TOME I
— Comment donc! j'ai appris par cœur ses Oraisons funèbres ; j'ai lu, il n'y a pas longtemps encore, son Histoire universelle, qui franchement me parait au-dessous de sa réputation ; je n'ai pu même aller jusqu'au bout tout d'une haleine au moins.
— Sans doute, comme vous faisiez pour les romans de Walter Scott ou de Cooper?
— Je ne dis pas non.
— Mais maintenant qu'il n'en est plus ainsi, que les œuvres de pure imagination sont appréciées par vous à leur valeur, et que votre esprit s'étant mûri, vous prenez goùl à des choses tout à la fois plus sérieuses et plus littéraires, je m'étonne de cette obstination, dans ce qui n'est pour moi qu'un déplorable préjugé.
— Préjugé ?
— Oui, préjugé 1 car chez vous, mon ami, je ne puis croire que ce soit défaut d'intelligence. Mais vous en reviendrez, je n'en doute pas, quand vous aurez consenti à étudier les pièces du procès, et que vous pourrez vous prononcer en connaissance de cause. Tenez, sans être prophète, je ne crains pas d'affirmer que si, quelque jour, il vous tombe sous la main par exemple un recueil des Sermons de Bossuet (pour moi son œuvre capitale quoique peut-être pas la plus populaire), la lumière se fera et votre opinion, sur l'homme incomparable, changera du tout au tout.
— Si jamais cela arrive....
— Je n'en fais pas l'ombre d'un doute : plus tôt ou plus tard, vous penserez de Bossuet ce qu'en pensait un homme qui, lui aussi, avait du génie et n'est point suspect de... gallicanisme, l'illustre Joseph de Maistre. Il
BOSSUE T. m
n'a pas craint de dire à propos d'une citation du sermon sur l'Amour des Plaisirs, par Bossuet : (( Cet homme dit ce qu il veut ; rien n est au-dessous ni au-dessus de lui. »
— C'est de Maistre qui a dit cela ?
— Lui-même dans le deuxième entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg. Mais dans ses lettres il s'exprime en termes bien plus énergiques encore I « Cet homme, dit-il, » est mon grand oracle. Je plie volontiers sous cette tri- )) nité de talents qui fait entendre à la fois dans chaque » phrase un logicien, un orateur et un prophète. » Se peut-il un langage plus décisif?
— Voilà qui donne à réfléchir, car de Maistre, depuis que j'ai lu, je ne sais où, ses fameuses pages sur le bourreau comme celles sur la guerre, est pour moi un écrivain de premier ordre et dont le jugement mérite grande considération. Aussi vous me donneriez la tentation.... D'aventure, auriez-vous dans votre bibliothèque l'ouvrage en question et vous serait-il possible de me le prêter?
— Parfaitement, j'ai là, sur ce rayon, à droite, quatre volumes compactes des Sermons choisis de Bossuet. Vous pouvez les emporter et les lire tout à loisir. J'ai bon espoir, ou plutôt j'ai la certitude qu'avant la fin du premier volume vous ne penserez pas autrement que moi sur le grand orateur et que vous ferez hautement votre peccavi, trop heureux de le faire.
— Nous verrons bien! Grand merci toujours pour le prêt des volumes que je garderai le moins longtemps qu'il me sera possible.
— Gardez-les tout le temps nécessaire à votre édification.... littéraire. On ne lit pas cela comme un roman
OU un volume de poésies. 11 vous faut toujoursbien quelques semaines. »
Or, moins de huit jours après, je rapportais les quatre volumes.
« Quoi ! déjà ! me dit l'ami presque avec l'accent du reproche. Est-il donc possible que vous ayez pris si peu goût à cette lecture et qu'elle vous ait lassé si vite ?
— Bien au contraire, elle m'a surpris, ravi, enthousiasmé jusqu'à l'extase, jusqu'au délire. Bossuet estaussi pour moi maintenant le sublime orateur, l'incomparable écrivain; et si j'ai quelque regret, e'est qu'on ne songe pas à lui élever dans sa ville épiscopale une statue, je serais des premiers à souscrire. Ah! mon ami, que je vous remercie de me l'avoir fait connaître! Quel homme ! quel homme! qui dit tout ce qu'il veut dire, en effet, et comme il le veut. 0 la merveilleuse, l'inimitable éloquence, inimitable parce qu'elle joint à la solidité du fond la beauté de la forme, d'une forme d'autant plus admirable qu'elle dédaigne toute recherche, et qu'elle fait tout naturellement à la pensée un vêtement splendide! Quelle profondeur et quelle élévation ! Quelle puissance et quelle majesté ! Quelle ample et royale faconde I Ce style, plus plein encore de choses que de mots, s'épanche à larges ondes, en flots impétueux, comme le fleuve des Cordillières jaillit de la source intarissable. Merci mille fois, merci de m'avoir conduit par la main et un peu malgré moi à la découverte de trésors que je m'obstinais à méconnaître et dans lesquels je me promets de puiser hardiment sans crainte de jamais les tarir. Si je vous rapporte ces volumes, c'est qu'après lecture des deux premiers, j'ai couru chez le libraire pour me pro-
curer l'ouvrage que j'ai acheté bel et bien sur mes économies. Ce sont là de ces livres qu'il faut avoir à soi, assuré qu'on est de pouvoir les lire et relire dix fois plutôt qu'une. Que n'ai-je la boite de cèdre dans laquelle Alexandre renfermait V Iliade, y y mettrais, moi, l'œuvre de Bossuet et la placerais aussi sous mon chevet 1
— Et là, là, doucement, mon ami! Je ne ne dis pas que vous exagériez maintenant dans la louange ; mais je crains l'excès de cet enthousiasme si soudain parce que la réaction peut être à redouter.
— Non, non, certes non ! Ne vous troublez pas de ce souci. Mon enthousiasme ne sera point un feu de paille parce qu'il ne vient pas de la surprise. Je ne crois pas qu'il y ait présomption de ma part à affirmer, à jurer que je penserai toujours de même et que vous ne me verrez pas, fût-ce après dix ans, après vingt ans, me refroidir.
