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Les routes. Préf. par le comte d'Haussonville

Il y a quatre mois à peine, quelques amis de Brunetière se réunissaient chez l'un d'entre eux et décidaient d'honorer sa tombe par quelque témoignage de leur souvenir. D'un commun accord ils chargeaient Eugène-Melchior de Vogué d'adresser au public français et étranger l'appel nécessaire. Aussitôt Vogué prenait la plume, et, dans quelques lignes vibrantes, comme il savait les écrire, il faisait appel « à l'affection des nombreux disciples dont Brunetière fut le guide, à la gratitude des lecteurs qu'il intéressa, à tous les honnêtes gens qui se plaisent à honorer sur un tombeau, par delà les dissidences de la vie, ces hautes vertus de l'esprit humain : labeur, sincérité, désintéressement, libéralité, dans le don perpétuel de soi-même ». De tous ceux-là, il sollicitait le concours en vue de lui élever a non point un monument fastueux dont il n'eut point voulu, mais un buste sur une stèle et d'offrir au passant

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une image sensible de la pensée qui se donna si généreusement à la communauté française ». L'appel élait imprimé, prêt à paraître, quand Vogiïé lui-même a été aballu, en une nuit, brutalement, par la main sournoise de la mort.

Brunelière ! Vogué ! Par ces deux pertes si rapprochées, la génération des hommes qui ont dépassé la soixantaine n'a pas seulement perdu sa couronne : elle a été décapitée. Quelle fatalité déplorable les a fait disparaître si prématurément l'un après l'autre, eux dont il y avait encore tellement à espérer, qui avaient encore tant de choses à nous apprendre. Et ceux-là au contraire dont il n'y a plus rien à attendre, et qui ont déjà dit le peu qu'ils avaient à dire, ceux-là demeurent sur terre, inutiles, attendant leur tour.

Qu'il soit permis du moins à l'un de ceux-là, non point d'élever à Vogué un monument — il n'en serait pas capable — ni môme d'ériger son buste sur une stèle, mais de graver trop à la hâte un médaillon où ceux qui ont comme lui connu et aimé Eugène-Melchior de Vogué puissent déjà retrouver quelques traits de cette noble physionomie.

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Mes relations avec Vogué ne dataient point de nos années d'enfance ni même de première jeunesse. Son enfance s'était écoulée loin de Paris, dans le vieux château de Gourdan qui appartenait à une branche cadette des Vogué, et qui était sa propriété personnelle, de par le testament d'un oncle. Dans la préface de son premier volume, il a fait allusion avec discrétion, car il avait la pudeur des confidences, à ses souvenirs d'enfance dans celle demeure seigneuriale, aux heures passées aux coins du feu dans la vieille bibliothèque « à lire des poètes chéris, à deviser de voyages et d'histoires, de projets et d'espérance ». Lorsque des considérations supérieures le contraignirent à laisser cette demeure familiale passer en des mains étrangères il en soulïrit. Plusieurs aquarelles reproduisant le château de Gourdan, avec ses pavillons et ses terrasses, ornaient les murs de la pièce où il se tenait de préférence. Sans doute ses yeux se tournaient souvent avec regret vers ces témoins de son jeune passé ; mais sinon à ses proches,

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du moins à ses amis il n'en parlait jamais.

Les premières années de sa jeunesse s'écoulèrent à Grenoble où il fit son droit. Quand la guerre éclata, il avait vingt-deux ans. 11 s'engagea dans le régiment d'un frère plus jeune qu'il vit à ses côtés atteint d'une blessure mortelle. Au cours de la campagne il obtint la médaille militaire, seule décoration française dont il ait jamais été honoré. A Sedan, il fut fait prisonnier. Lorsque Rousse le reçut à l'Académie française, il parla sur la foi de Déroulède, « des clairons prussiens sonnant la Marseillaise ». Ce fut le choral de Luther que les soldats allemands entonnèrent le soir de Sedan, et bien souvent ^ ogiié m'a dit l'impression douloureuse qu'il avait ressentie lorsque, du camp où il était parqué avec les autres prisonniers, il avait entendu le chant religieux par lequel l'ennemi vainqueur célébrait son triomphe.

Cette enfance sévère, dans un vieux château, cette jeunesse isolée dans une ville à laquelle ne le rattachait aucun lien et coupée en deux par la tragédie de l'Année terrible, développèrent en lui un penchant inné à la mélancolie, non pas à ce vulgaire mal du siècle, dont lui-même a dit

que le plus souvent il était « individuel, artistique, cher à celui qui le possédait », mais à celte mélancolie dont Lacordaire a eu raison d'écrire « qu'elle est inséparable de tout esprit qui va loin et de tout cœur qui est profond ». L'âge, car la mélancolie est surtout un mal de jeunesse, les succès, on pourrait presque dire la gloire ne le guérirent jamais complètement de ce noble mal. Au fond, tout à fait au fond, malgré des apparences d'animation, d'exubérance, parfois même de gaieté, Yogiié a toujours été un triste.

A peine revenu de captivité, il fut emmené à Constantinople par le chef de son antique maison qui, déjà membre de l'Académie des Inscriptions, devait devenir un jour son confrère à l'Académie française. C'était le temps où la jeune République trouvait encore que les vieux noms ne déparaient pas ses ambassades. Il y passa quatre ans, et c'est de là que sont partis ses premiers écrits.

Je me souviendrai toujours de l'impression d'abord de surprise, puis d'admiration que j'éprouvai, à la campagne, lorsque dans le numéro de la Revue des deux Mondes, du i^^ janvier 1870 je lus un article

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qui avait [xxir litre Syrie Palesiine cl qui se terminait par cette signature : Eugène-Mclcliior de Vogué. J'eus tout de suite le sentiment qu'un écrivain de race nous était né, et ce sentiment lui partagé par les bons juges au milieu desquels je vivais. Mais qui pouvait i)i('n être cet inconnu, portant un nom si connu P Je m'informai et appris l'acilement ce que je viens de dire. Le public h^ttré rai i (la bien vite ce jugement d'une petite élite : je parle de ceux qui étaient les hôtes de mon père et de ma mère à Gurcy. Les articles qu'il publia successivement dans la Revue des deux Mondes au cours des années suivantes et qui réunis forment le volume intitulé : Syrie Palesiine Mont Aihos rendirent familiers à l'admiration de tous le nom et le double prénom de cet inconnu de la veille. C'est que, dans ce petit volume, il est déjà tout entier avec sa forme brillante qu'une maîtrise plus grandi' en l'art d'écrire devait, avec les années, rendre plus sobre en lui laissant tout son éclat, avec ses métaphores hardies et poétiques, cependant toujours bien suivies et heureuses, avec ce don du verbe et ces trouvailles de mots qui lui faisaient inventer des expressions nouvelles pour rajeunir des idées vieilles comme le

juoiulo. 11 y élait loiil entier aussi |);ii l;i pensée déjà singnlièrenienf rélléeliie chez nn être aussi jeune — il avait à peine vingl-einq ans — par le coup d'œil philosophique jeté sur les choses el l'Jiistoire du monde, par je ne sais quoi d'ardent et de désenchanté à la l'ois, qui, tout en mesurant le néant de la vie s'intéressait cependant avec passion à ses manifestations diverses. Ces études révélaient en outre chez leur auteur une solide culture intellectuelle et des lectures abondantes, des connaissances générales allant presque jusqu'à l'érudilion, une égale familiarité avec l'antiquité classique et la littérature moderne, avec Homère et Chateaubriand.

