LETTRE LUI
EDMÉE DE SAINTE-AURE A LUCIE DE GRÉNETi
Provins, décembre.
Il y a#bien longtemps que je ne t'ai écrit, ma bonne Lucie ; tu me croyais tout entière aux préparatifs de mon mariage, et tu ne voulais pas me déranger de mon bonheur. Hélas ! il a failli sombrer, mon bonheur. C'est avec des larmes que je commence cette lettre, et mon mariage est retardé jusqu'à la fin d'un deuil.
Nous avons perdu hier, à trois heures, cette bonne Suzanne Duchemin; et si tu savais pourquoi elle est morte, comment elle est mortel Je ne suis plus, mon amie, la rieuse et folle Edmée que »tu renvoyais à ses poupées. Je comprends, maintenant, que l'amour est une chose sérieuse qui prend la vie entière et qui peut don-
nerla mort. Je comprends, maintenant^ pourquoi TE^lise a fait du mariage un sacrement. Je n*«i qu'une terreur désormais, c'est de m'oublier à sourire quelquefois à ces passions terribles qui ont failli dévorer ma couronne de mariée et qui ont consumé ma chère Suzanne.
Je veux tout te raconter à toi, mon unique amie, et je ne sais comment te faire ce récit. Les pensées m*étouffent. Depuis hier, il me semble que j'entre dans un monde nouveau. Je ne trouve point de mots pour des idées qui se révèlent.
Je dois d'abord commencer prr un aveu. Ce grand mystère, dont je t'ai parlé un jour, n'était rien moins qu'une correspondance entre M. de Rianval et moi. Il m'avait remis une lettre au jardin. J'avais été fort effrayée de cette démarche; mais n'osant me confier à ma mère, j'avais donné à M"« Duchemin ce billet, qu'elle avait décacheté, lu, ef auquel elle m'avait permis de répondre. M. de Rianval me parlait en termes si magnifiques de son amour et de ses projets, que je craignais de lui paraître bien sotte et bien ignc^ante en lui répondant moi-même. Ma bonne Suzahne m'avait dicté la réponse. Le succès de cette collaboration nous enhardit; d'autres lettres suivirent, et une correspondance très-régulière s'engagea.
J'écrivais, }êl^^ Duchemin dictait. Ce fut là une grande faute; mais je me disais si bien qu'un jour, par une vie entière de soumission et de devoir, je dédommagerais M. Yalentin ! J'étais si heureuse de paraître à sa hauteur !
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Si ta avais vu sa }oie1 Combien il m^ahmiit <et me remerdaîl de le oompreiKirel Moi, je ne eomprenais p&s toiqottrs, mais j*aTais foi dans sa loyauté, f avais foi dans l'expértenoe de^ma bonne Suzanne, et je ra'appii* quais, comme à une tâcbe, à eette eoirespondaQcé. le mettais à transcrire ces lettres r«ttèDtîon religieuse <|ue noiisa(»portionsaatref(»s à nos analyses de calécbisme. Je me disais : Il faut que j'apprenne tout cda pour être digne de lui.
Cela dura longtemps. Un, jour, M"»« Sozanne me fit part de quelques scrupules, et se diai^a de préparer Yalentin à la découverte de c^ie superchefie. Valentin s*étonna^ s'alarma de mon silence ; puis^ Suzanne lui dit tout, et je m'aperçus qu'il se débattait entre le ressentiment et le pardon. Je ne doutais pas, toutefois^ de notre mariage; je croyais en lui. Aussi, quand il demanda, il y a quelques jours, à aller à Bianval, je lui dis au revoir du fond du cœur; et il s'était permis la veille, dans le jardin, certaine familiarité sur n» joue, qui me constituait une preuve évidente.
Après son départ^ Suzanne, souffrante depuis plusieurs semaines, dut garder le lit, et je t'avouerai qu'a* lors la pensée de Yalentin laissa mon cœur un p^i libre de se livrer à toute son affection pour ma bonne Docliemin. Le médecin n'avait pas dissimulé la gravité du mal ; je compris bientôt que j'allais perdre ma seconde mère. Tu sais, ma bonne Lucie, combien je l'aimais. Depuis son retour à Provins, elle était la confidente de mes plus secrètes pensées; je me sentais forte et hardie
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par elle. S<m esprit^ que moi seule connaissais, s^humi-* liait chréttenoemeiit pour ne pas efforoudier te inien« Elle avait y» naître notre amonr, eïle fanait approuvé, abrité, encouragé. Je m'épouvantais de l'idée de la perdre, le m'installai près d'elle, dans sa ebambre, et jour et nuit je la gardai, priant Dieu et la Vierge de me la conserver.