Je ne m'étais point trop avancé et il n'y avait point témérité dans ces affirmations. Je ne me suis jamais lassé de la lecture ou plutôt de l'étude de ces admirables sermons dans lesquels je découvrais sans cesse des beautés nouvelles. Quel moraliste et quel poète à la fois que ce puissant orateur et dans lequel on ne sait ce qu'il faut admirer le plus ou l'enchaînement logique du discours ou l'énergie et la vérité des tableaux, ou la profondeur des pensées et la force des expressions ! Ou n'aurait que l'embarras du choix pour les citations. Quelle étonnante et fidèle peinture par exemple que celle qu'il nous fait de la vie et des illusions ou occupations qui jusqu'à la fin nous amusent I
(( Considérez, je vous prie, à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie? Qu'y a-t-il de plus insensé que la jeunesse bouillante, téméraire et mal avisée, toujours précipitée dans ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connaître ce qu'elle fait ? La force de l'âge se consume en mille soins et mille travaux inutiles. Le désir d'établir son crédit et sa fortune ; l'ambition et les vengeances, et les jalousies, quelles tempêtes ne causentelles pas à cet âge ? Et la vieillesse paresseuse et impuissante, avec quelle pesanteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses ! combien est-elle froide et languissante ! combien trouble-t-elle le présent par la vue d'un avenir qui lui est funeste !
» Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés ; nous désapprouverons presque tous nos desseins, si nous sommes juges un peu équitables ; et je n'en exempte pas les emplois les plus éclatants, car, pour être les plus illustres, ils n'en sont pas pour cela les plus accompagnés de raison. La plupart des choses que nous avons faites, les avons-nous choisies par une mûre délibération? N'y avons-nous pas plutôt été engagés par une certaine chaleur inconsidérée, (jui donne le mouvement à tous nos desseins ? Et dans les choses mêmes dans lesquelles nous croyons avoir apporté le plus de prudence, qu'avons-nous jugé par les vrais principes ? Avons-nous jamais songé à faire les choses par leurs
motifs essentiels et par leurs véritables raisons ? Quand avons-nous cherché la bonne constitution de notre àme? quand nous sommes-nous donné le loisir déconsidérer quel devait être notre intérieur, et pourquoi nous étions en ce monde ? Nos amis, nos prétentions, nos charges et nos emplois, nos divers intérêts que nous n'avons jamais entendus, nous ont toujours entraînés; et jamais nous ne sommes poussés que par des considérations étrangères. Ainsi se passe la vie, parmi une infinité de vains projets et de folles imaginations ; si bien que les plus sages, après que cette première ardeur qui donne l'agrément aux choses du monde est un peu tempérée par le temps, s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien * )) .
A-t-on mieux que Bossuet déchiffré l'insatiable convoitise qui, de même qu'une autre non moins terrible passion, jamais ne dit : c'est assez ! affer ! affer !
« Premièrement, chrétiens, c'est une fausse imagination des âmes simples et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune, que la possession des biens de la terre rend l'àme plus libre et plus dégagée. Par exemple on se persuade que l'avarice serait tout à fait éteinte, que l'on n'aurait plus d'attache aux richesses, si l'on en avait ce qu'il faut. Ah ! c'est alors, disons-nous, que le cœur qui se resserre dans l'inquiétude du besoin, reprendra sa liberté tout entière dans la commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu : tous les jours, nous nous flattons de cette pensée ; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême.
' Sermon sur la Loi de Dieu.
C'est une folie de s'imaginer que les richesses guériront l'avarice, ni que cette eau puisse étancher cette soif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde, n'est pas moins impatient dans ses pertes que le pauvre à qui tout manque; et je ne m'en étonne pas: car il faut entendre, messieurs, que nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection générale, mais que chaque petite partie attire une affection particulière ; ce qui fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache, que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la disette. Il en est comme des cheveux qui font toujours sentir la même douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire d'une tête qui en est couverte : on sent toujours la même douleur à cause que chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours égale. Ainsi, chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant dans le fond du cœur par sa racine particulière, il s'ensuit manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette, au contraire, qu'elle est du moins en ceci, et plus captive, et plus engagée, qu'elle a plus de liens qui l'enchaînent et un plus grand poids qui l'accable ' » .
Quoi de plus éloquent et en même temps de plus vrai que ce morceau sur les passions !
« Si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles, des
' Sermon sur l'Impénitence finale.
dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie ; ce qui mêle dans elles toutes des emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies. Dura sicut infernus simulatio : et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités, ses empressements, ses défiances et ses craintes, dans sa hauteur même qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse, passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais encore les inquiétudes avec les trésors. Eh ! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine plus insupportable en leur ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent.... « Je ferai sortir du milieu de toi le » feu qui dévorera tes entrailles » dit le prophète. Je ne l'enverrai pas de loin contre toi, il prendra dans ta conscience, et ses flammes s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront. Le pensez-vous chrétiens, que vous fabriquiez en péchant l'instrument de votre supplice éternel? Cependant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité comme l'eau ; vous avalez des torrents de flammes ' » .
Quelle sublime ironie et quelle profondeur dans ces quelques lignes à l'adresse des ambitieux dont les évè-
' Sermon sur la Nécessité de la Pénitence.
TOKE I. 7*
uemeiits, conduits par une mystérieuse providence, déjouent si facilement et si continuellement les desseins 1 Et nunc reges intelligite !
« En effet, considérez, chrétiens, ces grands et puissants génies ; ils ne savent tous ce qu'ils font : Ne voyons-nous pas tous les jours manquer quelque ressort à leurs grands et vastes desseins, et que cela ruine toute l'entreprise? L'événement des choses est ordinairement si extravagant, et revient si peu aux moyens que l'on y avait employés, qu'il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance occulte et terrible qui se plaît à renverser les desseins des hommes, qui se joue de ces grands esprits qui s'imagineut remuer tout le monde, et qui ne s'aperçoivent pas qu'il y a une raison supérieure qui se sert et se moque d'eux comme ils se servent et se moquent des autres ^ » .
Voici maintenant sur la souffrance une page merveilleusement consolante pour les infortunés et qu'ils ne sauraient trop méditer et relire !
« Oui, je le dis encore une fois, les grandes prospérités ordinairement sont des supplices et les châtiments sont des grâces. « Car qui est le fils, dit l'Apôtre, que » son père ne corrige pas? ».... Il n'est pas à propos que tout nous succède ; il est juste que la terre refuse ses fruits à qui a voulu goûter le fruit défendu. Après avoir été chassés du paradis, il faut que nous travaillions avec Adam, et que ce soit par nos fatigues et nos sueurs que nous achetions le pain de vie. — Quand tout nous rit dans le monde^ nous nous y attachons trop facile-
1 Sermoa sur la Loi de Dieu-
meut; le charme est trop puissant et l'enchantement trop fort. Aiusi, mes frères, si Dieu nous aime, croyez qu'il ne permet pas que nous dormions à notre aise dans ce lieu d'exil. Il nous trouve dans nos vains divertissements, il interrompt le cours de nos imaginaires félicités, de peur que nous ne nous laissions entraîner aux fleuves de Babylone, c'est-à-dire au courant des plaisirs qui passent. Croyez donc très certainement, ô enfants de la nouvelle alliance, que lorsque Dieu vous envoie des afflictions, c'est qu'il veut briser les liens qui vous tenaient attachés au monde, et vous rappeler à votre patrie. Le soldat est trop lâche qui veut toujours être à l'ombre ; et c'est être trop délicat que de vouloir vivre à son aise et en ce monde et en l'autre.... Ne t'étonne donc pas, chrétien, si Jésus-Christ te donne part à ses souffrances, afin de t'en donner à sa gloire ' » .
