‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 40 sur 53 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

DE VALENTIN A ARMAND

Provins, 9<^ octobre.

Mon ami, je n'ose te dire de hâter ton retour. Je suis depuis hier dans de cruelles angoisses. Tes sarcasmes m'auraient-ils porté malheur? Edmée n'a plus cette confiance dont j'étais si tier. Je me heurte à une réserve, à une attitude contrainte que je ne saurais m'expliiquer. Elle ne veut plus recevoir mes lettres ; elle repoussé ma main, quand je cherche à prendre la sienne. Ce matin, comme je la trouvai seule au salon, je lui demandai les motifs de cette conduite. Elle rougit, me regarda d'un air de reproche et voulut se retirer. J'insistai, la conjurant^ de me dire si je l'avais offensée.

— Monsieur Valentin, me répondit-elle, nous avons

)mmis une grande faute; mais je suis plus coupable ue vous.

Je voulus obtenir des éclaircissements; elle balbutia ?s phrases sans suite en me disant : — Ce soir ou delain, vous saurez tout !

Que vais-je apprendre? que je ne suis pas aimé ? C*est Tï possible ! Après tant de cotifidences, Edmée serait la •lus perverse, la plus frivole des créatures. Mais non ; lie m'aime, elle me Ta répété, et on ne se méprend pas insi. Suis-je devenu indigne de son amour?

Mon cher Armand, je souffre, je doute, j'attends, et je», l'achèverai celte lettre que quand je pourrai t'envoyer 0 mot de l'énigme.

SI, dans la naît.

Je ne puis dormir; j'ai la fièvre. Que se passe-t-il dans îette maison? Qui donc conspire contre moi? Écoule, Vrmandjie récit étrange que j'ai à te faire, et oublie un noment de te moquer de ton meilleur ami pour lui '^enir en aide. J'étais résolu à solliciter une explication m famille, pensant que peut-être quelque calomnie n'avait fait démériter en apparence. Ce soir donc j'étais )âleet rêveur dans un coin du salon, et les plus joyeuses )laisanteries de M. de Sainte-Aure n'avaient pas le pouvoir de m'arracher à ma tristesse. Edmée brodait près le sa mère, et avait juré, sans doute, de ne pas lever es yeux. M™e Duchemin, dont je t'ai parlé, me regar-

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liait de temps en temps à la dérobée, avec un singulier sourire ; elle m^observait et cherchait à me pénétrer. Je voulus plusieurs fois soutenir ce regard de compassion, et il me sembla voir des larmes s'amasser sous ses .paupières. La soirée était muette au dehors comme au dedans. Les heures, qui tintaient lentement à Téglise, passaient une à une sur la maison avec un accent lugubre. Je m'appliquais à contempler dans une immobilité stupide les ronds tremblants que dessinait la lampe sur le plafond. Je ne voulais ni causer ni penser ; j'avais peur do moi et des autres. A dix heures, M"*^ Duchemin enroula son tricot, se leva pour partir, et vint me poser la main sur l'épaule.

— Monsieur Valentin, voulez- vous me reconduire ? me dit-elle.

Sa voix me fît tressaillir. Elle avait changé de timbre; je la trouvais plus douce, plus attendrie. Je me levai, pris d'un frisson, et je faillis trébucher sur le seuil, j'étais ivre de ma tristesse. M™« Duchemin me prit le bras, et nous sortîmes. Sur la place de l'église, je m'arrêtai pour respirer. J'étouffais. Je remarquai alors que le bras de ma compagne tremblait sur le mien.

— Qu'avez-vous? lui demandai-je;

— Rien, me répondit-elle, un peu de fiëvre !

Nous suivîmes un sentier qui descend à la ville basse ; mais arrivés près des ruines du vieux rempart, M** Suzanne me dit :

— Si vous voulez, monsieur Valentin, nous prendrons le chemin des écoliers. La soirée est belle; je sens que je

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ne dormirais pas. Vous-même paraissez ému. Celte promenade nous fera du bien à tous les deux;

Je vis dans ces paroles un pressentiment de malheur, une précaution. J'acceptai, et nous allâmes à pas lents à travers les sentiers qui couronnent la ville haute.

