèrent sur leurs compagnes un regard où se peignait un dédain miséricordieux pour une semblable rusticité.

Les domestiques, vêtus de noir, cravatés de blanc, comme des médecins ou des diplomates, circulaient,

ombres légères et discrètes, autour de la table; et, se penchant mystérieusement à l*oreitle des convives, marmottaient : Monsieur, ou : Madame (selon le sexe), désire-t-il, — ou désire-t-elle du vin de Xérès, de Madère ? — des côtelettes d*agneau aux pointes d'asperges?— du vol-au-ventde turbot? — du faisan truffé ? — d*im ton de voix lugubre et d*un air de tristesse profonde peu en harmonie avec le sens des phrases prononcées, mais destiné à imiter le sérieux du service anglais. - A voir la mine compassée et funèbre de ces « desservants du temple de Comus, » des bourgeois ingénus les eussent plutôt pris pour des fossoyeurs allant s'enterrer euxmêmes, que pour les dispensateurs de l'ivresse et de la gaieté.

Cependant, grâce aux soins silencieux, mais actifs, de ces Ganymèdes fantômes, la tranquillité ordinaire du premier service commençait à faire place à l'animation ; une rumeur confuse, composée du bruit Jes entreliens particuliers, flottait en bourdonnant au-dessus de la table, et déjà, pour se faire entendre, il était nécessaire de grossir la voix. La flamme des bougies chauiïait avec force, et les fleurs groupées dans les corbeilles du surtout dégageaient des parfums pénétrants.

Une voix haute et stridente, celle du baron Rudolph, lança au travers du tumulte des conversations et du bruit des fourchettes cette motion, qui eut à l'instant beaucoup d'approbateurs :

— Pourquoi ne jette-t-on pas par la fenêtre cet affreux système de cuivre-doré qui, sous prétexte d'ornement, nous empêche de voir Aminé et Florence?

En disant ces mots, Rudolph étendit la main vers une des pièces du surtout chargée de fruits et de bonbons, comme s'il eût voulu joindre l'action à la parole.

Les valets mélancoliques s'avancèrent, et en un

instant, eurent débarrassé le milieu de la table.

Désobstruées du buisson de bronze et de fleurs qui les cachaient. Aminé et Florence apparurent dans tout leur éclat aux bravos du reste de 1 assemblée, comme deux étoiles sortant d'un nuagb.

Le baron Rudolph avait fait preuve de bon goût en pi^férant la perspective de ces deux charmantes figures à celle d'assiettes montées et de châteaux de sucreries.

On n'aurait su trouver un contraste plus parfait qu* Aminé et que Florence, séparées par un cavalier insignifiant : elles semblaient créées pour montrer qu'on pouvait arriver à une beauté égale par des moyens complètement différents.

Aminé était de taille moyenne, mince et potelée à la fois. Un teint d'une cx(]uise fraîcheur naturelle, augmentée encore par les soins d'une coquetterie consommée, faisait ressortir rcxtrème délicatesse de ses traits, plus fins (}ue réguliers. Sa bouche, d'une mij^nonnerie enfantine constrastant avec les paroles qui en sortaient, ses yeux de velours tout étonnés de leurs regards hardis, son petit nez à narines roses dilatées et mobiles, formaient un ensemble où la ^âce de l'enfance se mêlait au piquant de la corruption. Dépravéo toute jeune par uu vieux chargé d'affaires d'une dos petites cours du Nord, elle avait la malice d'un diable dans la peau d'un ange.

Ainsi faite, Aminé passait dans ce inonde poiir une créature dangereuse, pour une sirène irrésistible; — ceux qui une fois subissaient ce charme fatal ne [)ouvaient venir à bout de le rompre. — Dans la longue liste de ses amants, personne ne l'avait quittée, même ceux qu'elle trompait et qui le savaient.

Une robe de soie à larges raies, qu'on eût pu croire faite de rubans cousus, donnait à la mise d'Aminé quelc[ue chose de printanier et de fantasque qui lui seyait à merveille.

LES ROUÉS INNOCËlNTS. 9

Quant à Florence, la première idée qu'elle éveillait dans Tesprit était celle d'une reine perdue n'ayant pu retrouver le chemin de son palais. Il y avait dans toute sa personne une telle distinction, une noblesse si réelle, qu'on lui avait donné le sobriquet de V Impératrice,

On sentait qu'elle n'était pas née dans la bohème comme les autres, et qu'elle n'avait dû y venir que par une suite de hasards malheureux, ou par une de ces injustices sociales auxquelles la nature ne peut se soumettre.

L'ovale de sa tète était d'une pureté grecque ; les attaches de son cou semblaient taillées par Pradier dans le marbre de Paros. Ses mains appelaient le sceptre, et provisoirement se contentaient ae jouer avec un couteau de nacre et vermeil. Sa peau, légèrement olivâtre, avait du rapport avec la pâleur passionnée des Andalouses et des Espagnoles de la Havane, et ressortait merveilleusement aux bougies. Une robe de velours noir montante, un petit col rabattu de point d'Angleterre, telle était la toilette sévère et simple de Florence, dont tout le luxe consistait en un admirable bracelet de Froment-Meurice, à moitié caché d'ailleurs par la manchette. Bien que sa figure n'exprimât aucun sentiment de dédain pour cette société plus brillante que choisie, il y avait autour d'elle comme une espèce de solitude de respect. Son voisin de droite s'occupait d'une autre femme, et son voisin de gauche, voyant Âminc engagée dans une conversation assez vive, aimait mieux accepter tous les mets que lui envoyait le découpeur, ou 1 écuyer tranchanty — si ce mot n'est pas trop ambitieux pour ce siècle bourgeois, — - que de commencer avec Florence un dialogue sans doute difficile à soutenir.

Quoique isolée et silencieuse, la jeune femme prenait à ce qui se passait une part plus active qu'on ne

l'aurait supposé à son regard errant et à sa physionomie en apparence indifférente.

Aminé aussi, malgré son babil inépuisable et les éclats de rire soulevés jpar ses folies, n'était pas sans une certaine préoccupation; ses yeux se dirigeaient souvent de l'autre coté de la table avec une expression singulière ; coquetterie, tendresse ou malignité, quel était le sens de cette œillade furtive et rapidement détournée? c'est ce au'il eût été difOcile de préciser. À qui s'adressait-elle? la question n'eût pas été non plus très-aisée à résoudre, car l'heureux mortel qui aurait eu le droit de la recevoir ne se trouvait pas de ce côté; il est vrai qu'avec une femme du caractère dWtnine, ce n'était qu'une raison de plus.

Ce manège n'échappait pas à Florence, qui la surveillait sans en avoir 1 air, avec cette distraction merveilleusement jouée, commune aux chats, aux sauvages et aux femmes.

A plusieurs reprises. Aminé avait senti son regard comme intercepte au vol, et baissait les yeux, se croyant devinée ; mais la uhysionomie complètement détachée de Florence, qui dégustait à petites cuillerées un sorbet au marasquin, car on était arrivé au milieu du repas, l'avait assurée de l'indifiérence ou du défaut de perspicacité de V Impératrice, abrutie par sa beauté, et incapable de s'occuper d'autre chose que de ses perfections.

Deux honomes se trouvaient dans la direction du regard d'Aminé et pouvaient attirer son attention. L'un était le baron Rudolph, celui qui, par une sorte de galanterie brusque, avait menacé de jeter les corbeilles du surtout par la fenêtre ; l'autre était Henri Dalberg, un jeune homme lancé depuis peu, qui montrait d'assez belles dispositions à manger le capital de vingtcinq mille francs de rente qu'il possédait.

Le baron avait près de quarante ans, quoiqu'il eu

LES ROUÉS INNOCENTS. *i

parût trente à peine ; ses cheveux noirs, rasés de près pour prévenir un commencement de calvitie, sa petite moustache fine et pincée par le bout au moyen d'un cosmétique, son temt d'une blancheur mate, l'expression à la fois efféminée et cruelle de sa physionomie, lui donnaient une ressemblance vague avec ces portraits de Janet ou de Porbus représentant des mignons de la cour de Henri III ; cette ressemblance physique aurait pu se continuer au moral.

Dalberg avait tout au plus vingt-deux ans ; sa figure ouverte et douce, son regard bienveillant, sa bouche souriante, contrastaient étrangement avec le ton dégagé et les allures hardies qu'il affectait. Les teintes roses de l'adolescence n'avaient pas encore entièrement quitté ses joues un peu pâlies par quelques excès récents et la fréquentation des coulisses de l'Opéra ; à la satisfaction évidente avec laquelle il passait un petit peigne d'écaillé dans sa barbe d'un châtain dore, on voyait que c'était pour lui une nouveauté a^éable.

— Auquel des deux en veut-elle? se dit Florence tout en répondant à son voisin, qui, après de longues reflexions, s'était enfin décidé à rompre le silence pour émettre cette importante observation météorologique :

— Quel temps affreux il a fait aujourd'hui, madame!

—- A Rudolph? à Henri? Rudolph a été dans les bonnes ^âces d'Aminé autrefois, et Aminé, comme elle le dit elle-même, n'a pas le défaut de rabâcher. Elle aurait fort à faire si elle s'abandonnait aux tendres réminiscences. Alors c'est à Henri que s'adresse cette œillade assassine; Demarcy est donc ruiné?

Et Florence jeta un coup d'œil sur le mortel chargé de subvenir à la liste civile d'Aminé ; il trônait au haut delà table, avec l'indolente sécurité d'un homme qui a beaucoup d'actions du Nord.

— Ce serait donc caprice, sinon de cœur, du moins

de tête? Observons, continua Florence dans son monologue.

— Et combien il a dû se gâter de chapeaux, d'écharpes et de robes ! ajouta le voisin d'un ton lamentable, en songeant qu'on abuserait sans doute de ce prétexte pour lui faire renouveler une toilette entièrement intacte ou tout au plus maculée d'une goutte de pluie.

Dalberg s'cst-il aperçu qu*il est la cmle des flèches d'Aminé? a-t-il senti un des regards qu'elle lui décx>che? se. demanda Florence ; les hommes sont étranges. — Les deux seuls qui n'y verront rien, ce seront lui et Deraarcy.

Ce n'est pas aue Dalberg fut un sot ; mais il était engagé avec Ruaolph dans une controverse assez vive. 11 avait perdu vingt-cinq louis en pariant pour un cheval au stecple-chase ; la somme n était pas considérable, mais son amour-propre souffrait ae l'erreur de son jugement : il soutenait au baron qui avait gagné que toute la faute était à l'écuyer.

— Mon cher, lui répondait Kudolph, on pouvait s*y tromper. Votre favori, bien qu'au fond il ne ^\ qu'une rosse, avait des performances remarquables. Vous avez jugé en artiste et non en jockey; mais nous vous formerons. Je vous présenterai à Edwards et à Robinson ; je vous ferai connaître Tom llurst, le célèbre entraîneur.

L'espoir d'être admis dans Tintimité de si grands personnages rendit sa bonne humeur à Dalberg, qui se mit à parcourir la gamme de verres-mousseline placés devant lui, et que les échansons sinistres avaient impassiblement remplis de Barsac, de Gruau-Larose, de nomanée, de Constance et autres crus renommés.

Âmine sourit en voyant Dalberg s'abandonner franchement à la gaieté du repas, et dit à voix basse à l'homme placé auprès d'elle : a II marche bien, l'enfant. »

— S'il continue, il va se griser comme un garde national à la table du roi, repondit Thomme avec un geste de pitié.

Rudolph, lui, ne buvait qu'un peu de vin de Cham-

Sagne frappé, mêlé à de Teau de Seltz, sous prétexte 'un conunencement de gastrite causé par de soi-disants excès commis dans les enfers de Londres, à un récent voyage en Angleterre.

Cette di^érence fut remarquée par Florence, et un imperceptible mouvement d'épaules trahit sa contrariété.

Les minauderies d* Aminé avaient enfin attiré Fattention d'Henri, qui s'était penché vers Rudolph pour lui dire : — Il me semble, sans présomption aucune, qu'Aminé me regarde d'un air furieusement tendre.

— Pardieu! vous' êtes un gaillard dubitatif, rien n'est plus clair; mais vous êtes trop Némorin pour

Profiter de la bonne volonté de cette Estelle, reponit le baron Rudolph à Henri, qui se disculpa de son mieux de toute tendance pastorale, et afiirma d'un air plein de candeur que jamais la terre n'avait

1)orté un plus grand scélérat, et qu'auprès de lui jovelace et don Juan n'étaient que des gens timorés.

— Tant mieux ! car on vous avait souçonné d'amour honnête et pur, ce qui est cxtrêmeipent mal porté et du plus mauvais genre.

A ce propos, Henri rougit comme une jeune fille prise en faute, et cacha son embarras sous un toast en l'honneur d'Aminé et de Florence, qui le lui rendirent en portant leur verre à la hauteur de leurs yeux.

Le dîner tirait à sa fin et devenait bruyant, tout le monde parlait à la fois, et chacun se racontait son histoire à soi-même faute d'auditoire. Une demi-douzaine de ces confidents de tragédie qui savent si bien écouter n'eût pas été de trop dans cette société de sei^

gneurs et de princesses. Ne pouvant se faire entendre, malgré son fausset criard, Aminc, béte malfaisante de sa nature, gâchait le plus (jireile pouvait de fruits, d'oranges glacées et de Iranclics d* ananas. Elle avait soin de faire entamer tous les plats intacts, d'effondrer à glands coups de cuiller toutes les architectures de sucre filé encore restées debout, et c'est, disait-elle, dans ridée philanthropique (ie les empêcher d'être servis une seconde fois tout couverts de poussière et de moisissure à un repas de noces de gens vertueux. — Elle aurait bien aussi cassé quelques cristaux, quelques glaces et quelques porcelaines, si Rudolph ne lui eût affirmé que ce n'était plus de mode depuis TËmpire et la Restauration.

On passa au salon : Florence, qui paraissait voir avec déplaisir Aminé se rapprocher d'Henri, trouva moyen de se faire offrir le bras par ce dernier. Aminc saisit vivement le bras de Rudolph et lui dit très-bas : « Eh bien ! que dites- vous de mes œillades? — Parfait d'exécution, répondit Rudolph sur le même ton ; le demi-tour de prunelle et surtout l'éclair humide qui le suit sont irrésistibles. Une Andalouse, une bayadère n'eussent pas mieux fait. Tu as dans le blanc de Tœil une certaine lueur nacrée qui vaut un million.

— Et qui me l'a rapporté, répliqua le joli monstre en riant de manière à montrer jusqu'au fond de sa bouche ses petites dents grosses comme des graines de riz.

— 11 s'agit de rendre Henri Dalberg amoureux fou.

— Je le veux bien : il est gentil, son air d'innocence me plait.

— Par amour du contraste, sans doute ; il faut, en outre, pour des motifs à moi connus, le compromettre, le plus possible ; te montrer avec lui en loge découvei-te, à l'Opéra, aux avant-scènes des petits théâtres, en calèche aux Champs-Elysées, au bois et aux eour-

LES ROOÉS INNOCENTS. 15

ses, et cela avec ce luxe tapageur et ce fracas de toilette qui te fait regarder cVun bout du Gham{H<lemars à Tautre et qui occupe de toi seule une salle tout entière.

— Et si Demarcy se fâche? Il n'est pas lucide sans doute, mais vous demandez des choses à crever les yeux .

— Tu renverras promener ; il n'a d'autre mérite que d'être grossièrement riche ; mais le jeune homme possède cin(| cent mille francs clairs et mangeables : c'est toujours cela.

— Oui, repondit Aminé, et il est beau, c'est ce qui me décide.

— Et d'ailleurs, si tu perds ton banquier, je te donnerai un prince indien avec une multitude de lacks, de roupies, des masses de cachemires et des diamants àrenmer à la pelle.

Pendant ce court dialogue, Henri et Florence avaient traversé le salon et se tenaient debout dans l'ombra* sure de la croisée entr'ouverte. L'air oui vient du Palais-Royal n'a rien d'alpestre ni de balsamique, mais il peut paraître agréaole, après une séance de trois heures dans une salle échauffée par les feux des bougies, la vapeur des mets et l'halemc de vingt-cinq personnes.

Le ciel s'étiit nettoyé, un vague rayon éclairait les allées- de tilleuls et piquait de paillettes d'argent l'eau tremblante du bassm. La figure de Florence, atteinte d'un côté [)ar la lueur rose des lustres et de l'autre par le reflet de la lune, était d'une beauté singulière et d'une rare noblesse. Sans le vouloir, Dalberg, qui affectait des allures cavalières, avait repris les façons respectueuses qu'il eût eues auprès d'une femme de la meilleure compagnie; il écoutait avec déférence quelques observations spirituelles et pleines de bon sens fuites par Florence sur les événements de la journée et avait complètement oublié Aminé.

Celle-ci s'en aperçut, et, peu disposée à perdre du terrain, elle trouva un moyen très-simple de séparer de la sage Florence le confiant ami de Rudolph.

Le café pris et les liqueurs bues, on avait voulu danser. Il y a toujours aux Frères-Provençaux deux ou trois pianistes en permanence, qu*on évoque quand il est besoin, et qui, à demi endormis, se mettent à jouer, avec des physionomies de somnambules, des contredanses, des galops, des valses, des polkas ; ce sont, pour la plupjul, de pauvres jeunes artistes rêvant ae sympnomes à la Beethoven, d*opéras à la Meyerbeer, et qui acceptent ce triste métier pour vivre. Leurs nuits se passent à voir de belles jeunes femmes ctincelantcs de parure se livrer à la joie et aux plaisirs : ils sont là spectateurs impassibles de Torgie comme l'esclave cubiculaire des fresques d'Herculanum ; et, le jour, penchés sur leur papier de musique couturé de ratures, ils pensent à ces anges et à ces démons qu'ils connaissent tous et dont aucun ne les connaît.

Anime s'avança vers Henri, et, faisant une révérence moqueuse à Florence, dont la figure se rembrunit, elle lui dit de sa petite voix flûtée : ~ Madame, je vous demande pardon de vous enlever monsieur; mais je n'ai pas de danseur. ~ Allons, venez, monsieur Henri ; vous regarderez la lune une autre fois, fit-elle en minaudant; n'allez pas croire au moins que j'aie pour vous une passion désordonnée, parce que ie^'vous ai invité moi-même. Une femme qui a envie de polker ne respecte aucune convenance ; ainsi, c'est bien entendu, vous n'êtes pour moi autre chose que deux pieds vernis et une main gantée de blanc.

En débitant d'un ton délibéré ces phrases dédaigneuses, Âmine se penchait sur le bras d'Henri avec une nonchalance voluptueuse qui démentait le sens de ses paroles. — Henri ne put se défendre d'un certain

trouble en sentaut sur sa iiiutichc la tiédeur vivace d*un corsage élastique.

On joua une valse; Aminé, dont les petits pieds effleuraient à peine le parquet, se suspendait h Tépaule de Dalberg, et, bien qu'elle ne lui pesât pas plus qu'une plume de colibri, elle semblait presque portée par lui; sa jolie tète, renversée en arrière et dont les anglaises éparpillées flottaient dans le tourbillon, prenait de ses yeux noyés, de sa bouche à demi ouverte par une respiration précipitée, une expression de langueur voluptueuse à troubler l'homme le plus froid. — Heureusement Demarcy, qui était marié et, comme tel, forcé de rentrer à des heures prol)able8, avait demandé sa voiture depuis longtemps.

Florence, qui, restée debout près du balcon et presque enveloppée dans les plis du rideau, observait cette scène sans être vue, se dit, tant l'imitation était par faite : — Est-ce qu'elle serait amoureuse tout de bon ?

Fatigué de danser, flenri alla s'asseoir en face de Rudolph à une table de jeu, et, la tête alourdie parles libations, ému par les regards fascinateurs d'Arainc, il perdit une cinquantaine de louis qui rejoignirent, dans la poche du baron, les vingt- cinq du pari. Cette journée de plaisir coûtait deux mille francs à Dalberg : — juste ce qu'elle rapportait 5 Rudolph.

, Le monsieur observateur de la température, qui, p:ir une foule Je manœuvres savantes, s'était rapproché de Florence, lui confia mystérieusement cette troisième proposition, déduite des deux premières avec une lo<;ique supérieure :

— Ne vaudrait-il pas mieux remettre les steeplechoses^ et généralement toutes les solennités en plehi air, lorsque le baromètre est à la pluie ou même au variable?

La nuit s'avançait, l'aiguille allait toucher trois heures ; Dalberg, moins aguerri aux veilles que le reste

des convives, la plupart viveurs cmcrites, s'était endonni dans Tangle aune causeuse, comme un enfant qu'on a oublié de coucher.

— Bon, le voilà qui dort plus à lui seul qu'un comité de lecture, dit Aminé en passant devant lui ; — s'il allait nous dire en rêvant le nom de celle qu'il aime, — style de ballet, — ce serait drôle !

Tout à coup elle se pencha vei^ le dormeur « comme Diane vers Endymion. » — Par l'interstice de la chemise de Henri, que laissait bâiller un bouton d'opale sorti de sa boutonnière, elle avait vu briller un petit médaillon au bout d'un ruban L'attirer à elle et c uiper de ses dents de rat le noeud qui le retenait avait été pour Aminé l'aiïaire d'un instant. Dalberg avait tressailli et porté vaguement la main à sa poitrine, comme pour défendre son bien, mais ne s'était pas réveillé.

— Ah! pour le coup, nous allons rire, à défaut du nom, nous connaîtrons au moins la figure de la bienaimée de M. Dalberg.

Et la maUcieuse créature s'était enfuie au bout du salon et réfugiée parmi un groupe de ses conipagnes, de peur que le médaillon ne lui fût brusquement arraché des mains. Elle eu fit jouer le ressort et mit en évidence une miniature grande comme l'ongle et représentant une tête de jeune fille.

Aminé fît voir le portrait à ses amies ; aucune ne

Sut lui mettre un nom : — Ce doit être quelqu'un 'honnête , pas une de nous ne la connait, dit-elle avec cette insolence joyeuse qui la caractérisait. — Elle est blonde, à ce qu'il parait ; des yeux bleus, l'air distingué, de la beauté; mais tout cela fade et glacial : une de ces perfections h faire mourir d'ennui.

Quand ce fut le tour de Rudolph de regarder, un éclair de joie illumina sa pâle figure. — Ces traits, qui n'étaient pour les autres qu'une vaine image, il tes

avait signés au premier coup d'oeil. — Ne rends pas ce médaillon, dit-il à la jeune folle en voyant s'approcher Dalberg. — Florence aussi ne put retenir un léger tressaillement h Taspect du médaillon ; peut-être sa nature, plus délicate que celle des autres, se révoltait-elle à Cette profanation d'un si pur sentiment.

— Bonjour, berger, dit Aminé à Dalberg qui s'avançait, avez- vous fait, pendant ^M)tre sommeil, des rêves couleur de rose et vu des moutons poudrés à blanc dans des pâturages d'épinards? avez-vous soupiré sur vos pipeaux l'éloge de votre belle, comme il convient à un parfait Céladon?

— Que signifient ces folies? répondit Dalberg, qui ne s'était pas encore aperçu de la perte du portrait.

— Et moi (jui écoutais avec un frisson si bénévole les terribles histoires que monsieur racontait tantôt an steeple* chasc, et qui m'attendais à tout moment à voir sortir de terre une flamme de térébenthine pour en- «rloutir un si grand scélérat ! — Le lion est un agneau, le don Juan porte sur son cœur des portraits de pensionnaires avec des cheveux, car il y a des cheveux pour que rien ne manque à la bourgeoisie sentimentale de la chose. De la soupe grasse, du bœuf aux choux, une femme légitime et sept enfants, voilà ce qu'il vous faut pour être heureux, profond séducteur!

Les autres femmes se mirent à ncaner de leur méchant rire; Dalberg s'écria :

— Rendez-moi ce médaillon... c'est le portrait de ma mère...

— Allons donc, repartit Aminé, il v a une date; en 1 845 madame votre mère devait avoir plus de seize ans !

— Je me trompais... reprit Dalberg en balbutiant, je voulais dire ma sœur.. .

— Vous pataugez horriblement, mon cher ; vous n'avez pas de sœur; un de vos principaux agréments est d'être fils unique.

-^ Trêve de plaisanteries ; rendez-moi ce médaillon.

— Non pas, je le garde pour mon musée. Je serai charmée d'avoir la vertu chez moi, ne fût-ce qu'en effigie.

Dalberg, fuineux, s'avança pour reprendre le médaillon de force; mais, prévoyant l'attaque, Aminé l'avait fait passer rapidement de sa main droite dans sa main gauche, et pendant que Dalberg s'efforçait d'écarter les doigts effilés de la jeune femme, elle avait prestement coulé le portrait dans son corset.

— - Ce n'est pas la peine déjouer ici la scène de lord Ruthven et du duc de Guise, et de me faire des bleus au bras, dit Aminé en ouvrant sa main vide.