Dans le sermon sur les Obligations de l'état religieux, il est sur le mariage plusieurs pages que j'ai lues d'abord avec une sorte de stupeur et dans lesquelles, aujourd'hui encore, j'inclinerais à trouver quelque exagération quoique avec un fond de vérité. Mais la franchise de l'expression, comme la profondeur de l'observation, et l'éloquente réalité de certains détails m'avaient frappé, et je n'ai pu résister à la tentation de cette nouvelle citation encore qu'un peu longue.
« Demandez, voyez, écoutez : que trouvez-vous dans toutes les familles, dans les mariages même qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses ? Les voilà ces tribu-
' Sermon sur l'Utilité des souffrances.
lations dont parle l'Apôtre ; il n'en a point parlé en vain. Le monde en parle encore plus que lui ; toute la nature humaine est en souffrance. Laissons-là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs : il n'y paraît rien de malheureux ; mais pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme souffrent l'un de l'autre !
)) Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez : chose étrangement rare, et qu'il n'est pas permis d'espérer ; mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelques convenances qu'ils aient entre eux, les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquente dans une société si longue : on se voit de si près, si souvent, avec tant de défauts de part et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues, où l'on ne peut point être préparé ; on se lasse, le goût s'use, l'imperfection rebute, l'humanité se fait sentir de plus en plus ; il faut à toute heure prendre sur soi, et ne pas montrer tout ce qu'on y prend ; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue, le cœur se dessèche ; on se devient une croix l'un à l'autre : on aime sa croix, je le veux ; mais c'est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus, ou par une estime sèche, ou par une amitié altérée et sans goût, et qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux : le cœur ne s'y repose guère ; c'est plutôt une conformité d'intérêt, un lien d'honneur.
un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale. Supposons même cette vive amitié : que fera-telle ? où peut- elle aboutir ? Elle cause aux deux époux des délicatesses, des sensibilités, des alarmes. Mais voici où je les attends : enfin, il faudra que l'un soit presque inconsolable à la mort de l'autre ; et il n'y a point dans l'humanité de plus cruelles douleurs que celles qui sont préparées par le meilleur mariage du monde.
» Joignez à ces tribulations celle des enfants, ou indignes et dénaturés, ou aimables mais insensibles à l'amitié ; ou pleins de bonnes et de mauvaises qualités, dont le mélange fait le supplice des parents ; ou enfin heureusement nés et propres à déchirer le cœur d'un père et d'une mère qui dans leur vieillesse voient, par la mort prématurée de cet enfant, éteindre toutes leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les traverses qu'on souflre dans la vie par les voisins, par les ennemis, par les amis même, les jalousies, les artifices, les calomnies, les procès, les pertes de biens, les embarras des créanciers 1 Est-ce vivre ? 0 aftreuses tribulations, qu'il est doux de vous voir de loin dans la solitude ! ' »
Voilà certes qui doit consoler un peu le célibataire contristé de son isolement, et qui ne semble pas fait pour encourager à l'hymen 1 Mais le grand moraliste chrétien, s'il donne la préférence à la vie la plus parfaite, ne dissimule pas que l'état religieux, lui aussi, a ses épreuves, ses peines, ses tentations contre lesquelles ou ne saurait êti-e trop en garde. 0 la page étonnante que celle-ci choisie entre plusieurs autres :
• Sur les obligations de l'état religieux.
« Mais pendant que les entants du siècle parlent ainsi, quel est le langage de ceux qui doivent être enfants de Dieu ? Hélas ! ils conservent une estime et une admiration secrète pour les choses les plus vaines, que le monde même, tout vain qu'il est, ne peut s'empêcher de mépriser. 0 mon Dieu, arrachez, arrachez du cœur de vos enfants cette erreur maudite. J'en ai vu, même de bons, de sincères dans leur piété, qui, faute d'expérience, étaient éblouis d'un éclat grossier. Ils étaient étonnés de voir des gens, avancés dans les honneurs du siècle, leur dire, a Nous ne sommes point heureux /» Cette vérité leur était encore nouvelle, comme si l'Évangile ne la leur avait pas révélée, comme si leur renoncement au monde n'avait pas dû être fondé sur une pleine et constante persuasion de sa vanité.
(( Oh ! qu'elle est redoutable cette puissance des ténèbres qui aveugle les plus clairvoyants ! C'est une puissance d'enchanter les esprits, de les séduire, de leur ôter la vérité même, après qu'ils l'ont crue, sentie, aimée. 0 puissance terrible, qui répand l'erreur, qui fait qu'on ne voit plus ce qu'on voyait, qu'on craint de le revoir, et qu'on se complaît dans les ténèbres de la
mort On promet à Dieu d'entrer dans cet état de
nudité et de renoncement ; on le promet et c'est à Dieu : on le déclare à la face des saints autels ; mais après avoir goûté le don de Dieu, on retombe dans le piège de ses désirs. L'amour-propre, avide et timide, craint toujours de manquer : il s'accroche à tout, comme une personne qui se noie se prend à tout ce qu'elle trouve, même à des ronces et à des épines pour se sauver. Plus on ôte à l'amour-propre, plus il s'efforce de reprendre
d'une maiu ce qui échappe à l'autre. Il est inépuisable en beaux prétextes ; il se replie comme un serpent, il se déguise, il prend toutes les formes ; il invente mille nouveaux besoins, pour flatter sa délicatesse et pour autoriser ser relâchements. Il se dédommage en petits détails des sacrifices qu'il a faits en gros : il se retranche dans un meuble, dans un habit, un livre, un rien qu'on n'oserait nommer ; il tient à un emploi, à une confidence, à une marque d'estime, à une vaine amitié. Voilà ce qui lui tient lieu des charges, des honneurs, des richesses, des rangs que les ambitieux du siècle poursuivent : tout ce qui a un goût de propriété, tout ce qui fait une petite distinction, tout ce qui console l'orgueil abattu et resserré dans des bornes si étroites, tout ce qui nourrit un reste de vie natiirelle, et qui soutient ce qu'on appelle le moi ; tout cela est recherché avec avidité. On le conserve, on craint de le perdre ; on le défend avec subtilité, bien loin de l'abandonner; quand les autres nous le reprochent, nous ne pouvons nous résoudre à nous l'avouer à nous-mêmes : on est plus jaloux là-dessus qu'un avare ne le fut jamais de son trésor.
