Les Roumains d'Autriche-Hongrie
PERSÉCUTIONS ET VIOLENCES DES AUTORITÉS HONGROISES CONTRE LA POPULATION ROUMAINE
groupe compact, occupent le royaume actuel de Roumanie ainsi que les territoires limitrophes qui relèvent de l'empire austro-hongrois et de l’empire de Russie, La population roumaine autonome du royaume de Roumanie s'élève à sept millions et demi d’habitants ; un million de Roumains occupent la Bessarabie russe; le reste est assujetti à la domination austro-hongroise. Un groupe aberrant de six cent mille Roumains environ se trouve disséminé au sud des Balkans, ainsi que dans certaines régions de la Serbie et de l’Albanie.
Parmi les peuples de nationalités diverses dont la réunion constitue l’empire austro-hongrois, les Roumains, Latins de race, d’esprit et de langue, occupent la plus grande partie de ce qui fut la Dacie-Trajane ; ils forment là une masse presque homogène de quatre millions d’habitants qui, à travers seize , siècles de luttes/ de persécutions ininterrompues, de vicissitudes inouïes, ont su garder intacts leur langue, leur physionomie et leur génie propres. Réfugiés dans leurs montagnes, incapables d'accorder leur sensibilité au dur esprit des envahisseurs, haussés par la persécution jusqu’à une claire conscience de leurs destinées nationales, ils attendent aujourd’hui l’heure de la délivrance et la réalisation du vœu séculaire cher à tout Roumain, La Transylvanie, le Banal, le Maramuresh, leCrishiana, la Bnkovine sont les territoires actuellement occupés par eux; les quatre premiers relèvent de la couronne de Hongrie ; le cinquième fut ravi à la Moldavie par T Autriche en 1775 et fait partie intégrante de l'empire des Ilabsburgs,
Deux siècles de colonisation romaine ont suffi pour constituer, des
Carpathes au Danube, une nation à tel point marquée du sceau de la latinité qu’aujour d’hui encore, dans son langage courant, le paysan roumain se désigne lui-môme sous le nom de Roman qui, dans son esprit, prend le sens d’habitant de la campagne. C’est là un des plus remarquables exemples de persistance ethnique que nous offre l’histoire.
Dès le septième siècle, en effet, les anciens chroniqueurs parlent du peuple roumain auquel ils donnent le nom de gens Waîachorum , natio Walachica, popuhis Walachîms, Vtessi, expressions dérivées du mot Welseh dont le sens, en langue germanique, est synonyme de celui de Latin.
Lorsque, au dixième siècle, les Hongrois ou Magyars envahirent les provinces roumaines, ils trouvèrent les Roumains installés aux lieux qu’ils occupent encore actuellement; et ce fut dès lors une lutte, sans cesse renouvelée, entre les deux races qu’un contact séculaire ne parvint jamais à mélanger, lutte qui persiste aujourd’hui aussi vivace et plus consciente qu’autrefois. Si certains éléments, appartenant surtout à l’aristocratie locale, furent, avec le temps, magyarisés, tel ne fut pas le cas pour les masses populaires : elles résistèrent et surent maintenir sans défaillance leur langue et leur individualité nationales. Jusqu'au dix-neuvième siècle les Magyars cherchèrent surtout à imposer leur hégémonie politique et religieuse. À partir de 1848 le point de vue national prima les autres; le conflit changea d’aspect et prit celui d’une persécution dirigée cette fois contrôla culture et la langue roumaine elles-mêmes. Après rétablissement du dualisme austro-hongrois, en 1867, cette persécution prit un caractère particulièrement acharné et impitoyable : elle ne lendit à rien moins qu’à la dénationalisation totale des Roumains et à leur extermination en tant que race autonome.
Rien ne fut épargné pour atteindre ce but; en Transylvanie notamment, foyer principal de 3a résistance, l’œuvre de destruction fut poursuivie avec une rigueur, une dureté dont un public occidental aurait peine à se faire idée. Le cynisme des méthodes n’eut d’égal que l’hypocrisie des prétextes invoqués. Les grands mots de « justice, liberté, droit », remplissent, en Hongrie, les proclamations, les revues, les brochures et les mémoires destinés à une lointaine publicité : nulle part on n’en fit si retentissant abus; mais sous ce masque destiné à égarer l’opinion européenne, nulle part on ne vit pousser plus loin, qu’en Hongrie, l’oppression de tout sentiment national, le despotisme de classe, le mépris cynique et brutal des plus élémen-
taiæes principes de liberté et de dignité humaines. En réalité, pour les Roumains de Hongrie l égalité des droits civiques n est qu un mot vide de sens pratique et Ton voit les tribunaux leur refuser systématiquement la protection que la loi est censée leur accorder. Pour eux, le droit de réunion n’existe pas et la liberté de la presse n est qu’une fiction : combien des nôtres no sont-ils pas emprisonnés à l'heure actuelle pour avoir tenté d’élever la voix en faveur de leurs concitoyens en butte aux pires dénis de justice. La terreur politique règne à tel point que jamais les trois millions et demi de Roumains habitant la Hongrie n’ont réussi à envoyer au Parlement de Budapest plus de quelques rares députés nationaux.