Chateaubriand ! Lorsqu'un voyageur vous invite à le suivre en Orient, lorsqu'il vous conduit en Terre Sainte, à Jérusalem, au Mont Carmel, il s'expose par cela seul et sans y prétendre à une comparaison redoutable. Du premier coup, chacun la lit, car tout y invitait. Vogué soutint la comparaison sans désavantage. Chateaubriand aurait-il en effet senti autrement, et mieux dit lorsqu'après avoir visité par une belle nuit claire, l'emplacement de la H divine )> Bvblos où l'on ne découvre

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même plus des ruines, Vogué rappelle la malédiction du prophète Juif : J'exterminerai jusqu'à sa poussière : Radam puberem cjiis de ed, et lorsqu'il ajoute : u Je regarde autour de moi et dans le silence et la solitude, sous les débris accumulés par d'autres races, je ne retrouve même pas en vérité, un peu de la poussière de ces âges merveilleux. Seule, la vague obstinée revient mourir à sa place ancienne : seule, la lune poursuit sa route immuable, propice et compatissante aux souvenirs du passé. Où sont ces races bruyantes et disparues '? Ces choses qui ne pensent pas et qui restent, la mer, les astres, les montagnes sont donc plus fortes que nous qui pensons et passons. »

Aux réflexions que lui inspirent les aspects uniformes de la nature et les spectacles variés de la vie ne donne-t-il pas même une forme moins achevée peut-être que Chateaubriand mais plus simple et qu'on sent plus sincère. Ainsi, après le récit d'une nuit passée dans une cellule au Mont Carmel, à regarder la mer à travers les grilles de la fenêtre, il ajoute : « L'infmi, vu à travers les barreaux d'une prison, n'est-ce pas là toute notre vie. ^> C'est qu'en effet, durant toute sa vie, son

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âme inquiète s'est heurtée contre les barreaux lie la prison, jusqu'au jour ofi, trop tôt libérée, elle a pris scjn essor vers l'infini. Il était lui-même encore, et encore tout entier, dans le volume intitulé : Histoires Orientales et publié en 1880. Ce volume contient en elfet son premier essai dans un geiue où il devait briller par la suite, les œuvres de pure imagination. C'est bien l'ébauche d'un roman, l'histoire du Syrien Vangheli qui, tour à tour aspirant diacre, marin, pêcheur d'épongés, amoureux de la pauvre folle Lôli, meurtrier de son rival, soldat de Kolokotroni puis d'Ibrahim, raconte ses pérégrinations douloureuses au voyageur franc qu'il a rencontré et remercie « le Seigneur miséricordieux d'avoir fait la terre si grande, afin que ceux qui souHrent puissent marcher devant eux jusqu'à ce qu'ils aient lassé le souvenir qui les poursuit. » Les pérégrinations de Vangheli se terminent au monastère du Mont Athos. Avant de mourir il demande que, sur sa tombe, on inscrive ce seul mot : eurêka fui trouvé et il recommande qu'on montre cette inscription au voyageur franc à qui il n'a plus rien à apprendre : « sa tombe en saura davantage. ))

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(Jt'pciul.inl i'aiine encore mieux dans ce volume TéUide inlilulée : Chez les Pharaons. Je ne crois pas en effet que jamais il ait écrit de plus belles pages, sauf celles que lui inspira plus tard le souvenir de Mariette. Cette première visite à la terre d'Egypte lui causa une sorte de commotion. Elle lui donna le sentiment « d'une révélation nouvelle tombant brusquement dans nos idées acquises, faisant voler autour d'elle les dates et les systèmes reçus, bouleversant les plans de l'histoire, révolutionnant notre pauvre esprit, substituant aux perspectives familières des horizons autreinent ordonnés, intervertissant sur bien des points la généalogie acceptée jusqu'ici de ses idées et de ses connaissances. » Les longues heures passées par lui dans le musée de Boulacq développèrent encore les tendances philosophiques et mélancoliques de son esprit. En présence de ces « corps intacts, de ces figures de granit, de ces attestations de victoires et de splendeurs royales » il sentit plus que jamais « l'amère vanité d'être » et le contraste entre ces images de mort et la vie perpétuelle de cette nature aussi forte, aussi féconde qu'elle l'était il y a des milliers d'années, ramenait son esprit au

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thème éternel de toute philosophie : la caducilé îles choses humaines opposée à l'impérissable jeunesse de la nahire, « l'effroyable peu que nous sonunes, nous notre histoire, notre courte antiquité en face de cette création antérieure à tout, survivant à tout, ne défaillant jamais. » Au seuil du désert, au pied des Pyramides, au sortir de ces hypogées où depuis sept ou huit mille ans sont ensevelis des rois dont la pioche impitoyable de l'archéologue trouble le dernier sommeil, il s'absorbait dans la lecture de Pascal. » Les Pensées du grand tourmenté lui semblaient le seul conuuentaire assez éloquent pour être supporté en un tel lieu, mais n'en donne-l-il pas un commentaire presqu'aussi éloquent lorsque, remarquant une pauvre petite tente qu'un fellah employé aux fouilles avait dressé dans le sable, il ajoute : « Alors j'ai pensé qu'il doit y avoir quelqu'un pour qui cette antiquité et cet espace sans bornes sont misères égales, qui juge ce mendiant et les Pharaons, cette loque de toile et les Pyramides, aujourd'hui et les longs siècles à la commune mesure de son éternité ; et quand l'homme roula d'un geste son lambeau d'étoffe sur son piquet, au matin venu, je

XVI LES KOUTES

me rappelai qu'Isaïe le prophète a dit : Terra aiifereliir quasi tabernaculum imius nodis ; cette terre sera enlevée comme la lente d'une nuit ».

Cette terre d'Egypte le revit plus d'une fois. Des intérêts nouveaux dans sa vie l'y rappelèrent souvent et quand la compagnie de Suez voulut élever sur les bords du canal une statue à Lesseps, l'Académie française et l'Académie des Sciences chargèrent Vogiié de prendre la parole en leur nom. Nul n'avait qualité, autant que ce nouveau membre du Conseil pour faire l'éloge du grand Français. L'année dernière il y retourna encore. Il y trouva les Anglais établis en maîtres et ce spectacle lui fut dur ; il souffrit aussi de voir un énorme hôtel dominer à Eléphantine la berge où l'on ne voyait que des huttes arabes lorsqu'il y vint pour la première fois. Mais son patriotisme goûta quelque consolation lorsque, la nuit venue, il remarqua une lumière qui tremblait de l'autre côté du fleuve dans une petite maison blanche que son crépi de chaux détachait en vigueur sur le fond noir du tertre de décombres. Deux chaises, un rayon pour les livres, une table de bois blanc composait tout ce campement qu'il

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entre voyait à travers la porte ouverte. Mais la lampe allumée sur eette table était la luuiière de la science; et l'iionniu! qu'elle éclairait élait un savant l'rançais.