(( Ainsi la pauvreté n'est qu'un nom, et le grand sacrifice de la piété chrétienne se tourne en pure illusion et en petitesse d'esprit. On est plus vif pour des bagatelles que les gens du monde ne le sont pour les plus grands intérêts ; on est sensible aux moindres commodités qui manquent : on ne veut rien posséder, mais on veut tout avoir, même le superflu, si peu qu'il flatte notre goût : non-seulement la pauvreté n'est point pratiquée, mais elle est inconnue. On ne sait ce que c'est que d'être pauvre par la nourriture grossière, pauvre
par la nécessité du travail, pauvre par la simplicité et la petitesse du logement, pauvre dans tout le détail de la vie. »
Le lecteur n'aura point regret à ces citations encore que multipliées ; il les préférerait certainement à une no tice forcément écourtée, qui dans ces proportions réduites se trouve partout, mais dont pourtant nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser comme on le verra plus loin. Bossuet est surtout dans ses écrits, en outre du Discours sur l'Histoire universelle et les Sermons, dans V Histoire des Variations, le Commentaire sur les Evangiles, les Elévations sur les Mystères, etc, etc, et aussi dans ses Lettres où son génie, dans la spontanéité et la familiarité du style épistolaire, garde sa grandeur et sa sublimité *. Même dans l'abandon de la correspondance intime qui semble devoir le retenir sur la terre, plus d'une fois l'Aigle tout à coup prend son vol qui l'emporte vers les hauteurs, et là, planant dans l'espace et s'élevaut toujours, il apparaît de loin aux regards éblouis encore l'astre-roi qu'il fixe incessamment de sa prunelle immobile.
' Entre ses ouvrages nous ne mentionnons pas même pour mémoire : La Défense de l'Eglise Gallicane, ouvrage posthume apprécié par J. de Maistre à sa juste valeur^ et fort suspect puisqu'il fut publié, sur une copie de provenance équivoque, et quarante ans après la mort de Bossuet qui, à un certain moment, paraît-il, avait qualifié les quatre propositions en termes plus que sévères, au risque de se condamner lui-même.
Terminons, comme nous l'avons promis, par quelques détails biographiques :
Bossuet (Jacques Bénigne) naquit à Dijon, le 27 septembre 1627, d'une famille de magistrats. Il avait six ans lorsque son père, nommé conseiller au parlement de Metz nouvellement institué, alla s'établir dans cette ville, mais en laissant ses deux fils au collège de Dijon dirigé par les Jésuites. Bossuet quitta cette maison neuf ans après, envoyé par ses parents à Paris, comme pensionnaire au collège de Navarre dont le grand maître était Nicolas Cornet, célèbre par son savoir et sa piété, et qui, prompt à distinguer son nouvel élève, le prit en grande affection. Dès l'année suivante, Bossuet a soutenait sa première thèse et avec un tel éclat, dit la Biographie universelle de Michaud, qu'on parla de lui à Paris comme d'un prodige. On voulut le voir à l'hôtel de Rambouillet. Le comte de Feuquières l'y amena, et là, pour essayer cette abondance de pensées et cette facilité d'expression dont il semblait doué, on l'invita à composer un sermon. Au milieu de cette assemblée des plus beaux esprits de France, Bossuet prononça, après quelques instants de réflexion, un sermon qui fut accueilli par l'admiration générale. »
En 1652, Bossuet fut ordonné prêtre, après une retraite qu'il fit sous la direction de Saint Vincent de Paul, qui devint dès lors son ami et l'admit à ses conférences du mardi où l'on traitait de tout ce qui a rapport
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au ministère ecclésiastique. Le vénérable Cornet, dont l'affection pour Bossuet n'avait fait que s'accroître, voulait le faire nommer à sa place grand maître du collège de Navarre auquel la munifence de Mazarin permettait de donner de nouveaux et grands développements. Mais Bossuet se jugea trop jeune pour une pareille tâche et, malgré tous les motifs qui semblaient devoir le retenir à Paris, il alla se fixer près de sa famille à Metz. Nommé chanoine de la cathédrale, il se livra avec zèle aux devoirs du ministère et particulièrement à la prédication. La foule se pressait à ses sermons qui déterminèrent parmi les protestants de nombreuses conversions.
Appelé fréquemment à Paris pour les affaires du chapitre, il prêcha et avec un grand succès dans cette ville, particulièrement un Avent et un Carême devant le roi et la reine mère ; il prononça aussi plusieurs panégyriques, entre autres celui de Saint Paul qui fut fort remarqué. Vers la même époque, parut le beau livre de l'Exposition de la Doctrine catholique, composé d'abord à l'intention de Turenne et qui aida fort à sa conversion.
En 1669, Bossuet devint évèque de Condom; deux mois après, il prononçait l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, l'un de ses chefs-d'œuvre. Nommé l'année suivante précepteur du Dauphin, il accepta ces nouvelles fonctions, mais en se démettant de son évèché et ne voulut, comme indemnité, qu'un modeste bénéfice. C'est alors que furent composés, pour l'instruction du Dauphin, quelques-uns des meilleurs ouvrages de l'auteur, le Discours sur l'Histoire universelle, la Politique tirée de l'Ecriture sainte, le Trailé de la connaissance de Dieu et de soi-même. En 1781, l'éducation du jeune prince étant
terminée, le roi, pour récompenser Bossuet, le nomma évéqiie de Meaux. « Il embrassa dès lors avec zèle les devoirs de l'épiscopal, il reprit la prédication pour les fidèles de sou diocèse.... Son éloquence avait laissé de longs souvenirs et une tradition de respect et d'admiration pour son troupeau. Il s'occupa sans cesse d'instructions pastorales, de pieuses recommandations ; il composa des prières et un catéchisme qui depuis a été généralement adopté ; lui-même l'enseignait quelquefois aux petits enfants ^ »
Dans la regrettable assemblée du clergé de 1782, réunie à Paris par la volonté du roi, en opposition au pape, Bossuet, lors de la séance d'ouverture, prononça un sermon sur l' Unité de l'Eglise (( ayant surtout pour but de montrer qu'on ne songeait point à s'en écarter. Mais, dit le biographe déjà cité, ce discours se sent un peu de l'embarras où se trouvait Bossuet à la fois si soumis et si dévoué aux deux puissances et contraint à combattre l'une au nom de l'autre. » Pourquoi contraint ? L'illustre orateur n'aurait-il pas pu et dû, dans cette circonstance, conserver vis-à-vis de la royauté l'indépendance et la franchise dont il avait fait preuve en d'autres temps relativement à la conduite privée du roi. On sait que, condamnant avec un saint courage ses liaisons adultères, plus d'une fois il obtint de Louis XIV la cessation du scandale; par malheur trop fréquente était la rechute.