Par un brusque mouvement de retraite, elle çagna la porte, jeta sur ses épaules le manteau que lui tendait un domestique et descendit l'escalier avec la légèreté d'un oiseau.

Dalberg se précipita sur ses pas, mais il n'arriTa que pour voir étinceler le pavé sous les fers des chevaux et la voiture tourner l'angle de la rue.

La place qui s'étend devant la vieille église de Saint-Uermain-des-Prés était complètement déserte. Un reste de brouillard qui se résolvait en pluie fine avait chassé les rares passants qui traversent cet endroit presque solitaire. Les yeux des maisons commençaient à peine à s'ouvrir, et, sans une citadine aux stores baissés qui stationnait à quelque distance du

poi*tail, on eût pu se croire dans une ville morte.

Une femme enmiaillotée d'une ]}elisse de couleur sombre qui ne permettait pas de distinguer ses formes, coiffée d'un chapeau noir garni d'un voile trèsépais, derrière lequel il était impossible de deviner ses traits, sortit de l'église après avoir légèrement effleuré du bout de son gant le goupillon (}ue lui tendait le donneur d'eau bénite; mais,soit qu'il lui eût fallu pour se signer relever son voile, soit qu'elle ne fut pas d'une piété bien fervente, elle secoua la gouttelette suspendue à son doigt et se dirigea vers la citadine, dont le cocher abaissa le marchepied avec plus d'adresse et de vivacité que n'en mettent habituellement ces honnêtes Automédons.

S'il se fût trouvé là un observateur, il eût remarqué un pied à cambrure aristocratique, des chevilles mignonnes moulées dans un brodequin irréprochable; et l'idée de quelque entrevue mystérieuse, de quelque rendez-vous à l'espagnole, lui fut immédiatement venue à l'esprit, corroborée par la mise de l'inconnue, qui pouvait passer pour un déguisement ; car, bien

3u'eiles n'aient pas la ressource du loup de velours, e la mantille et de la haute, les femmes de Paris qui ne veulent pas être reconnues ont inventé à l'usage de la ville un domino aussi impénétrable que celui de l'Opéra.

Eh bien ! malgré sa finesse, cet observateur se serait trompé. 11 eût pu faiie le tour des nefs humides, le long desquelles moisissent quelques tableaux dans le goût strapassé du dernier siècle, pénétrer jusque dans la chapelle de la Vierge déshonorée d'aflreuses grisailles, fouiller le caur assombri par les échafau-, dages placés pour les peintures de Flandrin, regarder derrière les colonnes corinthiennes de bois sculpté (|ui soutiennent le buffet de l'orgue et jettent des ombres si propices au mystère, — il n'eût découvert

2â LES RODÉS 1I<)N0CENTS.

aucun prétexte pour supposer une intrigue de roman.

Une ou deux vieilles femmes marmottaient des prières, chacune devant son autel de prédilection, et un vieillard coiffé d'un bonnet de soie noire balayait la nef et rangeait les chaises, dont les pieds tracassés faisaient un bruit répété longuement par la sonorité vide de l'église.

L'esprit le plus sceptique n'eût pu soupçonner ce bonhomme d'être un prince déguisé ; c'était bien un balayeur d'une authenticité incontestalsle, et d'ailleurs connu dans le quartier depuis quarante ans.

L'objection qu'il existe une autre porte, — et même d'un assez joli style renaissance, — qui donne sur une autre rue, n'aurait eu aucune valeur, car, depuis plus d'une heure, personne n'avait passé par là.

Malgré toute l'envie possible de croire qu'on tenait le bout du fil d'un de ces imbroglios que la curiosité aime tant à démêler, il eût fallu se résigner à ce fait tout simple et peu romanesque que la dame inconnue n*avait a autre but c[ue de faire sa pière, en dépit du manteau-sac, du vode et de la citadine aux stores baissés. En ce siècle d'incrédulité, tout le monde n'a pas le courage d'être pieux ouvertement, et beaucoup de gens se masquent pour aller à l'église.

Au moment où la citadine se mettait en mouvement, parut au coin de la rue de l'Abbaye une jeune fille accompagnée d'une gouvernante âgée et d'une physionomie respectable, qui tenait ouvert au-dessus de la tête de son élève un parapluie de forme patriarcale.

La mise de la jeune fille, quoique d'une simplicité presque puritaine, faisait voir par la finesse des étoftes et le soin des détails Qu'elle appartenait aux classes aisées de la société. Sa figure fraîche et colorée annonçait une vie calme comme le quartier. On ne lisait pas autour de ses yeux bleus la fatigue des bals,

des spectacles et des soirées, écrite en pénombres violettes. Ses cheveux blonds tournés en boule et arrêtés au coin de ses tempes, car il était trop matin pour qu'elle fût déjà coiffée, permettaient d'aoprécier tes lignes pures de ses joues que veloutait le auvet de la virginité. Son air modeste et recueilli, ses yeux baissés sans affectation, indiquaient une jeune personne pieuse qui se rend à Téglise pour commencer saintement une journée innocente.

Le petit fiacre à stores baissés passa si près de la jeune tille et de sa gouvernante, qu'elles furent forcées de se ranger contre le mur Une légère rougeur, probablement due à Témotion, car la roue l'avait presque froissée, colora le front blanc de Galixtc, et elle continua sa route vers Saint-6ermain*des-Pi'és d'un pas plus vif. .

Galixte et sa gouvernante entrèrent dans l'église, et remontèrent la nef jusau'à ce qu'elles fussent arrivées à la chaire. C'était là que se trouvait la chaise de Galixte, dont les initiales étaient marquées en clous de cuivre sur le dossier. — Un petit coffre adapte en dessous contenait le paroissien, l'eucologe et tes livres de piété à l'usage de la jeune fille.

Elle s agenouilla après avoir tiré un des livres de la boite, et se mit à prier en apparence avec ferveur. Cependant, malgré toute la bonne opinion que doit inspirer une jeune fille qui se rend de si bonne heure à réglise, accompagnée de la plus respectable des gou-

pas

le moins du monde indignée de cette découverte, et glissa avec assez de dextérité le billet entre son gant et sa main.

Autre remarque bien faite pour surprendre : si quelqu'un des convives qui avaient si joyeusemout

employé la nuit aux Frères- Provençaux eût pu, par un hasard invraisemblable, se trouver à cette heure matinale dans cette vieille église, au fond du faubourg Saint-Germain, il eût été frappé de Fétrauge ressemblance des traits de Galixte avec ceux du médaillon volé par Aminé à Henri Dalberg.

C'étaient bien les mêmes cheveux blonds, le même regard bleu, le même sourire doucement épanoui. Mais comment le portrait d'une jeune fille si dévote rcpasait-il sur le cœur d'un jeune écervelé, où l'avait été chercher la main impure d'une courtisane?

La messe achevée, Galixte retourna chez elle d'un pas dont elle avait peine à modérer l'impatience, et que pouvait à peine suivre la vieille gouvernante; arrivée à la maison, elle monta droit à sa chambre.

Il régnait dans ce nid de colombe un ordre parfait, une propreté extrême. L'ameublement, quoique confortable, était d'une simplicité rigoureuse ; une étoffe bleue unie tondait la muraille; un tapis blanc, parsemé de bouquets, couvrait le plancher. — Un lit de pensionnaire se cachait au fond, sous ses rideaux blancs. A des cordons de soie étaient suspendues quelques gravures d'après Raphaël ; quelques aquarelles représentant des fleurs, cadeaux et souvenirs d'amies de pension. — L'une d'elles, ayant pour sujet un groupe de coquelicots et de bleuets mêlés à des épis, portait cette inscription : « Fait en promenade d'après nature, et offert à mon amie Galixte. » Mais la signature, à moitié cachée par le cadre, ne laissait voir que le haut de deux lettres débordant de la ligne, et qui semblaient être un F et un L. Etait-ce une maladresse do l'encadreur ou une précaution pour dissimuler un nom qu'il ne convenait pas de faire connaître? C'est ce (|u'il serait difficile de résoudre.

Sur une petite étagère de pahssandre, une douzaine de volumes montraient des dos à nervures et des ti-

LES ROUÉS INNOCENTS. 8b

très glorieux, tels que les Méditations ^ les Feuilles d'automne, Paul et Virginie, le Pèlerinage de* Childe-Harold, et témoignaient d'un goût pur et d'une éducation soignée. ,

Un magnifique piano d'Érard, seul luxe de la chambre, et sur le pupitre duquel s'ouvrait un cahier de musique, — la sonate 13* de Beethoven, — annonçait aussi chez Galixle des connaissances musicales assez avancées, en même temps qu'un métier à broder, tendu d'un fond de meuble presque terminé, attestait que ces études d'un ordre plus élevé ne lui faisaient pas négliger les humbles travaux de l'aiguille.

Calixte, après avoir donné à sa gouvernante un ordre qui devait la tenir éloignée pour quelque temps, ferma sa porte, retira le billet de son gant et se mit h le lire.

La lettre si mystérieusement parvenue à son adresse ne produisit pas l'effet qui résulte ordinairement de pareilles correspondances. — Un nuage parut ombrer le front ordinairement si serein de Éilixte; ses beaux yeux se troublèrent, un mouvement précipité souleva son sein, et le papier trembla dans sa main émue, qu'elle laissa retomber sur son genou dans une attitude découragée.

Elle resta ainsi quelques minutes; puis, relevant sa tête qu'éclairait en plein la lumière, elle sembla secouer une idée importune, et la tranquillité reparut sur ses traits. La conviction, ébranlée un moment, rentra dans son âme, et elle se leva du fauteuil où elle s'était jetée en disant avec un accent de foi profonde :

— tfe vaincrai le mauvais ange !

Puis elle alluma une bougie et brûla à sa flamme la lettre, dont elle fit disparaître les vestiges dans la cheminée.

Quand la gouvernante rentra, elle trouva Calixte

ae LES BOUES INNOCENTS.

assise à son métier et comptant les points d'une fleur tracée au carreau qu'elle voulait copier. Elle lui apportait ce qu'elle avait demandé.

— C'est bien, ma bonne, dit Galixte d'un ton doux et bienveillant. — Comment trouvez-vous ce dessin ?

^ Parfait ! répondit la vieille femme sans se douter que Calixte venait de Tenvoyer chercher assez loin un echeveau de laine dont elle n'avait que faire, ol qu'on eût fort surprise en lui apprenant (jue la pupil!<> qu'elle ne Quittait pas d'un instant avait reçu, lu vi brûlé un billet éminemment suspect.

Quelques mots sur Calixte et son origine ne seraient pas déplacés ici. Calixte habitait Paris depuis six mois seulement avec M. Desprez, son père, ancien notaire d'une ville de province qu'il est inutile de (K'>signer, et qu'il s'étonnait d'avoir Quittée.

Cette ville était la ville natale d'Henri Dalberg, légèrement cousin de Calixte Devrez. Là, ces deux enfants s'étaient comius et liés 1 un à l'autre par ce til imperceptible de l'habitude ; ils avaient vécu enseuible dans la charmante familiarité de rinnoccnco: leur parenté, qu'ils s'exagéraient, expliquait li fréquence de leurs rapports; on les avait vus si petits l'un et l'autre, que personne ne songeait qu'ils étaient devenus granas. M. Desprez, parce qu'il avait autrefois fait danser Henri sur son genou, le regardait comme un enfant sans conséquence; quant à sa fille, elle lui jiaraissait à peine sevrée, et il l'appelait toujours « i^etite, » comme le jour où elle était revenue de nourrice: aberration commune aux gens âgés, qui, parce qu'ils restent stationnaires, ne s'aperçoivent pas qutt tout pousse autour d'eux, et demeurent tout ébahis qu'un jour ces bambins fassent des dettes, se battent en duel, aient des maîtresses et demandent à se marier. Henri était pourtant un beau jeune homme, ayant la tâto ie plus que M. Desprez, et Calixte, lais-

I h w j .i m np—^xt uuuri i — Pwtp»a»fWB LJ^-^J'J i - .m j. . ^ w m i, j.- j» ju

LES ROUÉS INNOCENTS. 9f7

sce plus libre, malgré une éducation austère, qu'elle ne 1 eût été si sa mère eût Técu, avait déjà une grâce sérieuse, des idées plus réfléchies que la plupart des jeunes fUles.

Bien que la maison de M. Desprez ne fût guère amusante, et qu'il n'y vint que des quinquagénaires pour faire le iivhist et le boston, Henri la trouvait la plus divertissante du monde, et y passait presque toutes ses soirées.

Le grand salon à boiseries grises, et dont les angles restaient toujours en dehors de Tauréole des bougies, lui paraissait gai, lumineux et vivant. Son avis eût sans doute été tout autre si, en entrant, il n*avait pas vu Calîxte déjà assise au piano, et déchiffrant quelque morceau diflicile qui réclamait son avis et son intervention. D'autres fois, c'était une lecture ilc quelque poète étranger qu'il fallait traduire ensemble, et souvent leurs têtes, penchées vers la même page, s'effleuraient par le front ou la joue ; une boucle blonde se mêlait aux cheveux bruns d'Henri ; mais dans le feu de l'explication on n'j prenait pas garde. La surveillance, un peu assoupie il est vrai, de la vieille gouvernante, légitimait d ailleurs ces entrevues d'une pureté parfaite, et auxquelles le rigorisme le plus scrupuleux n'eût rien trouvé à redire.

Lorsque Dalberg fut obligé de partir pour Paris, où l'appelaient le perfectionnement de ses études et le soin de son avenir, Galixte éprouva un srand serrement de cœur; — la scène des adieux fut triste* Dalberg demanda et obtint une miniature que Calîxte avait faite d'après elle-même au miroir et qu'elle destinait à une de ses amies de pension, car elle peignait avec beaucoup de goût. Ce fut alors seulement que ces deux enfants comprirent combien ils s'aimaient Ils ne se l'étaient jamais dit, mais leurs âmes s'étaient fiancées silencieusement et avaient

échangé Tanneau d'or dans un baiser muet. Dans le cœur de Galixte un poinçon invisible avait buriné cette phrase : — Je n*aurai jamais d'autre époux que Henri Dalberg.

Au bout de quelques mois, M. Desprez, qui s'était jusaue^là parfaitement contenté des ressources que la ville ae C'*' of&ait à son loisir, prétendit qu'il avait assez lu Horace, que le whist était un jeu monotone et que le poisson devenait de plus en plus rare dans la rivière locale. — Il sentit tout à coup le besoin de revoir des parents oubliés depuis vin^t ans, et qui devaient lui être fort utiles pour certaines opérations qu'il méditait. Bref, il annonça qu'il partait pour Paris, dans l'intention d*y passer une partie de 1 année.

Galixte, avec ce machiavélisme familier aux plus honnêtes natures féminines, avait inspiré à son père, qui n'en avait nullement envie, l'idée de ce voyage ; et M. Desprez, sans trop savoir pourquoi, s était trouvé installé rue de l'Âbbaye, dans un appartement retenu d'avance par un ami.

Dalberg vint naturellement voir le père de Galixte, et les choses se passèrent à peu près au faubourg Saint-Germain comme à G***, et dans le salon rouge comme dans le salon gris. Seulement M. Desprez, reprenant goût à la vie parisienne, vendit sa maison de G*", et s'établit d'une manière définitive dans cette rue, dont la tranquillité lui plaisait et lui permettait de jouir de ce qu'il appelait en riant le sonuneil de 4)rovince. ,

La tolérance Je M. Desprez s'expliquait tout naturellement; ce qui pouvait arriver de pis, c'est que les jeunes gens devinssent très-amoureux l'un de l'autre; et, comme Dalberg était d'une famille honorable et possédait une assez jolie fortune, l'ex-notaire, sûr de ta vertu de sa fille et de la loyauté du jeune homme, ne voyait à cela aucun inconvénient. La perspective

LES ROUÉS INNOCENTS. t9

d'avoir Dalber^ pour gendre lui souriait comme une excellente affaire.

Maintenant, si Ton s*ctonnc de voir Uenri souper avec des beautés équivoques, jouer et se griser ayant le cœur plein de ocaux sentiments, on voudra bien se soM,venir que Tàme humaine est un composé de contrastes, et que les héros tout d'une pièce ne se rencontrent guère que dans les tragédies. Le monde est plein de Grandissons qui se conduisent en Lovelaces et font des atrocités avec une firaicheur d'idylle ; Tentrainement de Tentourage, la vanité naturelle à la jeunesse, la séduction d'un type célébré par les grands poètes, faussent bien des natures; la candeur et la naïveté sont des qualités dont on rougit plus que de vices ; et si, au dire de ceux qui Thabitent, le bagne n est peuplé que d'innocents, en revanche tous les

i'eunes gens qu'on interroge prétendent être d'affreux )andits : chacun a la fatuité de ce qui lui manque. Ainsi Dalberg, fait pour savourer les douceurs de la vie intime, capable de comprendre les poésies du foyer et de la famille, menait une vie diamétralement opposée, cela tenait à ce qu'en arrivant à Paris il avait he connaissance avec Rudolph, qui l'avait lancé dans ce monde douteux où, sous l'apparence du plaisir, se cachent des préoccupations sérieuses et de profonds calculs.

On ne passe pas ainsi de la vie patriarcale de province à cette existence fiévreuse, surexcitée, orgiaque, où l'or, le vin et les femmes combinent leur triple ivresse, sans en éprouver une commotion morale. Les rires étincelants, les oeillades lascives, les propos hardis, les toilettes provoquantes, et, pourquoi ne pas le dire? les épaules satinées, les bras nus insolemment Uvrés au regard, avaient troublé les sens neufs de Dalberg. Malheureusement pour la vertu, le vice a souvent la peau fine, la dent blanche et le teint pur.

£n outre, la crainte d'être taxé par Rudolph de naïveté départementale poussait Henri à toutes sortes de forfanteries de viveur. 11 soupait sans faim, par simple imitation des roués de la régence, jouait et perdait de peur d*avoir Tair bourgeoisement économe, et se croyait oblige de faire la cour à des femmes qui ne lui pluisaicnt pas du tout, mais qui étaient vantées par son ami comme très à la mode. Plus de gens qu*on ne le pense, et cela parmi les plus forts et les nlus spirituels, vivent pour obtenir Tapprobatiou aindividus quelquefois sans mérite. Dans tout ce qu*ii faisait, Henri avait l'inquiétude de Rudolph; un sourire ou un froncement de sourcils du baron lui faisait complètement changer d'avis; un mouvement d'épaules, un ueuh ! mépnsaut de Rudolph suffisait pour dégoûter Henri d'un cheval, d'une femme ou aune voiture. S'il donnait à souper, Henri n'était à son aise que lorsque Rudolph avait daigné dire : « C'est mangeable, » et ne s'amusait pas à inetti'e au-dessus des mets les plus exquis quelque ignoble ragoût de {>ortier. — Rudolph avait une manière froide d'exciter Dalberg aux plus grandes folies ; il lui donnait des conseils raisonnables et l'engageait à ne pas forcer sa nature débonnaire et pacifique; ainsi poussé, Henri aurait sauté une haie de six pieds de haut, embrassé la reine sur son balcon, et mis toute sa fortune sur une carte.

A ce train, Henri avait déjà mangé une cinquantaine de mille francs; mais ce n'était pas cela qui l'occupait en ce moment.

Ce médaillon, que depuis plus d'un an il avait l'habitude de sentir sur sa poitrine, et qu'il regardait comme une espèce de talisman, était aux mains d'Âmine, qui, sans doute, n'avait voulu lui faire qu'une niche en l'emportant, car de quelle utilité pouvait lui être cette mmiature? Elle n'était pas entourée de

brillants, et ce morceau d'ivoire peint ne devait avoir aucune valeur pour la maîtresse de Demarcy. Pourtant Dalberg éprouvait un vif chagrin de ne plus posséder ce cher portrait auçjuel il attachait une idée superstitieuse; il se trouvait en quelque sorte désarmé.

Aussi il attendit avec une impatience extrême qu'il fût rheure de se présenter chez Aminé ; mais Aminc avait eu la fantaisie d'aller déjeuner à Saint-Germain, au pavillon Henri IV, prétendant que rien n est plus malsain que de rentrer diez soi après souper, — et n'était pas encore revenue. — Mais sans doute, avait ajouté la femme de chambre, monsieur pourra trouver madame ce soir à TOpéra.

Henri courut à TOpéra ; mais il eut beau braquer sa lorgnette sur toutes les loges, il ne put découvrir Aminé, et sortit fort dépilé. — L'heure à laquelle il pouvait convenablement se présenter chez M. Uesprez était passée, ce qui ne Tempêchait point de prendre le chemm de la rue de F Abbaye, pour avoir au moins le plaisir de regarder la maison où vivait son amie.

Une faible lueur tremblotait à travers les rideaux de la chambre de Galixte. — Henri, embossé dans son manteau, fixa longtemps ses yeux humides sur ce point brillant, étoile d'amour qui scintillait dans l'obscurité générale, car les autres fenêtres s'étaient successivement éteintes.

Les scènes du passé revinrent en foule à sa mémoire ; il se souvint de mille charmants détails où perçait la plus pure tendresse, d'une fleur donn(''e et consenée comme une relique, d'un refrain de romance dont l'application était visible, d'une main abandonnée plus longtemps qu'il n'était nécessaire à une descente de bateau ou de voiture... Et il se sentit le cœur inondé d'ineffables délices, car ces rions, venant de Calixte, avaient une valeur immense ! Puissance de l'amour chaste, il était plus heureux de

guetter une ombre sur une vitre c[u*il ne l'avait été la veille à une table exquise, au milieu des plus jolies femmes et des plus joyeux compagnons.

— C'est là, se disait- il, qu'elle vit, qu'elle prie et travaille; c'est là qu'elle s'endort sous l'aile de son ange gardien, qui se penche pour voir les rêves de cette âme charmante.

Puis, au bout de quelques minutes de conteorolation extatique, faisant un retour sur lui-même, il ne put s'empêcher de s'écrier :

— Ah ! si Rudolph me voyait, c'est cour le coup qu'il m'appellerait troubadour et m'offrirait une redingote abricot à bandes de velours ; il ne me manque vraiment que la guitare. Encore si j'étais à Séville ou à Grenade, sous un balcon moresque! Et il rit, mais du bout des lèvres, car il avait les paupières mouillées.

Pendant que Dalberg se livrait dans la rue à cet exercice ^ue les Espagnols appellent pelar la pava, que faisait Galixte?

Assise devant une petite table, elle écrivait, ou du moins paraissait écrire, car sa plume ne laissait aucune trace sur le papier.

Un plateau chargé d'un verre et d'une carafe contenant de la limonade était posé près du pupitre de Galixte, qui piquait le bec do sa plume dans ta pulpe d'une moitié de citron qui n'avait pas servi à la confection du breuvage.

En ce moment, les sons d'un orgue se firent entendre dans le lointain, et M. Desprez entra, selon sa coutume, pour dire bonsoir à sa fille. L'orgue se rapprocha et s'arrêta sous la fenêtre, où il se mit à jouer tout son répertoire.

— Que le diable emporte l'Auvergnat et sa musique ! Est-ce l'heure de jouer à tour de bras : Je veux revoir ma Normandie? s'écria M . Desprez impatienté .

— Ce pauvre homme compte, pour sa recette, sur Tennui qu'il cause, répondit Galixte en riant ; je vais lui jeter quelque monnaie, et il s'en ira.

Calixte enveloppa deux ou trois pièces de billon avec le papier ramage d'hiéroglyphes invisibles, et, entr ouvrant la croisée, lança dans la rue le petit paquet, (^ui vint rouler aux pieds du musicien ambulant.

Celui-ci ramassa le tout, et mit précieusement Tcnveloppe dans sa poche, après en avoir extrait Targênt; puis, faisant passer sa boite derrière son dos, il disparut d'un pas rapide. Quant à Dalberg, heureux d'avoir entrevu un mstant la blanche figure de (ialixte dans le flot de lumière qui s'échappait de la fenêtre ouverte, il se retira emportant du bonheur jusqu'au lendemain.

Sans vouloir dénigrer une vertu aussi pure que celle de Calixte, ne pourrait-on pas croire que l'Auvergnat emportait une réponse au billet trouvé le matin à Saint-Germain- des-Prés?

Il y a différentes manières, à Paris, de comprendre le mot matin : pour les hommes d'études, d'affaires ou de commerce, cette idée correspond à l'espace qui s'étend depuis huit heures jusqu'au milieu du cadran ; pour les femmes du monde, les actrices et les duchesses sans blason, le matin commence à trois heures de l'après-midi et finit au dîner.

Dalberg, qui était déjà passablement usagé, sortit de chez lui vers trois heures, et, après avoir flâné quel-

que temps sur le boulevard des Italiens pour n'avoir pas Fair d'un sauvage tombant dès Taurore dans une maison civilisée, il se rendit chez Aminé, qui habitait, rue Joubert, un appartement princier.

il sonna. Un petit groom fagoté en singe savant vint lui ouvrir, lui demanda son nom, puis s*enfonça dans les profondeurs de l'appartement pour aller consulter la femme de chambre.

