LETTRE XXI
DE VALENTIN A ARMAND
Provins, octobre.
Mon ami, tout est conclu. Mon père, que j'atti^ndais, n'a pu quitler Rianval, mais a éct'ii à M. de Sainte-Aure. Edmée est ma fiancée, et c'est devant sa mère que je lui ai donné hier mon premier baiser sur le front. La clière âme m'a serré la main. Nous sommes maintenant aussi étroitement unis que si nous avions échangé fanneau bénit. Je ne t'écris ni ma joie, ni mon recueillement; tu n*as que le temps de venir. -
Ëdmée se montre dans ses lettres presque inquiète, presque effrayée de son bonheur. Elle me demandait hier si c'était bien aussi son esprit que j'aimais, et non pas seulement sa beauté; elle se supposait vieille et me défîait de l'adorer. Pouvait-elle plus directement provo-
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quer mon amour? Je lui ai répondu que j*avais si bien associé dans mon culte sa beauté et son âme, que je ne pouvais désormais les séparer; mais je lui avouais que si j'avais douté d'elle, que si ces chastes et naïfs épanchements ne m'avaient confirmé mes plus chères espérances, je me serais senti la force de résister à toutes les grâces, à toutes les séductions.
Je ne sais pourquoi cette dernière lettre m*a semblé plus tendre, plus profondément dévouée que les autres. On eût dit qu'elle avait été écrite dans un moment de ïiélancolie et de larmes.
Au revoir, mon cher Armand, je l'aime plus que amais, et je te pardonne tes hérésies. Je comprends, m présence d'Edmée, que la forme éblouisse; mais u serais forcé à ton tour de rendre les armes à notre imour.
LETTRE XXXU
D' ARMAND A VALCNTIN.
Venise, oetobre.
Moacher Valentinje ne t'envoie pas encore d'épilhalame. Si lu es heureux et si ton bonheur dune, je ne suis qu'un idiot; que cet aveu suffise à ta gloire! Si tu te trompes, il est impossible d'aller plus résolument que toi au-devant de la mort. Tu chantes ton 1)b ProfundU sur Tair de Magnificat !
Je ne quitterai Venise que quand le jour et Theure de la cérémonie auront été fixés. Ce n'est pas égoïsme, mais c'est que je ne veux abandonner ce pays qu'à bon escient. Je te connais; pour mieux platoniser et pour t'en donner à ton aise, tu es d'un tempérament à faire traîner les préliminaires en longueur pendant uq an. Deux époux
symboliques comme vous ne tiennent guère à la réalité; et vos caquetages vous suffisent. Qui sait môme si, pour mieux convaincre M"« Edmée que sa beauté n'entre pas pour beaucoup dans tes génuflexions, tu ne vas pas attendre qu'elle soit un peu moins jeune, uu peu moins fraîche! Vous trouvez peut-être que vos paquets de lettres ne sont pas assez volumineux, et vous prolongerez vraisemblablement l'entretien préliminaire jusqu'à ce qu'il ait acquis des proportions de bibliothèque.
Grand bien vous fasse ! Quant à moi, je consens à tenir ]e poêle sur ta tête, mais à une condition : c'est que tu n'attendras pas que je sois sexagénaire. Profite de tes cheveux noirs,. mon Roméo, et ne diffère pas de retirer » l'échelle jusqu'à ce que Juliette n'aime plus le chant du rossignol.
Si tu étais moins confit dans la béatitude, je te dirais que j'ai trouvé à Venise une ravissante créature qui n'a peut-être pas d'âme, mais qui est bien la plus folle, la plus aimable compagne que je puisse rêver. Pour plus de couleur locale, je l'aurais voulue foncièrement Italienne et quelque peu alliée aux doges. Par malheur, . mon amoureuse est Parisienne. Il est vrai qu'elle ne fréquentait là-bas que le boulevard des Italiens. Nous ne ne nous sommes pas écrit un mot. Je ménage son amourpropre en ne lui demandant aucun échantillon de son orthographe. Voilà, mon cher, ce que je quitterai pour aller mettre mon paraphe au-dessous de ta signature, le jour de l'enregistrement de tes émotions à la mairie et à
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réglise. Aie donc soin de ne me déranger qu à la dernière extrémité.
Tu m*assures que je n'ai rien perdu de mes droits sur ton amitié. J'y compte. Puisses-tu n'avoir pas bientôt l'occasion de faire appel à ce sentiment, le seul qui soit viril pour ton cœuri
LETTRE XXXlll
l'abbé RICHARD A SUZANNE.
NearviUe, oetobre.
Ma sœur, je ne vous prie plus, j'exige que vous cessiez d'intervenir dans cette dangereuse correspondance. Qu'avez-vous fait? Vous avez trompé un loyal jeune homme ;> vous avez fait jouer à une innocente jeune Glle un rôle de coquetterie raffinée qui pouvait la perdre, et qui, en tout cas, l'exposait à de dangereuses tentations. Vous profanez le mot d'amour, on le répétant à votre âge et en en faisant le masque de vos passions.
Vous l'avez dit. Je n'ai pas une grande expérience des hommes, mais je les connais assez pour savoir que vous deviendriez pour eux un objet de pitié, de raillerie, s'ils
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soupçoonaient rotre secret Qoe l'orgueil donc tous sauve, si la vertu est impuissante !
Suzanne, depuis notre enfance, nous avons été séparés, e\, je puis bien le dire, désunis. Vous aviez peur de l'atmosphère paisible de mon presbytère; et moi, je redoutais un peu le tumulte de vos songes. Pourtant, j'éprouve aujourd'hui que vous êtes véritablement ma sœur. Je me sens malheureux de vos souffrances et presque coupable de vos fautes. Je n'ai pas eu souci de votre âme. Vous, la brebis la plus chère, je n'ai point songé à vous veiller, à vous ramener au troupeau; mais il est temps encore, ne me laissez pas la douleur éternelle de vous avoir perdue. Suzanne, laissez-moi vous sauver ; venez ici cacher , votre cœur tout saignant sous mon étole. Ne croyez pas que je méconnaisse entièrement vos tortures. Je fais le cruel et l'endurci, bien souvent pour ne pas céder; mais^ au fond, je comprends vos misères. J'ai eu vingt ans, j'étais votre frère, et les barreaux de notre cellule au séminaire n'étaient pas
si étroits que nous ne pussions voir à travers un peu du monde. Qui vous dit que je n*ai pas eu mon heure de tentation î Cependant je suis prêtre, et Dieu sait si j'ai failli à aucun de mes vœux. Je ne dis pas cela par vanité, mais pour vçus encourager, ma sœur, à vous ouvrir à moi, à tout me confler, à me laisser vous sauver. .
Si vous n'avez pas le courage de partir, j'irai vous chercher, vous enlever.