Au milieu de ses sollicitudes pastorales, Bossuet continuait la rédaction et la publication de ses ouvrages^ et en
> Biographie universeUe.
particulier sa polémique aves les protestants, quin'eurent pas une réponse sérieuse à opposer à l'Histoire des Variations, le chef-d'œuvre du genre. Puis vint, à propos de la trop célèbre Madame Guy on, l'affaire du quiétisme dans laquelle Bossuet, ayant complètement raison quant au fond, ne sut pas toujours tempérer dans la forme l'emportement de son zèle. Dans sa polémique avec Fénelon qu'on vit, si prompt à reconnaître son erreur et à se condamner lui-même après la décision venue de Rome, Bossuet, trop souvent passionné et violent, ne se souvint pas assez des égards dus à un ancien ami, et son langage comme son attitude, qui contrastaient si fort avec la modération de son adversaire, lui firent tort dans l'esprit de beaucoup de personnes. On l'accusait de dureté et d'orgueil, quand il ne paraît avoir cédé qu'à l'impatience de la contradiction et à l'ardeur de son zèle dans des questions dont il s'exagérait, ce semble, l'importance par une certaine tendance à la sévérité contrastant avec la modération de son langage vis-à-vis des messieurs du Port Royal. C'est aller trop loin et exagérer d'une autre façon que d'insinuer, comme l'ont fait quelques-uns, qu'il inclinait vers leurs doctrines.
A propos de la polémique dont il est parlé plus haut, racontons une anecdote qui prouve les sentiments dont Bossuet était animé et la vivacité passionnée de ses convictions.
(( Qu'auriez-vous fait si j'avais soutenu M. de Cambrai ? lui demanda Louis XIV un jour.
— Sire, répondit Bossuet, j'aurais crié vingt fois plus haut.
L'évèque de Meaux touchait à sa soixante-seizième
année et sou intelligence n'avait point faibli, sa santé semblait robuste encore, lorsqu'il ressentit tout à coup les premières et douloureuses atteintes de la maladie (la pierre) à laquelle il devait succomber le 12 avril 1704, à Paris, où il se trouvait. De cette ville son corps fut ramené à Meaux et enterré dans la cathédrale après des funérailles solennelles, a Aujourd'hui, dit Michaud, l'on peut plus franchement prononcer que, parmi les hommes éloquents, aucun ne l'a été à la manière de Bossuet. Jamais l'éloquence ne fut plus dégagée de tout artifice, de tout calcul : c'est une grande âme qui se montre à nu et qui entraîne avec elle. Les mots, l'art de les disposer, l'harmonie des sons, la noblesse ou le vulgaire des expressions, rien n'importe à Bossuet ; sa pensée est si forte que tout lui est bon pour l'exprimer. »
Celui qu'on a si bien nommé le Prince des Orateurs, n'est pas un artiste à la façon de Cicéron par exemple, avant tout préoccupé de l'art de bien dire, de cadencer la phrase et d'arrondir savamment la période. Bourdaloue veut convaincre plus encore que plaire, parce qu'il obéit à une conviction forte et que chez lui tous les actes et la vie entière sont en harmonie avec ses paroles. Il se prêche lui-même et met toujours l'exemple à côté de la leçon.
Je ne sais rien de plus touchant, de plus admirable que ce que les biographes nous racontent des derniers temps de sa vie. Au comble de la célébrité, alors que les contemporains, le roi Louis XIV et les personnages les plus illustres lui demandaient conseil et que son nom était dans toutes les bouches, il disait, d'après ce que nous apprend le Père Martineau, son confrère :
« Dieu m'a fait la grâce de connaître le néant de ce » qui brille le plus aux yeux des hommes, et il me fait » encore celle de n'en être point touché. »
Un autre jour, il disait encore : (( être si profonde- » ment convaincu de son incapacité pour tout bien que,
» malgré tous ses succès, il avait beaucoup plus à se dé- » fendre du découragement que de la présomption. »
Eu sorte que rien n'était plus remarquable, comme l'écrit Villenave, au milieu de tant de gloire que tant d'humilité *.
Aussi n'aspirait-il qu'à se faire oublier et il lui tardait de pouvoir s'ensevelir dans la solitude pour se préparer à la mort. Il en fit la demande au Père provincial « qui ne put consentir à priver la Société de celui qui en faisait le principal ornement, n Bourdaloue, pour cette foie se résigna ; mais l'année suivante, il écrivit au général une longue lettre pour le supplier de lui accorder ce qu'il n'avait pu obtenir du Père provincial.
« Il y a cinquante-deux ans dit-il, que je vis dans la » Compagnie, non pour moi mais pour les autres ; du » moins plus pour les autres que pour moi. Mille affaires » me détournent et m'empêchent de travailler, autant » que je le voudrais, à ma perfection qui néanmoins est » la seule chose nécessaire. Je souhaite de me retirer et » de mener désormais une vie plus tranquille : je dis » plus tranquille afin qu'elle soit plus régulière et plus » sainte. Je sens que mon corps s'aÛaiblit et tend vers » sa fin. J'ai achevé ma course et plût à Dieu que je ') pusse ajouter : J'ai été fidèle 1 Je suis dans un âge où » je ne me trouve plus guère eu état de prêcher. Qu'il » me soit permis, je vous en conjure, d'employer imi- » quemeut pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste » de vie, et de me disposer parla à mourir en religieux. » La Flèche, ou quelque autre maison qu'il plaira aux
' Notice sur Bourdaloue. Edition de 1812. IG volumes in-S».