Ce volume d' a Histoires orientales »

révélait en inème temps une préoccupation nouvelle chez cet esprit toujours en mouvement. 11 contenait deux articles sur la Russie. C'est que les hasards de la carrière diplomatique avaient fait abandonner à N'ogiié Gonstantinople pour Saint-Pétersbourg où il avait été nommé troisième secrétaire à l'ambassade du général Lello. Rapidement il s'était pris de passion pour cet 0 lient nouveau, moins connu et moins exploré que l'ancien. Le mystère russe l'attira ; il aiiTia la steppe comme il avait aimé le désert ; il en décrivit l'étendue monotone et sans limite, la morne désolation en hiver, la riche floraison au printemps, avec la même plume enchanteresse qui lui avait servi à peindre les bords arides de la mer Morte ou les nuits lumineuses de l'Egypte. Là Russie enrichit sa palette de

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nouvelles couleurs. iMais les aspects nouveaux de cette nature et de cette terre inconnue ne furent pas seuls à le captiver. Le peuple silencieux qui l'habilail l'iuléressa davantage encore. Il voulut pénétrer le secret de ce silence. Il se familiarisa avec la langue russe qui est, dit-on, la plus difficile, mais aussi la plus variée et la plus souple de l'Europe. Il ne se contenla pas de fréquenter et d'observer la société à demi cosmopolite qui orne les salons de Saint-Pétersbourg. Il étudia les mœurs du peuple russe et se pencha vers lui. 11 battit en chasseur les plaines giboyeuses qui entourent en Ukraine les nids des seigneurs et il s'assit pour causer avec les paysans sur les bancs de bois des izbas. Il fit plus et mieux. Il s'attacha pour toujours à la Russie par un de ces doux liens qui permettent de pénétrer, à travers une âme de femme, l'âme de tout un peuple, et si ce lien fut assez lâche pour ne pas l'y enchaîner il lui dut cependant, malgré l'éloignement et la distance, de ne jamais s'en détacher tout à fait.

L'histoire de Russie, si inal connue en France, parait d'abord l'avoir tenté. Il tira de cette histoire deux récits : Le jils de Pierre le Grand et Un changement de règne.

(les deux rérils coniienncnt des pap^es admirables. Il y raconte avec une sobriété tragique la double histoire de ce père, bourreau de sou fds, et de ce lîls vengeur de son père dont il force les assassins à saluer le cercueil. Ces pages que je viens de relire m'ont fait regretter une fois de plus, non pour lui mais pour nous, que Vogué ne se soit pas consacré exclusivement à l'histoire et en particulier à l'histoire de notre France. Il y aurait apporté, avec la sagacité, la pénétration et l'érudition qu'il aurait acquise au besoin, l'imagination d'un Garlyle, la poésie d'un Augustin Thierry et la résurrection d'un Michelet. Bien mieux que ce dernier, il eut pu mériter la qualification d'historien national car il aurait parlé de la vieille France avec amour et piété. Mais un esprit aussi agile ne pouvait s'enfermer toujours dans un espace circonscrit ; un être aussi vivant ne pouvait borner son ambition et son regard à la méditation des jours antiques. Il était trop jeune, trop plein d'ardeur et de désirs pour ne pas tourner les yeux vers les jours à venir. Si j'ai bien compris Vogué, il y avait en lui deux hommes, qui, je ne dirai pas se combattaient, mais se succédaient alternativement l'un à l'autre;

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un homme de tradition, épris du [)assé, sensible à la grandeur et à la poésie des souvenirs, issu d'une famille de vieille noblesse, soumis, plus qu'à certains moments il ne voulait s'en rendre compte, aux mystérieuses influences de l'hérédité et de la race ; mais il y avait aussi un homme de progrès, curieux non seulement du présent, mais de l'avenir, toujours à l'affût des idées nouvelles, tenant à ne point apparaître aux générations naissantes, comme un homme d'autrefois, les yeux ouverts aux clartés encore douteuses, l'oreille tendue aux rumeurs à peine perceptibles. A cet homme là, l'histoire et surtout l'histoire de Russie ne pouvait suffire comme étutle et préoccupation habituelle. Il ne tarda pas à se tourner vers des sujets plus modernes.

Les études que Vogué a publiées et réunies en volume sous ce titre : le Roman russe sont aux yeux de beaucoup l'œuvre capitale, à laquelle son nom demeurera attaché. C'est, dans une certaine mesure, avec raison, car ce livre est un acte. Ce n'est

rien exagérer de dire qu'il a préparé le rapprocliemcnt de la l'iance avec la Russie. A l'époque où ces éludes sur les romanciers Russes parurent, la France était encore douloureusement isolée en Europe ; elle ne savait guère de quel côté tourner les yeux pour trouver sympathie et appui. Les hommes politiques n'ignoraient pas le service que la Russie avait rendu en 1876 à la cause de la paix, mais les plus optimistes d'entre eux osaient à peine rêver d'une alliance à laquelle le souvenir des guerres passées et la différence des institutions présentes semblaient apporter de tels obstacles. C'est qu'une alliance entre deux grands peuples ne se conclue pas uniquement dans les chancelleries. Pour la sceller de façon durable la signature de deux ministres des Allaires étrangères, voir même de deux chefs d'État apposée au bas d'un traité sur parchemin ne saurait suffire. 11 faut encore, dans les temps démocratiques, qu'à l'avance les deux peuples se soient pénétrés, compris et aimés, sinon l'alliance est fragile et ne résistera pas au premier heurt des vues divergentes, et des intérêts contraires.

Plus de dix ans avant qu'un pacte

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écrit ne liât les deux nations, Vogué en eut le sentiment. « Pour des raisons littéraires, dit-il dans V Avant-propos, du Roman Russe, pour des motifs d'un autre ordre que je tais ici parce que chacun les devine, je crois qu'il faut travailler à rapprocher les deux pays par la pénétration mutuelle des choses de l'esprit. Entre deux peuples comme entre deux hommes, il ne peut y avoir amitié étroite et solidarité qu'alors que leurs intelligences ont pris le contact ». A cette pénétration et à ce contact Vogué a travaillé, avec quelle efficacité chacun le sait. Point n'est besoin de rappeler le souvenir de ces études où il a successivement expliqué Gogol, Pouchkine, Tourgueneff, accoutumé les Français à prononcer le nom de Dostoïevsky et révélé Tolstoï. Pour donner la mesure de l'influence exercée par lui, je me bornerai à citer un petit fait. Avant la publication de l'article sur Tolstoï, une grande maison de librairie, souvent plus soucieuse de travailler pour les lettres que pour le profit, avait déjà lait traduire Guerre et Paix. Durant les cinq années qui précédèrent 1 article sur Tolstoï, cinq cents cinquante exemplaires seulement avaient été

vendus. Durant les cinq années qui suivirent plus de dix mille furent écoulés. u .le n'ai point vu, dans toute ma carrière, me disait un des chefs de la maison Hachelte d'exemple pareil ». C'est que ces études sur les romanciers Russes dépassent les bornes des articles de critique ordinaire. On n'y trouve pas seulement la biographie singulièrement vivante des auteurs euxmêmes et l'analyse de leurs œuvres, qui n'est jamais froide et sèche, comme le sont d'ordinaire les analyses. Au travers de ces biographies et de ces analyses, Vogiié sème à pleines mains des idées, des aperçus, des réflexions oii se trahissent tantôt l'ardeur inextinguible de son esprit, tantôt l'inquiétude éternelle de son Ame. « Malheur s'écrie-t il, aux générations qui ne sont pas un instant crédules au mensonge de la vie, qui ne se brûlent pas à leur propre flamme et laissent refroidir la vieille humanité. Gomme tout ce qui existe, elle ne dure que par une perpétuelle combustion. » Mais il dira aussi à la dernière page du livre : « Le plus heureux d'entre nous pleure dans le meilleur de son âme je ne sais quelle chose perdue qu'il n'a jamais connue . »