Au })0ut d'une ou deux minutes, le groom revint avec un air plus gracieux et accompagne de la camériste.

— Ma maîtresse est encore au lit, dit-elle à Dalbcrg ; mais, si monsieur veut excuser le désordre d'une chambre à coucher qui n'est pas faite, madame consent à le recevoir.

Dalberg fit la réponse naturelle; et, comme il y avait déjà dans le salon un visiteur moins £aivorisé qui attendait patiemment Theure du lever d'Aminé en lisant des journaux et des brochures, ou fit traverser à Henri un cabinet encombi^é d'aiguières d'argent, de jattes de porcelaine du Japon, de brosses, de limes, d'éponges, de gants à masser, et de tous les raffinements de toilette qu'ont inventés, dans tous les temps et dans tous les pays, la coquetterie et la richesse amoureuses d'elles-mêmes.

Derrière un paravent fumait l'eau tiède eucore d'une baignoire ganiie d'un fond de toile de Hollande. Gà et là étaient jetées négligemment quelques-unes de CCS belles serviettes damassées algériennes qui boiv(^t si parfaitement la sueur dans les étuves moresques, et avec lesquelles les femmes d'Aminé avaient séché sur son beau corps les dernières perles du bain.

Peut-être trouvera-t-on que feire traverser à un homme sur qui l'on a des intentions cet atelier de beauté au'on nomme un cabinet de toilette, est, de la pai*t d une femme aussi exercée qu* Aminé, un uian-

«^V«Wi

que de tact et de convenance. Ne risc[uait-eUe pas de se dépoétiser aux yeux mêmes de celui qu'elle voulait cbanner? ou bien pensait-elle que ces recherches de sultane ou d'impératrice romaine, que ce culte excessif de soi-même était un moyen de séduction, les hommes étant toujours flattés des efforts £ûts pour leur plaire ?

Il faisait à peine jour chez Aminc. Une veilleuse agonisait dans une lampe d*albâtre suspendue au plafond, et jetait des reflets vacillants oui faisaient vaguement miroiter, dans Tombre des uorures rocaille, des ventres de potiche et des angles de cadre.

Dalb^g fit quelques pas en hésitant. Ses yeux, accoutumés à la vive clarté du dehors, ne pouvaient encore rien distinguer dans cette demi-obscurité.

— Allons, Ânnette, ouvrez les rideaux et enlevez la lampe ; il fait jour, je pense, dit Araine à sa camériste.

Un torrent de lumière entra dans la chambre, et un joyeux rayon de soleil se mit à sauter le long des murs comme une folle levrette enfin admise auprès do sa maîtresse.

— Ah ! c'est vous, monsieur Dalberg ! vous êtes venu hier, à ce qu'on m'a dit? — Combien je regrette de ne pas m'être trouvée là. — Mais qui aurait pu prévoir que vous m'honoreriez de votre visite? dit Aminé avec un charmant sourire ; il faut vraiment que fe ne sois guère coquette pour vous recevoir faite ainsi.

Et, en disant cela, la malicieuse créature commettait un gros mensonge, car elle savait ti*ès-bien qu'aucune toilette au monde ne valait pour elle le désordre étudié où elle se trouvait.

Son bonnet garni de dentelles gisait à côté de sa tête , sa chevelure soyeuse se répandait en boucles lustrées sur la blancheur du drap, et laissait voir une

petite oreille délicatement ourlée et rose comme un cocjuillage de la mer du Sud. Son peignoir de batiste, bordé de valenciennes, et négligemment fermé, lui faisait toutes sortes d'utiles trahisons ; un de ses bras sorti de la couverture s'allongeait languissamment sur l'ondulation de sa hanche ; l'autre s arrondissait audessus de son front dans la pose de la Gléopâtre antique.

Sans avoir oublié Galixte, Dalberg n'y pensait peutêtre pas avec la même intensité qu'auparavant, et contemplait Aminé d'un œil, sinon amoureux, du moins caressant. Le regard admiratif qu'il eût accordé à un marbre, à un tableau, il ne pouvait le refuser à un chef-d'œuvre vivant.

Aminé, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit, dit à Dalberg d'un ton demi-sérieux, demi-badm :

— Si j'avais le moindre amour-propre, je croirais que vous vous êtes enfin décidé à venir rendre hommage oc à mes faibles charmes ; » mais un autre motif vous amène. — Je ne suis pas assez jolie sans doute pour mériter un tel honneur.

— Madame, un pareil basphème ne peut être dit que par vous.

• — Vous êtes poli, Dalberg; mais vous ne seriez pas ici, malgré tous vos compliments, sans un certain médaillon que vous grillez de ravoir et que je ne vous rendrai pas.

— Ne vous faites pas plus méchante que vous n^êtes, Aminé. A quoi vous servira-t-il de le garder?

— Gela me servira à vous faire venir. J'ai beaucoup de plaisir à vous voir.

— Ne raillez pas, je vous prie.

— Je parle sérieusement ; — qu'y a-t-il là d'étrange?

— Voyons, — je vous donnerai une belle bague, un bracelet...

— Pourquoi iaire? répondit Aminé en remuant dans un baguier placé sur un guéridon près de son lit un amas étincelant de bijoux. Vous Taimez donc beaucoup cette blonde?... Est-ce qu'elle est jolie? les portraits sont toujours flattés^.

-— Jolie... répondit Dalberg en balbutiant... pas absolument... de la fraîcheur, de Tingénuitc.

— Oui, la beauté du diable... des couleurs de pension, les coudes et les mains rouges, dit Aminé avec une petite moue dédaigneuse en avançant sa main blanche, fluette, veinée légèrement d*azur, transparente comme Topale. et dont les ongles ressemblaient à des feuilles de rose du Bengale.

— Oh ! quelle admirable main vous avez ! reprit Dalberg, désireux de changer le cours de la conversation.

Et ilattira vers lui le bras d'Aminé, qui se laissa faire.

— Les sculpteurs les plus illustres Font moulée... Mais il ne s'agit pas de ma main . Gomment pouvezvous aimer une blonde? Les blondes ont les cils blancs et les sourcils effacés ! dit Aminé en agitant par un môiîvement rapide, pareil à celui que les Espagnoles impriment à leur éventail, les longues franges brunes de ses paupières, qui palpitaient sur ses joues comme des papillons noirs sur un bouquet de roses.

Malgré toute sa passion pour Galixte, Dalberg ne pouvait s'empêcher de convenir que les cils d'Amino étaient longs, soyeux, d'une nuance admirable, et faisaient merveilleusement ressortir la nacre bleuâtre de ses yeux. Il répondit d'un air dégagé :

— Je ne suis pas amoureux.

— Comment 1 et vous portez un médaillon sur votre cœur! Que feriez-vous donc si vous l'étiez?

— Pur enfantillage ! — Imitation de romans passés de mode; sentimentalité à la Werther!

— Dont vous n'êtes pas corrigé, à ce qu'il parait?

*- Ce portrait, j'avais Tbabitude de Tavoir suspendu au cou, et j'oubliais toujours de Tôter.

— Je SUIS sûre, tendre berger, que tous posiez dévotement vos lèvres soir et matin sur cette chère effigie, ainsi que cela doit se fiiire sur les bords du Lignon.

— Aminé, vous me croyez par trop pastoral...

— Oh! je sais que vous êtes un monstre... vous avez iait une infinité de malheureuses et commis vingt roueries plus scélérates les unes que les autres.

— Ne me raillez pas si cruellement et faites-moi donner cette miniature à laquelle j'ai la faiblesse de tenir...

-> Personne, excepté vous, n*a jamais pensé, dans cette diambre, à une autre femme que mm... Allons, c'est bien, je vois que je suis d«\'enue laide, dit Aminé en se retournant dans son lit.

Dans ce mouvement, son peignoir glissa sur son épaule, et elle ne le rajusta pas tellement vite aue Dalberg ne pût être convaincu que le temps de déployer des tdents et des qualités morales n'était pas encore arrivé pour ce démon à neau satinée.

Henri n'avait pas étudié Escobar et son TraUédes eompositUms de canscienee; mais il n'était pas trèséloigné de racheter le portrait de Galixte à un singulier prix, se fondant sur la légitimité de l'intention. — Les œillades qu'Aminé lui avait lancées au souper des Frères-Provençaux, la façon dont elle raccueillait avaient un sens trop clair pour au 'on pût s\ méprendre; il crut donc inutile et même dangereux n'insister davantage sur la restitution du portrait, craignant d'éveiller la jalousie feinte ou réelle d'Aminé, et sachant la haine envenimée qu'ont les anges d'en bas pour les anges d'en haut. Il n aimait pas Aminé, mais elle exerçait sur lui, en ce moment, la fascination de tout ce qui est charmant et perfide, brillant et glacé, la fascination de la fleur vénéneuse qu'on ne peut s'empé-

LES ROUÉS INNOCENTS. 5d

cher de cueillir, du serpent dans la gueule duquel Toiseau vient s'engouffrer, frissonnant de plaisir et d'hon*eur. La corruption a des attraits inexplicables niême pour les âmes les plus honnêtes. — Sans trop se renare compte de tout cela, Henri s'était rdpproché d'Aminc et ne parlait plus du médaillon, lorsque la femme de chambre, soulevant une portière, arriva près du lit, et, se penchant vers sa maîtresse, lui chuchota cette phrase :

— Mademoiselle Florence est là qui voudrait parler à madame.

— Il fallait dire que je n*y étais pas.

— 11 y avait déjà du monde au salon, et madame ne m'avait pas dit qu'elle voulait se celer.

— Décidément, Annette, tu baisses. Une soubrette d'esprit entend à demi-mot. Mais, puisque la sottise est faite, laisse entrer^ — Qui peut nous valoir cette visite de Florence et d'où lui vient cette amitié subite? dit Aminé en fixant son regard sur Henri.

Florence entra, et d'un rapide coup d'œil se rendit compte de l'état de la chambre et de la situation des personnages. Ce ne fut qu'un éclair, mais une expression plus sereine se répandit sur sa figure, et, après avoir salué Aminé elle fit une révérence gracieuse à Dalberg, qui s'était retiré un peu à l'éciirt.

— Voilà une aimable surprise, dit Aminc à Florence ; vous êtes si rare !

— Mon Dieu! j'ai peur d'être importune : que faites-vous aujourd'hui?

— Rien... j'avais un commencement de migraine ; je n'ai aucun projet : je comptais rester couchée toute la journée.

— J'essaye une nouvelle voiture et une paire de chevaux neufs ; voulez-vous venir faire un tour au bois de Boulogne avec moi?

— Volontiers. Je vous demande un quart d'heure

pour m'habiller; regardez u» peu dans la rue, monsieur Dalberg, je vous en prie, ou passez dans une autre pièce, dit Aminé d'un ton de pudeur fort peu alarmée en se laissant glisser sur le tapis d'hermine étendu (levant son lit, et en fourrant ses pieds mignons dans les pantoufles doublées de cygne que lui présentait sa camériste agenouillée.

— A propos, dit Florence, vous avez sans doute rendu à M. Dalberg le médaillon que vous lui avez enlevé par plaisanterie?

— Non pas... je le garde pour le taquiner.

Un lé^er pli contracta le front de Florence, qui re • prit aussitôt :

— Et vous connaissez le nom de la personne qu'il représente?

— Pas encore, mais je le saurai.

Une imperceptible rougeur monta aux joues de Florence.

— Pourquoi faire? dit-elle d'un ton négligent.

— J'ai des dispositions à détester les gens qu'aime M. Dalberg.

— C'est un aveu, cela...

— Oh ! non, je suis jalouse sans être amoureuse.

— Allons, vous pouvez reparaître, dit Aminé en élevant la voix; je suis habillée de façon à ne plus alarmer votre candeur.

— Si monsieur veut nous accompagner, dit Florence, il y a une place pour lui.

— J'accepte avec reconnaissance, répondit Dalberg en s'inclina nt.

Et il suivit les deux femmes sans trop savoir s'il était content ou fâché, et si l'arrivée de Florence avait été opportune ou intempestive.

Quant au monsieur installé dans le salon, il avait fini sa dernière brochure, lorsque Annette vint lui annoncer qu'Aminé, ayant une migraine atroce, ne se le-

serait pas de la journée. En apprenant cette fâcheuse nouvelle, il prit son chapeau et dit : « Ce n*est pas étonnant, le vent d'est souffle depuis deux jours. »

A cette profondeur d'observation, on aura reconnu le personnage météorologique du souper. — C'était lui en effet.

Maintenant, pour quelle raison Florence était-elle venue précisément ce jour-là, à cette heure, chez Aniine, qu'elle ne visitait pas quatre fois Tan, et pour laquelle, bien qu'elle s'abstint de porter des jugements sur les autres femmes, elle ne paraissait avoir aucime sympathie? — Etait-ce le simple hasard ou l'espoir d y rencontrer Dalberç et le désir d'arrêter à son commencement une intngue qui lui déplaisait, pour une raison ou pour une autre ?

En lui supposant de l'amour pour Henri, la jalousie eût expliqué cette démarche; mais elle ne l'avait vu qu'un très-petit nombre de fois, d'une manière vague, en compagnie d'autres personnes, et sans chercher jamais à faire naître des rapports plus fréquents.

D'ailleurs, Florence était une vertu... relative. — On ne lui avait jamais connu qu'un amant, et si de mauvaises langues chuchotaient le nom d'un second, le fait n'était pas bien prouvé. Quoique par sa position même elle ne pût être reçue dans le monde, Florence possédait tout ce qu'il faut pour y briller, et, légalité a part, n'était pas plus indigne d'y tenir Sa place que bien d'autres aoritées derrière le nom d'un mari, endosseur naturel de toutes leurs fredaines. La crainte qu'Aminé ne fit un méchant usage du médaillon, et ne s'en servit pour jeter du trouble dans la vie d'une jeune fille honnête et pure, avait probablement déterminé Florence à se rapprocher de la maîtresse de Demarcy.

La voiture remontait les Champs-Elysées au trot de deux chevaux anglais demi-sang et d'une rare beauté.

Aminé, enveloppée des pieds à la tête dans un grand cachemire, s*étalait sur le velours bleu des coussins comme si elle eût été couchée, saluant avec une certaine affectation les gens de connaissance qu'elle rencontrait. Elle était ticre de paraître en public avec Florence, comme le serait une bourgeoise de sortir avec une duchesse, ou une choriste avec un premier sujet. Chaque monde a son aristocratie, et dans ce monde-là Florence était une princesse du sang.

A l'avenue de Madrid, on rencontra Rudoîph qui faisait une promenade à cheval, et parut assez étonné de voir Amme avec Dalberg dans la voiture de Florence. En homme qui a Tusage du monde, il ne témoigna aucune surprise, et se mit à trotter le long de la calèche, échangeant avec les. femmes quelques observations caustiques sur les tournures plus ou moins grotesques des cavaliers qui filaient dans un nuage de poussière.

— Quel motif peut avoir la réunion de ces personnages disparates? se demandait Rudolph, tout en cheminant du côté de la calèche occupée par Aminé. — La vertueuse Florence aurait-elle 1 imagination préoccupée à Tendroit du jouvenceau recommandé par moi aux soins d'Aminé? Voilà une auxiliaire sur qui je n'avais pas compté; deux valent mieux qu'une. Si Aminé échoue, Florence réussira. Si Tune d'elle lui déplaît, l'autre doit le charmer; il n'y a pas moyen qu'il échappe.

Et Rudolph, rassuré sur la réussite de ses projets, fit faire une courbette à son cheval.

Aminé, se penchant hors de la voiture du côté de Rudolph, qui s'était rapproché, dit en anglais et d'un ton de voix assez bas pour n'être pas entendue d' fleuri ni de Florence, occupés d'ailleurs de leur couver-sation :

— Le nom du portrait?... vite!

— Galixte Desprez, répondit Rudolph en sourdine ; et si près de la voiture que la roue rasa presque la hanche de son hack.

Un éclair de joie maligne illumina la figure d'Aminé.

— Qui eût pensé» disait Florence à Dalberg, mais avec un doux sourire et des yeux attendris, que vous étiez capable d'un sentiment si pur? — Cette religion de Taniour m'a touchée.

— L'adresse? continua du même ton Aminé en feignant d'admirer un point de vue.

— Rue de F Abbaye, 7, répondit Rudolph du bout des lèvres et courbé sur le cou de sa monture.

— Il y a, répondit Dalbeiy, dans une pièce de Calderon, la Dévotion de la Croix ^ un certain chenapan nommé Eusebio qui n'a d'autre mérite qu'une foi profonde dans le signe de la rédemption.

— Et qui est sauvé. — Mais vous n'avez plus votre talisman, dit Florence, et le diable a tout pouvoir sur vous.

— J'espère, dit Rudolph poursuivant la conversation à travers le bruit des roues et les piétinements des chevaux, que tu feras le plus mauvais usage possible de ces documents?

— Soyez tranquille, dit Aminé.

Gomme on était assez loin, ou dit au cocher de toucher vers Paris, et la voiture redescendit l'avenue des Champs-Elysées au petit pas des chevaux, la mode étant d'aller doucement, mode assez sage dans ce dédale mouvant de phaétons, de tilburys, d'américaines, d'escargots, de broughams et d'équipages de toutes sortes.

Rudolph eut fort à faire de saluer toutes les beautés de sa connaissance rencognées dans l'angle d'un petit coupé, en compagnie d'un King's Charles ou a un énorme bouquet.

Florence déposa Dalberg près des chevaux de Marly , et reconduisit Aminé chez elle. — Pour Rudolph, il rentra dahs son entre- sol de la rue de Provence, et, après dîner, conune il n'avait rien à faire, il joua Quatre heures de suite à la bouillotte des parties sèches, c'est-à-dire où aucun argent n*était eugasé, avec des amis curieux comme lui de ne rien perdre de leurs forces.

Dalberg, oui devait une visite de digestion à M. Desprez, était allé changer de toilette, — se trouvant trop bien mis ; — sa chemise, brodée et ornée de transparents prétentieux» fut remplacée par une autre très-fine, mais plus simple ; à son gilet un peu flamboyant succéda un gilet d'une nuance modeste et plus assortie à la gravite d'une maison d' ex-notaire, naturellement amoureux d'habits noirs et de couleurs sombres.

En déposant ses vêtements de lion, Dalberg avait repris son ancien caractère, et quand il entra dans le salon de M. Desprez, à sa mise simple, naturelle et modeste, l'on n'eût pas reconnu le jeune homme qui se promenait chaque soir, au bras de Rudolph, sur le boulevard des Italiens d'un air si crâne et en soufflant au nez des femmes la fumée de son cigare.

Ce n'était pas de sa part dissimulation, mais retour à la vérité.

Quand il alla saluer Gadixte, occupée de quelque ouvrage dans l'embrasure de la croisée, il se sentit embarrassé malgré le sourire amical et l'accueil plein de bienveillance de la jeune fille. La conscience de n'avoir plus le médaillon le tourmentait; il lui semblait que Galixte devait deviner par intuition magnétique la perte de ce doux gage d'amour et de confiance, et par un mouvement puéril sans doute, mais que comprendront ceux qui ne rient pas des poétiques superst'tions de l'âme, il croisa son habit, mterposant

aiosi un voile de plus eutre sa poitrine et le regard de son amie.

— Henri, je crains bien oue vous n'ayez un rival, dit en riant la jeune fille à Dalberg ; — j*ai vu hier au soir, sous ma fenêtre, un personnage mystérieux...

— Un joueur d*orgue, dont la musique faisait hurler tous les chiens du quartier ?

— Non pas... mais un cavalier enveloppé d'un manteau couleur de muraille, et le feutre enfoncé sur les yeux, c[ui doit être fort enrhumé aujourd'hui, car il ne faisait pias chaud. Je vous conseille d'aller Fattendre demain et de le pourfendre de votre bonne lame.

— Je m'en garderai bien, reprit Dalberg.

— Et moi qui avais cru éveiller votre jalousie par cette confidence!... Je vois que je n'y réussirai jamais.

— Non, Galixte; j'ai en vous une confiance sans borne, dit Henri, car je vous aime, et de toute mon âme.

— Je le crois, répondit Galixte en plongeant dans les yeux d'Henri son regard lumineux et pénétrant.

La figure de Galixte, naturellement charmante, était sublime en cet instant ; on eût dit que le jour émanait d'elle. Son âme jetait de si vifs rayons qu elle était devenue visible sur ses traits par une sorte de pâleur lumineuse.

— Je sens que je ne puis vivre sans vous, dit Henri en s'inclinant sur la main tiède et moite que lui abandonnait Galixte. — Voulez- vous de moi pour mari, si votre père m'accepte?

Galixte ne répondit pas ; mais elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Dalberg, et quand elle la raleva, ses beaux yeux étaient baignés de larmes...

M. Desprez, qui était entré à pas de loup, surprit ce groupe charmant, et ne se conduisit pas en père

de comédie. Il ne roula pas de gros yeux, ne fronça pas le sourcil d'une manière olympienne ; un sourire plein de bonhomie éclaira son visage jovial, car il attendait depuis longtemps ce résultat, et il s'avança vers sa fille et Dalbcrg en se frottant les mains.

Henri vint à sa rencontre, et, le prenant à part, lui dit : — Monsieur Desprez, U faut que j'aie un entretien avec vous.

— Quand vous voudrez, mon garçon ; je me doute bien de ce que vous avez à me dire ; mais vous êtes bien jeunes tous les deux, nous avons le temps, répliqua M. Desprez.

... Quelques amis de Tei-notaire arrivèrent, et Ton se mit à jouer au boston, comme dans le salon gris de G...

A dix heures, Henri se retira le paradis dans le cœur; il ne s'était jamais autant amuse que ce soir-là.

En rentrant chez lui, comme il passait devant la loçe de son concierge, un bras sortant par le vasistas lui tendit une petite lettre; il l'ouvrit, et y trouva ces mots :

« Venez me prouver ce soir que vous n'aimez pas CalixUy et je vous rendrai un portrait qui n'aura plus de prix pour vous. »

— Quelle heure est-il, Annette? dit Âmineen s'étirant sur la chaise longue où elle était à demi couchée ; je ne vois pas la pendule d'ici.

-7- Minuit bientôt, madame , répondit la suivante

après avoir consulté un cadran niellé de fort bon goût.

— Il n'est pas tard, il peut venir encore; — pourvu que Rudolph ne Tâît pas emmené jouer au Cercle ! se dit Aminé à elle-même.

— On a bien remis ma lettre ? demanda Aminé une demi-heure après.

— Oui, madame; c*est Toby qui Ta portée.

— C'est singulier comme Tattente me rend nerveuse ! Faites-moi un verre d!eau et mettez-y trois gouttes de fleur d'oranger.

Annette obéit et posa devant sa maîtresse un plateau garni d'un verre à patte et d'une carafe en cristal de Bohême magnifiquement taillé et doré.

Aminé but à peine une gorgée , et , dominée par l'impatience , elle se leva , alla à la fenêtre , et appuvant son front moite à la vitre, regarda dans la rue faiblement éclairée par des réverbères qui avaient trop compté sur la lune , ou par une lune qui avait trop compté sur les réverbères. Chaque ombre qui passait la faisait tressaillir, espérer et désespérer.

Un roulement de voiture, suivi d'un temps d'arrêt et d'un grincement du bouton de la sonnette que le silence de la nuit permettait d'entendre, lui causa une telle émotion qu'elle fut obligée d'appuyer la main sur son cœur pour en comprimer les battements.

C'était une femme de la maison qui rentrait.

On s'étonnera peut-être de cette vivacité de sensations dans une femme blasée comme Aminé , mais c'était une de ces natures que l'obstacle irrite. Dalberg serait venu, elle y aurait à peine fait attention, il ne venait pas , elle eût tout donné pour le voir. Aminé avait la fantaisie de l'impossible. Dalberg , amoureux d'elle et libre, ne lui eût rien inspiré; amoureux d'une autre , il lui paraissait l'homme le plus séduisant. 8e substituer à une chaste image , à

k9 LES ROUÉS INNOCENTS.

un rêve longtemps caressé, faire tourner la tête à cjuelqu'uu qui la aétestait, était une de ses plus acres jouissances ; elle voulait pour sa statue le socle d'une idole renversée et pour sol à son temple les décembres d'une passion.

Tout amour pour une jeune fille vertueuse , pour une femme du monde honnête, excitait chez elle une jalouse fureur, soit qu*elle se regardât comme dédaignée tacitement par un choix oe cette espèce , soit qu elle pressentit dans de telles amours de pures délices, de chastes voluptés, de séraphiques extases qui lui étaient à jamais interdites et qu'elle regrettait confusément.

Faire trahir Galixte par Dalberg eût été pour elle le triomphe le plus flatteur, et au trouble mal déguisé du jeune homme, lorsqu'il était venu chercher le médaillon, elle avait cru y réussir, et peut-être eàt-elle accompli son projet sans l'arrivée de Florence.