» supérieurs (car je n'en demande aucune en particulier » pourvu que je sois éloigné-de Paris), sera le lieu de » mon repos. Là, oubliant les choses du monde, je re- » passerai devant Dieu toutes les années de ma vie dans )) l'amertume de mon âme. Voilà le sujet de tous mes » vœux. »
Bourdaloue est tout entier dans cette admirable lettre ; aussi j'ai tenu à la donner tout au long et non par extraits seulement comme ont fait la plupart des biographes. Il se montre bien là tel que nous le dépeint son confrère, le Père Bretonneau : ((Cependant Bourdaloue, en pensant aux autres, ne s'oubliait pas lui-même ; au contraire, ce fut par de frét|ueuts retours sur lui-même qu'il se mit en état de servir si utilement les autres.... Ses succès ne l'éblouirent point et ses occupations ne l'empêchèrent pas de veiller rigoureusement sur sa conduite. D'autant plus en garde qu'il était plus connu et dans une plus haute considération... Etroitement resserré dans les bornes de sa profession, il joignait aux talents de la prédication et de la direction des âmes le véritable esprit religieux.... Il ne s'épargnait en rien également prêt pour qui que ce fut et se faisant tout à tous. Dans ce grand nombre de personnes de la première distinction dont il avait la conduite, bien loin de négliger les pauvres et les petits, il les recevait avec bonté ; il descendait avec eux, dans le compte qu'ils lui rendaient de leur vie, jusques aux moindres particularités ; et plus sa réputation et son nom leur inspiraient de timidité en l'approchant, plus il s'étudiait à gagner leur confiance, et à leur faciliter l'accès auprès de lui. Il ne se contentait pas de ce bon accueil. Il les allait
trouver s'ils étaient hors d'état de venir eux-mêmes ^ » Et avec cela chez cet homme vraiment apostolique : « un dévouement inviolable au service de l'Eglise, et » une soumission entière aux puissances ecclésiastiques » et à ses supérieurs. » Il le prouva bien dans cette circonstance ; car le général, ayant fait à sa demande une réponse toute favorable, il se disposait à partir. Mais, d'après le désir exprimé par ses supérieurs immédiats, il crut devoir retarder de quelques semaines, et dans l'intervalle, par suite des remontrances venues de Paris, une seconde lettre arriva de Rome qui révoquait la permission donnée.
Bourdaloue n'insista pas, prompt à se soumettre à Tordre de ses supérieurs dans lequel il vit l'expression de la volonté du ciel. Il reprit ses fonctions avec un nouveau zèle, et même avec plus d'activité et d'ardeur que jamais, prêchant, enseignant, confessant, et il ne put être arrêté par un rhume opiniâtre dont il souffrait depuis plusieurs semaines. Mais, à la suite d'un sermon qu'il avait prêché pour une prise d'habit, il se sentit plus indisposé. Le dimanche, jour de la Pentecôte (1 1 mai 1704), il dut se mettre au lit et une fièvre maligne interne se déclara avec les symptômes les plus alarmants. Quoiqu'il se fit peu d'illusion sur son état, il insista auprès du médecin pour savoir la vérité toute entière. On satisfît à son désir, et avant même que le docteur eût fini de parler, le malade dit : « C'est assez, » je vous entends : il faut maintenant que je fasse ce
' Préface du Père Bretonneau dans la première édition des Sermons de Bourdaloue.
» que j'ai tant de fois prêché et conseillé aux autres. »
Dès le lendemain, après s'être préparé par une confession de toute sa vie à recevoir les derniers sacrements, « il entra lui-même, dit le Père Bretonneau, témoin occulaire sans doute, dans tous les sentiments qu'il avait inspirés à tant de moribonds. Il se regarda comme un criminel condamné à mort par l'arrêt du ciel. Dans cet état, il se présenta à la justice divine. Il accepta l'arrêt qu'elle avait prononcé contre lui et qu'elle allait exécuter : « J'ai abusé de la vie, dit-il en s'adressant à » à Dieu : je mérite que vous me l'ôtiez et c'est de tout » mon cœur que je me soumets à un si juste cliâti- » ment. »
D'après ce que nous lisons ailleurs, il dit à ceux qui l'entouraient : « Je vois bien que je ne puis guérir sans » miracle ; mais que suis-je pour que Dieu daigne faire » un miracle en ma faveur? Que sa sainte volonté s'ac- » complisse aux dépens de ma vie s'il l'ordonne ainsi ; » qu'il me sépare de ce monde où je n'ai été que trop )) longtemps et qu'il m'unisse pour jamais à lui 1 »
Avec une entière tranquillité d'esprit et comme s'il pouvait encore compter sur de longs jours, il mit en ordre les papiers dont il était dépositaire. Puis, se souvenant de ses nombreux et illustres amis, <( il désira qu'on leur apprît qu'il regardait sa séparation d'avec eux sur la terre comme une partie du sacrilice qu'il faisait à Dieu de sa vie. »
Il s'entretint ensuite quelque temps avec son directeur, et alors un mieux s'étant manifesté, ses confrères et amis reprirent quelque espérance. Mais, dans la soirée, un violent accès de fièvre survint, bientôt suivi du
délire et l'agonie commença. Le lendemain mardi, d3 mai, vers cinq lieures du matin, il expira. Bossuet l'avait précédé de quelques semaines dans la tombe (12avriH704.)
Bourdaloue était dans la soixante-douzième année de son âge, né à Bourges, le 20 août 1632, l'année même où le pape Urbain VIII approuvait la Congrégation des Prêtres de la Mission, fondée par Saint Vincent-de- Paul. Bourdaloue, qui reçut au baptême le prénom de Louis, entra, dès l'âge de quinze ans, dans la Compagnie de Jésus. Il passa par tous les exercices, employant les dix-huit premières années de noviciat, soit à ses propres études, soit à professer la rhétorique, la philosophie, la théologie. Quelques sermons qu'il eut occasion de prêcher révélèrent sa véritable vocation à ses supérieurs qui le destinèrent dès lors à la prédication. Après s'être fait entendre en province avec un grand succès, il vint à Paris et prêcha tout d'abord dans l'église de la maison professe avec un éclat extraordinaire. Egalement aimé des grands, du peuple et des savants, il attirait une foule prodigieuse ; sa réputation croissait d'un sermon à l'autre ; plus on l'entendait, plus on voulait l'entendre.
Le roi Louis XIV le goûtait tout particulièrement, et, après l'avoir entendu, depuis l'Aveut de l'année 1670, plusieurs Avents et plusieurs Carêmes, il le redemandait toujours en disant : « J'aime mieux ses redites que les » choses nouvelles d'un autre. »
Sa courageuse frauchise même ne le refroidissait pas. On raconte qu'un jour Bourdaloue, ayant prêché devant le roi, celui-ci lui dit :
<( Mon père, vous devez être content de moi; madame » de Montespan est à Clagny.