LES UOrTFS

A la trame nécessairement un peu unilorme de ses Jugenients littéraires, il entremêle les fils brillants de descriptions où il ne se montre point inférieur à l'auteur des Récils d'un chasseur. Je ne puis résister au désir de citer, en l'abrégeant, celle du pays d'Orel. « C'est encore la Grande Russie, mais on sent que le ciel (in Sud n'est pas loin; la nature du Nord, jusque là rude et extrême, y entre en contact avec le Midi; elle fait quelques eflorls pour se modérer et sourire. La terre noire commence; elle allonge à l'infini des plaines ses gros labours, changés l'été en mer de froment. Le chêne apparaît et donne un aspect plus robuste aux maigres lisières de bouleaux... et puis des pins et des trembles, tant que les siècles en ont pu mettre, pendant des lieues et des lieues, d'éternelles lieues russes. Sur le sol hiunide de ces forêts, le printemps jette une profusion d'herbes et de fleurs, comme je n'en ai vu nulle part au monde. A peine la neige fondue au soleil des longues journées, cette riche terre entre en activité, en folie ; la sève s'y précipite comme le sang dans de jeunes artères ; la vie triomphante éclate sous bois en couleurs, en parfums, en mur-

mures; cetto ivresse de l;i luihirc ('loiiidit riioinme; le cluisseiir ou le bùeheniu é^;ué (iaus ces lialliers seuii)leul si cliélirs el si tristes. »

L'ouvrage se termine par une page où Vogiié que ses critiques — qui n'en a pas — accusaient parfois d'èlre obscur et nuageux fait preuve au contraire d'une clairvoyance qui va jusqu'à la prophétie. Après avoir montré « le génie russe pénétré d'une tendresse éperdue pour la nature, pour ses plus humbles créatures, pour les deshérités et les souffrants» et « les initiateurs de ce mouvement se penchant avec effroi et pitié sur le peuple, vers ceux qui en sortent, qui apportent des bas fonds la grande plainte résignée et fraternelle » il observait qu'en France nous avons eu aussi notre siècle de sensibilité et de paysannerie. « Vingt ans avant 98, disait-il, tout le monde aimait tout le monde, et on versait des larmes sur le laboureur avant qu'il ne versât le sang. » Et il ajoutait : (( La loi presque mathématique des oscillations humaines veut que ces effusions soient suivies de réactions terribles, que la pitié s'aigrisse et que la sensibilité tourne en fureur. Di avertant omen. » Les dieux n'ont pas détourné le présage et les Russes ont eu

\XVi LES H DUTES

leur période sanguinaire comme nous. Mais tout ce qu'on peut demander aux prophètes, c'est de prévoir les fléaux et non de les empêcher.

Les articles de Vogué avaient eu beaucoup de retentissement en Russie ; ils flattèrent l'amour-propre national, tout en soulevant quelques controverses. Un jour vint cependant où la Uussie paya sa dette. Lorsque, l'année dernière, il fut chargé par l'Académie française de la représenter aux fêtes données à Moscou, pour l'inauguration du monument élevé à la mémoire de Gogol, il y reçut un accueil enthousiaste. Il prononça en Russe, devant un auditoire immense un discours éloquent qui fut accueilli par des applaudissements frénétiques et le Président de la Douma, escaladant l'estrade, donna une fraternelle accolade à celui qui, avant l'alliance diplomatique, avait scellé l'alliance intellectuelle et morale des deux peuples.

Le Roman Russe restera. La publication de ce livre marque une date dans l'histoire littéraire des dernières années du xix^ siècle, comme la publication de V Allemagne dans celle des premières. De même que M'"*' de Staël a ouvert et enseigné l'Aile-

PKKFACE XXVII

magne à la génération des romantiques, Vogué a ouvert et enseigné la Russie à la génération des réalistes et des naturalistes. Les romanciers de cette école, qui fut si fort en honneur et qui est aujourd'hui en décadence, ont appris de lui qu'à cette terre inconnue il fallait demander leurs modèles et leurs maîtres, qu'on peut peindre la nature avec vérité sans tomber dans la bassesse et faire parler le peuple sans lui prêter un langage ordurier. Ainsi Vogué a donné le signal de la réaction conti'e la littérature abaissante et il a sonné le réveil de l'idéalisme. En même temps il a enrichi d'une nouvelle province le domaine de la culture française. Gela seul suffirait à faire vivre son nom, mais il ne devait pas tarder à acquérir encore d'autres titres à notre reconnaissance.

Ce fut en 1882 que Vogiié, abandonnant définitivement la carrière diplomatique, vint s'établir à Paris avec sa jeune femme, sœur du général Annenkoif. De cette année datent mes relations avec lui. Je le vis pour

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la première fois dans le salon de ma mère qui l'avail attire, comme elle aimait à attirer autour d'elle tous ceux chez qui s'était révélé quelque talent naissant. Nous causâmes longtemps, et, dans cette conversation, je le trouvai bien tel que je me l'étais imaginé, tel qu'il est resté toujours : animé, vibrant, éloquent plus encore qu'il n'était spirituel, et d'une éloquence qui allait parfois jusqu'à l'exaltation, jetant les idées à profusion dans un langage imagé. Combien de fois, au fur et à mesure que notre relation est devenue plus étroite, plus intime et s'est transformée, de part et d'autre, en une véritable amitié, combien de fois n'avonsnous pas depuis lors, chez lui ou chez moi, à Paris ou à la campagne, sur les quais en revenant de l'Académie ou à la chasse, entre deux battues, conversé, échangé des idées, discuté même, car nous n'étions pas toujours d'accord. Le souvenir de ces conversations m'est demeuré même si présent que, depuis sa mort, je suis parfois, pendant deux ou trois secondes, le jouet d'une hallucination douloureuse. Lorsque quelqu'incident se produit, lorsque quelque nouvelle m'arrive ou quelque question se pose dans mon esprit : a J'en causerais avec Vogiié, »

PREBACE " XXIS.

me (lis-je instinctivement et le réveil est mélancolique^ car il renouvelle le sentiment (le la perle. C'est que l'être était si vivant qu'on ne peut s'imaginer qu'il soit devenu la proie de la mort.