Pour hâter l’œuvre de magyarisation et anéantir la langue que depuis tant de siècles les Roumains n avaient jamais cessé de parler, l’État hongrois crée, dès le début de Père des persécutions, dans les villages habités exclusivement par des Roumains, des écoles dites « d’État » où seule la langue magyare est autorisée et que doivent, sous peines sévères, fréquenter tous les enfants à partir de 1 âge de trois ans !
En 1892 les plaintes des Roumains furent exposées dans un mémorandum qu’une délégation, dans laquelle figuraient le docteur Ratzin et le Père Lucaci, deux des plus énergiques lutteurs de la cause nationale, fut chargée de remettre à l’empereur François-Joseph : l’audience demandée ne put être obtenue. Il s’ensuivit un procès célèbre qui donna lieu à une grandiose manifestation nationale de la part des paysans accourus en foule pour y assister et se termina, pour les signataires du mémorandum, par des condamnations à de nombreuses années de prison.
La guerre actuelle mit tragiquement en valeur et la cruelle perfidie des oppresseurs et 1 attachement-proiond des Roumains de I ransylvanie pour la cause nationale; afin d’entraîner au feu ces paysans héroïques on eut recours à la plus insigne tromperie : on sut leur persuader qu’ils marchaient au secours de leurs frères d outre-monts attaqués par les Russes.
Le drapeau tricolore roumain largement déployé en tête de leurs colonnes, portant au képi la cocarde nationale, chantant 1 hymne classique du « réveil », symbole de sédition jusqu à hier, imposé aujourd’hui par la malice "hongroise elle-même, les régiments roumains furent envoyés au massacre en première ligne et 1 on put ainsi hâter l’extermination méthodique d’une forte race, tout en mettant à contribution ses légendaires qualités militaires.
« Romànul nu pero », le Roumain ne périt pas, dit un vieux dicton issu de cette notion de résistance ethnique qu’a développée, au fond de la conscience populaire, la longue pratique du malheur. Et de fait peu de phénomènes historiques sont aussi saisissants que celui de la destinée de cette nation, îlot perdu dans un océan de races étrangères, battu par le flot des invasions barbares venues de l’Est et du Nord, et triomphant quand même, sans jamais abdiquer, de tous les facteurs accidentels ou conscients ligués pour sa ruine. Sous le coup des persécutions hongroises son individualité s’est au contraire redressée, plus forte, plus lucide que jamais.
Si jamais cause nationale fut légitime, c’est celle des Roumains d’Autriche-Hongrie, et celle de la nation roumaine tout entière. Il est juste que ses tronçons dissociés se rejoignent, d’autant plus que, géographiquement, il n’existe entre eux aucune discontinuité. La logique profonde de la vie, aussi bien que les principes de droit que la France fut la première à proclamer, et pour la défense desquels se sont groupés aujourd’hui les puissances de la Triple Entente, veulent que le bloc national roumain, un de par la race, de par l’histoire, de par la langue et de par la souffrance commune, soit enfin reconstitué.
La notice qui suit cet exposé succinct est tirée d’un travail beaucoup plus complet, rédigé il y a quelques années.
Cette notice, ainsi que les tableaux statistiques et la carte qui l’accompagnent, mettent en lumière la prépondérance absolue de l’élément roumain dans la Transylvanie, le Banat, la Cristhiane et le Maramouresh.
Cette prépondérance ressort des chiffres établis par le gouvernement hongrois lui-même et alors même que ces chiffres ont été faussés, comme on s’en convaincra, au profit de la population hongroise.
Enfin on joint à cette brochure un aperçu des violences et des persécutions dirigées par les autorités magyares contre la population roumaine. En consultant cette longue liste, qui comprend dix années, on pourra se faire une idée des procédés employés par l’administration et la justice hongroises pour étouffer cette malheureuse nation.
Docteur Jean Cantacuzène,
Professeur à la Faculté de Bucarest.