— » Oui, sire, répondit le prédicateur, mais Dieu se- )) rait plus satisfait si Clagny était à soixante-dix lieues » de Versailles. »
On conçoit après cela que madame de Sévigné put écrire : (( Jamais prédicateur n'a prêché si hautement » ni si généreusement les vérités chrétiennes.... Le Père » Bourdaloue frappe comme un sourd, disant des vérités » à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'a- » dultère.
La même madame de Sévigné disait à sa fille : « Je » m en vais en Bourdaloue, » comme elle eût dit : « Je » m'en vais en cour, » et ne laissait échapper aucune occasion d'entendre le célèbre prédicateur, témoin cette anecdote : Bourdaloue devait prêcher une passion que madame de Sévigné avait déjà entendue avec sa fille l'année précédente : « Et c'était pour cela, dit-elle, que j'en » avais envie; mais l'impossibilité m'en ôta le goût. » Ires laquais y étaient dès mercredi ; et la presse était » à mourir. »
On ne saurait s'en étonner quand on lit aujourd'hui ces sermons, les premiers de ce genre, et dont le Père Bretonneau dit avec raison ; (( Il avait dans un éminent degré tout ce qui peut former un parfait prédicateur. Il reçut de la nature un fonds de raison qui, joint à une imagination vive et pénétrante, lui faisait trouver d'abord dans chaque chose le solide et le vrai.... Ses divi-
sions justes, ses raisounements suivis (ît convaincants, ses mouvements pathétiques, ses rétlexions judicieuses et d'un sens exquis, tout va à son but.... Persuadé que le prédicateur ne touche qu'autant qu'il intéresse et qu'il applique, et ([ue rien n'intéresse davantage et n'attire plus l'attention qu'une peinture sensible des mœurs où chacun se voit lui-même et se connaît, il tournait là tout son discours. » Il suffit de citer ces admirables sermons sur le Mariage, le Choix, d'un état, les Divertissements du mande, V Hypocrisie, la Prière , les Devoirs envers les domestiques etc., dans lesquels abondent, avec les solides raisoimements, les observations et les conseils pratiques, les réflexions d'une étonnante sagacité et tous ces portraits admirables de relief et de vie d'une vérité si prodigieuse quoique on ne put reconnaître les modèles et qui faisaient dire à madame de Termes : « Il est inimital3le et les prédicateurs qui l'ont voulu copier sur cela n'ont fait que des marmousets. »
Quoique admirable par la solidité des raisonnements et la victorieuse logique, Bourdaloue savait aussi parler au cœur, témoin ce qu'écrivait madame de Mainteuon, à l'occasion d'un sermon prêché devant Louis XIV et sa cour. « Il a parlé au Roi sur sa santé, sur l'amour de » son peuple, sur les craintes de la cour ; il a fait verser » bien des larmes; il en a versé lui-même : c'était son » cœur qui parlait à tous les cœurs. »
Quand aujourd'hui la lecture seule de tant de pages éloquentes nous frappe d'une façon si vive et nous émeut si profondément, qu'on imagine ce que ce devait être quand ces mêmes choses étaient dites au milieu du silence solennel d'un immense et religieux auditoire, et
tombaient des lèvres de Bourdaloue : « Le feu dont il animait son action, dit le Père Bretonneau, sa rapidité en prononçant, sa voix pleine, résonnante, douce et harmonieuse, tout était orateur en lui, et tout servait à son talent. »
On conçoit après cela que Bossuet ait pu dire dans la candeur de sa modestie : u Cet homme sera éternellement notre maître en tout. »
N'oublions pas ce mot encore d'un des contemporains de Bourdaloue et qui prouve que, dans l'estime de tous, chez lui la vertu égalait le talent : « Sa conduite, disaiton, est la meilleure réponse que l'on puisse faire aux Lettres Provinciales. »
« Les perfectionnements apportés par Breguet dans cette partie de la mécanique à laquelle il avait consacré ses veilles, ont eu pour résultat de donner à la France la première horlogerie de l'Europe, au dire de tous ceux qui ne sont pas Anglais. Ses perfectionnements s'étendent à toutes les branches comme à toutes les parties de l'art. C'est à lui qu'on doit, sinon la première idée, du moins l'usage commode des montres perpétuelles qui se remontent d'elles-mêmes par le mouvement qu'on leur donne en les portant.... C'est Breguet qui, pour garantir de fractures le pivot du balancier, en cas de choc violent ou de chute de la montre, imagina le parachute qui préserve le régulateur de toute atteinte ; invention précieuse surtout pour les montres de poche. C'est lui qui, le premier, fabriqua des cadratures de répétition d'une disposition plus sûre, laissant plus de place pour les autres parties du mécanisme, etc., etc. Mais c'est surtout aux sciences exactes, à l'astronomie, à la physique et à la navigation, que Breguet, en multipliant les moyens de calculer les minima les plus délicats de la durée avec la dernière exactitude, a rendu des services inappréciables. »
Ainsi s'exprime M. Val. Parisot, qui, par ses connais-
sances spéciales, a su, mieux que nous ne pourrions le faire, mettre en relief les services rendus par cet artisan illustre dont le nom, resté justement populaire, est une preuve nouvelle que la gloire ne dédaigne personne, et se plaît à récompenser tous les genres de mérite. A ce titre, Breguet, comme Jacquard, comme Richard Lenoir, mérite une place dans notre galerie, d'autant plus que chez lui le caractère de l'homme était à la hauteur du talent, du génie de l'artiste ; c'est M. Parisot qui n'hésite pas à lui donner ce titre, et qui songerait à le lui contester ?
(( Breguet, dit M. Villenave, était recherché dans les premières classes de la société où il comptait plusieurs amis. On a dit de lui qu'il avait toujours conservé la naïveté de la jeunesse et même celle de l'enfance ; qu'il voyait tout en heau, excepté ses ouvrages ; qu'en lui, tout était égal, uni, simple ; qu'il était timide sans être jamais embarrassé ; qu'on trouvait des rapports entre lui et le bon La Fontaine; qu'il n'avait jamais voulu quitter sa petite et modeste maison où la fortune était venue le trouver ; qu'il était toujours prêt à être utile aux artistes ; que tous étaient heureux autour de lui, et lui plus que les autres. On raconte qu'étant devenu un peu sourd sans être susceptible, il disait, quand on riait de quelque quiproquo : Dites-le-moi, que je rie aussi, ce qu'il ne manquait pas de faire. »
Breguet (Abraham- Louis), naquit à Neufchatel en Suisse, le 10 janvier 1747, d'une famille d'origine française. Enfant, il paraissait d'une intelligence paresseuse, et ses maîtres augurèrent assez mal de son peu de goût pour la grammaire française et latine. Tout
jeune encore, il perdit sou père, et sa mère s'étant remariée à un horloger, celui-ci, voyant le peu de fruit que l'enfant tirait de la fréquentation du collège, résolut de le garder à la maison pour l'occuper aux travaux de son état. Cette vie sédentaire ne sembla point d'abord, plus que l'autre, agréable à l'enfant, doué d'une extrême vivacité ; peu à peu, cependant, les combinaisons mécaniques l'intéressèrent et il devint apprenti des plus zélés.