A un détour, nous fûmes frappés du spectacle bizarre qui s'offrait à noua. Les ruines éclairées violemment par la lune prolongeaient le long de la montagne des ombres gigantesques qui allaient se dessiner sur les maisons et sur les promenades de la ville basse. Nous-mêmes, nous prenions à cette lumière des proportions fantastiques :

— Voilà nos illusions qui marchent devant nous, murmura M»® Duchemin. Vienne un nuage ou un peu de soleil^ et ces géants s'évanouiront.

Je fus frappé de la gravité qui accompagna ces paroles; j'y voyais encore une préparation menaçante.

— Il y a des illusions, répliquai-je avec un peu d'ani- Dfiation, qui ne meurent jamais; ce sont celles qui s'alimentent de l'inûni.

M"' Suzanne haussa légèrement les épaules par un petit geste de compassion. Nous fîmes encore quelques pas ; la lune se voila, la montagne devint obscure, et les lumières de la ville basse parurent distinctement :

— Nous marchions dans l'idéal, me dit ma compagne^ voyez-vous là-bas la réalité ? ce sont ces masures qui fument, et dans lesquelles on travaille, on pleure et on soupe I

— Qui vous dit que ce n'est pas là-bas le mensonge.

Tillusion ? répliquai-je, de plus en plos surpris, et un pou alarmé du tour symbolique de notre conversation. J'avais jugé jusque-là M"« Duchemin bonne el douce; mais jamais un mot de ses lèvres discrètes n'avait pu me faire soupçonner qu'elle comprît quelque chose à la poésie. Modeste et simple, elle semblait un reflet plutôt qu'un rayon. Tout à coup, prenant son parti, elle s'arrêta, me serra les deux: mains dans les siennes que je sentis moites et tremblantes, et me dit:

— Valentin, aimez-vous Edmée de Sainte-Aure ?

— Si je l'aime! m'écriai^je ravi et épouvanté.

— Oh ! mon Dieu ! je sais ce que vous allez me dire ! vous lui avez écrit, elle vous a répondu ; vous avez effeuillé toutes les marguerites, toutes les roses du paradis. Mais, après? quand vous serez mariés, quand vous vieillirez ensemble; quand cette blonde jeune fille sera devenue pâle et maladive comme moi, l'aimerez-vous toujours?

— Pourquoi cette question? repartis-je. Puisque vous savez notre secret, puisque vous avez lu mes lettres, vous n'avez rien à me demander. Vous avez vii le fond de mon cœur.

— C'est précisément parce que je vous connais bien, que je vous parle ainsi, monsieur Valentin, me répondit-elle d'une voix émue; c'est parce que j*ai mesuré vos ailes que je crains une chute formidable.

— Et vous aussi, m'écriai-je involontairement, en pensant à toi, mon cher Armand, vous aussi vous doutez de cet amour!

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— Je ne doute pas de l'amour; je doute des amoureux!

— Gomment ?

— Ne se peut-il pas que vous ayez dans Tâme une ardeur inconnue qui vous semble aujourd'hui de la tendresse, et demain peut-être sera de Tambition!

— Jamais, jamais ; je veux aimer. Je ne veux pas me faire l'instrument ou le tyran de la vanité des autres.

— Oui , l'on parle ainsi à votre âge , et au mien on pleure.

Je m'aperçus en effet que deux ruisseaux de larmes coulaient le long des joues de M"»' Duchemin. Je me sentis pris d'une pitié sincère. La pauvre femme se transfigurait peu à peu; la tricoteuse obscure du salon de lVI™e de Sainte-Aure entendait quelque chose à l'amour, avait souffert pour lui, et s'alarmait pour le mien.

— Oh ! madame, lui dis-je avec chaleur, en l'entourant presque de mes bras, vous êtes la véritable mère d'Edmée. Je vous en prie, expliquez-moi ce qui se passe. Ne m'aimerait-elle plus? l'aurais-je blessée? Son silence, vos mystérieuses paroles, vos précautions pour m'amener à je ne sais quelle révélation, tout m'alarme et me fait peur; parlez! parlez!

