‹ Les rues de Paris; biographies, portraits, récits et légendesChapitre 27 sur 54 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

doux ! — Ce n'est pas moi qui suis trop doux, répondait-il, cest vous, sire, qui êtes trop dur. »

Le roi cependant ne voulut jamais consentir à ce qu'il prit sa retraite bien que, devenu plus qu'octogénaire, le père La Chaise la demandât ; mais y mit-il assez d'insistance ? « Il lui fallut porter le fardeau jus- » qu'au bout. La décrépitude et les infirmités ne purent » l'en délivrer. Sa mémoire s'était éteinte, son juge- » ment affaibli, ses connaissances brouillées, et Louis » XIV se faisait apporter cecadavrepour dépêcher avec » lui les affaires accoutumées. »

Ainsi s'exprime Saint-Simon, si peu favorable aux Jésuites. Plus loin il ajoute : « Désintéressé en tout )) genre quoique fort attaché à sa famille ; facile à reve- » nir quand il avait été trompé, et ardent à réparer le » mal que son erreur lui avait fait faire ; d'ailleurs » judicieux et précautionné, il ne fit jamais de mal qu'à » son corps défendant. Les ennemis même des Jésuites » furent forcés de lui rendre justice et d'avouer que )) c'était un homme de bien, honnêtement né et très- » digue de remplir sa place. »

Sa conduite, à l'égard de ses nombreux ennemis, en est la meilleure preuve : « Libelles, couplets satiriques, » histoires scandaleuses, dit M. de Chantelauze, ne ces- » sèrent de l'assaillir de toutes parts durant tout le » cours de son ministère. Bien qu'il eût en main un » pouvoir qui dût inspirer de sérieuses craintes à ses » ennemis, il ne se vengea de leurs calomnies en toute )) occasion que par le silence. Plusieurs puissantes caba- )) les s'élevèrent sourdement contre lui pour le supplan- ') ter : il eut l'habileté de les découvrir à temps et de

» les déjouer sans en tirer vengeance et sans faire le » moindre éclat. »

Le chancelier d'Aguesseau, un contemporain du père La Chaise et très-prévenu contre les Jésuites, dit aussi de lui : « Le père La Chaise était un bon gentil- » homme, qui aimait à vivre en paix et à y laisser vivre «les autres; capable d'amitié, de reconnaissance, et » bienfaisant. »

Ce bon cjentilhomme, comme dit assez singulièrement le célèbre magistrat, était brave à l'occasion, témoin ce passage d'une lettre de Boileau à Racine, datée de Mons, à l'époque du siège : « J'ai oublié de vous dire » que, pendant que j'étais sur le mont Pagnotte, a » regarder l'attaque, le R. P. de La Chaise était dans la » tranchée et même tout près de l'attaque pour la voir » plus distinctement. J'en parlais hier à son frère (capi- » taine des gardes) qui me dit tout naturellement : // se » fera tuer un de ces jonrs. Ne dites rien de cela à per- » sonne, car on croirait la chose inventée, et elle est » très- vraie et très-sérieuse. »

Le P. La Chaise mourut à Paris, le 20 janvier 1709, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Il était membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , et se montrait fort assidu aux séances.

Les Jésuites avaient acheté, en 162G, non loin de Paris, une maison de campagne appelée la Folie-Regnault, qu'ils nommèrent plus tard le Mont-Louis, en l'honneur du roi. Cette résidence que Louis XIV fit embellir et agrandir, par considération pour son confesseur, devint une villa fort agréable, comme on dirait aujourd'hui, où volontiers le père La Chaise aimait à

venir se reposer et se distraire en compagnie de ses confrères. Aussi lorsque sous l'Empire, ce terrain fut converti en cimetière, le funèbre enclos prit le nom de La Chaise. Quand on songe qu'en soixante années au plus, le cimetière de l'Est, continuellement agrandi, est devenu l'immense nécropole que nous voyons, on ne peut s'empêcher de dire avec le refrain de la ballade allemande : Les morts vont vite.