Mais tout en attribuant à la maladie les bizarreries d'humeur que je constatais dans ma tionue Suzanne, je m'étonnais cependant de son changeaient à mon égard. Par instants, elle me haïssait; d'autres fois, elle m'attirait dans ses bras, m'étouffait de caresses. Je n'osais lui parler de Valentin. Quand je hasardais son nom, elle me reprochait de préférer mon amour à mon amitié ; parfois, au coutraire, elle me demandait des nouvelles de mon fiancé et m'exhortait à l'aimer. Elle ne dormait plus; mais elle avait la nuit comme des extases pendant lesquelles le monde extérieur disparaissait; alors elle évoquait un couple angélique, auquel elle iadressait d'ardentes supplications, et demandait pardon de crimes imaginaires.
rétais témoins de ces tortures, qui m'arrachaient le cœur, et que je ne pouvais soulager. De jour en jour ma. bonne Suzanne s'affaiblissait. Une toux opiniâtre lui brisait la poitrine. Ses pauvres petites mains étaient devenues transparentes ; elle n'avait plus que des yeux dans le visage. Mais ses yeux avaient un édat surnature!. Son fr^e, curé à Méurville, fut prévenu, et vint s'installer ici. il pia*ut anéanti à son aspect; il s'arrêta sbt le seuil
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de la chambre, et lui, rhomme de Dieu, qui avait dû ensevelir bien des morts, se sentit défaiUirdevant l'agonie de sa sœur. Suzanne l'accueillit avec un navrant sourire :
— Eh bien, mon frère, lui demanda-t-elle, êtes-vous convaincu; en meurt-on?
Son frère pâlit. Depuis son arrivée, Suzanne avait retrouvé un peu de calme, elle allait plus doucement vers la tombe. Le souffle du prêtre chassait les visions; elle dormait plus souvent, et son regard s'essayait à chercher les splendeurs d6 Taulre vie. Elle était aussi d'une humeur plus égale pour moi. Je la retrouvais, au moment de la quitter, aussi tendre, aussi maternelle qu'elle avait été autrefois; elle me tenait souvent enlacée sous ses baisers, et je sentais ses larmes glisser entre mes cheveux.
— Pauvre enfant, me disait-elle, je vais donc te quitter. Mais n'aie pas peur, je veillerai toujours sur toi.
Une nuit je la croyais assoupie, et je lisais mes prières au pied de son lit, quand je Tentendis qui m'appelait tout bas. Je courus à elle ; mais, comme j'allais l'interroger, elle me posa la main sur les lèvres...
— Laisse-moi te demander pardon, murmura-t-elle, je ne veux pas mourir avec un remords.
— Vousl m'écriai-je palpitante. ,
— Moi, qui t'ai trompée, ma pauvre enfant; moi, qui ai été jalouse de ton bonheur, et qui ai voulu
te le prendre. Approche lout près, et écoute ma confession.
Suzanne me fit alors une révélation au souven1r.de laquelle je frissonne encore. Se peut-il, ma chère Lucie, que Tamour soit si dangereux? C'est à peine si j'oserai être heureuse, quand je songerai que mon bonheur me coûte la^ vie de ma plus tendre confidente.
Imagine-toi qu'elle aimait Valentin. Elle avait conçu pour lui une de(ces passions fatales qui tuent. Notre correspondance avait exalté son>amour, et ne se sentant pas aimée, brisée par la honte et le remords, elle mourait, la douce et chère rivale, plutôt que de me le disputer encore.
J'eus la vision rapide d'un abîme. Je compris bien des choses qui m'avaient étonnée et alarmée. Je pensai à Valentin. Suzanne me devina.
— Puisque je meurs, me dit-elle, c'est qu'il t'aime.
Fut-ce cette assurance de la pauvre martyre qui éloigna de mon âme toute pensée mauvaise ? je n'en sais rien; mais je tombai dans les bras de Suzanne, je lui jurai mille foisque je l'aimais, et, dans l'exaltation de mon amitié, j'aurais volontiers fait vœu de renoncer à Valentin, si j'avais pu la conserver au prix du bonheur de toute ma vie.
De paireilles confidences vieillissent. Suzanne, à peine rassurée par mes caresses, me parla longuement, abondamment de M. de Rianval ; elle me l'expliqua, me fit comprendre combien je lui étais inférieure, et par quel
9tt sczahhc ocoiBVf»
•déronement je pouvais, sinon fli*éle¥«r jiMqpi'à lui, du moins ne jamais gêner son essor. Ma bonne Lucie, <|if 9 est doue diCfleile d*é<re épouse! le ae serai plus use minote sans me rappeler les conseils de ma -boose 0«iicfaamin. Je s^ascomme on autre csnir iseoBoii juai|H*ieiai moi, qui s*éelian£fe et qui se met à bailre anniessus de Tancien.