Mais, au lieu de me répondre, M™« Suzanne se mit à presser le pas. J'insistai.

— Que me voulez-vous? me dit-elle, vous croyez aimer M*^« de Sainte-Aure, elle croit vous aimer aussi. Mariez-vous; et plus tard, quand vous souffrirez, vous viendrez à moi, je vous consolerai et je vous aimerai.

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. lï y avait dans cçs dernières paroles une promesse maternelle qui me troubla. Elle reprit :

— J'ai été comme vous, monsieur Valentin ; j'ai cru comme vous, et j'ai été trompée... comme vous le serez peut-être. On ne vous a jamais dit mon histoire? Non; d'ailleurs, qui la connaît à Provins? Je suis madame Duchemin, veuve de M. Duchemin, voilà tout. Si je suis triste, c*est que je porte le deuil de mon mari ; et il y a quelque part une pierre blanche autour de laquelle j'entretiens des touffes de réséda en l'honneur du défunt. Oh ! je suis une petite veuve bien calme, bien résignée, un modèle. Voilà ce qu'on dit, voilà ce que vous pensiez, avouez-le! Le monde n'a pas besoin de savoir ce que j'ai souffert, et je garde mon secret. Pour vous, jo veux parler. J'ai vu venir votre amour, marchant les yeux baissés, portant, comme les saints des légendes, son coeur enQammé dans ses mains. Je l'ai suivi dans ses essais, dans sa pi^té; je me suis reconnue à chaque stalion, à chaque reposoir ; et comme je ne veux pas que vous me ressembliez jusqu'au bout, je vais vous dire, si vous voulez, ce qui m'est arrivé, et ce qui vous arriverait.

En me parlant ainsi avec animation, avec tendresse, elle s'éclairait d'une lumière intérieure qui lui mettait des éclairs dans les yeux. Étonné de cette vision, découvrant tout à coup une âme comme la mienne dans cette humble confidente que je n'avais jamais regardée, je sentais voltiger autour de moi mille terreurs qui me frappaient aux tempes comme des oiseaux de nuit. Mes

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jambes fléchirent; je m'assis sur une pierre, délacliéo de la muraille. M"»« Duchemin , croyant à un acquiescement, s'assit à mon côté, et me fit alors, d'une voix brève, saccadée, que secouait la fièvre, le récit de sa vie entière.

Quelle femme! mon ami, quel génie! quelle ardeur! J'avais des éblouisseraents en l'écoulant, et je poussais des cris, en reconnaissant sur ses lèvres des mots qui me paraissaient jaillir de mon cœur. Elle me racontait à moi-même, en faisant ses confidences. Celaient mes aspirations, mes enthousiasmes. Sa vie a été une lente immolation. Son mari était un de ces artistes sans idéal, qui mentent au monde et à la gloire, qui donnent à leurs oeuvres la grimace de l'inspiration, mais qui, vulgaires et grossiers pour eux-mêmes, n'ont ni la conscience de rînfini, ni la prévision de l'amour. Je pleurais des larmes chaudes que je ne cherchais pas à cacher, en écoutant ce récit douloureux ; quand il fut terminé, je ne pus que prendre la main de M"« Suzanne et la porter à mes lèvres.

— Pauvre femme, murmurai-je, combien je vous aurais aimée!

Elle retira sa niain, essaya de sourire et reprit avec une énergie croissante :

— Comprenez -vous maintenant pourquoi je m'inquiète, pourquoi je vous demande si vous êtes bien certain d'aimer M»« de Sainte-Aure, de l'aimer toujours? Comprenez-vous mes terreurs, en reconnaissant

dans vos rêves la même naïveté que celle qui m'a prrdue ?

— Edmée a une âme grande et noble, répliquai-je en palpitant ; ce n*est pas elle qui trompera jamais mes espérances.