Les dix ou douze années qui suivirent son établissement à Paris l'urent pour Vof^ué des années de production littéraire, brillantes et fécondes. Son esprit s'ouvre durant ces années à des préoccupations nouvelles ; ses yeux regardent davantage autour de lui. Sans doute il n'est tout à t'ait inlidèle ni à l'Orient ni à la Russie ; il y retourne tantôt pour rendre hommage à la mémoire de Mariette, tantôt pour décrire le Donetz et la Grimée. Sans doute aussi son regard plonge pirlbis encore dans le passé et en évoque des scènes historiques, mais, de plus en plus, il s'intéresse aux événements dont il est témoin ; il prend t'eu à propos des questions qui s'agitent entre Français ou même entre Européens du xix^ siècle. Il juge, d'un peu haut peut-être, mais toujours avec impartialité et d'un jugement équitable, que n'altère aucune préoccupation individuelle, les choses et les personnages de son temps. L'homme de tradition, que le passé intéressait avant tout, s'efface devant l'homme de

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progrès, curieux du présent et même de l'avenir. Aux recueils où il rassemble les nombreux articles publiés par lui dans la Ri' une lies Deux-Mondes ou le Jourial des Débals, il donne des titres qui révèlent et. allirment cette orientation nouvelle de son esprit : Spectacles contemporains. Devant le siècle. 11 cherche à mesurer la force tles courants nouveauxqu'il discerne à la surface ou dans les profondeurs des eaux mouvantes. 11 s'inquiète de la jeunesse sur laquelle il ne tarde pas à conquérir une véritable intluence; il l'interroge et lui demande auquel de ces courants elle est tentée d'abandonner la barque qui porte ses espérances. Tel de ces articles, celui par exemple intitulé : les Cigognes ou celui : A ceux qui ont vingt ans eurent, au moment même, beaucoup de retentissement et sont demeurés célèbres. Ce qui frappe, quand on relit ces volumes, c'est la variété des sujets traités par Vogiié. On peut dire de son esprit ce que Victor Hugo a dit de son àme :

Mon âme aux mille voix que le Dieu que j'adore, Mit au centre de tout comme un écho sonore.

L'esprit de Vogué durant ces années fut un écho sonore, où se répercuta tout ce

IMU.lACi; A XXI

qui, dans le (loinaiiic de la pcnsi'-c philosophique, (le la llHcTaliirc, de l'ail ou de l'hisloire contemporaine eut quehpie rclentissenient.

La diversilé de ses dons et la souplesse de son intelligence, aple à tout comprendre, éclala tout partieulièremenl dans le petit volume modestement intitulé : Renuirqnes surVhJxiiosUion da Centenaire. Durant les six mois que dura l'Exposition de 1889, Vogué fut en proie à une sorte de fièvre intellectuelle. Du i5 juin au t*"' novembre, il lit ce tour de force de donner tous les quinze jours, ou à [)eu près, à la Revue des Deux Mondes un article où non seulement rE\[)osition ('tait décrite sous ses aspects, si divers et si brillants, mais oii les questions multiples soulevées par ce gigantesque effort du labeur humain étaient traitées, tantôt avec ingéniosité, tantôt avec profondeur. La vie et le mouvement de cette élégante foire cosmopolite y sont admirablement rendues, mais la vie et le mouvement de l'esprit chez celui qui les décrits ne sont pas moindres; c'est de la çinématographie littéraire. Certaines pages sont demeurées célèbres ; ainsi le dialoofue entre la tour Eiifel et les tours de

LES lUHITKS

Nolre-Danie qui loiniiiu; \c \)\cn\\or cliapitre.

Sans doiitt', on a pu ciiliquor, an nom d'une g'éoiuélrie péilautc, telle image saisissante ; on a pu faire observer que deux rayons divergents, émanant d'un foyer coinmun, ne sauraient jamais se rencontrer dans l'espace pour former une croix ; il n'en reste pas moins que le problème angoissant qui agite notre âge et que nous n'avons pas trouvé le moyen de résoudre n'a jamais été posé en termes plus nobles et plus poétiques. Lorsque les tours de Notre-Dame, réveillées dans la nuit par cette lumière éclatante, disent à (( la parodie impie du clocher chrétien » d'où elle descend : a Tu es laide et vide, nous soinmes pleines de Dieu. Tu es fière de ta science, mais tu sais peu de choses, puisque tu ne sais pas prier. Tu peux étonner les hommes, mais tu ne leur o lires pas ce que nous leur donnons : la consolation dans la soutfrance », ces vieilles tours tiennent l'éternel langage de l'âme humaine. Mais lorsque la jeune Tour répond : « Vous étiez l'ignorance et je suis la science. V ous teniez l'homme esclave et je le fais libre. Je n'ai plus besoin de votre Dieu, inventé pour expliquer une

civaliou (loiil jo connais les lois, ('es lois me siilHstMil ; elles snlllsciil ,*iii\ csprils (pic j'ai conquis snr vous cl (jui ne icirogiadcront pas )\ on ne sanrail inéconnaîire qu'il n'y ail, dans cel or;^ncillenx langage, une part de vérité. Mais eond)ien l'on remercie « la voix pure qui sort du lluide subtil » de lui répondre : u Ta science est belle, cl nécessaire, el invincible, mais c'est peu d'éclairer l'esprit si Ton ne guérit pas l'éternelle plaie du cœur. Ton ainée donnait anv liommes ce dont ils ont besoin : la cliarité et l'espérance. Si tu aspires à lui succéder, sacbe fonder le temple de la nouvelle alliance, l'accord de la science avec la foi. Tu possèdes le monde nouveau par l'intelligence. Tu ne régneras vraiment sur lui que le jour on tu rendras aux malbeureux ce qu'ils trouvaient là-bas : une immense compassion et un espoir divin ».

Ainsi le premier chapitre se, termine par une profession de foi religieuse; celui qui clôt le volume se termine par une profession de foi politique. Cette profession de foi causa quelque étonnement. Jusqu'alors Vogué avait semblé vouloir systématiquement demeurer en dehors et au-dessus des

vwiv ii'S iioi 1 i;s

classiricalions (le paiLi. Si, dans son discums de réception à rAcadéiriio française, il déclarai l « qu'il avait été élevé dans le respect de nos anciens rois par des cœurs resiés lidèles j aux souvenirs de leurs bienfaits » il l'ai- j sait celte déclaration (Tnn Ion un peu delà- ^ (lié. Dans ce dernier chapilre au conlraire, ^ loni en s'inclinant avec respect devant le ; parti qui mettait sa confiance « dans une ^ foinude de politique contingente : la nionarchie restaurée avec les principes de 89 » cependant il comparait ce parti à un homme qui (( en proie à un cauchemar s'efforcerait de se retenir à quelque aspérité, avec l'espoir de déjouer les lois fatales de la pesanteur » et il ajoutait : « Certains rêves politiques, hélas! les plus honnêtes et les plus beaux donnent une sensation analogue ». Aussi, sur la paroi à pic, se raccrochait-il à un autre rêve : celui de la République non pas conservatrice, mot qu'il qualiliait de mensonger, mais réformiste, c'est ainsi qu'il la baptisait. « Ce qui reste de foi politique dans notre peuple, disait-il, est au service de la République » et cette forme nouvelle de gouvernement lui paraissait la seule sous laquelle la France démocratique put s'organiser, ('elle

(IcL-Iaralioii faite avec beaucoup de noblesse et (le fierté, sans aucune complaisance à l'égard de ceux eu (jui semblait s'incarner le régime, produisit ()ii('l(|ue émoi dans h; cercle où il vivait lial)itue]lemeut. Elle n'était cependant pas pour surprendre ceux qui avaient suivi l\''\nliili(m de sou esprit. C'en était le dernier terme : c'était la dernière victoire de l'homme de l'avenir sur riiomme du passé. La monarchie lui semblait le passé. 11 était trop vivant |)our s'y enfermer.