Hélas! Suaane s^alfaililissait viàÊÀBmeaL Cn flMtfin, eUoaedit:
«-- FermetaHBoi de le rer<Hr «Boofe «M fois.
le pieuraî en l*embrassant^ pour loule lépouae. fiSe écrî^H elleHntême à Yal^fitin. Deux jonrs apr^, K arri- ▼ait avec un de ses amis qui revient d'Italie pour notre iiiariage«
Suzanne attendait À diaque rooiemeia de ratae «ie me regardait, semblant dire:
— Ce n*est pas lui ; il viendra ^op tard! fôifia, bi^y je loi murmurai à rormtte:
— Ma bonne amie, il est v^u, il est ià2
— Fais-le entrer, me répondit-elle, et piéviens mon iTepe.
Talentin était très-pftte. le ne voulus point lire dans ses yeux, €ft je baissai les miens. Il s^approoha du lit, s'agenouilla en sanglotant. Suzanne reprit un peu de lèMe; elle s'aooouda sur sonoi^i^; on sentait quelle «epoussait la jnort qui TobsédaiL
-^ TatentÉn, lui dit-eUe, Edmée m'a paidooné, me pardoBBierea^TOBS }
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Il prit sa main sèche et brûlante qa*i] baisa. . — Mon frère ^ continua Suzanne en isTadressant à f abbé Richard, vous voyez que je les unis, que je les bénis. Soyez heureux^ mon fils, ma OUe; vous vous aimez, pensez quelquefois à moL Yalentin^ ayez foi dans Edmée; je sens que ma mort lui sera salutaire. Taî tant prié Dieu^ qu'il me permettra de lui léguer mon amour!
Elle nous attira près d'dle, serra nos dem tèles snr sa poitrine haletante. On eût dit q&*elle se rattachait à nous au bord de rabtme, on qu'elle voulait nous emporter avec elle. Mon père, ma mère, tout le monde fat introduit ; elle les remercia tous, leur fit ses adieux^ se iit absoudre encore une fois par son frère, ^ sans cesser de nous tenir près d'elle, elle s'affaissa doucement sur son oreiller pour attendre l'agonie. Pendant une heure, je sentis à peine son souffle sur mon ûront Valentin priait avec moi.
Tout à coup, elle ût un mouvement. Nous nous levâmes épouvantés. Elle était livide, ses yeux brûlaient la peau autour des orbites.
— Edmée, s'écria-t-elle, viens, toi seule 1 £t repous-. sant Valeniin, elle m'enlaça, me disant dans son délire:
— Prends bien garde, ne la»se pas échapper mon âme ; je veux qn'eUe entiie en toi, qu'elle aime et qu'elle ^t aimée avec loi !
Je sentis ses lèvres agitées de frissons convulstfs
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chercher les miennes^ s'y poser ; un cri sourd jail* lit de sa poitrine et pénétra dans la mienne ; elle était morte 1...
Accuse-moi de superstition. Depuis hier, je crois que, par un miracle, Dieu a permis que Tâme de Suzanne pénétrât tout mon être. Je me sens autre. Je m'imagine n'avoir point encore aimé Valenlin , tant j'éprouve pour lui de tendresses nouvelles, délicates, profondes. De son côté, il m'a paru naïvement frappé de mon changement. Il a compris comme moi que la bénédiction de Suzanne nous avait mariés et consacrés. Nous la pleurerons ensemble, et demain, nous irons tous les deux prier sur la terre qui va recouvrir ce pauvre corps, dont j'ai enseveli en moi la parcelle divine, immortelle!
Je n'ose te parler du bonheur que j'attends dans l'avenir. Mêler mes espérances à ce récit serait un sacrilège.
Je veux m'oublier, pour la pleurer de toutes mes larmes, elle qui est morte pour moi. Tout ce que je puis te dire, c'est que je sens désormais, à ne point •m'y tromper, que j'ai la force de rendre Valentin aussi heureux qu'il mérite de l'être. Je vais me dévouer avec une volonté si ardente à le comprendre, à le deviner, qu'il ne s'offensera plus lorsque je resterai un peu audessous de ses rêves. Notre amour a été béni au seuil de la mort ; mais à travers le tombeau qui s'ouvrait, un rayou de Dieu a passé qui l'a éclairé et animé. Va ! je
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ne crains rien, je ne faiblirai pas dans ma tâche. Valentin m'aidera, et j'ai désormais là-haut une auxiliaire invincible.
Adieu, ma tonne Lucie, toi seule me restes, prie pour nous; mais, je t'en conjure, prie pour ma chère Suzanne Duchemin.