— Qu'en savez -vous? me dit un peu durement M'"^ Duchemin. Mon mari faisait des œuvres aussi belles que les lettres d'Edmée sont éloquentes. Je m'étonne qu'un homme de votre âge, de votre fortune, de votre intelligence, de votre passion, ne se soit pas encore demandé s'il n'y avait pas une carrière plus vaste, un but plus élevé pour ses ardeurs. Eh quoi ! de tout ce feu qui pourrait embraser le monde, vous faites une chaufferette pour les pie<ls d'une femme, el, à vingt-cinq ans, vous croirez votre tâche accomplie, parce que vous aurez emmené, dans le château moisi de vos pères, une jeune fille qui vous retranchera du monde des idées et qui vous fera déserter la grande bataille 1 Fils de gentilhomme, vous attendez qu'on démolisse vos tourelles et qu'on partage vos domaines, pour vous inquiéter de ce qui se passe. Mais regardez doncl Là-bas, en face de nous, autour de nous, au-dessous de nous, il y a des milliers d'hommes qui se jalousent, qui se menacent, qui se tuent, qui s'arrachent des guenilles dont ils font des drapeaux, et qui attendent, piétinant dans la haine, qu'on leur ouvre les portes de l'amour 1 Vous pourriez être un évangélisateur ; vous pourriez, vous qui avez trop de tendresse, répandre cette bonne 'semence autour de vous. Quand tout le monde cherche

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la solution du problème; quand les vieillards meurent en doutant, et quand les jeunes n'osent avancer de peur de l'inconnu ; vous, qui avez peut-être le secret, mais qui avez au moins et certainement la bonne volonté, vous vous tenez à l'écart, vous refusez votre concours, et vous aimez mieux convertir une jeune fille que le monde! Monsieur Yalentin, ne me laissez pas croire que vous manquiez de courage ; allez, fouillez, étudiez et dévouez.-vous à Tausière apostolat du bonheur do tous. C'est là la seule passion qui vous convienne et qui nous satisfasse!

En parlant ainsi, Suzanne ^ dont le mantelet et le chapeau avaient roulé sur l'herbe, était vraiment belle. Je me sentais bien petit près de celte pytbonisse qui frappait sur sa poitrine et faisait résonner dans son cœur le cœur de l'humanité. Juge de ma stupeur et do mon admiration î J'étais entraîné et retenu. Celte parole vibrante me fouillait et me laissait des étincelles dans l'esprit. J'étais tenté de dire comme elle ; mais le souvenir de mon père, le mépris des querelles politiques refroidissaient subitement cette émotion. Comme je no répondais rien, Suzanne m'interrogea.

— Utopie pour utopie, lui dis-je, j'aime.mieux risquer mon bonheur que celui des autres.

— C'est une reprise de l'égoïsme, repartit-elle. D'ailleurs, qu'appelez- vous utopie? Nous sommes ici sur des ruines; ce que je pousse du pied, ce caillou était un fragment de cette muraille. Vous êtes assis sur le vieux monde détruit, et vous doutez de l'avenir! Vous! Mais

tout est meusonge dans la vie, politique, philosophie, science, toul, excepté l'amour, la seule chose vraie, parce qu'elle est la seule chose immortelle. Aimez donc! mais aimez ceux qui souffrent, ceux qui pleurent, toutes ces familles, toutes ces misères. Ah! si vous me compreniez!

— Mais pourquoi donc le monde serait-il jaloux de mon amour? demandai-je effrayé à la fois et à demi entraîné. Faut-il donc immoler d'abord ses plus pures affections, et l'humanité a-t-elle besoin d'une place vide? Edmée de Sainte- Aure m'aime, j'en suis certain ; elle sera mon inspiration, mon conseil, ma récompense si je triomphe, et, si je succombe, ma consolation suprême.

Mme Duchemin parut ramenée subitement à la réalitr. Un soupir imprégné de larmes souleva sa poitrine : elle me regarda avec une inexprimable affection, et me frappant doucement le front : « Pauvre enfant ! » mo dit- elle.

C'était le mot par lequel mon père avait accueilli autrefois mes premières confidences d'amour. Je fus frappé de cette coïncidence. M™« Duchemin coupa court à mes réflexions ; elle me prit le bras en disant : « Reconduisezmoi, il fait froid, ma fièvre redouble. » Ses mains étaient brûlantes, et pourtant elle tremblait.