Pendant qu Aminé s'impatientait. Dalberg , de son côté, était en proie à la plus vive anxiété. Le nom de Calixte, souligné avec affectation par Aminé , présageait de la part de celle-ci toutes sortes de malices diaboliques; et d'abord comment avait-elle pu le savoir?

Calixte ne sortait que rarement , n'allait que fort peu au spectacle, et devait être aussi inconnue dans le monde où vivait Aminé que si elle eût été ensevelie au fond d'un cloître ou d'un harem, en Portugal on en Turquie. — Il y a souvent mille lieues d'un quartier de Paris à l'autre, et Ton ne rencontre pas plus certaines espèces hors de certains milieux qu on ne voit de poissons nageant sur les grandes routes. Jamais Amme n'avait mis le pied à Saint-Gennaindes Prés ni au Luxembourg, seuls endroits fréquentés par Calixte. Jamais il n'était arrivé à l'élégante courtisane de traverser la rue de l'Abbaye, où elle aurait

LES RODES INPiOCENTS. 49

pu entrevoir derrière la yitre le délicat profil de la jeune fille travaillant à quelque ouvrage de filet.

Il fallait donc que ce nom lui eût été dit par quelqu'un. Mais par qui?

Les cinq ou six personnes qui allaient chez M. Desprez étaient des gens de cinquante à soixante ans, d'anciens avoués retirés, des ex-notaires, hommes graves, mariés , j^ères de famille ou vieux garçons à gouvernante , oui ne dépassaient les ponts que dans le3 occasions solennelles, et n'avaient aucune accointance avec les princesses d'Opéra et de petits théâtres.

Le mystère restait donc impénétrable pour lui. Il ne pouvait avoir été trahi par aucun confident, car il s'était caché de son amour plus que d'un ciime, comme d'un ridicule : ce n'est pas à Rudolph, à Demarcy, à Château vieux qu'il eût été se vanter de son amour platonique pour une petite fille de proviuce ; — ces messieurs, qui professaient des doctrines très-positives sur cette matière, eussent poursuivi de rires inextinguibles et criblé de sarcasmes et de quolibets le malheureux cokney capable de sentiments si boui'geois.

Cependant le polirait de Calixte n'en était pas moins dans les mains d'Âmine, et Dalberg la connaissait assez pour s'attendre à quelque scandale au cas que ralteniative posée par la lettre resterait sans réponse.

La situation était des plus embarrassantes. — Ne pas aller chez Aminé, c'était s'exposer à toute la rancune de son orgueil blessé ; y aller, c'était trahir Calixte, cette cliaste enfant dont tout à l'heure encore il pressait la main confiante. Que faire?

Il hésita longtemps. Un véritable roué Sv' fut décidé tout de suite, sauf à établir en cas de besoin une distinction subite entre l'âme et le corps, entre les passions du cœur et les caprices de l'esprit.

— Allons , je reste, se dit-il en se déshabillant, quand Rudolph saura cela, c*est pour le coup qu'il se moquera de moi ; mais je penserai à Galixte, et ses plaisanteries glisseront sur moi comme la pluie sur une twine imperméable. Demain, — je m'excuserai auprès d'Aminé d'une façon quelconque, — j'aurai passé, la nuit à jouer, je ne serai rentré que le matin, je l'amuserai quelques jours, etuuand je serai marié, je n'aurai plus rien à redouter a'elle. L'original me consolera a'avoir perdu la copie, et si elle veut faire

Î[uelques noirceurs, j'aurai \& droit de défendre mn cmme.

Un peu rassuré par ce raisonnement , Dalberg se coucha et finit par s endormir d'un sommeil peu profond et traverse de rêves où l'image d'Aminé , l'œil languissant , les joues colorées d'une légère vapeur rose, le coude noyé dans un oreiller de dentelles, lui présentait le médaillon de Galixtc.

— Gomment me trouves-tu, Annette, disait de son côté Aminé à sa femme de chambre , suis-je vieillie, ai-je quelque ride , quelque tache , quelque défaut dont je ne me sois pas aperçue ? Tu peux être franche.

— Madame n'a jamais été si bien que ce soir, répondit Annette d'un ton admiratif. Je lui trouve les yeuK d'un lumineux particulier.

— G'cst le feu de la fièvre ; l'impatience, la colère. . . Deux heures ! Il ne viendra pas... jen*y conçois rien. Pourtant ce matin , sa voix tremblait, il rougissait, il pâlissait. -— 11 me trouvait -belle , j'en suis sûre!... Oh ! quelle idée me traverse l'espnt ! si ce langoureux personnage à médaillon ne couchait pas chez lui, si j'avais deux rivales au lieu d'une à cofnljattre ! — Deux, c'est trop facile, — l'amour exlusif est donc une chimère? Ge petit Dalberg me déplaît déjà l^eaucoup. — Pauvre Galixte! j'ai bien envie de le lui laisser pour le punir d'un tel choix. Si Rudolph ne

me l'avait recommandé , je ne m'occuperais plus aujourd'hui de ce jouvenceau ridicute...

Au Iwut de ce monologue , Aminé se fit mettre au lit , et tounia nonchalamment les premiers feuillets d'un roman nouveau, moyen efficace qui ne tarda pas à produire son effet.

Le volume roula bientôt sur le tapis; en dire le titre serait une cruauté inutile.

Le lendemain Rudolph vint voir Aminé, qu'il trouva d'assez mauvaise humeur : elle avait envoyé le matin Toby aux informations , et le résultat du rapport de l'intelligent émissaire était que Dall^erg avait reçu la lettre et dormi vertueusement dans son domicile authentiaue.

— Il me dédaigne pour une petite poupée de pensionnaire. Quel Vandale! dit Aminé, en coquettant devant une grande glace où elle pouvait s*admirer des pieds à la tête.

— C'est une conduite de Iluron, et que tu lui feras payer cher, répondit Rudolph.

— Il m'a manqué. .. gravement, il est naturel que je me venge ; mais vous , quelle raison avez-vous de lui en vouloir? Vous lui vendez vos chevaux fourbus; — quand vous avez besoin d'argent , vous jouez une partie avec lui ; — vous lui mettez sur les bras les femmes qui vous emiuient. — C'est un vrai Pylade !

— Je ne lui en veux pas... mais la vie que je mène me fatigue, et ie sens le besoin de devenir un homme sérieux, et mademoiselle Desprez , désillusionnée sur le compte de Dalberg , pourrait faire la fortune de (|uelque garçon spirituel...

— Mais incapable d'être député... de vous, par exemple.

— Pourquoi pas? Je suis mûr pour la politique : ^ j'engraisse.

— Et vous devenez chauve. Mais vous ne m'aviez

rr

Si LES UODÉS INNOCENTS.

pas dit que vous connaissiez particulièrement M. Des prcz et sa fille !

— Je suis allé cinq ou six fois chez M Desprez {tour affaires, mais Dalberg n'en sait rien. M. Desprez , sous des apparences très-modestes, est très-riche. Gaiixte aura cinq cent mille francs de dot.

— Peste , le chiffre est gracieux ! Je ne m* étonne |)lus que Dalberg ne vienne pas aux rendez-vous qu*on lui assigne. Son innocence remporte sur votre rouerie. Une dot d'un demi-million vous a-t-elle jamais donné son polirait?

— Hélas non ! je n'ai pas assez de poésie pour les jeunes héritières ; mon pathos est trop limpide , cela me nuit.

— Et vous étes-vous posé comme prétendant?

^- Non pas, je me serais fait haïr subitement tout vif. J'ai salué froidement Galixte, qui ne me reconnaîtrait pas, j'en suis sur. — Il fallait d'abord détruire le Dalberg.

-y- Homme profond , je comprends maintenant pourquoi vous m'engagiez « à l'attacher à mon char, d comme dirait un galant du Directoire , — vous vouliez le déconsidérer, — c'est flatteur pour moi; merci de la préférence.

*- J'aurais eu soin de préparer quelque ren(îontre... fortuite. M. Desprez et sa fitlc se trouvant nez à nez avec M. Henri Dalberg en compagnie de mademoiselle Âmine... quel tableau enchanteur !

— Et peu conjugal.

— Le portrait nous évitera tous ces frais de mise en -scène.

— Oui .. je vous servirai tout en me vengeant, j'ai maintenant un vif intérêt dans l'affaire.

— fit si j'épouse Calixte Desprez , mademoiselle Amine recevra pour son billet de faire part vingt-cinq chiffons de papier signés Garât.

LES UOUES INNOCENTS. 5S

Aminé et Rudolph étaient bien faits pour s'entendre, 6t le marché fut aussitôt conclu.

lis s'étaient aimés jadis, — si ce n'est pas profaner un tel mot, — pendant six mois; mais Rudolph avait compris qu'il ne pouvait être qu'un épisode dans la vie d'une femme comme Aminé, et il s'était spirituellement et^cc devant les notabilités financières et diplomatiques tour à tour ou siiriultanément honorées des bonnes grâces deJa jeune actrice.

. 11 avait survécu aux différentes dynasties de Mondors , et ses libres entrées auprès de la divinité du lieu lui étaient toujours conservées , quel qu'en fût le p<M)tife.

Rudolph plaçait l'argent d'Aminé , et sur les nouvelles qu'elle surprenait aux agents de change et aux personnages — bien situés pour tout savoir — qui papillonnaient autour d'elle , il faisait des coups de oourse et réalisait des gains dont il avait sa part. Aminé ne-faisait rien sans ses conseils ; il l'avertissait des déconfitures prochaines qu'il flairait avec un admirable instinct , et la rupture précédait toujours le désastre. Il opérait les raccommodements nécessaires, blâmait les caprices nuisibles ; il était, si l'on peut s'exprimer ainsi, « le directeur de cette conscience. »

Il ne fendrait pas croire, d'après cela, que Rudolph fût un chevalier d'industrie, — pas le moins du monde ; son titre de baron , bien qu'il ne remontât

Sas aux Croisades, lui appartenait bien réellement. In n'aurait pu citer de lui une escroquerie notoire... Seulement, il vivait sans foilune comme s'il eût été riche , et gagnait son argent à ce qui le fait perdre aux autres. — Le plaisir de tout le monde était son travail ù lui. — S'il jouait, il fallait qu'il gagnât, et il gagnait presque toujours; non qu'il eût recours, pour corriger le sort , à ces filouteries d'escamotage , ignoble ressource des grecs vulgaires ; il n'avait pas tnché

5« LES RODÉS INNOCENTS.

une seule fois dans sa vie ; mais il était , au wbist, de la force de M. Deschapelles; aux échecs, il eut tenu tétc à M. de Laoourdonnais. Tous les jeux avaient été de sa pail Tobjet d*études profondes, de calculs mathématiques à elfrayer un astronome cherchant rdlipsc d*unc comète. — En outre, conunc vous Tavez vu , sous prétexte de gastrite , il restait sobre et conservait son sang-froid dans les soupers les plus turbulents. — En fait de chevaux, il était si bon écuyer et si fin connaisseur, qu^il aurait pu en remontrer aux jockeys et aux maquignons les plus retoi-s ; aussi pariait-il à coup sûr. — En fait de courage, il dessinait un six, un sept ou un huit dans une caiie blaiicbe, cassait la petite boule qui danse en équilibre au bout du jet dVau, mouchait une bougie sans Téteindre, et coupait uno balle sur une lame de couteau à vingt-cinq pas. Pour Fépéc , Grisier, Pons et Gatechair avaient déclaré n'avoir plus rien à lui apprendre. Son tailleur le consultait en tremblant, et, loin de lui demander de Targent , lui en eût offert, s*ii Feût osé, pour ])orter les habits au'il lui faisait. Ses galanteries ne lui coûtaient que aes bouquets , des loges de spectacle, des recommandations aux journalistes de sa connaissance , et autres bagatelles de ce Senre. — Le petit détail suivant peindra l'homme : ans son budget, il comptait son ieu pour cinquante mille francs de revenu... Et ainsi du reste.

Un des plus grands plaisirs de Rudolph était de couler des jeunes gens. Faire estropier en duel, ou par un» chute de cheval , quelque débutant dans la carrière de la vie élégante; lui suggérer des idées inexécutables ou fatales, tout en ayant F air de s'intéresser paternellement à lui, semblait à ce Méphistophélès du Doulevard de Gand une jouissance délicate et raffinée digne d*un esprit supérieur. 11 fallait voir les condoléances ironiques, les seiTements de mains affec-

tuciix qu'il prodiguait aux victimes après la catastrophe ou la ruine!

Une douzaine déjeunes gens beaux, nobles et riches avaient déjà sombre autour de lui. Cependant les conseils ^u'il leur donnait étaient excellents : mais pourquoi jouer quand on ne connaît pas les cartes, spéculer quand on n'y entend rien, faire le gentleman' rider sans savoir Féquitation, et le raffmeen n'ayant jamais touché une épée ou un pistolet? — Il fallait , selon Rudolph, qui avait raison en cela, pour être ce qu*on appelle un lion, des dons naturels cultivés avec soin; un grand viveur étant aussi rare qu'un grand poète .

Rudolph, en traversant le salon pour «ortir, rencontra le monsieur météorologique, qui attendait, selon son habitude, qu'Aminé voulût bien le recevoir; il avait l'air plus rêveur qu'à l'ordinaire.

— Qu'avez-vous donc , mon cher ? lui dit Rudolph en lui prenant le bras et en l'emmenant pour en délivrer Aminé, je vous trouve le nez mélancolinue aujourd'hui.

— Vous ne savez donc pas que le gr^ind Arago a prédit un été froid et un hiver chaud ! — Décidément, comme le disent les fouriéristes , les climatures sont détraquées...

Aminé sonna et se fit ha!>iller pour aller rendre à Florence sa visite, ainsi qu'elle le devait , car dans la bohème la parodie des usages du monde se fait avec beaucoup d exactitude et de rigueur.

Florence habitait, rue Saint-Lazare, un vaste apjiartement d'un luxe sévère et d'un ^oût qui sentait sa grande dame. Point de futilités rumeuses, point d'étagères surchargées de petits dunkerques encombrants; d'épais tapis de riches tentures, des bronzes antiques ou florentins , — voilà tout.

Quand Ainine entra , Florence repoussa vivement le tiroir d'un cabinet de laque qui renfermait quel-

ques papiers maculés et noircis , et se leva avec un mouvem^t plein de grâce et de dignité pour aller au-devant de la visiteuse.

Après rechange de demandes et de réponses banales par où débute toute conversation , Florence dit d*un ton détaché : «

— A propos, que faites- vous de M. Dalberg?

— Moi ! rien, répondit négligemment Amine.

— Je croyais que c'était un de vos adorateurs...

— La blonde du médaillon , mademoiselle Galixte, occupe son cœur tout entier.

A ce nom , Florence tressailUt et pâlit si visiblement qu Amine s*eu aperçut.

— 0**'3ivcz-vous donc , chère belle ? vous changez de couleur !

— Ce n'est rien .. une émotion dont je u*ai pu me défendre. Ah ! elle s*appelle Galixte ?

— Galixte Desprez. — Mais quel intérêt tout cela peut-il avoir pour vous ?

— G'est vrai, je suis folle... aucun.

— J'avais écrit à Dalberg de venir chercher le portrait à des conditions qui n'étaient pas trop féroces. Il n*a pas pairu.

— n l'aune donc bien? dit Florence avec un soupir.

— Gomme vous dites cela ! est-ce que, par hasard, vous auriez pour Henri... un caprice... une passion?

— Eh bien I oui... répondit Florence avec une effusion que , si elle n'était pas sincère , eut £)it honneur à une comédienne consommée.

Elle couvrit sa^ belle figure de ses deux mains, comme pour cacher sa rougeur.

— Oui , je l'aime... G'est nlus fort que moi. G'ést la jalousie qui me conduisait hier chez vous.

— Ah ! froide Florence ! vous voilà donc atteinte par la flamme! Il n'y a pas de salamandre (^ui ne iinisse par se brûler.

— Hélas! que pounai-je sur un cœur disputé par A mine et Calixte?

— Par le vice et la vei tu , dit Ainine ; vous voilà bien tombée, pour une fois que vous êtes amoureuse î

— Oh î si je possédais comme vous ce médaillon , je le briserais, je le foulerais aux pieds!

— Ce sont là vos façons ? peste ! je suis plus calme, moi, je le garde précieusement pour apprendre à vivre à Dalberg ; ce n'est pas que je tienne le moins du monde à ce bellâtre de province...

— Je vous croyais du goût pour Dalberg , je me trompais donc ?

— Moi, j'aime l'amour qu'il a pour une autre, — quant à lui, il me déplaît.

— Cette Calixte est donc bien jolie?...

— Entre nous ..oui... mais il ne faut jamais convenir en public de la beauté d'une fille sage et d'une. femme honnête. Qu'est-ce qui nous resterait donc alore?

— Laissez-mot voir ce portrait... vous l'avez sur vous?

— Il ne me quitte pas; mais, après les sentiments doux que vous venez tfe manifester, je vous le montrerai... de loin.

Florence étendit vaguement la main, puis la laissa retomber, voyant Ainine sur ses gardes...

— Quelle sérénité d'azur dans ce regard et quelle candeur virginale sur ce beau front ! dit-elle avec une expression plaintivement admirative.

-~ Elle ne sera pas si calme to«t à l'heure, je vous en ré|>onds, et je vais lui faire joliment rougir les yeux ; avant une heure, mademoiselle Calixte Desprez haïra mortellement M. Henri Dalberg. • Notre rivale écaiiée , il ne restera plus que nous doux sur le champ de bataille , et vous n'aurez pas de peine à remporter la victoire... car, je le sens, je suis un adversaire indigne de vous.

58 LES HOUÉS IMNOCËNTS

Ayant débité cette tirade d'un air de malice triomphante, elle salua Florence et sortit.

Florence la regarda s'en aller et parut réfléchir profondément.

— Ce n'est pas ce que je croyais. Je sens Rudolph derrière cette intrigue... — Aminé est son âme damnée...

Mademoiselle Desprez, comme si elle eut eu le pressentiment de ce qui allait arriver, était triste et soucieuse...

Le matin, elle avait été à Saint-Germain-des-Prés. Son cucologe renfermait une lettre qui fut lue et brûlée avec le même soin que les autres. Cette mystérieuse correspondance semblait n'apporter a Calixte que de mauvaises nouvelles et d'amères pensées , car toutes les fois que la boite de la chaise avait reçu un de ces billets énigmatiques , la jeune tille restait absorbée des heures entières dans une méditation douloureuse. Mais jamais elle n'avait été plus abattue que ce jour-là. — Ses yeux marbrés, bien qu'elle les eût lavés plusieurs fois avec de l'eau fraîche, témoignaient qu'elle avait pleuré longtemps.

A peine si l'arrivée de Dalberg, que M. Desprcz avait mvité à diner la veille, put ramener un pâle sourire sur ses lèvres, dont le rose vif avait disparu. — Henri lui-même était loin d être tranquille , et » bien qu'il affectât la gaieté , il dissimulait mal une préoccupation rebelle. Sans la jovialité insouciante de M. Desprez, le diner eût été morne comme un repas suprême. Le brave homme jetait seul un peu de vie et d'animation dans cette mélancolie. Il attribuait d'ailleurs ce silence aux contemplations de l'amour heureux et aux pensées graves inspirées par un mariage prochain; car Henri lui avait formellement demandé la main de Galixte.

Après le diner on fit le boston sacramentel. La

LES RODÉS INNOCENTS. 99

soirée s^avançait. Henri semblait reprendre son sangfroid, et Calixte respirer plus librement.

— Peut-être, raurmura-t-elle pendant que la pendule sonnait dix heures , le danger est-il passé.

Au même instant les portes du salon s'ouvrirent avec fracas , et un grand laquais , vêtu d'une livrée aue Dalberg reconnut aussitôt , s'avança vers le père de Galixte, tenant une boite et une lettre, et dit d une voix retentissante :

— Pour remettre à M. Desprez en main propre de la part de mademoiselle Aminé de Beauvilliers.

— Le mauvais ange l'emporte , soupira Galixte en renversant sur le bord de son fauteuil sa tête décolorée.

Le laquais, impassible au milieu de la stupeur générale, se dirigea, avec une perpcndicularité roide et maintenue par dos efforts héroïques, vers M . Desprez, qui s'étiit nétaché du groupe.

Son front moite de sueur, ses yeux troubles et sa face cramoisie attestaient de nombreuses et récontes libations; mais il ne fléchissait pas, et son attitude respectueusement insolente n'avait rien perdu de sa correction.

— Mademoiselle Aminé de Beauvilliers ! dit M. Desprez en ayant l'air de chercher à rassembler ses souvenirs, que peut'elle me vouloir? C'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.

— Mademoiselle est cependant très- connue dafts Paris, répondit le laquais avec un aplomb ironique.

Pendant ce. court intervalle, Dalberg avait plusieurs fois change de couleur, et ses traits expnmaient ranxiété la plus profonde.

Galixte, immobile et froide comme une statue, semblait ne plus appartenir h ce monde.

Incertain entre la boite et la lettre, M. Desprez so décida à rompre d'abord le cachet de cette dernière.

A peine eut-il lu quelques mots, qu'à sa surprise succéda la plus vive indignation; il lança à sa fille un regard irrité, qu'il repoiia ensuite sur Dalberg chargé du mépris le plus écrasant.

La lettre, écrite d'un style qui, pour ne pas valoir celui de madame de Scvigné^ n'en produisait pas moins son effet, contenait ce qui suit :

« Monsieur,

« Vous avez une fille charmante, mais qui a le défaut d'être prodigue de son effigie. Vous trouverez dans ce petit coffre une miniature qui devrait être au cou de M. Dalberg. Rendez-la de ma part à mademoiselle Galixte, pour qu'elle la remette où je l'ai prise ; ce léger incident ne désunira pas, je l'espère, un couple si bien fait pour s'entendre.

« Agréez, monsieur, les compliments de votre servante.

(c Aminé de Beauvilliers, coryphée et rentière. »

Ne pouvant croire à tant d'audace et supposant quelque mystification, M. Desprez fit convulsivement jouer le ressort de la boite, et put se convaincre de la vérité des assertions contenues dans la lettre d'Aminé.

Le polirait de sa fille souriait bien, dans sa fraîcheur virginale, sur le veloui's rouge qui doublait lu boite.

— Messieurs, s'écria l'ex-notaire d'une voix brève et saccadée, vous êtes mes anciens amis... j'ai con-

LES RODÉS INNOCENTS. f>4

fiance en vous... je vous dirai toul plus tard, mais il faut (jue tout ceci s explique sans témoins... revenez demam, je serai plus calme... aujourd*hui je ne répondrais pas de la portée de mes expressions... Vous, Dalberg, et Calixte, restez.

Les amis de M. Desprez se retirèrent tout inquiets et tout émus. Que pouvaient donc contenir cette lettre et cotte boite pour troiibler à ce point et mettre d^ns une si véhémente colère un homme ordinairement d'une tranquillité et d*une douceur peut-être excessives?

Le laquais les regarda sortir processionnellementA et, quand ils eurent tous disparu, il s'approcha de M. Desprez et lui dit :

— Monsieur, y a-t-il une réponse?...

L'ex-notaire lui montra la porte d'un geste si impérieux et si violent, que le laquais, malgré son audace et sa grande taille, fit un brusque demi-tour et s'esquiva, craignant d'être jeté par la fenêtre s'il tardait une minute.

M. Desprez se promena de long en large, comme s'il eût voulu laisser aux vagues folles de son indignation le temps de tomber; puis, devenu plus calme, il tendit silencieusement la Doite à sa fille et la lettre à Dalberg.

— Ma fille, dit-il après une pause, je ne vous ferai pas de reproches, — bien qu'une jeune fille ne doive jias donner, même à un fiancé, un gage dont vous voyez maintenant tout le danger. Votre faute est en quelque sorte excusable et vient d'une âme noble... Vous avez cru à la foi jurée, à la sainteté de l'amour... llemontez dans votre chambre, je ne vous en veux pas... je vous plains. Quant à vous, Dalberg, qui n'avez pas craint de laisser profaner ce chaste portrait par des mains impures, et de livrer l'honneur et le nom de ma fille à des rancunes de courtisane, vous

62 LES nOUÉS INNOCENTS.

sentez que tous rapports doivent être bris(^ désormais entre nous, et j*espère qu'à dater de ce soir vous nous épargnerez vos visites.

C'est en vain que Dalberg essaya de balbutier quelques explications. M. Desprez l'arrêta dès les premières paroles et hii dit :

—Ne vous déshonorez pas par des mensonges inutiles. — Ayez au moins le courage de votre conduite. — Ah ! je n'aurais pas cru cela de vous î

Et il laissa Dalberg seul dans le salon.

Le pauvi'e jeune nomme sortit morne et désespéré de cette maison où il était entré plein de projets de -bonheur.