GHARLEMAGNE

Nous ne saurions raconter ici la vie du grand Empereur, si célèbre dans les chroniques et les épopées du moyen- âge, d'autant plus que nous l'avons fait ailleurs assez longuement ' et que nous n'aimons point à nous répéter. Sauf quelques exceptions d'ailleurs, les récits de guerre n'entrent point dans notre nouveau cadre.

Mais nous trouvons, dans le vieux chroniqueur presque contemporain, connu sous le nom de moine de Saint Gai, un très-curieux épisode et qui nous semble avoir le mérite d'être parfaitement de circonstance avec la folie des mœurs actuelles. Nous reproduisons donc, tout au long, en le traduisant du latin, ce récit original et si fort empreint de ce qu'on appelle la couleur locale.

Un certain jour de fête, après la célébration de la messe, l'Empereur dit aux siens :

« Ne nous laissons point engourdir dans un repos qui nous mènerait à la paresse ; allons chasser jusqu'à ce que nous ayons pris quelque venaison. »

La journée cependant était pluvieuse et froide, Charles portait comme à l'ordinaire un vêtement de peau de brebis de peu de valeur. Arrivant de Pavie,

' France héroïque, t. I".

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dont les marchands vénitiens avaient fait comme l'entrepôt du commerce de l'Orient, les grands au contraire étaient parés, ainsi qu'aux jours de fête, d'habits magnifiques en étoiles légères et moelleuses, ornées de plumes d'oiseaux de Phénicie et de plumes de paon, d'autres fois enrichies ou surchargées de fourrures, de pourpre de T3T, et même de franges faites d'écorces de cèdre. L'Empereur ayant donné immédiatement le signal du départ, tous durent se mettre en chasse dans ce costume, et galoper tout le jour à travers les fourrés, les buissons et les ronces où les brillantes mais peu solides étoffes laissèrent maints lambeaux ; elles furent en outre transpercées par la pluie, tachées par la boue comme par le sang des bètes fauves tuées pendant la chasse. Puis au retour, comme les courtisans, tout honteux de leurs habits déchirés et flétris, grelottant aussi par le froid, se hâtaient de descendre de cheval pour courir changer de vêtements, l'Empereur, qui voulait que la leçon fût complète, dit d'un ton bref :

(( Inutile de changer d'habits avant l'Jieure du coucher ; ceux-ci sécheront mieux sur nous. )>

Alors chacun, plus soucieux de son corps que de sa parure, s'empresse pour trouver un foyer où se réchauffer. Mais la chaleur du feu acheva de détériorer les minces étoffes et les légères fourrures qui, toutes grippées et plissées, se collaient sur les membres et le soir achevèrent de se gâter quand il fallut les retirer. Cependant l'Empereur avait donné l'ordre que tous, le lendemain, se présentassent devant lui avec le costume de la veille. On pense ce qu'il était. Il fallut obéir pourtant, mais non sans grande honte pour les illustres person-

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liages, si fiers naguère de leurs vêtements superbes et chèrement payés qui maintenant, insuffisants à les couvrir, ressemblaient avec leurs trous et leurs taches aux liaillons du pauvre. Charles alors, souriant non sans quelque malice, dit à l'un des serviteurs de sa chambre :

(( Frotte un peu notre habit dans tes mains et apportenous-le. »

Le serviteur fit ce qui lui était ordonné. L'Empereur aussitôt, prenant de ses mains et montrant le vêtement redevenu parfaitement propre et où l'on ne remarquait ni tache, ni déchirure, s'écria :

(' 0 les plus fous des hommes ! Quel est maintenant le plus précieux et le plus utile de nos habits ? Est-ce le mien que je n'ai acheté qu'un sou ou les vôtres si peu solides et qui vous ont coûté tant de livres pesant d'argent? »

Les courtisans, interdits et silencieux, baissaient la tète et la rougeur de leurs visages attestait leur confusion.