La foi en l'avenir du régime sous lequel la France avait [)u réaliser ce magnifique effort de l'Exposition continua de s'affirmer durant les années qui suivirent, non sans laisser subsister en son cœur quelque regret de ce passé qu'il abandonnait. 11 est difficile de croire qu'il n'a pas dépeint son propre état d'esprit lorsqu'il fait dire à ce Silvanus, dont un archéologue prétend avoir retrouvé le testament : (( Est-il un pire supplice que celui de flotter dans le vide du temps, avec une moitié de son àme retenue au passé, une moitié entraînée vers l'avenir. C'est l'angoisse des nuits en mauvaise mer, quand le feu du port d'embarquement a

XX XVI r,i:s uorri.s

disp.'UMi, quand on no disfingue pas oncore le l'eu du [)()il (raiiivéc. il c^ul étr si doux de deineurcr au l'oyT des ancêtres, sans inquiélude et sans Irouljle, aimant ce qu'ils aimaient, croyant, ce qu'ils croyaient, content des vieux horizons et des anciens bonheurs ».

S'il fallait chercher ailleurs que dans les tendances naturelles de son esprit quelque explication à cette évolution de Vogiié, on la trouverait, je crois dans les relations qu'il eut l'honneur d'entretenir avec le pape Léon XIII. Il avait publié en 1889 un article intitulé : Affaires de Rome. C'était le moment où tout à la fois le prince de Bismarck, revenu de l'erreur du Kulkirkampf cherchait à entraîner le Vatican dans l'orbite de la politique allemande et où se discutait à Rome la condamnation de l'association ouvrière américaine connue sous le nom de Chevaliers da Travail. (Jn représentant de la chancellerie allemande et un délégué de l'épiscopat américain se rencontraient dans la Ville Eternelle. Vogué, au début de cet article, déclarait apporter (( une indépendance absolue, une pensée dérobée à toute, discipline de paroisse ou de parti ». En effet il y signalait librement la faute commise

PUIOFACK XXXV

par la diploinalic ponlificalc, lorsqu'elle avait voulu Irailcr avec l'h^mpereur el sou ministre eu luellaut de côté les cliel's du ceuire alleuiaud. 11 la mettait en {jarde contre les consé(jueuces d'une alliance Irop étroite avec la [)uissance despotique qui faisait peser sur l'Europe un joug dont celleci commençait à se lasser, et il opposait à cette alliance l'entente, qui pouvait paraître alors une chimère, avec la r rauce républicaine. En même temps il adjurait l'Eglise de prendre la tête du mouvement qui entraînait le monde vers des formes sociales et politiques nouvelles et de demeurer non seulement catholique, c'est-à-dire universelle, mais aussi démocratique.

Cet article causa quelque bruit et même quelque scandale dans le monde catholique français, toujours si timide, mais ne dut pas déplaire à Léon XIII qui se senti compris et deviné. L'auteur de l'article semblait pressentir et appeler de ses vœux V Encyclique aux évèques français et celle : De conclitione opijîcum. Il en fut récompensé par la bienveillance personnelle de Léon XIII. Il subit, comme bien d'autres, l'influence et la fascination exercée par ce blanc vieillard qui a pu être trompé dans les négociations

i.i:s uoijTks

entamées par lui avec nos hommes pcjliliques et se tromper clans l'espoir de eoiiclnre un traité de paix avec la France républicaine, niais([ui conservera dans riiisloire rétenicl lioiinciH' d'aNoir dissipe'* jjicn des erreurs, désarnu' bien des pre\jugés chez les plus n(jbl('s inlelligences et (juverl à leurs retours de larges et faciles avenues qu'on s'est plu, avant et depuis son glorieux pontificat, à encombrer d'obstacles. De fréquents voyages à Rome entretinrent ces relations qui furent poussées avec le cardinal Rainpolla jusqu'à une familiarité respectueuse. Je crois savoir qu'au moment où Léon XIII prit l'initiative hardie d'user du procédé tout moderne de Vinterview et laissa paraître dans un journal à un sou, fort répandu, une conversation de lui. Vogué ne fut pas étranger à cette publication qui fut, pour certains catholiques, un sujet d'étonnement.

Au point de réputation oii il était parvenu. Vogué était une figure trop brillante et trop en vue pour que les partis politiques ne fussent pas tentés de se parer de lui et de faire sa conquête. Une candidature lui fut offerte par un groupe d'habitants de l'Ardèche, ses compatriotes. 11 l'accepta. Le

mirage de raclion l'altira, et ce n'est j)as moi qui l'en blâmerai, bien que "la pensée soil la forme su|)éri<Mne de l'aclion, el cju'il lui de ceux qui |)eu\('nl se proposer- d'ai^ir par la pensée. Je erois aussi qu'il ne lut pas insensible à riioimeur de voir ainsi rcNciiir au devaiiL de lui les représentants du pays qu'il avait du abandonner et d'y reconquérir par sa plume la silualionque ses ancêtres el lui même y avaient autrefois occupée. Son élection fui liiomplianle, mais l'accueil qu'il reçut dans le monde politique fut indijine tie lui. La secle étroite qui, alors connue aujourd'hui, gouvernait la France, vit arriver avec méfiance ce gentilhomme authentique qui déclarait se rallier à la République, et lui montra un visage hostile. A lui qui s'était présenté fièrement sans solliciter l'appui, sans accepter l'étiquette d'aucun parti, la Chambre fit l'aflrontqui pouvait être le plus sensible ; elle l'accusa d'avoir été candidat officiel et soumit son élection à une enquête. Jusqu'à la fin de cette enquête, son nom fut, à chaque scrutin, accouplé à celui de je ne sais quel politicien d'aventure comme n'ayant pas le droit de prendre part au vote. Quand il fut définitivement admis, il ne réussit pas à se tailler une place propor-

LKS UOIJIRS

tioniH'c à son nuM'ilc. (lliosc singulière! En convcMsalion ilolail par-dessus tout éluqucnl. A la Iribune, dans les rares occasions où il roccn[)a, celle (''l()(|n(M)ce ne lui faisait ])as précisémeni dci'ani, mais elle passait [)aidessus la tête de ses anditenrs. Sa pensée et son langage, parfois un peu obscurs, semblaient faits pour un autre public. En même temps il s'épuisait à rendre service aux gens de son pays d'origine qui lui avaient témoigné une connance dont il était toucbé, ou à donner par lettres à quelques-uns d'entre eux les raisons de son attitude ou de ses votes dont, au fond, ceux-ci se souciaient assez peu. Connue il continuait en même temps à écrire de brillants articles, ce double métier de député et d'écrivain l'épuisa et il finit par s'en lasser. Il eut le sentiment très juste que du moment ou le Parlement ne le grandissait pas, il finirait par s'y dimi nuer, et il résolut de ne pas se représenter aux élections de 1899. Il prit congé de ses électeurs par une lettre où il les appelait de chers bourreaux au service desquels ses cheveux avaient blanchi. Sa retraite fit quelque bruit. « Vogué est sorti de la politique en faisant claquer les portes », dit spirituellement Becque, et, en effet, il publia vers ce

IMIKI ACK Ml

monieiil (|iirl(|ii('s articles oTi se trahissail, avec un juslc dégoùl des parlemenlaircs, un mépris un peu excessif dc^s institulioiis consliliilioimellcs. Il n'est jamais revenu de ce mépris. Souvent (ie|;)uis lors on rencontre sous sa plume un appel sinon au soldat du moins à l'homme supérieur qui remettrait d'autorité la France sur pied, sans s'inquiéter des lois, et il affirmait, la venue prochaine de cet homme en s'appuyant sur la théorie, contestable même en histoire naturelle, d'après laquelle « le besoin crée l'organe ». En attendant, il se remit au travail et à l'étonnement général, son souple talent prit une nouvelle forme.