— Madame, lui dis-je, depuis quelques jours je n:e sens menacé dans mon bonheur; je vous en prie, au nom do ces pensées qui sont communes à nos deux âmes,

dites-moi tout. J'aurai le courage de tout entendre. Qu'y a-t-il ? que se passejt-il?

Suzanne s'arrêta, me regarda comme pour lire jusqu'au fond de. ma pensée :

— Aimez- vous Edmée de Sainle-Aure? me demanda- ,t-elie encore une fois, d'une voix redevenue paisible.

— J'en atteste le souvenir de ma mère , je ne saurais vivre sans l'aimer.

— Eh bien ! alors, soyez heureux, monsieur Valentin. J'étais foUe. C'est ce brouillard qui me porte au cerveau; oubliez mes paroles. Vous avez raison, c'est une utopie (]uede songera l'humanité. Le bonheur à deux^ c'est là le vrai bonheur. Je n'ai parlé ainsi que pour vous détourner d'un mariage qui me semblait mal assorti ; mais enfin, vous connaissez Ëdmée mieux que moi, vous avez correspondu avec elle; moi, je ne sais que ce qu'elle veut bien me dire, je me suis trompée. Encore une fois n'en parlons plus.

Nous descendîmes la côte. W^^ Duchemin semblait ne pas vouloir me laisser à mes pensées; elle ne cessait de me parler ; elle rentrait peu à peu dans ces conversations banales dont je ne Vivais jamais vue sortir avant celte nuit. Peu à peu, à mesure que nous respirions l'atmosphère de la ville basse, elle redevenait l'insignifiante et douce petite veuve qui charmait la maison de M. de Sainte-Aure. Mais elle avait beau faire, je l'avais surprise dans sa vraie lumière, dans son idéale beauté. Quand elle fut à sa porte, nous confondîmes nos quatre ' mains dans une étreinte. Notre adieu muet était plein

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de confidences. Avant d'entrer, elle me dit : « A demain, monsieur l'amoureux ! » Mais le rire, dont elle accompagna cette ironique parole ressemblait à un sanglot. Je remontai lentement la côte ; à chaque pas je m'arrêtais: que signifiait cet entretien ? d'où provenait cette explosion de sentiments si longtemps et si religieusement contenus ? D'pù venait cette sollicitude de M"® Suzanne poiîr moi? Quand je me suis retrouvé ici, devant mon fauteuil, j'y tombai, brisé de cette lassitude que donne la peur. Mon cher Armand^ je sens que la vérité m'échappe. Un affreux soupçon m'est venu. Je ne veux pas dormir. Je continuerai cette lettre demain. Je vais aller chercher tout le trésor de ma correspondance avec Ëdmée; je veux tout relire. Ces lettres sont bien écrites par elle, n'est-ce pas? 0 mon Dieu! les voilà avec leur joli papier parfumé ! C'est bien là cette petite écriture hésitante et naïve que j'embrassais chaque soir ! Que deviendrai-je, s'il me faut un jour brûler ces feuillets? Si Edmée ne m'aime pas ! mais, non, j'exagère, je suis dans nn cauchemar. Demain tout s'éclaifcira. Ah! pourquoi ne suis-je pas à demain !

Je sais tout, mon ami; je suis écrasé. Depuis une heure, j'hésite à prendre la plume. J'étais dupe de la coquetterie d'une petite fille et de la rouerie d'une Sa pho provinciale! 0 mon père l je veux haïr comme

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VOUS ! Quoi ! tout est donc corrompu sur la terre ? Lo plus beau visage sera donc un mensonge, et le plus virginal sourire cachera donc un piège I Mais que me restet-il à .vouloir? Je ne veux plus croire à rien , pas mc^ma à l'amilié, car je ne suis peut-être pour toi qu'un prétexte à épigrammes I Oh I si le suicide n'était pas si bête ! si J'en pouvait quitter ce monde en le souffletant do sa mort I je fuirais, j'irais demander à Dieu et à ma mère raison de mes mécomptes. J'ai eu tort de blâmer Werther ; il était dans son droit.