Avant de s'éloigner, — comme Cahxte était rentrée dans sa chambre, —il se retourna vers la fenêtre éclairée, plus triste qu'Adam chassé du paradis terrestre, et, après quelques minutes de muette contemplation, il se dirigea vers l'autre rive de la Seine, méditant toutes sortes de vengeances contre Aminé et celui qui hii avait dévoilé le nom et l'adresse de Galixte, vouant aux dieux infernaux M. Desprez, qui ne voulait pas reconnaître son innocence, et dans un état d'exaspération facile à s'imaginer, car, au fond de l'âme, il adorait sa cousine et avait un oœur d'or, malgré ses rodomontades de lionnerie.

Le grand laquais, dont le cerveau s'obscurcissait de plus en plus sous les fumées du vin, faisait des efforts mcroyables pour rejoindre la rue Joubert et aller rendre compte à sa maîtresse du succès de sa mission.

Certes, Georges était prodigieusement ivrogne, il faut l'avouer; mais il avait une telle habitude de la boisson, qu'il ne s'enivrait pas, visiblement du moins. Mais, ce soir-là, il trébuchait et battait les murs.

En sortant de la maison, charge de la boite et de la lettre, il avait rencontré le cocher et le palefrenier de Florence, événement qui parut mériter d'être celé-

bré par quelques libations., Les bouteilles avaient succédé aux bouteilles, le vin blanc au rouge, le cachet vert au cachet noir, le rhum à Teau-de-vie, et les trois gredins buvaient toujours. Les deux domestiques de Florence ne se lassaient pas d'offrir, de verser et de payer. — Georges les déclarait des amis incomparables, et quand il se levait pour s*en aller, l'apparition d'une nouvelle liqueur le forçait de se rasseoir... Cette violence était douce au cœur de Georges; cependant on le régalait avec un tel acharnement qu'il conçut quelque vague soupçon qu'on voulait le griser ; cette idée lui sembla puérile et saugrenue, et venant de gens qui ne l'appréciaient pas à sa juste valeur. Néanmoins il se tmt sur ses gardes, et obligea ses compagnons à lui rendre exactement ses rasades ; et, de peur de quel(]ue mauvais tour, il boutonna son habit, après avoir serré la boite et la lettre dans sa poche de côté.

Au bout de deux heures, le cocher et le palefrenier dormaient l'un sur la table, l'autre dessous.

Georges, grâce à l'épaisseur de son crâne et à la vigueur de son estomac, avait pu s'acquitter de sa commission et faire dans le salon de M Desprez cette triomphante apparition que vous savez.

— Ëh bien I Georges, dit Aminé à son laquais, qui, moyennant une séance d'un quart d'heure sous le robinet de la pompe, avait retrouvé tout son sang-froid, rends-moi compte de ton expédition.

— Mademoiselle, ils étaient là une demi-douzaine de vieux, les uns décorés, les autres décorés, tous dé> corés, — quoi! — linge blanc, habit noir; — des gens respectables enfin ! et qui ouvraient des yeux comme des portes cochères ; mon physique les émotionnait, côs bourgeois! Quand j'ai donné la boite et lu lettre, et dit que je venais de votre part, M. Dalberg cl devenu rouge comme un homard, la demoiselle à

•* LES ROUES liNNOCENTS.

f'dYi, ci le pcro in*a voulu jeter par la fenêtre, niais je nie serais rais en travcre. — Un laquais genre hciduque au service de mademoiselle Aminé, ça ne se casse pas comme ça.

Et Georges fit un dandinement plein de fatuité.

— Tu es la brute la plus intelligente qu'on puisse voir, dit Aminé en jetant un double louis à Georges, voilà pour boire à ma santé, — après demain, car tu me parais suftisamment gris comme cela ; — rentre dans ton chenil.

Le cocher et le palefrenier de Florence furent ramenés ivres-morts à l'hôtel ; mais cette escapade ne leur valut aucune pîprimande de la part de leur maitresse, ordinairement très-sé.vère sur les délits de ce genre, bien qu'elle eut été obligée, ayant à sortir, d'envoyer chercher une voiture de place.

Pour que rien ne manque à la relation des événenients de cette soirée, nous dirons que le joueur d'orgue vint donner sa sérénade habituelle sous la fenêtre de Calixte, et qu'un gros sou enveloppé de papier roula devant lui sur le pavé comme à Tordmaire.

A ^ui pouvaient s'adresser ces lettres blanches? et quel était donc l'intérêt de cette correspondance que les préoccupations les plus tristes, les chagrins les plus vifs n* interrompaient même pas? Gomment s'était-elle établie et continuée ? Ge n'était pas à Dalberg que Galixte écrivait, et des lettres de parentes ou d'amies n'eussent pas exigé ces précautions mystérieuses. — La sup|)osition d'un autre amant ne j)ouvait s'ad- Hïeltre. — H sufiisait d'avoir vu une fois Galixte près (K Henri pour la rejeter.

Les existences les plus claires otit leurs coins ténébreux; les poëmes les plus intelligibles, leur [Uissagc indéchiffrable!

— Quelle mine de déterré vous avez ! dit Rudolph à Dalberg, qu'il rencontra sous un bec de gaz du bou-

levard des Italiens, fumant un cigare éteint depuis longtemps?... Vous voilà bien tous, vous autres jeunes gens! Il faut s'amuser, mais non pas se tuer... Vous buvez sans méthode, vous mangez sans philosophie, vous mélangez des excès qui ne s'accordent pas. Hoù sortez-vous?...

— Mon cher Rudolph, je n'ai manqué en rien à Fhygiène, quoique j'aie la ngure toute bouleversée et que je sois de fort mauvaise humeur.

— Vous avez perdu... dit Rudolph : — vous n'êtes pas assez froid devant les cartes.

— Je n'ai pas perdu... au jeu du moins.

— Quelque spéculation qui n'a pas tourné comme vous l'espériez?

— Non... je n'ai pas de capitaux engagés.

— Alors c'est donc quelque peine morale... quelque désespoir amoureux... une joUe tigresse s'amuse à se repasser les griffes sur votre cœur?

— Voyons, Rudolph, ne plaisantez pas... je suis sérieusement affecte. J'ai des idées noires, je me sens un découragement mortel ; la vie m est à charge.

— Diable ! n'allez pas devenir un poète romantique. Vos dolcaiicLS puent Télégie de beaucoup de kilomètres à la ronde.

— Vous êtes cruel, -Rudolph. Laissez votre ricanement pour quelques minutes.

— Me voilà aussi grave que possible ; et, puisque vous avez un véritable cha^nn, j'y compatis de tout mon cœur. — De quoi s' agit-il ?

— Vous ne raillerez pas?... reprit Dalberg avec un air de doute.

— Pas le moins du monde... Commencez votre complainte.

— Aminé m'a joué un tour abominable...

— Je la croyais très-bien disposée à voire endroit.

— Vous savez le portrait qu'elle m'a dérobé au souper, pendant que je dormais : elle Ta envoyé, accompagné de la lettre la plus scélérate du monde, au père du modèle.

— Lequel a dû prendre une idée déplorable de vos mœurs... — et vous mettre très-probablement- à la porte de son domicile patriarcal.

— Qui a pu dire à cette enragée créature le nom de Galixte.j^. et Tadresse de M. Desprez?

— C'est bien difficile! et vous êtes d'une ingénuité rare... Depuis le jour du steeple- chase, Aminé a pour vous un caprice marqué ; elle vous a fait à table des œillades terribles, malgré la présence réfrigérante de M. Demarcy. Vous ne lui répondez que mollement. Le médaillon vous révélait amoureux ; il n'a fallu qUe vous faire suivre deux ou trois jours par un simple mouchard pour savoir que vous alliez très-souvent rue de l'Abbaye. Et dans cette rue, sans la vouloir calomnier, il doit bien y avoir un poiiier bavard et même deux. C'est limpide comme du kirch, personne ne vous a trahi que vous-même.

Ce que disait Rudolph était tellement vraisemblable, que les vagues soupçons qui avaient pu traverser Tesprit de Dalberg s'évanouirent tout à. fait.

— Aminé a sans doute posé au rachat du jK)rtrait des conditions exorbitantes.

— Pas trop... en vérité. Mais j'étais ensorcelé, j'aurais cru commettre un crime...

— Vous avez fait la bégueule... et joué en paletot la scène de Joseph.

— A peu près.

— Aminc est dans son droit, elle se venge de vos dédains. Ce dépit prouve de Tamonr. Si vous m'aviez consulté, je ne vous aurais pas laissé faire cette sottise-là. L*ora[ueil des femmes est implacable.

— Me voilà renvoyé par M. Df*sprez, haï par Calixte.

— Tout cela pour avoir dormi sur une causeuse, au lieu de danser, comme c'était votre devoir.

— Riez; mais je suis très-malheureux...

— Par votre faute... Fallait-ii mettre taut de mystère a la chose la plus naturelle du monde, à faire la cour à une jeune fille « pour le bon motif/ )» comme disent les cuisinières? — Pourquoi, diable, lorsque TOUS faites le mal à la clarté du soleil, vous cachezvous pour commettre une action vertueuse? — Si vous aviez dit que vous étiez un jeune fiance, Ton aurait respecté votre candeur; les femmes auraient gardé leurs doux regards et leurs frais sourires pour des mortels libres de tout engagement. Âmine aurait porte sa bienveillance ailleurs, et rien de tout cela ne serait arrivé. On ne vient pas faire le garçon quand ob est un homme presque marié.

Dalberg, qui sentait la vérité de ce raisonnement, baissa la tête.

— Allons, il n'y a pas tant de quoi se désoler. Vous vous marierez plus tard avec une autre. . . Il faut vous garder cette ressource pour le jour où vous serez ruiné.

— Celixte ne peut être remplacée.

— Je ne veux pas vous contrarier là- dessus ; mais, permettez-moi de vous le dire, Amine est aussi jolie pour le moins que Galixte, — à la vertu près, — et Florence est plus belle. Celle-là encore vous regarde de trois lieues d'ici, comme disait le marquis Turlupin de Molière : — Vous avez de quoi vous consoler.

— Je ne me consolerai jamais.

— Le beau malheur après tout ! Eh bien ! vous ne serez pas obligé de rentrer tous les soirs à neuf heures et de rendre compte de vos feuilles de papier à lettre. Vous n'aurez pas à quarante ans de grands gaillards moustachus et barbus qui vous diront papa, et vous feront paraître sexagénaire ; l'obésité ne vous

viendra que dix ans pins tard ; vous pourrez voltiger de la brune à la blonde et lorgner les femmes au spectacle sans vous faire pincer le bras jusqu'au sanç.

Dans un autre moment, ces consolations sarcastiques eussent éveillé chez Dalberg ce sentiment de vanité et cette crainte du ridicule, si puissants sur lui; il eût fait un effort pour rire du tableau grotesque esquissé par Rudolph, et il eût voulu y ajouter lui-même quelques traits; mais, dans ce moment, sa douleur réelle et profonde avait fait disparaître toute son affectation de rouerie. — Cette idée bourgeoise de voir rompre son mariage avec une jeune fille pure et charmante, qu*il aimait depuis 1 enfance, lui navrait le cœur. — Rudolph vit qu'il fallait changer de ton, et se fit donner, par le trop naïf Dalberg, tous les détails possibles sur le caractère de Gatixte et sur celui de M. Desprez.

Henri, mis en confiance, raconta de point en point Thistoire de ses amours, à laquelle Ru(lol|)h eut Tair de s'intéresser vivement. — Il déroula devant ce roué le chaste et mystérieux poëme du premier amour. Rudolph fut surpris de ces trésors inconnus, de ces richesses immenses qu*il ne soupçonnait même pas. Dalberg le dominait complètement par cette éloquence vraie, naturelle, et jaillissant du cœur comme une source vive. Jamais Rudolph n'a vaif entrevu même en rêve ces paradis d*azur, ces campagnes féeriques, ces éblouissantes nerspectires de Taraour pur.

Cet homme ébloui, fasciné, comprit que lui, le roué, Tusé, le blasé, n'avait jamais vécu. De la femme il ne connaissait que le spectre, de l'amour que l'ombre, et il se sentit pris d'une amère tristesse en écoutant les strophes désordonnées de cet hymne de passion.

Il devint envieux de Dalberg comme Tennuque l'est du sultan, le critique du poëte, la vieille femme de la jeune fille et le pauvre du riche.

a Gomment se fait-il, se disait Rudolph, que les

S lus charmants visages et les plus divins corps, passant evant mes yeux à travers un ruissellement de pierreries, d*or ei de fleurs, ne m'aient jamais produit une impression pareille ? »

— Puisqu'il en est ainsi, et que vous ne pouvez vivre séparé de Gallxte, j*irai voir le papa Desprez, qui ne ma pas Tair, d*après ce que vous me dites, d'un gaillard de trop farouche approche, et je lui raconterai Taffaire comme elle s'est passée. Je jetterai une gaze sur les^ détails pour ne pas faire rougir ses cheveux gris, et peut-être les choses s*an*angerout-elles mieux que vous ne le pensez. — Maintenant il est près de deux heures du matin, et nous avons parcouru deux cents fois Tespace qui sépare le café de Paris de la rue du Mont-Blanc ; je ne suis pas amoureux comme vous, et quelques heures d'horizontalité ne me feraient pas de mal.

Peu après h scène que nous avons exquisséc au commencement de ce chapitre, M. Desprez, mquiet de la santé de sa fille, entra dans la chambre de Calixte, qu'il trouva calme et pâle, les yeux fixés sur le bouquet de pavots et de bleuets, signé du nom caché par le cadre, dont il a été parlé au début de cette histoire.

Il lui prit la main et lui dit d'une voix affectueuse :

— Ne te chagrine pas trop, ma pauvre petite, et tâche de l'oublier.

— Jamais je n'oublierai Uenri, et jamais je n'aurai d'autre époux, répondit Galixte en fixant sur son père son regard ferme et bleu, plein d'une décision mébranlable.

— Mon enùnt, je ne suis pas un père de mélodrame, je ne te ferai pas enfermer dans un couvent et je n'ai nulle envie d'employer envers toi des moyens violents; mais la conduite de Dalberg est celle d'un misérable. — Il est indigne de toi.

70 LES ROUÉS INiNOCENTS.

— Non, mon nère, — Henri n'a pas oessc d être digne de votre fiUe; — j|e crois en son amour comme en Dieu. — S'il ne m'aimait plus, mon âme le sentirait; quelque chose se briserait en moi : — je n*ai été avciiie par rien.

La figure de la jeune fille rayonnait de la plus pure confiance et avait une expression sublime.

— Et ce médaillon, renvoyé par la plus vile créature, à qui Dalberg t'avait sacrifiée?...

— Il a été perdu ou volé.

— Quel aveuglement ! le trouble d'Henri l'accusait assez, comment se refuser à unelclle évidence?

— Mon père, je ne vous désobéirai en rien... Vous m'avez défendu tout à l'heure de voir Henri, je me conformerai à vos ordres; vous me dites qu'il est coupable, je suis sûre du contraire ; — vous l'avez trouvé pendant dix ans honnête, pur et loyal, il est toujours ainsi, et vous reviendrez bientôt de votre

firemier jugement. — Je ne sais rien de la vie, hors 'amour; je n'ai pas Texpérience, mais à son défaut la foi m'éclaire.

, — Chère enfant, je voudrais bien partager ton illusion ; mais vous autres, qui vivez à l'écart dans de petites chambres blanches, et ne voyez le fiancé qu'un Douquet à la main, un genou en terre et fraîchement frisé, vous vous faites d'étranges chimères sur les choses du monde ; — vous croyez que tout est rose et bleu de ciel, qu'il n'y a point de loups dans les bergeries. Hélas, chère enfant, l'idéal est souvent menteur; et si tu savais tout ce que Dalberg fait ù Paris , si tu pouvais le suivre, ayant au doigt l'anneau qui rend invisible, tu changerais peut-être de langage.

Un sourire presque imperceptible voltigea sur les lèvres de Galixte à ces paroles de M. Desprez; mais ce ne fut qu'un éclair.

— Tu sens bien, dit l'ex-notaire en mettant un

baiser sur le front de sa fille, que je pardonnerai tout à un jeune homme, duels, dettes, folies de toute sorte, excepté d*avoir profané le portrait.de mon enfant.

En disant ces mots, il prit sur la table le bougeoir d'argent qu'il y avait laisse, et se retira chez lui, maudissant Henri et surtout mademoiselle Âmine de Reauvilliers.

La douleur d'Henri, quelque ^ande qu'elle fût au moment de la catastrophe, s'était encore augmentée au bout de quelaues jours par la privation de voir Calixte. Le retranchement de cette heure passée chaque soir près du métier à broder d'une jeune fille avec laquelle il n'échangeait pas vingt paroles faisait dans sa journée un vide immense qu'il ne pouvait remplir : sa vie n'avait plus de but. Attendre le moment de sa visite chez Cahxte, y rêver lorsc^u'elle était terminée, tel avait été jusqu'alore l'emploi de son temps ; il se s sentit misérablement désœuvré. Il lui sembla qu'une vaste solitude s'était faite autour de lui ; que le soleil était noir et le monde frappé de mort. Tout cela parce qu'il n'allait plus rue de l'Âbbaye, dans une maison triste et froide, chez un notaire ennuyeux.

Faisant taire son orgueil, car l'amour sincère est humble, il avait employé tous les moyens possibles pour s'excuser et rentrer en grâce auprès de M. DespreZy mais ses lettres étaient restées sans réponses; elles contenaient pourtant les justifications les plus convaincantes et tes plus explicites; des personnes

tierces, députées dans des idées conciliatrices, n'avaient pas obtenu plus de succès : M. Desprez ne voulait rien entendre. C'était un de ces hommes trèsdoux et très-opiniàtres, qui, lorscju'ils ont pris une fois une résolution, y tiennent excessivement, sans doute à cause de la rareté du fait. D*ailleurs il avait été blessé par Dalberg à son endroit le plus sensible... dans son a^nour pour sa fille. Plus il s'était confié aveuglément à son honneur, plus il était indigné de sa trahison. En outre, comme tous les gens faibles, la peur de paraître manquer de caractère le rendait entêté.

Il faut dire aussi qu'il avait pris sous main des informations dont le résultat ne pouvait qu'être défavorable à Dalberg ; il savait maintenant qu'il fréquentait l^ coulisses, jouait, s'enivrait et vivait dans une société d'hommes de plaisir et de femmes d')ine moralité au moins légère ; tout cela n'était jpas trop propre à bien poser un jeune homme dans 1 esprit d'un exnolaire, et M. Desprez s'estimait heureux que l'esclandre causée par Âmine fut arrivée à temps pour empêcher le mariage.

— Qui aurait dit cela, disait M. Desprez, à voir cette physionomie honnête, ces manières timides, ce ton doux et mesuré, cet air de jeune fille déguisée en garçon? Ce Dalberg est un drôle compliçjué; à la débauche, il joint l'hypocrisie. Il reluquait la dot pour payer des parures à ces demoiselles. — Joli calcul ! — ^ S'il remettait les pieds ici, je le recevrais de la belle manière.

Rudolph, faisant semblant de compatir au désespoir de Dalberg, s'était rendu chez M. Desprez pour plaider la cause de son ami; il l'avait plaidée en effet, mais de manière à corroborer M. Desprez dans son opinion.

iienri, selon Rudolph, n'avait rien de grave à se reprocher ; c'était un garçon aimable, beau joueur, con-

vive joyeux, aimant les chevaux et les femmes, chose bien naturelle à son âge. Quant à Taffaire du médaillon, il y voyait, lui Rudolph, plus d*étourderie que de noirceur : c*était à un souper, au cabaret, avec des lorrettes et des figurantes, — Tabandon du portrait pouvait se mettre sur le compte du vin, car Henri se grisait quelquefois, et il était ivre ce soir-là comme un membre du parlement ; — il avait sans doute craint d'exciter la jalousie ou la colère d'Aminé, personne très-violente, qui crevait avoir des droits sur son cœur. Dans tout cela, il n^y avait pas de quoi fouetter un hanneton, et M. Desprez se montrait un père vraiment rébarbatif !

. De pareilles excuses ne persuadaient nullement le brave M. Desprez, qui persistait à regarder Dalberg comme un drôle indigne de pitié et de pardon.

Aussi Rudolph, lorsqu'il vint rendre compte de sa mission à Dalberg, sans lui enlever tout es[)oir, lui fitil comprendre que M. Desprez serait long et difiicile à ramener, et quUl faudrait de nombreux entretiens pour obtenir la rentrée en grâce d'un coupable contre lequel s'élevaicht de si fortes préventions.

il se ménageait ainsi les moyens d'aller souvent chez M. Desprez, sans exciter les soupçons de Dalberg.

Si vous eussiez vu Kudolph se rendant rue de rAbbaye, vous ne l'eussiez pas reconnu. — Il se faisait, pour ces occasions, une figure de circonstance. Le raffiné disparaissait complètement; ses moustaches aiguës perdaient leur férocité ; son œil de faucon s'éteignait ; une tranquillité pleine de bonhomie endormait sa face habituellement agitée de tics nerveux; des bottes plus larges, des gants moins justes, des vêtements d'une ampleur sans prétention, une canne toute simule, lui donnaient cet air de respectabilUc qui fait aire aux parents : a Voilà un homme sérieux et capable de parvenir à tout ! »

il causait avec M. Desprez d'économie politique et de toutes sortes de sujets graves, sans pédanterie, mais avec connaissance de cause. L'ex-notaire lui trouvait de rinstruction, des idées justes et pratiques. 11 s'étonnait qu*un homme si mûr et si raisonnable pût se plaire dans la société de jeunes fous, à quoi le oaron répondait qu'il était sans famille, et que, privé des joies du foyer, il lui fallait bien quelques distractions extérieures, ce dont M. Desprez tombait d'accord; Rudolph, pour achever de se mettre bien avec M. Desprez, lui indiqua quelques affaires où celui-ci réalisa des bénéfices considérables. A dater de là, RuJolph l^randit singulièrement dans, l'estime de Tex-notaire; il ne jurait plus que par lui. — Aux objections qu'on pouvait lui faire que ce personnage si posé, si froid, avait des maîtresses, soupait et jouait; il répondait que, n'ayant pas d'engagement, il était libre de faire ce qui l'amusait, pourvu que les convenances fussent respectées.

Gomme beaucoup d'autres gens vertueux, M. Desprez avait plus horreur de ce que coûtaient les vices que des vices eux-mêmes. Des fils dé famille qui gagneraient toujours au jeu, dont les chevaux obtiendraient tous les prix et à qui leurs maîtresses apporteraient de l'argent, trouveraient beaucoup de bénignité, mémo chez les pères les plus rigoristes et les oncles les plus forieux.

Telle était à ^cu près la position de Rudolph. 11 n'y avait dans sa vie aucun désordre apparent, point de dettes criardes, point de liaison affichée, pas de duel scandaleux, rien qui eût attiré l'attention; et, depuis quelque temps, ou le voyait beaucoup moins dans les coulisses, au club et au café de Paris. Il se rangeait insensiblement, donnant pour prétexte que l'on ne devait pas se permettre certaines folies au delà de trente ans.

LES RODÉS INNOCENTS. 75

Pour Calixte, à dater de la conversation où elle avait nettement signifié à sou père qu'elle croyait Henri innocent et n'aurait jamais d'autre époux, elle semblait ne plus se souvenir de ce qui s'était passé. Elle n'avait pas prononcé le nom de Dalberg une seule fois; bien que M. Desprez, qui aimait assez la controverse, lui en eût donné de nombreuses occasions par des illusions plus ou moins transparentes, elle s'était renfermée obstinément dans une réserve silencieuse.

Une résolution immuable donnait à sa figure une expression de majesté et de tristesse sereine dont l'œil le moins intelligent eût été frappé. De jolie elle était devenue belle; — la douleur l'avait ennoblie. Une pâleur rosée remplaçait sur ses joues ses vives couleurs de pensionnaire. Ses lèvres, vermeilles autrefois comme la grenade, avaient l'air de deux feuilles de rose tombées sur du marbre : elle avait maigri, et ses mains efBlées et veinées d'uzur témoignaient d'une souffi'ance morale contenue par la volonté.

Du reste, elle était d'une douceur résignée, et d'une soumission mélancolique qui remuait plus le cœur de M. Desprez que n'auraient pu le faire des larmes et des plamtes ; il ne pouvait s'empêcher d'en être attendri, bien qu'il appelât entêtement romanesque de petite fille la fidélité de Galixte à un vaurien tel que Dalberg. Elle n'en parlait jamais, parce qu'elle y pensait toujours.

Le soir, surtout à l'heure où Dalberg venait autrefois Taire sa visite quotidienne, un abattement profond s'emparait de (>alixte; ces moments, si heureux alors, avaient une amertume double. EUe ne pleurait pas, mais une lueur humidement brillante lustrait le globe d'argent de ses yeux.