Son beau-père, cependant, qui voulait faire de lui un ouvrier émérite, l'emmena à Paris et le plaça chez un célèbre horloger de Versailles pour qu'il achevât de se perfectionner dans son art et, en effet, au bout de peu d'années, Abraham-Louis était le premier ouvrier de l'atelier ; intelligent autant que laborieux et rangé. Quoique à peine sorti de l'adolescence, il se trouvait père de famille, ayant, par la mort précipitée de son beaupère et de sa mère, une jeune sœur à élever et établir ! Son salaire de chaque jour devait seul suffire à toutes les charges; et non-seulement le jeune ouvrier réussit à équilibrer son budget, mais il put faire quelques économies et trouver du loisir pour suivre un cours de mathématiques, car il avait compris que la connaissance des sciences exactes lui devait être singulièrement utile ou plutôt indispensable. Son professeur était l'abbé Marie, savant distingué, que les rares dispositions de l'élève, comme sa bonne conduite, intéressèrent et qui ne fut pas avare pour lui de ses précieux enseignements.
Il n'est pas douteux qu'ils contribuèrent beaucoup à développer le génie du jeune Breguet dont la réputation, comme habile horloger, date de cette époque et depuis
ne fit que s'accroître. Ua jour le duc d'Orléans se trouvait à Londres, dans l'atelier de l'horloger Arnold, connu dans toute l'Europe, et renommé comme le premier dans son art. Le prince tira sa montre, et, la montrant à Arnold, lui demanda ce qu'il en pensait.
L'horloger, après l'avoir ouverte et examinée avec grande attention, non sans témoigner plusieurs fois de son étonnement, la rendit au visiteur en disant :
— Vous avez là, monseigneur, un chef-d'œuvre, et ce Breguet est, dans notre partie-, un maître, mais un maître qu'au plus tôt je veux connaître, et dont il me tarde de serrer la main. » En effet, laissant là son atelier et ses travaux commencés, et, embrassant sa famille, Arnold s'embarqua pour le continent, et quelques jours après, il arrivait à Paris.
Un matin, Breguet, averti par la sonnerie du timbre, voit entrer dans son atelier un étranger qui, le sourire aux lèvres et la main tendue, lui dit :
— Mon cher confrère, j'ai vu tout récemment à Londres, dans la main d'une altesse française, une montre fabriquée par vous et que j'ai admirée comme un chef-d'œuvre. Aussi ai-je passé le détroit tout exprès pour faire votre connaissance et vous adresser moimême mes félicitations ; je suis Arnold, de Londres.
Qu'on juge de la stupéfaction comme de la joie de Breguet à cette visite si inattendue pour lui, car, même au temps de ses plus grandes prospérités, il était resté fort modeste.
« Malgré tant de titres inconstestables à la gloire et à la renommée, cet homme éminemment moral, qui rendait justice à tous, excepté à lui-même, jusqu'à s'étonner
de la régularité de ses instruments, doutait de sa propre réputation, même en présence des étrangers qui s'honoraient de lui en fournir le témoignage *. »
Profondément touché des témoignages d'estime et de sympathie que lui donnait Arnold, il s'efforça de le reconnaître de sou mieux par son accueil, et lorsque le confrère repartit pour l'Angleterre, il lui confia son fils aîné qu'il devait, deux années après, mais sans l'avoir prévu, aller rejoindre.
La révolution éclata, Breguet, tout entier à son art, resta complètement étranger à la politique ; mais à cause de sa célébrité, et sans doute aussi de sa réputation d'honnête homme, il n'en fut pas moins classé parmi les suspects. Par bonheur, grâce à quelques-uns de ses clients, alors très-influents, il put éviter la prison et il lui fut permis de quitter la France. Il passa, avec sa famille, en Angleterre, où sa situation ne laissait pas que d'être critique et de le préoccuper. Il se voyait tout au moins dans la nécessité, afin de s'assurer le pain quotidien, d'abandonner ses savantes recherches pour redevenir un simple ouvrier, lorsqu'un ami généreux, témoin de ses perplexités, lui dit :
— A Dieu ne plaise, que vous abandonniez l'art pour le métier. Continuez vos importants travaux, dont le résultat pour moi est d'autant moins douteux que votre fils aîné peut s'y associer. D'ailleurs, n'ayez souci du lendemain ni pour votre famille ni pour vous ; voici qui vous rassure pour l'avenir.
Et l'excellent ami, M. Desnay-Flyche, présentait à Breguet un portefeuille rempli de banknotes, qu'après
' Encyclopédie des gens du monde.
s'être longtemps défendu, le Français dut accepter. C'est ainsi que, pendant les deux années de son exil dans la Grande-Bretagne, Breguet eut toute sécurité pour ses recherches. Aussi, quand il lui fut permis de rentrer en France, riche de nouvelles connaissances et devenu le premier dans son art, il put en peu de temps, aidé d'ailleurs par le secours de ses amis, relever ses établissements détruits, dont la prospérité alla toujours en augmentant. Sa vie dès lors s'écoula paisible et heureuse. Il devint successivement horloger de la marine, membre du bureau des longitudes, et en 1816 remplaça Carnot à l'Institut. En 1823, il fit partie du jury d'examen pour les produits de l'industrie. Après avoir rempli ces fonctions momentanées avec le zèle et la conscience qu'il apportait à tout, il se remit à son grand ouvrage sur l'horlogerie, qu'il avait hâte de. voir terminé, comme par un secret pressentiment. Car un matin, peu d'instants après s'être assis à son bureau, il tomba foudroyé par une attaque d'apoplexie.
« Le talent de Breguet, dit M. Parisot, n'était point exclusivement restreint à l'art auquel il fit faire des pas si prodigieux. Il imagina le mécanisme léger et solide des télégraphes établis par Chappe ; il créa un thermomètre métallique d'une sensibilité au-dessus de tout ce qui est connu, surtout pour le développement instantané du calorique, etc. »
On ne peut trop regretter qu'il ait laissé inachevé son Traité de V Horlogerie, dans lequel toutes ses découvertes devaient être consignées et qui eût renfermé, en particulier, beaucoup de faits intéressants sur la transmission du mouvement par les corps qui restent eux-mêmes en repos.