(I On n'est plus assez juste pour Chateaubriand tant vanté naguère 1 » écrivait un jour avec toute raison notre excellent confrère et ami Léon Gautier. Le temps est loin, hélas ! où un poète républicain adressait à l'auteur du Génie du Christianisme cette épitre qui n'est pas assurément l'une des pièces les moins remarquables de la Némesis :

.... Aussi quand tu parus dans ton vol triomphant, Fils du Nord, le Midi t'adopta pour enfant. Oh ! Dieu t'avait créé pour les sublimes sphères. Où meurt le bruit lointain des mondaines affaires ; Il te mit dans les airs où ton vol s'abîma Comme le grand condor que vénère Lima : Oiseau géant, il fuit notre terre profane, Dans l'océan de l'air il se maintient en panne; Là, du lourd quadrupède il contemple l'abri, L'aigle qui passe en bas lui semble un colibri. Et noyé dans l'azur comme une tache ronde, On dirait qu'immobile il voit tourner le monde. C'était là ton domaine alors, que revenant Des huttes du Sachem sur le vieux continent, Tu t'élevas si haut d'un seul bond que l'Empire Un instant s'arrêta pour écouter ta lyre.

Le monde des beaux-arts à peine renaissant Se débattait encore dans son limon de sang; Ce chaos attendait ta parole future; Tu dis le fiât lux de la littérature.

Quelques années après, un illustre orateur, du haut de la chaire de Notre-Dame, adressait au même poète un hommage plus solennel encore quoique en moins de paroles : u ... Et tant d'autres que je ne veux pas nommer, pour ne pas approcher trop près des grands noms de l'époque; car, si j'en approchais, pourrais-je m'empêcher de saluer cet illustre vétéran, ce prince de la littérature française et chrétienne, sur qui la postérité semble avoir passé déjà tant on respire dans sa gloire le parfum et la paix de l'antiquité. »

Ce langage dans la bouche de Lacordaire étonnerait sans doute aujourd'hui que, provoquée surtout par les Mémoires d'Outre tombe, la réaction s'accentue si énergiquement et ne reste pas toujours dans la juste mesure. Du grand écrivain si l'on ne se tait pas, on parle presque avec le ton du dédain, et cela de jeunes Messieurs tout fiers d'écrire, au courant de la plume et sans rature dans le journal en vogue, la chronique quotidienne et qui croient bien dans le for intérieur que feu Chateaubriand ne leur va pas à la cheville. Le chantre des Martyrs /bath, un phraseur et qui avait l'ingénuité de croire que les écrits, dignes de ce nom, ne s'improvisent pas, que :

La méditation du génie est la sœur;

que les grandes pensées ne sauraient se passer de la nouveauté, et de la splendeur de la forme. Quoique on

prétende aujourd'hui, Chateaubriand n'est pas le premier venu dans la république des lettres et il a laissé bon nombre de pages qui sont des plus belles de notre langue et que ne doit pas dédaigner la postérité. Dans le Génie du Christianisme en particulier, si l'auteur avec un grand appareil scientifique, se montre parfois médiocre docteur, faible théologien, polémiste arriéré ; si, comme critique littéraire, il laisse à désirer par exemple lorsqu'il s'emporte à des louanges tellement hyperboliques pour B. Pascal dont « les Pensées tiennent plus du Dieu que de l'homme ; » il n'est que juste de reconnaitre que beaucoup de chapitres, tout le livre en particulier relatif à l'histoire naturelle. Instinct des Oiseaux, Migrations des Oiseaux, des Plantes etc., n'ont rien perdu de leur fraicheur et de leur éclat. Il y a là un souffle puissant, un parfum de grâce et de poésie dont l'àme se sent doucement pénétrée comme d'une rosée céleste. Il en est de même de bien des pages qu'un chrétien seul pouvait écrire et dans lesquelles vibre l'accent de la conviction, le chapitre sur V Extrême-Onction entre autres, ceux relatifs aux Missio7is, etc. Sans doute on peut reprocher parfois à l'auteur dans son meilleur langage un peu trop d'alliage et le mélange de locutions profanes; mais qui sait si ce n'était point une nécessité de l'époque et si, pour être compris de son siècle, il ne fallait pas ce style parfois un peu bariolé et qui s'efforce le plus possible de dérober aux regards ce que Bossuet appelle éloquemment « la face hideuse de l'Evangile ? » Pour juger sainement du livre et tenir compte à l'auteur de tout le bien qu'il a produit, il faut se rappeler dans quelles circonstances il parut et quel était l'état gé-

néral des esprits au lendemain du XVIIP siècle et de la Révolution. Voici à ce sujet et comme indication sûre, d'après un témoin oculaire, ce qui se passait en 17137 ou 1798 dans l'atelier du peintre David :