Une remaraue, peut-être singulière après ce que nous venons de dire, c'est que Calixte ne paraissait

76 LES ROOÉS INNOCENTS.

pas chercher à éviter la présence de Rudolph ; quand il arrivait et qu'elle se trouvait au salon, elle ne se retirait pas dans sa chambre, comme elle faisait d'ordinaire s'il survenait quelque visite. Elle semblait écouter avec intérêt les entretiens du baron et de M. Desnrez. Voyait- elle en Rudolph un ami de Dalberg? Espérait-elle qu'il parlerait en sa. faveur a M. Desprez et le ferait revenir de ses préventions? Ou bien la conversation brillante de Rudolph apoortait-elle une distraction passagère à ses ennuis? C'est ce que nous ne saurions décider.

Lorsqu'elle était là, le baron, abandonnant les sujets un peu lourds (][u'il traitait habituellement avec Tei-notaire, déployait toutes les ressources de son i'sprit, et il en avait beaucoup, de naturel et d'ac({uis, et, sans galanterie trop marquée, trouvait toujours moyen d'envoyer à l'adresse de GaUxte quelque phrase flatteuse et quelque compliment de bon goût.

Quelquefois, lorsque la jeune fille avait la tète tournée et que M. Desprez développait compendicusement quelque problème d'économie rurale, le baron lançait sur elle un regard furtif et plein de flamme qui contrastait étrani^ement avec la blancheur morte de sa figure.

Ce regard n'était pas étudié, puisque personne ne devait le voir. Il exprimait donc les véritables sentiments qui agitaient l'âme de Rudolph. Or jamais œil d'écoh'er de vingt ans ne décocha un rayon plus chargé de flamme magnétique, plus fukurant de nassion que celui du complice d'Âminc ; le plus ardent amour y scintillait en traits phosphorescents. Certes, l'idée d une dot de cinq cent mille francs n'entrait pour rien dans ce regard désintéressé comme l'amour vrai.

H s'était fait dans Rudolph un changement complet depuis sa promenade nocturne avec Henri sur le bou-

LES RODÉS INNOCENTS. 77

levard de Gand; les confidences de Dalbcrg lui avaient révélé tout un monde nouveau, un paradis ofi il n*était jamais entré. Dans sa vie consacrée à la recherche du bonheur, il n'avait rencontre que le plaisir, et bien rarement encore. Dalberg était plus fort (|ue lui ; du premier coup, il avait obtenu cette émotion profonde et poignante qui est le rêve de tous les don Juan, et que les empereurs romains poui^uivaicnt do toute l'impuissante fureur de leurs fantaisies monstrueuses.

Il examina plus attentivement Galixte, aue jus- (ju 'alors il n'avait considérée que comme représentant un ceitain nombre de billets de banque, et il se convainquit de cette vérité, que le pli droit de la plus simple robe tombant sur un corps chaste a une force de séduction et une puissance irritante que n'ont pas les plus folles toilettes de couiiisanes. Le moindre froissement de cette jupe, qui laissait à peine voir le bout du pied, lui faisait affluer tout le sanç au cœur ; ce corsage, recouvert d'une guimpe de religieuse, le brûlait, le rendait fou, lui qui naguère, tout en fumant son cigare et en parlant de chevaux, caressait de la main, avec un sang-troid parfait, les épaules les plus satinées de Paris. Lui qui se croyait bronzé, invulnérable, à l'abri désormais de toute surprise, fut vaincu sans même combattre ; en général habile, il sentit sa défiiite avant d'engager la bataillé, et reconnut vis-àvis de lui-même l'inutilité de la lutte. Ce désir d'innocence dont sont prises, à une certaine période de la vie, les âmes (jui connaissent tout, s'était emparé de Rudolph. Il avait soif de candeur, de pureté; la vertu était le seul raffinement qu'il n'eût pas encore pratiqué. Quoique peu âgé encore, il fut atteint de ce terrible amour qui pousse les vieillards vers les toutes jeunes filles. Comme il n'avait ni foi, ni croyance, ni illusions, ni fraîcheur d'âme, ni beauté de corps, ni ri-

7ê LES RODÉS INNOCENTS.

cheRse de cœur, il voulut posséder tout cela dans Calixte. — Il n'oubliait qu'une chose : c'est Tamour de la jeune fille pour Dalberg, amour qu'il se flattait de détruire peu à peu, se fiant à son adresse. Il se trom-

Kait en cela ; cette faute est celle de tous les gens halles trop portés à mépriser des adversaires naïfs, comme si la gaucherie n'était pas quelquefois la suprême rouerie, surtout en amour. L'homme le plus tin de la terre et le plus expert en intrigues sera battu pr un adolescent bête, mais aimé.

Rudolph, entré dans la maison de M. Desprez en coareur de dot, n'y songeait plus. Calixte eût-elle été ruinée de fond en comble, il ne s'en serait pas inquiété un instant.

Pendant tout cela, que faisait Aminé? — Elle avait prudemment jugé qu il fallait laisser à la première lureur de Dalberg le temps de s'abattre ; elle s'était tenue à Técait, mais elle n'avait pas abandonné ses projets.

Quand elle pensa que Dalberg s'était suffisamment désespéré, elle résolut de tenter un coup hardi.

Un jour Uenri, en rentrant chez lui, aperçut une femme installée dans un fauteuil, et lisant des brochures avec le plus beau sang-froid du monde. 11 ne la reconnut pas d'abord, car la voilette de son chapeau baignait d'ombre le haut de sa figure, et son menton était caché par le cahier ouvert ({u'elle tenait à la main; mais ta petitesse du brodequin, la fraîcheur du gant et le souple abandon de la taille annonçaient une jeune et jolie femme.

Une pensée folle traversa un instant la tête de Dalberg : u s'imasina que sa bien-aimée Calixte, ayant enfin reçu une aes énitres passionnées où il lui proposait de l'enlever et de ruir dans un autre hémisphère les rigueurs d'un père barbare, s'était décidée à le rejoindre; il allait s'écrier : « Vous ici, Calixte! »

lorsque l'inconnue, relevant son voile et jetant de coté le journal qui lui servait de masque, découvrit aux yeux stupéfaits de Dalberg un miuois chiffonné qui, pour ne pas valoir la beauté virginale de Galixte, avait cependant bien son prix.

— > Âmine ! chez moi ! s*ccria-t-il en reculant de trois pas, atterré de tant d'audace.

— Eh bien! oui. Qu'y a-t-il là de si étonnant? répondit-elle en s'appu^ftint sur le dos du fauteuil avec un geste plein de resolution.

— Après le tour abominable que vous m'avezjoué '

— Vous n'êtes pas mal ici, reprit Âmine. — Tiens! voilà un Diaz ravissant; voulez-vous le changer contre mon Delacroix? un Amour contre un tigre !

— Il faut que vous comptiez beaucoup sur votre sexe?

— Certainement j'y compte, dit Amine en se débarrassant de son châle et en jetant sur un canapo son chapeau, frais chef-d'œuvre sorti le matin des mains fées de madame Baudrant, avec autant de négligence qu'une faneuse lance son chapeau de paille sur une meule de foin.

Et elle s'avança vers Dalberg, forte de toutes les pièces de son armure qu'elle avait déposées.

Un rayon de soleil, filtrant à travers les rideaux, l'illuminait de la tête aux pieds, et faisait petillci mille fils d'or dans ses cheveux d^un châtain opulent. — C'eût été, pour une femme moins fraîche et moin^i jeune qu'Amme, un secours perfide ; mais elle avait une tête à défier toute clarté.

A la vue de cette jolie créature toute dorée de lumière, ondulant comme une vipère sur le bout de si queue et le provoquant de son msolente beauté, Dalberg s'arrêta incertain et déjà fasciné.

Son indignation contre la noire action d'Amin<) n'était pas moins vive; mais, malgré lui, il cédait à

l'ascendant de ce charme fatal dont les cœurs les plus froids n'étaient pas à Tabri.

— Commencez donc votre harangue, dit Âmine eu lui frappant les lèvres du bout de son gant, qu'elle avait retiré. — Allons, faut-il que ie vous souffle? — > Amine la perverse, la scélérate, l infâme, la femme sans cœur, ce doit être dans cette veine probablement ((ue vous auriez choisi les épithètes^de ma litanie.

-^ Vous avez fait le malheur de ma vie.

— Ceci n'est pas prouvé; peut-être me remercierez-vous plus tara. •

^ ... Brisé le cœur d'une pauvre enfant.

— Elle se consolera, si ce n'est déjà fait.

— Pourquoi avez-vous envoyé ce portrait ?

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu le reprendre?

— Méchante! Le pouvais-je?

— Ingrat I Je vous inspirais donc une horreur bien insurmontable ?

— En toute autre circonstance, votre billet m*aurait rendu le plus heureux des hommes.

— Jugez de ma colère : — je me suis crue dédaignée, méprisée ; j'ai pensé que vous me trouviez laide; j'ai douté de mon pouvoir : c'était ma première défaite !

— L'amour le plus violent, le plus pur, occupait mon Cœur !

— G*est ce qui me rendait si malheureuse. Oh ! que j'enviais cet amour qui vous était inspiré par une autre l Comme j'étais misérablement jalouse de cette Calixte ! Comme j'aurais voulu pouvoir l'étudier sans qu'elle me vit et lui prendre ce qui vous charme en elle ! Que j'ai regretté la gracieuse gaucherie de l'innocence ! Si vous saviez quels efforts j'ai faits pour donner à mes bandeaux cette ondulation virginale, à mes regards cette lueur timide que j'ai remarqués dans le médaillon! Que de robes blanches j'ai es-

sayccs avec des ceintures tout unies, pour avoir Tair, moi aussi, d*unc pensionnaire !

Aniinc parlait-elle sérieusement ou voulait-elle se jouer delà crédulité de Dalberg? G*eût été une question difficile à résoudre. Sa voix, son regard, son geste, tout avait pourtant Taccent de la vérité.

— La jalousie qui m'a fait envoyer le portrait de Galixtc à M. Desprcz m'a bien mal inspirée, puisqu'elle me vaut votre haine, reprit Âmme avec un soupir savamment modulé ; si je vous avais cru amoureux à ce point, je n'aurais pas essayé de surprendre un cœur trop bien gardé, hélas !

Nous devons avouer que Dalberg, à qui, depuis six semaines, Calixte n'avait donne aucun si^ne de vie, et qui ne s'était pas même laissé apercevoir derrière son rideau, ne trouvait pas en cet instant Aminé si monstrueusement perfide qu'elle lui avait semblé d'abord, tant l'homme pardonne aisément les actions les plus coupables quand elles flattent son amourpropre par quelque côté.

— Ce ^ui est fait est fait, et vous devez avoir perdu tout espoir de rentrer dans les bonnes grâces de Calixte et de M. Desprez, -^ D'ailleurs, Calixte ne vous aimait pas; a-t-elle fait le moindre effort pour vous revoir ? Vous a t-elle écrit un mot seulement? A-t-elle eu la moindre pitié de votre douleur? Ces petites filles dévotes ont des rancunes diaboliques; jamais elle ne vous pardonnera.

Déjà Dalberg s'était dit plusieurs fois tout bas ce qu* Aminé lui disait tout haut. Calixte lui paraissait, même eu faisant lu part de sa colère légitime, obéir bien ponctuellement aux injonctions paternelles.

— Combien de temps continuerez-vous à promener par la ville l'élégie de votre figure et de votre personne? Votra moustache est mal taillée, vos cheveux ne frisent pas, vous avez un gilet de deux mois.

"^ Signe de prostration morale. Vous abusez du droit qu'ont les amoureux e&pulsés d'être mal en point clans leurs habits. — D'ici à huit jours, vous serez ridicule, je vous en avertis.

Dalberg jeta un coup d*œil sur une glace qui se trouvait près de là, et s'aperçut, en effet, de plusieurs m fractions à Télégance dans sa toilette.

— Calixte prend mieux son parti que vous. Elle est déjà toute consolée.

— C'est impossible! s'écria Dalberg.

— Avez- vous l'amour -propre naïf! Et l'on peut niéniti déjà prévoir ^uel sera votre successeur auprès de cette chaste et vmdicative personne. fH. Desprez n:i pas envie, comme vous le pensez bien, de faire coiffer sainte Catherine à mademoiselle Calixte. Vous n'êtes pas le seul gendre de la création. Puisqu'on vous oublie, oubliez. Vous allez encore dire que je suis méchante ; mais, si vous voulez venir avec moi à rOpéra, outre le ballet nouveau, je vous ferai voir un spectacle qui vous guérirait de votre passion malheureuse, et vous déherait des serments de fidélité que vous avez pu faire jadis ou récemment à votre belle.

— Que voulez-vous dire? — Vous m'alarmez.

— Ëh quoi ! vous n'avez pas plus de confiance que cela dans l'amour d'une jeune fille honnête, élevée au couvent, avec laquelle vous échangez des médaillons et des boucles de cheveux ? Vous tremblez au premier mot qu'on vous dit, vous reculez devant l'épreuve, vous n'osez soumettre cet or si pur à la coupelle, de

Î>eur de le trouver faux. — Viendrez- vous avec moi à 'Opéra?

— Oui, j'irai, répondit Dalberg.

— Allons, je vais passer une robe et me mettre Quelque chose dans les cheveux. Je viendrai vous prendre tout à l'heure ; soyez prêt.

Au bout d'une heure, Toby monta dire que mademois<>lle Amino était en bas, dans la voiture, qui attondciit.

Aminé avait une toilette d'une légèreté féerique, un brouillard de tarlatane enveloppait son corps svelte et souple. Une couronne de volubilis aux feuilles diamantées, aux calices d*un rose idéal, ceignait ses tempos transparentes ; elle était adorable, et Dalberg luimême ne comprit plus qu*il eût tenu rigueur à tant de grâces. Les femmes, quand il s* agit d'en désespérer une autre, .trouvent des beautés inconnues, et qui ne servent que pour ces joui^là.

A peine Dalberg s'était-il assis derrière Aminé dans la baignoire qu'elle occupait à Tannée, que la porte d'une loge de première galerie, située en face, s'ouvrit avec fracas. — Dalberg vit entrer deux hommes et une jeune fdle vêtue de Inanc, avec un gros bouquet de violettes au corsage et des fleurs pareilles dans les cheveux. Le plus Agé des hommes était M. Desprez, l'autre Rudolph, et la jeune fille, Calixte.

C'était bien elle ! Sa robe, un peu moins montante qu'à l'ordinaire, laissait Aoir un commencement d'épaules d'une blancheur éblouiss.inte. Sans cesser d'être virginale, sa toilette avait fait aux exigences du monde les sacrifices indispensables. Ainsi dégagées des voiles dont les surchargeait une pudeur peut-être trop susceptible, les formes gracieuses de son buste ressortaient dans toute leur harmonie. Sa tête jouait

plus librement sur un cou dont rien n'interrompait les lignes antiques, excepté une imperceptible chaîne de Venise, mince comme un cheveu, qui soutenait une petite croix de diamant.

Elle occupait avec M. Desprez, le devant de la loge. Rudolph se tenait debout dans le fond.

Toutes les lorgnettes étaient braquées sur Calixte. Chacun se demandait : « Quelle est donc cette charmante personne, si jeune, si jolie, d'une grâce si naturelle, d*une dignité si modeste, qui écoute sans étonnement et sans indifférence, et n'a pas Tair de se douter qu'elle est le point de mire de cette foule? »

— Comment se fait-il que Rudolph soit dans sa loçe? ajoutaient ceux qui connaissaient ce dernier.— S'il sort dans les entr'actes, nous saurons de lui le nom de cette naissante étoile de beauté. — Leur attente fut trompée, car le baron tint fidèle compagnie à Calixte et à M. Desprez.

Jamais Dalberg n'avait vu sa bien-aimée si belle : — il ne la connaissait pas sous cet aspect de grâce sérieuse et de mélancolie sereine. Jusqu'alors, chez Calixte, le coté pensionnaire et jeune fille avait prédominé; Dalberg, au lieu d'une enfant, retrouvait une femme ! Ses regrets, un instant assoupis, se réveillèrent avec une vivacité extraordinaire ; un immense désespoir s'empara de lui, mêlé d'un tel accès de rage contre Aminé, que, s'il eût eu un couteau sous la main, il l'aurait certainement poignardée.

Aminé, s'étant retournée, vit la figure de Dalberg tellement décomposée, et d'une pâleur si verdàtre, que la frayeur s'empara^'elle, et qu'elle se recula jusqu'à l'autre angle de la baignoire, en ayant soin de se metlre en vue, de peur de quelque violence de la part de son compagnon.

Faute de mieux, Dalberg déchiquetait un de ses gants. Jusqu'à présent, il n'avait éprouvé que les tris-

tesses de l'amant exilé, maintenant les dents de rat de la jalousie lui mordaient le cœur.

Aminé aussi avait changé de couleur. D'après le portrait, elle ne s'était pas figuré une semblable perlection : car les femmes de la sorte ne croient pas ordinairement à la beauté des filles vertueuses, qu'elles se représentent volontiers comme gauches, disgracieuses, Dossues ou mal habillées. Elle s'expliqua la conduite d'Henri, qui jusque-là lui avait paru incompréhensible, et un soupir de dépit, qu'elle étouffa dans son bouquet, sortit de sa poitrine oppressée.

— Allons, se dit-elle tout bas, c est le moment dVtre belle ou de mourir.

Et par un appel désespéré à la résenre de ses charmes, elle réunit une telle somme de beauté, qu'elle en devint comme phosphorescente.

Elle trouva une pose incomparable, — un regard qu'elle n'eut que cette fois, une expression qu'on ne reverra plus.— Ce poëme sublime ne fut pas écrit malheureusement, car ni M. Ingres ni Pradier n'étaient là. (Jue Êiisiez-vous en ce moment, artistes souverains?

— Qu'a donc Aminé aujourd'hui? elle éclate comme un bouquet de feu d'artifice, se demandèrent plusieurs lions étonnés.

— Courage, Henri, disait Aminé à Dalberg, ne leur donnez pas la satisfaction de vous voir pâle et défîiit comme un condamné à mort; Calixte est regrettable, c'est vrai ; je sais c^uand il faut convenir de la beauté d'une autre; mais suis-je à dédaigner? Regardez comme tout le monde m'admire ! il suffit d'une étincelle tombée de mes yeux, au hasard, pour allumer une flamme qui ne s^éteint pas. Les plus beaux, les plus illustres, les plus riches se précipiteraient pour ramasser mon mouchoir. Voyez comme toutes ces duchesses, toutes ces femmes de banquiers tâchent de

(détourner rattention de leurs amants; elles savent bien que si jç les voulais à mes pieds, avant une hourc ils y seraient. — Cette place près de moi, où vous paraissez à la torture, et où vous aous tordez comme un Inca sur le gril, vous rend l'objet de l'envie générale. Chaque homme se dit : Heureux Dalberg ! — Chaque femme me cherche une tache, un défaut à travers le grossissement de sa lorgnette, et, ne trouvant rien, se retourne furieuse pour quereller son mari.

Dalberg fit un effort sur lui-même, remit à peu près en place les muscles de sa figure, et prit des apparences plus tendres et plus intimes avec Aminé, dans l'espérance de rendre ainsi à Calixte le chagrin qu'elle lui causait.

Pendant Tentr'acte, Calixte promena ses yeux vaguement autour de la salle.

Quand son regard tomba sur Aminé, il y eut conmne un choc électrique; mais la courtisane se sentit intérieurement vaincue. Elle fut anéantie par ce regard lumineux, froid, presque distrait, écrasant d'indifférence, et s'affaissa sous lui comme le démon soiTs le pied de l'archange.

Pourtant Dalberg, penché vers elle, semblait lui tenir quelque tendre propos ; la bouche du jeune homme effleurait presque sa joue.

Rien n'avait tressailli sur la figure de Calixte ; ni pâleur, ni rougeur; sa prunelle avait tranquillement achevé son tour, et, son inspection terminée, la jeune fille s'était retournée vers Rudolph pour lui demander leprograirme.

(( Elle fait si peu cas de moi, se dit Aminé, qu'elle épouserait Dalberg demain, quoiqu'elle l'ait vu avec moi ce soir, en loge grillée, à TOpéra. Je ne suis pour elle qu'une levrette, un colibri, un poisson rouge, un être de race inférieure et indifférente.»

Rudolph, tout fin qu'il était, ne jugea pas le calme

LES UOUES INNOCENTS. 8T

de Galixte aussi sainement c[u' Aminé ; il l'attribua à d'autres causes : — au refroidissement de la jeune fille pour Dalberg, et peut-être aussi à une bienveillance naissante pour lui. — Rudolph^ amoureux, n'était plus clairvoyant, le bandeau lui descendait sur les yeux comme aux autres...

— C'est sans doute cette coquine de mademoiselle Beauvillici^ qui est là en face dans cette baignoire avec ce gredin d'Henri Dalberg? dit très -bas M. Desprez au baron...

— Oui, répondit Rudolph; ils ne se quittent plus maintenant.

— Prêtez-moi donc un peu votre lorgnette, que je la regarde... un peu en détail... continua le notaire.

Si jamais surprise se manifesta clairement sur une face humaine, ce fut sur celle de M. Desprez, aprèsqu'il eut contemplé quelque temps Aminé au bout des deux énormes tubes d'ivoire. Le brave notaire n'avait aucune idée de l'élégance parfaite et du comme il faut extérieur où amve la corruption dans un certain monde. Aminc lui fit l'effet d'une marquise en bonne fortune avec son cousin. Elle lui parut ce qu'elle était, ravissante... Sa mise, d'une simplicité si gracieuse, et où la modestie de Calixte n'eût rien trouvé à reprendre, renversait toutes les idées du bonhomme.

Selon lui, une espèce de ce genre devait porter de? plumes de toutes pouleurs, des robes ponceau ou jonquille, brodées de clinquant et de paillon, des chaînes d'or ù trois tours et des pendeloques de strass. Son érudition sur cette matière remontait à des souvenirs (le jeunesse. Lorsqu'il n'était encore que petit clerc, il avait admiré en attirail de ce goût ce ou'il appelait créatures, dans les galeries de bois du Palais- Ko yal,. et il croyait qull en était toujours ainsi. La date éloignée de ces renseignements faisait Péloge de la moralité de l'ex-notaire.

La toile se releva, et le ballet continua, accompagné d'applaudissements et de chœurs de cannes : Carlotta dansait. De temps à autre, Galixte se retournait à demi vers Rudolph pour lui demander Texplication de quelque chose qu'elle ne comprenait pas; Kudolph, habitué de TOpéra depuis maintes années, traduisait couramment la pantomime; la chorégraphie n'avait pas de mystère pour lui. Dans cette position, la jeune fille représentait un de ces délicieux profils perdus, si chers aux grands peintres, et où les dessinateui^s mettent toutes leurs finesses.

La fureur de Dalberg, à la vue de ces familiarités insignifiantes en tout autre cas, ne doit pas étonner quiconque a été jaloux ; il lui prenait des envies de monter à la loge de M. Desprez et d'insulter Rudolph.

Gahxte lui paraissait un monstre de perfidie, une misérable, une infâme. A côté d'elle, Âmine, qui au moins ne trompait personne, était l'innocence même. Il ne comprenait pas comment on pouvait cacher un cœur aussi faux sous de telles apparences de sincérité. Qui eût jamais pensé cela I — Elle su laisse faire la cour par ce Rudolph pour me rendre fou de rage ! — Les femmes, honnêtes ou non, ne connaissent donc pas d'autre moyen de vengeance que de se déshonorer ou se compromettre?

— Pensez-vous maintenant que mademoiselle Des-

Srez mourra de chagrin de votre perte? dit Âmine e sa voixffûtée et railleuse au pauvre Dalberg, qui se déchirait la poitrine sous son gilet. Voilà votre conscience déchargée d'un grand poids, et désormais vous pourrez sans cemords accorder quelque attention à votre humble esclave.

A la sortie du spectacle, les deux groupes se rencontrèrent sur l'escalier oii l'on attend les voitures. Galixte, qui donnait 'le bras à son père, efileura de

LES ROIÉS INNOCENTS. m

son manteau de cachemire le bournous blanc d* A mine; Kndol{ih, en avant de quelques pas, cherchait à reconnaître son valet de pied parmi 1rs livrées de toutes couleurs qui encomoraient le vestibule.

La foule était compacte, et, pendant quelaues secondes, Aminc et Dalberg, M. Desprez et sa nlle, furent obligés de stationner sur la même marche Celte minute parut un siècle à Dalberg. Pour Aminé, elle prit sa revanche du regard de Galixte ; elle se composa une physionomie si rayonnante d*amour, s'appuya au bras dllenii avec une câlinerie si voluptueusement pudique, se serra contre lui d'un air si confiant dans sa nrotection, car le flot de la descente faisait chanceler les groupes stationnaires, elle l'enveloppa si bien de caresses invisibles et en prit si complètement possession, que Calixte, qui vit ce manège à son adresse, bien qu'elle eût la tête tournée de l'autre côté, eut Tàme traversée par un doute, — le premier, le seul ! -» ce ne fut qu'un éclair; mais la douleur avait été si atroce que Galixte se sentit subitement baignée de sueur dans son corsage.