Sainte-Beuve a écrit dans une phrase rythmée que Musset a enchâssée dans ses vers :

Il existe, eu un mot, chez les trois quarts des hommes Un poète mort jeune à qui l'homme survit.

Nul doute qu'il n'ait existé un poète en Vogiié. La phrase était chez lui trop naturellement cadencée, et caressante à

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l'oreille pour qu'il lui l'iil (lifficilc de donner à celle phrase la mc^snre du vers. Je ne serais pas étonné (pi'il se lut livré en ce genre à cerlaines leiilalives que trahissent un très joli sonnci dans le TesiainenI de Silvanus el([M('lqnes vers senties par-ci par-là dans son œuvre. Mais le mot poète peut s'étendre en un aulre sens, et plus large : celui-là est un poète aussi que l'imaginai ion inspire, qui a la l'acullé créatrice, qui sait faire vivre et pailei' des êtres, traduire leurs sentiments et leurs passions dans une langue imagée et harmonieuse, cette langue futelle de la prose. Ce poète-là s'appelle parfois un romancier ; le romancier avait survécu chez Vogué, et, inopinément, il se révéla avec éclat.

Je crois qu'il n'y a guère d'exemple dans l'histoire littéraire qu'un Iionnne adonné jusqu'alors à la critique ou à la politique se soit mis, à cinquante ans, à écrire des romans sauf peut-être l'auteur d'Adolphe et encore celui de Dominique. Mais Adolphe et Dominique, œuvres uniques dans la vie de leurs auteurs, sont l'un et l'autre plutôt des confessions que des romans. Ce sont bien au contraire des romans que Jean d'Agrève, les Moiis

(lui juwlchl, le Mailre de la Mer, que Vogiic |)ul)lia iiiûvv. 1897 et 1903 cl dont chacun coricspond à une phase dilïci'cntc de sa vie inlellecluelle el morale. Par ces trois œuvres successives, Vogiîé se révélail non seulement romancier mais njmancier varié et fécond.

Jean flWijrcue est un poëme d'amour en quatre chants : aube, midi, soir, iiuil. On croit y entendre retentir comme un dernier écho de George Sand, et parfois on pense à Lclia. Avec un peu d'inexpérience dont jamais il ne devait se défaire complètement dans la façon de faire mouvoir les personnages et de conduire les événements. Vogué prête à l'homme et à la femme qui sont les héros du drame un langage passionné jusqu'à l'exaltation et dont on était un peu déshabitué. « L'amour, a dit Mérimée, est un plat que les générations accommodent tous les vingt ans à une sauce nouvelle ». La sauce à laquelle les naturalistes, depuis vingt ans accoutumaient nos palais avait un autre piment ; mais' les délicats ne s'en étaient jamais accommodés et ils surent gré à Vogué de ne pas s'en être servi. Ils lui surent gré aussi d'avoir entrecoupé ce duo par des descriptions admirables. Ce

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que b'ioiiKMilin fui pour le S.ilicl cl le Saluirah Vogiié Tavail v\c pouv la sl('|)|)c russe. Il le fui encore poui* ces îles de la Méditerranée si bien iiouunées les lies d'or, et pour celle (iôl(^ d'Azui- où sont vcmius sou- Nciil chercher un abri les moines tl'aulret'ois et les amants (ranjourd'imi. Jamais elles n'avaient renconiré un pareil peinire. Elles ne le retrouveront, jamais.

Les Morts qui parlent sont ime œuvre d'un genre tout diflérent. (l'est une satire un peu âpre et un tableau poussé au noir de ce monde parlementaire dont V^ogfié avait gardé un assez mauvais souvenir. L'amour du député Elzéar Rayonne pour la princesse russe Daria Veraguine, celui de l'officier soudanais Pierre Andarran pour sa cousine Marie, n'y tiennent qu'une place secondaire. Tout l'intérêt du roman est dans les déceptions successives du nouveau député Jacques Andarran — on pourrait sans èlre indiscret lui donner son vrai nom — qui, durant sa campagne électorale, « se persuadait luimême en développant son idéal d'une république purifiée, réformée, tolérante, respectueuse de tous les droits et de toutes les consciences, maternelle à tous ses fils au dedans, hère au dehors et formidable à tous ses enne-

mis ï). I)o(l(''sillnsionsen(l{''siniisi<nis Jacques Aniariaii en arrive, cerlaiii jour où la ((théorie jacassaiile » des (l(''|)iil(3s suit le cercueil (le son pn'sideiit, à iiioiilrer cette lourhe à son li^'re rotlicier, et à lui dire, axcc uti geste (énergique : <( lialaye ». Il y avait là comme un S(jiihait et luie prédiction, mais la prédiction ne s'étant point réalisée cette portion du roman est devenue un peu caduque. Ce qui demeure, au contraire, c'est la force avec laquelle Vogué traduit et développe dans les personnages et dans les faits la pensée ingénieuse qu'il a déguisée sous ce titre si souvent invoqué depuis : les Morts qui parlent. 11 étudie ce troublant problème de rinlluence mystérieuse qu'exercent sur nous les lois de ce qu'on se plait à appeler aujourd'hui l'atavisme, de ce qu'on appelait autrefois, dans une langue moins pédante, l'hérédité, lois obscures et mal connues que la science ne saurait, malgré ses prétentions, codifier, car elles reçoivent des faits de trop fréquents démentis, mais dont chacun, quoiqu'il en ait, se sent obligé de reconnaître en soi ou en les siens l'action fatale.

Ce sont les morts que parlent chez Jacques et Pierre Andarran, originaires.

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« d'une vieille souche de cultivateurs et de soldats, enracinée au sol provincial » en qui s'incarnent la fierté et l'idéal ; chez le vieux marquis de Rerniaheuc « dernier représentant d'une rude lignée de gens de mer, qui, dans le caveau des Franciscains de Gorit/, a enseveli l'élendnrd fleurdelisé de la Vendée » et encore chez M. Gornil Lalouze dans la conscience duquel se combattent (( les vieux paysans ses pères, craintifs du suaire et de l'enfer et trois générations de courts rationalistes, révoltés contre l'Eglise, contre les curés et leurs sornettes funèbres. », Ils parlent surtout • chez le socialiste juif Elzear Rayonne, sorti du Fumier de Job, en qui se rencontrent et s'allient les deux instincts d'une race « qui a eu des prophètes avant d'avoir eu des barons » d'une part l'instinct rêveur, mystique, sans cesse travaillé par un idéalisme effréné et de l'autre un fqjre besoin de jouissances terrestres, une poursuite acharnée des biens de ce monde dont l'étalage est la revanche d'une longue humiliation. Ce qui fait, selon Vogué, le trouble et le désordre de la France contemporaine c'est le désaccord dans le chœur de ces morts qui parlent et qui chantent, les voix