<( Il arriva qu'un des élèves, en racontant une histoire bouffonne, y mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus- Christ. La première fois, Maurice ne dit rien, seulement sa physionomie devint sévère ; mais lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du chef de la secte des penseurs s'enllammcrent, et Maurice fit taire le mauvais plaisant en lui imposant impérieusement silence. L'étonnement des élèves parut grand ; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de chacun qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives, mais qui duraient peu ; il avait d'ailleurs du tact, et en cette occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques poroles la hardiesse de la sortie qu'il venait de faire :

<( — Belle invention vraiment, dit-il en continuant » de peindre, que de prendre Jésus-Christ pour sujet de » plaisanterie ! Vous n'avez donc jamais lu V Evangile » tous tant que vous êtes ? V Evangile ! c'est plus beau » qu'Homère, qu'Ossian ! Jésus-Cbrist au milieu des » blés, se détachant sur un ciel bleu! Jésus-Christ di- » sant : (( Laissez venir à moi les petits enfants I )> Cher- » chez donc des sujets de tableaux plus grands, plus » sublimes que ceux-là 1 Imbécile, ajouta-t-il en s'adres- » sant avec un ton de supériorité amicale à son cama- )) rade qui avait plaisanté, achète donc Y Évangile et lis- » le avant de parler de Jésus-Christ. »

(( 11 faut le répéter, de telles paroles, dites à cette épo-

que et dans un lieu tout à fait public, eussent certainement excité de la rumeur et pu compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien; car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de silence assez long pendant lequel tout le monde se consulta du regard pour savoir comment on prendrait la chose.

(( Le brave Moriès trancha la difficulté : (( C'est bien cela, Maurice ! » dit-il d'une voix ferme ; et à peine ces mots eurent-ils été prononcés que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises : Vive Maurice!

<( On aurait tort de croire cependant que, dans le sentiment généreux que fit éclater cette jeunesse, il entrât des idées de piété. A l'atelier de David, comme par toute la France alors, on était et l'on affectait surtout d'être très-indévot. »

C'est à ce moment là même ou bientôt après, que parut le livre de Chateauliriand et l'on sait avec quel immense succès. 11 fallait pour cela qu'il parlât au siècle une langue que celui-ci pût tout d'abord comprendre, qui lui fût sympathique bien loin de l'effaroucher, ce qui n'empêche pas que cette langue riche, imagée, colorée, brillantée, mais parfois trop humaine, n'ait fréquemment aussi la vraie note chrétienne, capable de faire sur le lecteur une heureuse impression, plus sans doute qu'on ne veut l'admettre aujourd'hui. Il nous semble que le livre, débarrassé du fatras scientifique et soi-disant théologique, et allégé par quelques autres retranchements, pourrait être grandement utile encore. Dans nul autre peut-être de ses ouvrages. Chateaubriand ne fut mieux inspiré, moins obsédé de préoccu-

pations étrangères ou personnelles, et l'on sent à l'énergie de son accent, à la vivacité de sa foi, qu'il était dans toute la ferveur du néopliyte et sous le coup encore du douloureux événement qui l'avait frappé comme un coup de foudre en déterminant sa conversion ainsi que lui-même l'a proclamé dans une page éloquente :

« Ma mère, dit-il, après avoir été jetée à soixantedouze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avait reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda les derniers vœux de ma mère ; quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé; je suis devenu chrétien ; je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie de mon cœur ; j'ai pleuré et j'ai cru. » h' Itinéraire de Paris à Jérusalem est un livre des plus remarquables et dans lequel on sent la conviction comme aussi sans doute dans les Martyrs encore que Chateaubriand, dominé par ses souvenirs ou ses préjugés classiques, ait fort enguirlandé, enjolivé, poétisé le paganisme de la décadence qui fait trop belle figure en vérité à côté du christianisme de l'âge d'or ou de l'Age héroïque. Puis dans tel chapitre, l'épisode de Velléda par exemple, le langage des passions terrestres, des passions coupables, fait explosion avec trop de violence

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