Heureusement Rudolph revint; Dalberg lui jeta un coup d'œil si plein de mépris, de haine et de fureur, (lue Galixte, au milieu de l'épouvante que lui causait 1 imminence d'une provocation publique, car de tels regards équivalent à des soufflets, éprouva un sentiment de bien-être délicieux : — Henri l'aimait toujours !

Comprenant ce qu'une pareille scène, en pareil lieu, aurait d'odieux et de ridicule, Dalberg se contint, recouvra son sang-froid, et couvrit sa colère d'un masque de dédain glacial. La foule s'écoula. — Rudolph, Desprez et Cahxte montèrent en voiture, et Dalberg reconduisit Aminé chez elle.

A peine montéu dans sa chambre, Galiita. sans se déshaoiUer, lans mlinc prendre Ip peine de fermer sa

porte, prit une feuille de papier, écrivit rapidement quelques mots dessus, en piquant la plume dans la pulpe du citron qu'on mettait chaque soir près du verre d'eau uu*elle avait Thabitude de boire, et courut à la pendule.

— Dieu soit loué ! il est encore temps.

En eft'et, le ballet, précédé d'un acte du Serment, s'était terminé peu avant dans la soirée. Les chevaux de Rudolph allaient vite, et la vieille horloge de Saint- Germain-des-Prés tinta onze coups avec une lenteur solennelle.

— Le joueur d'orgue va passer !

En effet, un air de polka, entremêlé d'assez fausses notes pour faire hurler tous les chiens du quartier, détonait déjà à l'autre extémité de ta rue et se rappi*ochait rapidement.

U s'arrêta sous la fenêtre, et Galixte, sans s'inquiéter de ses bras nus et de sa poitrine découverte, pencha son corps dans la noire fraicheur qui régnait au dehors, et lança au joueur d'orgue sa bourse enveloppée d'un papier stigmatisé de sig^nes mystérieux.

Le pauvre Dalberg passa une nuit affreuse. — La pensée d'avoir été vu par Galixte, qui devait le croire perdu de douleur et de regrets, eu compagnie de celle qui avait ti^hi le chaste secret de leurs amours et livré l'image adorée aux ricanements d'une troupe de courtisanes et d'imbéciles, lui donnait des transports de rage. Maintenant, se disait-il, elle aura raison d'écouter Rudoluh; ne l'ai-je pas justifiée d'avance par ma conduite? Et moi, qui confiais à ce traitre le soin de mes intérêts, et le chargeais de parler pour moi à M. Desprez ! triple sot que je suis l — Gomme il doit se moquer de moi, comme il doit rire de ma crédulité stupide !

Je saurai nien trouver les moyens de le rendre sérieux ; je le provoquerai en duel ; il £siudra qu'il ré-

ti*acte SCS infâmes calomnies devant Galixte et M. I)e&prez, ou je le tuerai.

Le lendemain, dès l'aurore, Dalberg, qui n'avait pas dormi et qui ne pouvait tenir en place, tirait de toutes ses forces le nied de biche ferré d'argent suspendu à la porte de Budolph.

Un valet à moitié endormi et recouvert à peine des vêtements les plus indispensables vint ouvrir au bout d'une demi-heure, et dit à Dalberg d'un air fort grognon et fort bourru :

— Que diable ! on ne vient pas chez les gens une heure après qu'ils sont couchés ; repassez tantôt.

— Il faut absolument que je parle à votre maitre pour une affaire qui ne souffre pas de retard.

— Si c'est pour de Targent que vous venez, vous avez tort de vous déranger si matin... M. le baron ne paye que le soir.

— Allez porter cette carte à votre maitre.

— Je n'ose... il dort de toute la force d'un premier somme. Mon maitre a le réveil brutal.

— Trêve de réflexions. Marchez devant moi, je vous suis. •

Le ton d'Henri était si impérieux que le domestique ne fit point d'objections.

— C'est vous, Ilenri, dit le baron, enveloppé à la hâte d'une robe de chambre algérienne, eu étendant les bras n se faire craquer les jomtures et en bâillant à se décrocher la mâchoire. — Du diable ! si je vous attendais. - Il est bien matin pour me- parler de vos amours. La soirée d'hier n'a pas arrange vos affaires. Vous n'avez pas de diance, vraiment, et moi qui me tuais à vanter votre belle conduite à M. Desprez! Galixte vous en voudra six mois de cette rencontre sur l'escalier.

— Assez de mensonges, de trahisons et de perfidies

n LES UOUÉS KNNOCÊNTS.

comme cela, -^ monsieur! — faites-moi Thonneur et le plaisir de ne plus me prendre pour un sot.

— Sur quelle herbe avez-vous m«irchc aujourd'hui, mon cher Henri? Je passe à votre désespoir amoureux des libertés qui seraient fort mal venues de la pari de tout autre.

— Je vous remercie de votre magnanimité, baron; fûcbez-vous, cela me fera plaisir. — Prenez mes {paroles dans le sens qui vous déplaira.

— Crest un duel que vous voulez?

— Oui ; un de nous deux est de trop sur terre.

— Vous parlez comme un cinquième acte de mélodrame, mon cher. — Tout cela n'a pas le sens commun, il n* y a pas entre nous le plus léger motH' de querelle; on vous chasse d'une maison pour une histoire de poi-trait qui fait prendre la moucbc au père et à la fille. — Suis-je pour quehpic chose là -dedans? — Vous m'envoyez plaider votre cause; j'explique comment tout s'est passé, je fais votre éloge. M. Desprez ne veut plus entendre parler de vous sous aucun prétexte ; il prétend que vous êtes un joueur, un débauché, un chenapan. — Mademoiselle GalixU^ conserve le plils vif rcssenthnent contre vous ; elle tous croit Famant de la Beauvilliers et ne vous reparlera plus de sa vie. Qu'y puis-je faire ?

— Je veux que vous ne remettiez plus les pieds chez M. Desprez, et je vous défends de vous occuiHjr de Galixte.

— Mon cher, vous délirez. Avez-vous la prétention que mademoiselle Calixte passe le reste de sa vie à regretter dans la solitude l'amant heureux d'Aminé, et comptez-vous pourfendre tous les gens qui lui feront la cour?

— Ce ne sera pas du moins vous qui la lui ferez !

— Pourquoi pas? — Dès que vous êtes hors de cause, le champ est libre, même pour moi. Si vous

LES ROUÉS INNOCEINTS. 95

étiez encore reçu dans la maison, bien vu de la jeune fille, et que J'eusse essajé de vous supplanter, je concevrais votre colère, qui ni*étonnc beaucoup dans les conditions oii vous êtes.

— Je saurai bien vous forcer à vous battre avec moi...

— J'espère que non... à moins d'une insulte publique et grossière... Mais vous pensez peut-être que ma bénignité vient d'un manque de cœur : j'ai fait mes preuves, et je vais vous prouver qu'un duel ne peut avoir rien d inquiétant pour moi. — John, apportez les pistolets à capsule et placez la plaque de tôle contre le mur.

John obéit avec m sang- froid parfait.

— Le pistolet est-il chaigé? demanda Rudolph.

— Oui, monsieur le baron, répondit le domestique.

— Je vais me faire un but, dit Rudolph en collant un imperceptible pain a cacheter sur la j^laque.

Il tira sans presque ajuster. Le pam à cacheter avait disparu.

Cette épreuve fut renouvelée douze fois de suite avec le même succès. — Toujours la balle s'aplatissait sur le point blanc.

11 se fit ensuite suspendre un plomb au bout d'un fil, et à chaque coup le plomb tombait.

Henri regardait en silence.

— Je suis plus fort à Tépéc, dit Rudolph.

— Eh bien î vous me tuerez, voilà tout; mais je satuai bien vous forcer à vous battre, répliqua Henri.

Et il se retira après un salut cérémonieux.

En effet, le baron Rudolph, qui dinait au café de Paris, reçut, le soir même, un verre de vin à travere lu fleure, de la main de Dalberg, assis ti une table voisine.

L'adresse de Rudolph à Tescrime et au tir était si connue, qu'après cet affront Dalberg fut regardé

comme mort, et qu'on en parlait déjà à l'aoriste. — Depuis longtemps Rudolph ne se battait plus, par suite d'un scrupule analogue à celui qui empêche les prévôts de salle d'avoir des duels avec les bourgeois. L'insulte était si publique, que l'a (Taire n'était pas aiTangcable. Chacun des deux adversaires avait là des amis qui ne purent refuser leur assistance comme témoins, et le rendez-vous fut pris pour le matin sui~ vaut à dix heures, au bois de Vincennes, dans TaUée des Minimes.

— Le temps me semble incertain, objecta le personnage barométrique que nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié, et qui était l'un des témoins de Rudolph, il pourrait bien tomber de l'eau demain.

— Eh bien ! répondit Rudolph, nous nous battrons le parapluie d'une main et le pistolet de l'autre... ce sera un duel à la Robinson Grusoé.

On se sépara après s'être donné rendez-vous à la barrière du Trône. Dalberg se retira chez lui, fit quel- ({ucs dispositions testamentaires, écrivit deux ou trois lettres, et alla rue de l'Abbaye jeter un regard, peutêtre le dernier, sur la fenêtre de Galixte.

Etait-ce une illusion ou une réahté ? il lui sembla que le pli du rideau si soigneusement fermé depuis la soirée qui avait vu la ruine de ses espérances, avait bougé un peu, et s'était écarté un instant.

Se croyant presque pardonné, il s'était retiré le cœur

Slein de joie et de désespoir, sans plus songer à son uel que s'il n'en avait jamais été question. Il était sûr de ne pas mourir.

Pour Rudolph, il était assis dans sou cabinet sur une dormeuse, et tenait à la main un papier qu'il examinait et retournait en tous sens, comme pour y trouver un indice. Ce papier ne contenait sans doute rien d'agréable pour celui qui le lisait, car Rudolph fronçait les sourcils et se mordait les lèvres jusqu'au

sang. Une pâleur livide couvrait sa face, et il paraissait en proie à la plus horrible anxiété...

•— Allons, dit-il, après une longue pause, il faut se soumettre. On ne résiste pas à des conditions posées ainsi ; mais d'où cette lettre diabolique peut-elle venir... récriture est évidemment contrefaite .. John, avez-vous vu la personne qui a remis ce billet?

— Non, monsieur, on n'a pas apporté de lettres depuis hier.

— C'est étrange, dit le baron en retombant dans sa rêverie.

Le lendemain, à l'heure marquée, les champions, assistés de leurs témoins, se trouvaient en présence dans l'allée des Minimes.

— Messieui^s, dit le baron, si M. Henri Dalberg veut me faire des excuses, j'oublirai l'insulte ou'il m'a faite hier, quelque grossière qu'elle soit. Ma supériorité bien connue au pistolet et à l'épée, les nombreux duels dont je suis soiti vainqueur, me permettent cette modcraiion, qui ne peut faire suspecter mon courage.

Un murmure d'approbation accueillit ces paroles, qui furent trouvées de bon goût.

Henri se refusa à toute concession.

On mesura le teirain, on plaça les adversaires en face l'un de l'autre, à trente pas.

« Que vais-je faire? disait Rudolph. Si je tirais en l'air ; mais cet enragé, tout maladroit qu'il est, pourrait m'attraper... Allons, une blessure légère... c'est ce qu'il y a de plus sur. » Il abaissa le canon de sou pistolet. A titre d'insulté, il avait le droit de faire feu le premier, et il tira si vite, que le deuxième coup du signal n'était pas encore frappé, lorsque la détonation de son arme se fit entendre.

Dalberg était atteint au bras droit.

il tira à son tour, mais d'une main mai assurée, et

i)6 LES ROBES INNOCENTS.

sa balle passa à trois pieds au-dessus de la tête de Rndolph.

L*os n*était pas fi^cturé, et, quoiqu'elle le fit souffrir beaucoup, sa blessure n*était pas dangereuse; cependant le combat ne pouvait être poursuivi.

il essaya de se tenir debout et de marcher, mais il ne put y parvenir ; les forces lui manquèrent, et on le porta évanoui dans sa voiture.

Quand il revint à lui, il était dans sa chambre, et sur son lit se penchait une charmante tête de femme qui épiait son retour à la vie.

— Florence ! murmura Dalberg d'une voix qiie la faiblesse et Témotion rendaient tremblante et on tournant vers la jeune femme un œil plein de reconnaissance... vous ici!

— Oui, moi ; je vous expliquerai tout plus tard ; maintenant tâchez d'être calme. Le médecin m*a donné sur vous de pleins pouvoirs de garde-malade. Dormez, je vais lire.

Et la jeune femme, posant sur ses lèvres vermeilles un doigt effilé oili brillait un ongle d'agate, lit signe au blessé de ne pas parler davantage.

Henri, maigre les souffrances qu'il éprouvait et l'injonction qui lui avait été faite de dormir, examinait avec admiration, à travers les cils de ses paupières demi-fermées, le profil idéal du jeune ange gardien assis au chevet da ion lit.

Un rayon de lumière) découpait le contour extérieur

de cette belle figure par une mince ligne d'or. La joue et le cou, baignés dune ombre transparente, recevaient, des feuillets du livre et des draperies blanches du lit, des reflets de nacre et d*argent à ravir un coloriste. Il était impossible de rêver rien de plus pur comme forme, de plus suave comme couleur, déplus chaste comme expression. On eût dit une sœur près de son frère malade. Cette jeune fenune, seule dans cet intérieur de garçon, avait une réserve si virginale, une tenue si parfaite, que nul n*aurait osé mal interpréter sa présence.

Dalberg, qui avait toujours eu pour Florence une admiration mêlée de respect, tant elle était visiblement supérieure à la sphère qu'elle occupait, se demandait à quel titre il avait pu inspirer un tel intérêt à cette belle et noble créature : des rapports yen fréquents, décousus, sans intimité, n'expliquaient pas suffisamment cette marque d'affection qu'on aurait pu tout au plus attendre d'une maîtresse ou d'une amie ancienne ; en cherchant bien, Dalberg se rappela qu'à plusieurs reprises il avait surpris les yeux de Florence attachés sur lui avec une sorte de fixité ; mais Dalberg n'était pas fat : il ne tira pas de cette induction la conséquence que Florence fût amoureuse de lui, et il attribua à une simple bonté de cœur cette démarche, que tout autre eût trouvée significative.

Quelle qu en fût la raison, il accepta son bonheur sans plus chercher à l'expliquer, et, ses souffrances s'apaisantun peu, ses paupières alourdies finirent par se fermer tout à fait.

Il fit toutes sortes de rêves incohérents et bizarres, parmi lesquels un le frappa vivement : il lui semblait que Calixte, par un caprice de jeune fille curieuse, avait voulu visiter sa chambre et saisi, pour satisfaire cette fantaisie, un jour qu'il était absent. — Bien que, dans son rêve, il fût hors de son logis, il n'en voyait pas

moins la jeune fille qui sautillait çà et là, regardant les aauarelles, touchaut à tout, aux armes, aux narguilhes, aux houkas, prenant, les unes après les autres, les cannes de Verdier et de Thomassin, remuant les bijoux et les cachets dans le baguier, ouvrant les tiroirs et furetant partout avec une pétulance joyeusr. Son apparition soudaine avait fait fuir la jeune nlle. . .

A cet endroit de son rêve il se réveilla en sursaut.

Une forme blanche et svelte, — celle de Calixte, à ce que crut Dalberg, disparut rapidement, et la porte se ferma sans bruit sur un pli de robe.

— Qu'avez-Tous, Henri? dit Florence en s*inclinant sur Toreiller du mabide. Est-ce que votre blessure vous fait beaucoup souffrir? Voulez-vous que je vous donne à boire?

Le r..alade parut surpris de ne voir que Florence dans la chambre.

c Bah ! se dit-il à part lui , je rêvais encore ! Calixte ici ! est-ce vraisemblable ? La fièvre me trouble la cervelle et me donne des hallucinations. »

Le médecin vint, leva Tappareil, et déclara qu'une quinzaine de jours suffiraient à cicatriser la plaie.

Le soir même du combat, Aminé, qui, après avoir attendu Dalberg toute la journée, s'était intbrmée de lui n3 le voyant pas paraître, et avait appris le duel à son insu, vint rendre visite au blessé.

En entrant, elle aperçut le cachemire Jeté sur le dos d'un fauteuil et la capote suspendue à la patère du rideau avec ce coup a œil perçant de la femme, qui surpasse, pour la rapidité, celui de Thuissier ou du commissaire-priseur.

Sa figure prit une expression de dépit, ses petites narines roses se gonflèrent.

— Je suis distancée, dit-elle en empruntant iino

f)hrase au style hippique, dont ses relations léonines ui avaient donné Iliabitude. — Est-ce que par ha-

LES IIOUÉS INNOCENTS. «9

sard cette petite bégueule, qui laissait tonibei* sur inoi Tautre soir, comme une douche à la glace, son regard froid, serait ici aujourd'hui? — Vertu, ce sont là de tes tours !

Florence, qui était allée chercher quelque chose dans la chambre voisine, fit cesser ce doute en reparaissant.

Les deux femmes se toisèrent un instant en silence do Tair le plus dédaigneux du monde.

Aminé rompit Tarrêt la première, et, s'approchant du lit de Dalberg, elle lui dit :

— Je venais, mon bon ami, vous offrir mes services de garde-malade, mais je vois que Florence m'a devancée* — C'est d'une belle âme. Je relèverai madame quand elle sera fatiffuée. — Êtes- vous né sous une heureuse étoile ! — Vous vous battez avec Rudolph; vous n'êtes pas tué, ce qui ne s'est jamais vu; vous en êtes quitte pour un blessure d'agrément qui vous fera porter un mois le bras en écharpe et vous rendra intéressant aux yeux des femmes. Âmine et Florence se disputent le plaisir de passer la nuit à votre chevet : je ne vous conseille pas de vous plaindre !

Ayant débité sa tirade, Amine s'installa carrément dans un fauteuil comme quelqu'un qui vent faire une longue séance.

Florence avait repris sa place au chevet du lit et continuait sa lecture.

llenri regardait ces deux femmes si charmantes Tune et l'autre, et si dissemblantes pourtant. La beauté de l'une avait quelque chose de perfide, de cruel, de dangereux : grâce de chatte, charmé de sirène, attrait de fleur vénéneuse ; — ou s'alarmait de l'aimer. — La beauté de l'autre était franche, sympathi(}ue, pleine de noblesse et de générosité; — on sentait qu'on pouvait sans crainte lui confier son amour

et son honneur. — Telle eût été la femme que Dalberg eût choisie s'il n'avait pas aimé Caliitc.

Aminé, qui sentait la fausseté de cette situation, prit la parole, résolue à en sortir violemment.

— Allons-nous rester encore longtemps à nous faire les yeux en dessous et les griffes allongées comme des sphmx en arrêt?... Je trouve que nous avons assez posé, madame et moi.

— Que voulez-vous dire, Aminé? répondit Dalberg ; je ne vous comprends pas.

— uest pourtant bien simple.

— Explijuez-vous, de grâce !

— Je vais dessiner notre situation respective en trois mots : Calixte vous hait ; nous vous aimons toutes deux. — Choisissez.

— Florence m'aime ! est-il possible ? s'écria Dalberff.

Et , dans l'étonnement de sa joie, il tourna vers la jeune femme, interdite et rougissante, des yeux plein d'interrogation et de flamms.

-^ Ce n'est pas moi qui ai la pomme , dit Aminé en se levant. Je vous laisse, heureux couple, vous avez besoin de solitude, et je vais chanter votre épithalame dans tout Paris. Adieu, Dalberg, vous ne serez jamais ^u'un sot ; adieu, Florence, c'était bien la peine de faire la prude si longtemps !

Quand la complice de Rudolph fut partie, Florence, suppliée par Dalberg, avoua que depuis lon^emps elle éprouvait pour lui une tendresse qu eUe avait tâché de combattre, le voyant occupé d'autres soins ; que c'était cet amour qui l'avait fait aller chez Âmine le jour de la promena le au bois de Boulogne, se désespérer à la vue du médaillon, et courir éperdue sur le lieu du combat.

— Mais, ajouta-t-elle, je sais que votre cœur est à une autre, et, malgré 1 aveu que je viens de vous

faire, vous ne trouverez en moi qu'une amie. Ce n*est pas Aminé que je redoute, je vous prie de le croire, dit-elle en relevant la tête avec une fierté charmante.

Toute la semaine Florence vint passer Taprès-midi près du chevet de Dalberg.

Dalberg n oubliait pas Calixte, mais il y pensait avec une amertume moins acre, et les charmes de la consolatrice allégeaient beaucoup sa douleur.

Lorsqu'il put sortir, sa première visite, comme vous le pensez bien, fut pour Florence, qui le reçut avec cette familiarité noole, cet empressement affectueux et cette prévenance gracieuse dont elle avait le secret.

Dalberg revint le jo! 'uvant et resta plus longtemps que la veille. .es moments quil passait avec Florence, la vie lui semblait d'une tristesse affreuse. — L'image de Oalixte le repoussant, le regret de sa félicité perdue, le jetaient alors dans les plus noires mélancolies. — Près de Florence, il croyait à la possibilité de l'oubli, à l'épanouissement d'un nouvel amour ; il faisait des paradis en Espagne, et, sur les ruines de son bonheur, il voyait déjà s'élever un édifice doré par le soleil. La beauté si parfaite de la jeune femme le fascinait malgré lui par ses enivrantes promesses ; sculpteur, il l'eût divinisée ; poète, il l'eût chantée; sultan, il l'eût payée de tout son trésor ; son esprit délicat et fin le ravissait, et les heures s'envolaient comme des minutes lorsque, assis à ses pieds, il avait avec elle une de ces conversations ailées qui font le tour du monde et de l'âme.

Rudolph, penclant ce temps-là, avançait de plus en plus dans les bonnes grâces de M. Desprez ; sa modération dans son duel avec Dalberg lui avait fait beaucoup d'honneur. — Calixte ne témoignait pas de répugnance formelle à son endroit, soit que la passion vraie et profonde du baron, plus amoureux que jamais, l'eût

10^ LES ROCâS INNOCENTS.

réellement touchée, soit qu'elle voulût se venger ainsi de la conduite de Dalberg; on parlait même (fun projet de mariage entre Rudolpli et mademoiselle Uesprez.

Henri, voyant qu'il lui fallait renoncer définitivement à la chère espérance de fléchir un jour le cœur vindicatif de Galixte, avait pris une résolution violente, et s'était démontré qu'il aevait adorer Florence ; jamais fureur de désespoir ne ressembla plus à delà passion : Dalberg s'y trompa, et crut aimer... c^mme si on aimait deux fois.

11 ne quittait presque plus Florence, qui pourtaut lui opposait une résistance invincible et smgulièrc après l'aveu qu'elle lui avait fait. Son amour était devenu une fièvre, un délire, qui semblaient quelquefois gagner Florence ; mais, au moment où Dalberg croyait qu'elle allait tomber dans ses bras, elle se sauvait à Tautre bout de la chambre, et là, droite et fière, elle lui criait en tendant les mains pour l'einpécher d'approcher : c Laissez-moi, laissez-moi, vous aimez toujours Galixte!»

Le pauvre Henri avait beau se jeter à ses pieds, la supplier, lui faire les protestations les plus véhémentes, répandre son âme en dithyrambes enthousiastes, l'entourer des brûlantes effluves du désir et de la volonté, Florence répétait avec force et d'une voix entrecoupée : a Non, non ; je ne sens pas que vous soyez à moi; rien de c&que vous me dites ne me persuade... faites-moi croire que vous m'aimez... et je serai à vous. x>

Ces scènes se renouvelaient souvent et avaient toujours le même résultat.

Un soir, Dalberg trouva Florence plus ti'iste que de coutume, et il lui en demanda la raison.

— Cet appartement me déplaît, inteiTompit-elle. - ' J'y ai vécu, il y a deux ans, avec M. de Turqheim,

LES ROUÉS IMNOCËNTS. 103

mon seul amant. Nést-ce pas une chose horrible do recevoir quelqu'un, d'écouter des paroles d'amour entre des murailles qui gardent l'écho d'une autre voix, sur des meubles où s'est reposé celui %ii'il remplace? Ne faisons-nous pas là tous deux un métier répugnant? Qui m'eût dit que moi, Florence, j'admettrais l'amant de Galixte dans l'appartement de M. de Turqheim?

Cette phrase de Florence fut comme une révélation pour Daloerg. — Il s'étonna de ne pas avoir eu plus tôt cette délicatesse; et; sans en rien dire, il acheta, dans une des rues qui avoisinent les r.hamps-Ëlpées, un délicieux petit hôtel enfoui dans des massifs do fleurs et de feuillages.