PllKTACE XI.VII

des uns s'éleva ni des profondeurs de notre Iiistoire et a^ant, à cause de cela, quelque peu perdu de leur force, les autres faisant plus de bruit, sans qu'elles soient peut-être les plus nombreuses. Ce roman, un peu désenchanté, s'achève cependant sur un cri d'espoir. « Ce sont nos plus vieux morts quichanlent, s'écrie Andarran, en entendant une fanfare militaire, les vrais, toujours vivants. Ceux-là nous referont de la vie ! » Le Maître de la mer est encore d'une inspiration toute différente. Le héros de ce nouveau roman est un Américain, muliimillionncdre qui a conçu l'audacieuse pensée de se rendre maître non seulement de l'Océan, mais du Pacifique, de la Méditerranée, de toutes les mers, en fondant dans un gigantesque trust toutes les compagnies de navigation dont les vaisseaux sillonnent les eaux du globe. En lui s'incarne cette puissance nouA elle avec laquelle le vieux monde doit désormais compter : l'argent. L'argent lui a déjà permis de s'emparer de la mer. Il rêve de iTiettre la main, du droit de la môme force, sur des terres nouvelles où de hardis soldats vieiment, au centre de l'Afrique, de planter le drapeau français, et qu'un gouvernement timide n'ose

XLVriI LES ROUTES

pas mettre en valeur. Mais cet homme du nouveau monde et de l'avenir trouve un obstacle en un homme de l'ancien et du passé que \ ogùé a fièrement campé, en face de lui, unvaillant officier issu d'une lignée de gentilshommes pauvres en qui s'incarne au contraire l'esprit chevaleresque qui entrainait ses ancêtres aux croisades ou leur inspirait les sacrifices de la nuit du 4 août, esclave de l'honneur, de la discipline, du devoir et par dessus tout dédaigneux de cet argent à la conquête duquel l'homme du nouveau monde semble avoir consacré sa vie. a Ces deux hommes personnifiaient, dit Vogué, le duel tragique de deux races, de deux mentalités. Tous deux brûlaient de conquérir ce globe par des voies et pour des fins différentes : l'un par son or, pour en amasser davantage, l'autre par son épée, pour y planter un drapeau et s'exalter aux anciens rêves de grandeur que lui rajDpelait cet emblème. » Ce duel devient plus tragique encore lorsqu'entre en scène une femme dont tous deux se disputent l'enjeu car Vogué me semble avoir voulu développer aussi dans ce roman un de ses thèmes favoris, que, dans le précédent, il n'avait fait qu'indiquer :

PREFACE. XHX

l'éternelle faiblesse de l'homme en amour et le pouvoir dominateur de la femme.

Les péripéties de ce double duel font tout le roman, mais cette dernière œuvre, qui est sa meilleure en ce genre, trahit encore chez Vogué une préoccupation nouvelle qu'il me faut signaler, puisque j'ai entrepris de retracer, en quelque sorte, sa biographie intellectuelle et l'histoire de son esprit.

Bien que Vogué fut de quelques années plus jeune que moi, nous appartenions tous les deux à la génération dont la vie a été coupée en deux par V Année terrible et qui dateront toujours leurs souvenirs d'avant ou d'après la guerre. Longtemps cette génération est demeurée, suivant une expression tristement juste, hypnotisée, devant la trouée des Vosges et elle a caressé l'espoir qu'un jour viendrait où cette trouée servirait de passage à l'armée de la France, où les provinces ravies seraient reconquises, et l'affront fait à l'orgueil national vengé par la victoire. Puis, peu à peu et à mesure qu'elle s'apercevait que les générations nouvelles devenaient indifférentes à son rêve, une nouvelle coupure s'est opérée dans cette génération. Les uns sont demeurés ^ohsti-

nément fidèles sinon au rêve du moins au regret et ils ont toujours quelque peine à comprendre que la France ait exilé ses espoirs, et ses ambitions dans des régions lointaines. Les autres, au contraire, ont fait le sacrifice complet et ils ont suivi les générations nouvelles, ils les ont même guidées dans ces régions où les entraînait un autre rêve, celui de l'expansion coloniale. Vogué fut un des premiers à s'éprendre de ce nouveau rêve. 11 devint un colonial passionné ; le succès des expéditions audacieuses conduites par nos officiers dans l'Afrique centrale fit naitre en lui la fierté d'une plus grande France, et, dans cet empire conquis par la civilisation sur la barbarie, il entrevit un réservoir inépuissable, non seulement de troupes nouvelles, mais d'officiers capables de commander, parmi lesquels apparaîtrait peut-être un jour le sauveur attendu. Cependant il demeura toujours respectueux du rêve ancien qu'il avait partagé. Le conflit de sentiments entre les deux générations a été rendu par lui dans un dialogue admirable, entre le jeune officier Tounoël et un vieux général, l'un traduisant les ardeurs, les ambitions de l'armée nouvelle, l'autre les

PREFACE Lt

mécomptes et la tristesse résignée de l'ancienne. Vogué a écrit peu de pages aussi belles que ce dialogue ; c'est qu'on sent qu'il y a mis toute son âme, tous ses regrets et tous ses espoirs.

Après ce grand effort Vogué semble avoir voulu se reposer quelque temps ; non pas qu'il eut mis de côté sa plume — pour ceux qui ont pris, comme il l'avait fait, l'habitude d'être en communication fréquente avec le public, cesser totalement d'écrire serait presqu'aussi impossible que pour d'autres cesser de penser — mais il n'entreprit de se consacrer à aucune œuvre de longue haleine. Un quatrième roman qu'il avait promis, Claire, ne fut pas poussé jusqu'au bout. 11 avait bien gagné ce repos par plus de vingt années de labeur ininterrompu, à chacune desquelles correspond en quelque sorte un volume. Même pendant qu'il écrivait ses romans, il n'avait pas cessé de publier des articles brillants, comme il eut tiré des fusées. Parmi ces articles furent spécialement remarqués ceux

OÙ il célébra la renaissance latine en exaltant d'Anniinzio et où il prit la défense de Fogazzaro. L'esprit demeurait toujours en mouvement, si la plume semblait devenue un peu paresseuse. Il goûtait ce repos dans la vieille maison de la rue de Varennes où il s'était installé depuis quelques années. Cet hôtel aristocratique, avec son paisible jardin, terminé par une allée droite à la française, plaisait à son imagination et à ses goûts instinctifs. L'homme du passé revivait en lui. Il avait cependant formé le projet d'y recevoir, le dimanche, quelques amis de lettres et en particulier des amis jeunes, comme faisait autrefois Gaston Paris avec lequel il avait été intimement lié. Plus d'un parmi ces jeunes gens auxquels il était venu en aide de plus d'une manière aurait eu ainsi l'occasion de lui témoigner sa reconnaissance. Les soins dus à une santé qui lui était chère lui avaient fait ajourner ce dessein, mais'il aimait qu'on vint le voir dans cet hôtel et il s'y plaisait à de longues causeries. Il serait puéril de croire que ce cadre nouveau où il s'enfermait, car il ne sortait plus que rarement, ait exercé quelT qu'influence sur sa pensée. Il semble cependant qu'en présence de vieux portraits en

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