Ce matin, après une nuit d'insomnie, j'ai couru chez W™« Duchemin; elle n'avait pas dormi non plus. Je fus frappé de la pâleur de son visage. Il semblaitque Torbite de ses yeux se fût agrandi, On voyait des sillons de larmes sur ses joues. Sa froide petite chambre aux rideaux blancs, à Télagère chargée de livres, ressemblait à une cellule. Je venais, débordant d'inquiétude et peutêtre de colère; je me sentis intimidé et dompté par ce spectacle. Je m'arrêtai sur le seuil, et tendant les lettr.es d'Edmée :

— Madame^ balbutiai-je essoufflé, sentant la peur étrangler les paroles dans mon gosier; madame, on m'a trompé, n'est-ce pas? De qui sont ces lettres?

Suzanne devint blanche comme un linceul; un feu sombre passa dans ses yeux profonds. Elle se leva droite et lîère, et me dit d'une voix rigide :

— Ces lettres sont de moi, je les ai dictées.

— Je m'en doutais, m'écriai-je en jetant le paquet au

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milieu de la cliambre; vous qui vous êtes fait un jeu de mon amour, soyez maudite !

Suzanne retomba dans un fauteuil; je crus qu'elle allait s'évanouir, et, malgré ma colère, je m'avançais pour lui porter secours. Mais elle s'affaissa sur les genoux, et me tendant les mains:

— Pardonnez-moi, monsieur Valentin, me dit-elle.

— Vous pardonner le malheur de ma vie, la chute de mon amour; à vous qui vous êtes fait un plaisir cruel de railler ma croyance, mes illusions! Vous pardonner! non, madame. Quant à Edmée, la complice de cette comédie sacrilège- Suzanne m'interrompit, et se plaçant devant la porte

po'ur m'em pêcher de sortir :

— Tenez, monsieur Valentin, connaissez-moi tout ejitière ; puis ensuite vous me maudirez, vous me haïrez, vous me mépriserez tout à votre aise. Edmée vous aime. La pauvre enfant n'a vu qu'un secours innocent dans ma conduite. Incapable, au début, de vous comprendre, de vous suivre dans les sentiments infinis dont vous lui ouvriez la perspective, elle est venue à moi, m'a tout confié; alors, c'est vrai, j'ai été tentée. J'aurais dû vous dire : — Cette jeune fille ne mérite pas votre amour. Ne prodiguez pas en vain les plus pures émotion . Allez chercher ailleurs quelqu'un qui vous aime et qui vous comprenne I — Mais je vous comprenais, moi, je vous avais deviné. Je sentais qu'à vingt ans je vous aurais ardemment aimé; vous étiez mon rêve attardé qui devenait réel quand j'étais vieille et mourante. J'ai voulu

rendre. à votre âme le son que la rnienne en avait icçu. Je me suis dit qu'Edmée s'échaufferait entre ces deux foyersr j'ai succombé au désir de me faire aimer, moi que vous n'aviez jamais regardée, è travers la beauté, la candeuf d'Edmée. J'ai eu tort. Mais voyez mon front, mes larmes, prenez mes remords en expiation; d'ailleurs, c'est votre faute, pourquoi avez- vous écrit?

— Ainsi, répondis-je, Edmée n'a ni intelligence, ni perception vraie de l'amour !

— Edmée est un cœur d'une sainte ignorance, qui ne se rend pas compte des^ dimensions ni de la portée de son amour. C'est un lis terrestre , mais dans lequel la rosée du ciel peut tomber un jour. Elle ne soupçonne rien de ma trahison; respectez-la au moins, et si vous no l'aimez plus, ne profanez pas, en l'accusant, le penchant naïf qu'elle a pour vous-

— Mais dois-je donc l'épouser?

Suzanne hésita. Un nuage de pourpre envahit ses joues.

Elle reprit :

— Je ne puis vous donner de conseils. Vous savez tout. Consultez vos forces.

— Hélas î repris-je avec désespoir, vers quel abîme m'avez-vous conduit!

Accablé, anéanti, je laissai tomber ma tête dans mes deux niains, et je pleurai comme un enfant. M"* Duchemin s'était baissée, et ramassait les lettres éparses que j'avais jetées en entrant.

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— Que faites-vous? lui dis-jeaveccolère; vous voulez me reprendre les preuves du crime.

— Je veux recueillir les débris de nos deux cœurs.