(îet hôtel avait été bâti pour servir de pied-à-terre à un grand seigneur étranger qui en avait un semblable dans toutes les capitales de l'Europe. Lord W*** était mort, et ses héritiers n'avaient pas lugé à propos de conserver cette maison, qui fut payée cent mille francs par Dalberg.

Une jolie façade sculptée et couverte d'ornements dans le goût de la Renaissance souriait gaiement au soleil du midi, et détachait sa blancheur étincelante sur un fond de fraîche verdure, — La cour était petite, mais deux portes symétriquement percées donnaient aux voitures la facilité d y tourner. Le jardin, de peu d'étendue, s'agrandissait des ombrages voisins et gagnait en perspective ce qui lui manquait en espace....

La distribution de l'hôtel était confortable au possible et ménagée avec une entente supérieure aé la vie. — Deux amants ou deux jeunes époux n'auraient pu choisir un nid plus charmant pour leur bonheur.

Dalberg, aidé du plus habile tapissier de Paris, meubla son acquisition avec la plus ingénieuse recherche; il fil de chaque pièce un chef-d'œuvre d'éle-

f04 LES ROUÉS INNOCENTS.

gance et d'appropriation. Sans tomber dans ces surcharges et ces empâtements de luxe, qu'il savait déplaire à Florence, il éleva la richesse josqu'à la poésie.

La chambre à coucher, surtout, était admirable de simplicité chaste et de quiétude rêveuse. Aucun ton dur, aucun or criard, rien qui attirât l'œil. C'était frais et suave comme l'intérieur d'un lis, et Titania n'aurait pas dédaigné d\ dormir.

Tout cela fut payé cinquante mille francs : ce n'était pas cher.

Un jour, Dalberg remit à Florence une petite clef, et lui dit : a Cette petite clef est celle d'une maison qui vous appartient. »

Dans les armoiries de l'hôtel devenu le sien, Florence trouva un trousseau digne d'une jeune princesse qu'on va marier.

Sur la cheminée de sa chambre, une délégation de Dalberg sur son bançjuier pour prendre tout l'argent dont elle aurait besoin.

Lorsque Aminé apprit ces magnificences, elle émit cette réflexion protonde : « Décidément il me manque un vice, Thypocrisie I i> Mais elle n'en fut pas moins navrée au cœur. — Elle crut Dalberg éperdu ment épris, la somme d'amour se calculant dans un certain monde sur la somme d'argent déoensé. Et sa haine instinctive pour Florence s'accrut d'autant.

Une xrhose qui aurait beaucoup surpris Aminé et lui eût semblé le plus haut raffinement de rouerie possible, c'est que, malgré toutes ces profusions, Dalberg n'en était guère plus avancé avec Florence qu'au premier jour. Un baiser sur la main ou au front était tout ce qu'il avait pu obtenir d'elle, et, cependant, à voir les regards brûlants et profonds que Florence attachait quelquefois sur Uenri, on aurait juré qu'elle l'aimait, ou il ne faut plus croire à la lueur

qui jaillit des yeux et à Texpression du visage humain.

— Ah I comme vous Taimez ! répondait-elle à Henri lorsqu'il lui avait dit quelque chose de tendre et de passionné ; vous pensiez à elle dans ce moment-là, et voilà pourquoi votre œil avait de la flamme, votre voix de rémotion et votre phrase de la poésie. — Vous disiez Florence et vous pensiez Galixte.

Dalherg avait beau se confondre en protestations, Florence demeurait inflexible.

En lui-même, il sentait qu'elle avait raison. Au moindre signe de mademoiselle Desprez, il serait accouru, tremblant, éperdu, plus amoureux que jamais, et ne se serait pas souvenu que Florence existât. — C'était pourtant la personne qu'il aimait le plus au monde, — après Galixte; — mais en amour il n*y a pas de seconae place.

Ne pouvant la convaincre, il tâchait de Téblouir, de flatter sa vanité par de riches présents ; tous les jours c'était quelque bracelet, ouelque bague, quelque parure nouvelle ou bizarre, des fleurs rares, une voiture à la mode ou une paire de chevaux neufs. Deouis qu'il avait commence à mordre à même son capital, il y puisait à pleines mains, comme s'il eût eu le trésor a Aboulkasem. — Florence ne faisait aucune observation sur ces dépenses folles, soit que, habituée à un luxe princier, elle ne les remarquât pas, soit qu'elle crut Dalbers beaucoup plus riche qu il ne Tétait réellement. L'idée que Florence fût avare ou rapace ne pouvait venir à personne. D'ailleurs ces parures, qui eussent fait délirer de joie presque toutes les femmes, elle les mettait à peine une fois et plutôt par attention pour Henri que par coouetterie... Le collier, admire un instant, rentrait dans l'écrin et n'en sortait plus.

Il n'y avait plus chez Florence une épingle qui ne

fOS ' LES ROUÉS INNOCENTS.

datât de sa liaison avec Dalberg. Mais il est plus aisé de détruire des témoi^agcs matériels, de tirer une existence de son milieu, de faire disparaître toute trace d'antériorité, que de vaincre un doute dans une âme Jalouse, et Dalberg ne pouvait parvenir à rassu— rer Florence. Aussi, gagné par une espèce de vertige, fou de désirs, exalté par cette contradiction irritante, en était-il venu à maumre Calixte, qui trouvait le moyen de le Tendre deux fois malheureux.

Un matin, Florence, de Tair le plus naturel et le plus détaché du monde, dit à Dalberg qu'ayant envoyé chercher de l'argent chez son banquier, celui-ci lui avait répondu qu'il n'avait plus de fonds.

Le banquier ne possédait plus de capitaux de Dal-berg. Il ne restait plus à notre héros que des terres heureusement inaliénables et la perspective d'un héritage d'oncle très-bien portant.

Il se procura de l'argent à des taux iisuraires, et s* il ne reçut pas de chameaux vivants, de crocodiles empaillés et de garniture de lit en serge d'Aumale, comme les tils de famille du temps de Molière, on lui fit accepter des lettres de change à des échéances assez courtes, et qui furent protestées faute de payement.

De ces embarras, Dalberg ne dit pas un mot à Florence, qui les ignora ou ne voulut pas les deviner, et continua ses dépenses, si bien qu'un oeau matin, le soleil étant ineontestablement levé et brillant dans un ciel du plus limpide azur, Uenri Dalberg fut délicatement saisi par quatre individus à mines hétéroclites, à vêtements soraides, à griffes crochues, et transporté avec tous les égards possibles dans la prison pour dettes.

Dalberg, bien qu'à regret, se décida à faire connaître sa position à Florence, ne doutant pas qu'elle ne vint aussitôt le secourir. 11 lui écrivit une lettre où

il lui racontait les motifs de son arrestation et lui indiquait la somme nécessaire pour le délivrer.

Au bout de quatre ou cinq heures le geôlier vint dire à Dalberg qu'une dame demandait à le voir.

L*idée que ce pût être une autre que Florence ne vint pas au prisonnier , et ^a surprise fut au comble

3uand y au heu de celle qu*il attendait , il vit entrer ans sa cellule, devinez qui : Aminé !

Ses yeux pétillaient d'une joie maligne ; ses petites narines palpitaient; toute sa figure rayonnait de méchanceté satisfaite ; elle était jolie et scintillante comme une vipère en belle humeur.

Elle s'avança vers Dalberg avec des ondulations serpentines, et lui dit d'un ton de càlinerie perfide :

— Ëh bien , mon pauvre Dalberg , vous voilà donc

.chambré et mis à l'ombre pour quelque temps ; je

viens vous tenir compagnie et vous consoler. C'est

dans l'infortune que les vrais amis se connaissent , et

vous savez ^ue mon affection vous est acquise.

— Ne raillez pas y Aminé ; ce n'est ni le moment ni le lieu.

— Je suis parfaitement sérieuse. Il ne vous manquait , pour être tout à fait du bel air, que d'aller en villégiature à Glichy , un mauvais sujet comme vous se devait cela. Vous avez marché rondement, grâce à Florence, une fine mouche que j'admire... J'espère que vous serez guéri désormais d'aimer des vertus ; c'est trop cher. Avec moi, vous auriez duré trois ans, et je vous aurais appris une foule de calembours et de plaisanteries toutes plus drôles les unes que les autres , qui vous auraient rendu agréable en société pour le reste de vos jours.

Dalberg fit un geste d'impatience.

— Ne froncez pas les sourcils , cela vous fera venir des rides entre les yeux , et recevez gentiment une bonne fille sans rancune qui vient vous apporter des

cigares, du vin de GhampagDe et des feuilletons pour vpus distraire. — A propos , vous savez sans doute que Galixte se marie avec Rudolph?

Dalberg bondit sur sa chaise et cria d'une voix rauque, étranglée parla colère :

— Tu mens !

— Je dis la vérité... Les bans vont être publiés, s'ils ne le sont déjà. Vous pâlissez, vous y tenez donc toujours à cette GaJixte ? Elle aime Rudolph...

Dalberg couvrit sa figure de ses deux mains et ne répondit pas ; mais bientôt des larmes jaillirent par l'interstice de ses doigts.

— Et Rudolph le lui rend bien; — ce sera un ménage de colombes. — Us seront heureux et auront beaucoup d'enfants comme dans les contes de fées. — Tiens! vous pleurez! quelle bêtise! dit Aminé en écartant une aes mains de Dalberg; il faudra pourtant bien TOUS habituer à cette idée-là. — Je viendrai vous avertir du jour précis de la noce, car il n'est pas probable qu'on vous envoie un billet de £dre part à Clichy. — Adieu, mes amitiés à Florence.

Lorsque Aminé fut partie, Dalberg tâcha de se persuader qu'elle avait versé cette fausse nouvelle sur sa douleur comme du vinaigre sur une blessure , et que le mariage de Rudolph et de Galixte était une pure invention. »

Gette idée lui rendit un peu de calme.

Mais que devint-il lorsqu'il aperçut sur le journal

LES ROUÉS INNOCENTS. lOu

qu'un des détenus lui avait prêté la publication de bans qu^avait annoncée Aminé !

11 n'y avait plus mo^ea de douter.

On peut se faire aisément une idée du désespoir mêlé de fureur qui s'empara de Qalberg. Est-il au monde une position plus propre à exciter la raffe que d'être retenu prisonnier quand celle qu'on aime va épouser un rival ? C'est à se briser la tête contre les murs, à se pendre aux barreaux de sa fenêtre, ou, si l'on a le génie des évasions comme Latude et le baron de Trenck , à creuser avec une épingle des couloirs souterrains de quatre-vingts pieds de long.

Il admettait, à la rigueur, que Calixte, blessée au vif par Taventure du médaillon, compliquée de la fatale rencontre à l'Opéra , ne voulût pas lui pardonner et le punit par un exil même éternel. Mais il ne concevait pas qu elle poussât à ce point l'oubli des souvenirs et aes serments. - Il eût peut-être consenti à ne jamais la revoir, pourvu qu'elle n'appartint pas à un autre.

Cependant il eiït joui de sa liberté que le mariage se fût également achevé ; il n'y pouvait apporter aucun empêchement. Son duel précédent le privait de la ressource de provoquer Rudolph, et tout essai de ce genre n'eût abouti qu'à une esclandre inutile. — Le consentement de Calixte à ce mariage rendait toute tentative pour le rompre superflue. — Il ne s'agissait pas ici d'une jeune iille traînée de force à l'autel par les ordres d'un père barbare, puisque mademoiselle Dèsprez , comme l'avait dit Aminé , adorait Rudolph.

Dalberg ne se rendait pas compte aussi nettement que nous le faisons de ces impossibilités ; il lui semblait que, si on lui eût levé son écrou, il aurait trouvé à l'instant décisif quelque moyen suprême , qu'il lui serait venu du ciel quelque illumination subite, et.

que le sacrifice ne se serait pas accompli : — un de ces raisonnements de condamnés à mort qui espèrent, en allant de la prison à Téchafaud , qu'une révolution, un tremblement de terre, un cataclysme quelconque, viendront les délivrer.

Maintenant Ton s*étonnera peut-être que Galixte , après la déclaration qu'elle avait &ite à 11. Desprez de n^étre jamais qu'à Dalberg , n eût pas résisté plus obstinément aux volontés paternelles.

Cette foi si vive dans 1 amour d'Henri s'était donc éteinte, cet entêtement sublime à croire innocent celui que tout accusait était donc enfin vaincu ! — La beauté d'Aminé lui avait-elle donné la certitude d'une trahison?... Savait-elle la liaison d'Henri avec Florence , et jugeait-elle que , rebuté par les obstacles , Dalberg avait enfin pris son parti ?

C'est ce que nous ne saurions décider. M. Desprez, de plus en plus entiché de Rudolph, avait tant persécuté Calixte, qu'elle avait fini par lui répondre qu'eUe consentait à ce mariage , mais qu'elle était sûre que lui; M. Desprez, la suijplierait bientôt de ne pas l'accomplir, c Alors je puis , dès aujourd'hui , t appeler madame la baronne Rudolph, s'écria l'ex-notaire en se frottant les mains , car il n'est pas probable que je change d'avis. — Ton Henri est maintenant amoureux d'une autre créature : quel gaillard, et quand je pense qu'il a failli être mon gendre ! »

Calixte ne répondit rien et retomba dans sa mélancolie sereine. Rudolph ne savait que penser de ce calme, et il s'étonnait, tout eu attnbuant cet effet à ses mérites, de ce que l'amour que la jeune fille avait eu pour Dalberg se fût si facilement déraciné. Parfois il lui semblait que l'œil de Galixte prenait, en le regardant , une expression étrange , et qu'il y avait une ironie contenue dans son sourire ; de loin en loin, la lueur d'une arrière-pensée colorait d'un édair

LES ROUÉS INNOCENTS. Ilf

rapide le masque pâle de résignation posé sur la fi^re de la jeune fille, et Rudolph se sentait, malgré lui , pris de vagues terreurs , comme à rapproche d'une catastrophe. — Cependant, comme les premiers bans étaient publiés , Rudolph avait fini par se rassurer.

La journée sembla bien longue à Dalberg ; les heures lui paraissaient des éternités et les secondes des siècles. La lettre qu*il avait écrite à Florence n*avait pas encore reçu ae réponse ; il s*était attendu à voir la jeune feimne accourir aussitôt pour le délivrer, et il ne concevait rien à ce retard inexplicable... Les phis horribles soupçons lui traversèrent Tesprit : « Florence, se dit-il, ne serait-elle aucune Aminé plus rouée? ma ruine Taurait-elle éloi^ee de moi ? était-ce une rapacité sordide que cachaient ces simagrées de vertu?... Oh! non, je ne puis le croire; peut-être fait-elle les démarches nécessaires pour me tirer d* ici, et vais-je la voir bientôt paraître.... Mais je crois entendre craquer un brodequin de femme dans le corridor I G*est elle !... »

Un pas vif et léger, accompagné d'un frôlement de robe de soie, annonçait en effet la présence d'une visiteuse ; mais ce n*était pas Florence.

Elle ne vint ni ce jour ni le suivant. Dalberg, exaspéré , se livra contre les femmes à des imprécations dignes de Juvénal. Il les maudit toutes , Galixte , Aminc, Florence, sans distinction, la meilleure comme la pire. — Il jura de ne plus croire ni à Tamour, ni à 1 amitié, ni à rien , et recita sans le savoir toutes les tirades du Timon d* Athènes, de Shakspeare; le monde lui semblait une caverne de brigands et de filles perdues. Il se voyait joué, dupé, vole, ruiné ; — avec la dernière pièce d*or commençait Tabandon, et Ton ne venait pas même au convoi de sa richesse ! -^ Il se promit bien pour Favenir, si jamais il se recon*

Ifi LES ROUÉS INNOCENTS.

sfrnisait une fortune, d'être plus griffu, plus fauve et plus déGant que ces avares de Quentin Metsvs qui allongent leurs phalanges décharnées sur des piles do quadruples.

Il en était là de sa diatribe lorsque Florence entra. Elle vit, à la physionomie décomposée de Dalberg, ce qui se passait dans son âme , et resta debout pr^s de la porte comme attendant Finvitation d'avancer.

Dalberg gardait un Êirouclie silence.

— Eh bien ! dit Florence avec un sourire doux et triste, pourquoi vous retenez-vous? donnez-moi tout haut les épithètes que vous m'appliquez sans doute tout bas ; appelez-moi perfide , ingrate , feoune sans cœur !... Vous avez donc pu croire un instant, ajoutât-elle après une pause, que je vous ifbandonnais... Âb ! comment ai-je pu être à ce point méconnue ! J'avais l'ambition de vous avoir inspiré une plus haute idée de moi... Tout à l'heure , car le moment est venu , vous apprécierez mieux Florence ; et d*abord , dit-elle en posant sur la table un petit cahier de billets de banque, voilà de quoi vous délivrer.

Henri fit un geste de dénégation, et une noble rougeur couvrit son front.

— Oh! vous pouvez accepter cet argent, reprit Florence, c'est le vôtre : vous n'êtes pas rainé.

La plus vive surprise se peignit dans les yeux d'Henri.

— Vous êtes même plus riche que vous ne Tétiez ; les sommes qne vous avez cru follement dissipées ont été placées dans d'heureuses entreprises par un vieil ami de M. Turqheim qui m'a conservé de l'affection et en qui j'ai toute confiance ; vos capitaux ont fructifié par ses soins et vous rapportent des rentes dont vous trouverez les titres à l'hôtel qui est à vous maintenant et dont voici la clef, car je n'y rentrerai pas;

LES BOGÉS INNOCENTS. m

ma mission est accomplie , et tous ne devez plus me revoir.

— Que voulez- vous dire , chère Florence ? s*écria Dalberg, qui ne comprenait rien à ce revirement soudain de situation et à cette résolution étrange.

— Calixte vous aime encore... — Adieu, llenri, adieu pour toujours.

Et Florence posa ses lèvres sur le front du jeune homme ; puis cite disparut en tirant la porte sur elle si hrusiquement que Dalherg ne put la rejoindre.

Quand il arriva à la porte extérieure, il entendit le roulement de la voiture de Florence qui s'éloignait ; pour sortir, il fallait qu'il remontât chercher ses hillets de banque. Tout espoir de la rattraper était donc perdu.

Le premier usa^e qu'il fit de sa liberté , ce fut de courir à rhôtel redevenu le sien, espérant y trouver quelque indice. Les gens de Florence ne savaient rien : leur maîtresse était sortie le matin et n'avait pas reparu. Il alla rue Saint-Lazare, à l'ancien appartement qu'elle occupait ; tout était fermé. Les précautions de l<lorence étaient bien prises, et les recherches de Dalberg furent iuutiles.

A présent, il faut que nous expliquions nous-mêmes au lecteur cette énigme, dont Henri n'eut le mot que longtemps après.

Florence avait été élevée dans la même pension que Galixte ; les deux enfants avaient contracté l'une pour l'autre une de ces amitiés si vives et si pures qui ne sont possibles au'à cet âge heureux : le temps seul des classes les séparait, car Florence, âffée de deux ans de plus que son amie , était naturellement plus avancée dans ses études. — Mais, aux récréations, on était sûr de les trouver se promenant cote à côte sous l'allée de tilleuls au fona du jardin, épanchant leur âme et faisant sur toutes choses des conversais

tu LES ROUÉS INNOCENTS.

tions intimes. Galixte, pour rester coatinuellement avec son amie , était parvenue à sauter deux classes ù force de travail et d application. — Florence était fille d'un officier de manne mort de la fièvre jaune ù Saint-Domingue et d'une créole accoutumée à la vie splendide des colonies et au faste des grandes habitations , qui dissipa vite le peu de fortune laissée par Tofficier, de façon qu*au sortir de la pension où elle avait reçu l'éducation la plus brillante, Florence, revenue à Paris, trouva chez elle la misère du luxe, la plus triste de toutes les pauvretés. Bientôt après elle perdit sa mère et resta sans ressources; aucune des humbles industries qui peuvent faire vivre une femme ne fut dédaignée de Florence ; mais elle était trop souverainement belle pour que Ton pût croire de sa part à un travail sérieux ; de si blanches mains ne devaient pas toucher l'aiguille, elles étaient modelées pour s'étaler, sous le scmtillement des joyaux , aux rebords de velours rouges d'une loge d'avant-scène; son outrageuse beauté la fit renvoyer de partout ; aucune maitresse ne voulait d'elle, de peur d'être sa servante. — Elle tenta d'aborder le théâtre, car elle possédait une voix magnifique; mais à l'Opéra comme aux scènes de vaudeville on la repoussa pour crime de perfection sans circonstance atténuante. — La nombreuse armée des laiderons était contre elle. Enfin, M. de Turqheim , attaché à la légation de Prusse, la rencontra et sut l'apprécier ; comme c'était un homme d'infiniment d'esprit , il ne se laissa pas effrayer et contracta a(vec elle une liaison qui dura jusqu'à la mort du diplomate, arrivée depuis un an à l'époque où se passe notre action. Aucune mauvaise langue n'aurait pu nommer le successeur de M. Turqheim. ^

Telle était la façon dont avait tourné Tamie de mademoiselle Galixte. Gefle-ci avait toujours conservé

pour son amie déchue la même affection qu'auparavant. — Bien que M. Desprez lui eut enjoint de no plus conserver aucun rapport avec elle, de ne pas la saluer si par hasard elfe la rencontrait, et ae ne jamais prononcer son nom , car Florence était une do ces femmes qu'une jeune personne ne doit pas connaître, il est douteux que Calixte eût suivi dans toute leur rigueur les ordres de son père.

Peut-être, dans sa naïveté virginale, Calixte ne comprenait-elle pas hien toute l'étendue de la faute de Florence , ou bien avait-elle Tindulgence de la vertu heureuse pour une belle âme tombée, mais non souillée.

Le bouquet de bleuets et de pavots peints par Florence occupait toujours sa place au-dessus du piano, et si quelques lettres manquaient au nom de la proscrite, à demi caché par la bordure , ou eût pu le lire tout entier dans le cœur de son amie Calixte.

Sous une apparence de légèreté enfantine, elle avait un caractère terme et ne cédait pas aisément à des idées qu'elle trouvait injustes. Ainsi Florence, condamnée partout le monde, était absoute par elle.

Elle connaissait trop tous les trésors de cette Ame généreuse, elle avait trop échangé de confidences avec ce pur et noble esprit pour croire jamais à sa dégra* dation.

Elle plaignit un malheur inévitable, et se dit que nulle autre dans une situation pareille n'eût lutté pins longtemps.

Les deux amies s'étaient sans doute rencontrées par hasard depuis la venue de Calixte h Paris, et, ne pouvant se voir, étaient convenues entre elles du moyen de correspondance que nous avons raconté au commencement ne ce récit, car mademoiselle Desprez ne recevait pas de lettres. — Florence mettait SCS billets dans le dossier de la chaise de Calixte, à

Saint-Gennam-des-Prés» et Galixte lui répondait par l'entremise du joueur d*orgue, qui remettait à Florence le papier écrit en encre sympathique.

Depuis quelque temps cette correspondance avait été plus active qu'à Tordinaire. Calixte, avertie par Florence, savait qu'Henri s'était laissé entraîner dans une société dangereuse pour lui; elle ne doutait pas de son amant* car le caractère de Galixte était d'avoir une confiance inaltérable dans l'âme qu'elle avait une fois jugée digne de la sienne; mais elle craignait qu'on n'abusât de sa noble nature et qu'un orgueil mal entendu ne fit gauchir ses belles qualités naturelles. Elle pria donc son amie, à qui sa position permettait de suivre Dalberg dans le monde d'actnces, de roués et de viveurs où Rudolph le poussait, de le surveiller, non dans un but de jalousie mesquine, mais par une sorte de sollicitude maternelle.

Florence accepta la charge de servir de Mentor à ce Télémaaue, avec recommandation sécrète de le précipiter la tête dans l'onde amère s'il s'acoqumait trop longtemps dans quelque île de Galypso.

Chaque semaine la boite de Saint-uermain-des- Prés contenait un bulletin sommaire, mais exact, de la conduite de Dalberg, qui était à mille lieues de soupçonner que, du fond de la rue de l'Abbaye, une jeune fille ne sortant jamais, excepté pour aller à l'église, sût tous les détails de son existence de lion.

Si l'on trouve cette curiosité blâmable de la part d'une jeune personne, nous répondrons qu'Henri devait être l'époux de Galixte, et que la légitimité du but sanctifiait les moyens. G'était du bonheur de leur vie qu'il s'agissait. — N'est-ce pas aussi une position bien atroce que celle des jeunes filles prisonnières dans une maison ouveite et qui ne peuvent rien savoir de ce que fait en dehors celui dont leur existence entière dépend? Nous allons citer ici trois ou quatre

de ces billets qu*on a pu remarquer dans le tiroir de Florence, tout maculés de poudre noire destinée à en faire ressortir les caractères. ^

Page 1