Je contemplai cette pauvre femme dont, pour la première fois, la beauté triste m'était révélée; mais par un mouvement du cœur que je raconte sans chercher à l'expliquer, je m*irritai surtout de la trouver moins vieille, moins insignifiante que Je ne me l'étais toujours représeqtée. Je lui en voulais des titres qu'elle pouvait avoir encore à l'amour. N'osant cependant l'outrager d'un reproche que je sentais errer sur mes lèvres, je me levai brusquement pour partir.

— Ainsi vous ne me pardonnez pas? dit-elle en me tendant la main.

— Je ne vous maudis plus, voilà tout... Et je partis.

Ah ! mon cher Armand, puisses-tu ne jamais soupçonner les tortures que je ressentis en prenant le chemin de la ville haute! Le sol vacillait sous mes yeux; les arbres, les maisons semblaient s'écrouler; tout tombait dans mon abîme. Je dus sembler fou aux gens qui me rencontrèrent. J'étais tenté de crier;; je voulais courir au cimetière; j'avais besoin de voir des tombes. Mille lugubres vertiges m'agitaient le cerveau. J'avais conscience d'une sorte d'imbécilUté qui montait, qui me gagnait, et tout bas, je me disais: — Bientôt je ne penserai plus, tant mieux 1 A la porte de M. de Sainte- Aure, je m'arrêtai pris de terreur,'j'allais revoir Edmée, cette héroïne stupide de mon roman. En quels termes lui reprocher son mensonge? Comment Tacca-

bler ? Et ces parents insouciants qui permettaient à une étrangère, à la première venue, de surveiller, de conseiller leur fille! Si je partais sans les revoir! je ne voulais pas sonner, et malgré moi, ^'agitai la chaîne de la cloche. Le domestique fut frappé de ma pâleur, du bouleversement de mes traits. Je prétextai une violente migraine, et sans revoir personne, je courus m'enfermer

Mon ami, que devenir? Je hais ces deux femmes. Tune pour son intelligence engourdie, l'autre pour sa cruelle et implacable rouerie. Je vais retourner au château de Rianval; de là j*irai te' rejoindrei Je m'abandonne à toi; tu as vaincu. L'idéal est un songe, l'amour pur une sottise. Il n'y a de beau que la matière. Tu achèveras de me convaincre : je suis jaloux de toi.

22, onze heures da soir.

Depuis ce matin, j'ai beaucoup pensé, beaucoup pleuré, et je veux, avant de chercher un peu de repos, te fermer cette longue lettre. Je suis bien malheureux, mon ami; mais Suzanne et Edmée sont-elles donc si coupables? L'une, pauvre veuve d'amour, s'est laissé tenter par une fiction ; l'autre a cru naïvement que l'amour était une simple affaire de politesse, et elle s'est fait aider à aimer. Quelle e«t la plus cruelle des deux? Ne furent-elles pas des ■ bourreaux innocents? Maudite soit mon ambition, qui m'a fait courir au-devant du mirage ; mais bénies

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soieDt*elles, ces deux âmes qui ont cru me guérir en m*empoisonnantI Suzanne^ Je vous aurais aimée! El TOUS, Edmée, j'aurais été pour tous un frère; mais parce que, votre tendresse s*est trompée, dois-je donc TOUS maudire?...

S3 octobre.

Je n*ai pu achever ma lettre cette nuit. J*ai revu ce matin W^ Ducbemin; je ne lui ai pas dit un mot; je ne lui ai apporté ni excuse ni pardon. Avec elle les paroles sont de grossiers auxiliaires. Un regard suffît. Comme elle entrait chez M°^ de Sainte-Âure, j'ai été simplement au-devant d'elle; je lui ai tendu la main; elle a compris, et un pâle sourire, comme un rayon de soleil qui glisse sur la neige, a coloré un instant ses lèvres blêmies. Elle a souffert autant que moi. Quant à Edmée, je ne lui parle pas; mais je la regarde sans colère. Mon ami^ qu'elle est donc belle? Pourquoi n'a-t-elle pas l'âme de Suzanne? Pourquoi Suzanne n'a>t*elle pas sa jeunesse?

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