‹ Les rues de Paris; biographies, portraits, récits et légendesChapitre 32 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

composée de femmes surtout, qui venaient attirées par une curiosité ])lâmable et pour assister aux derniers moments des malheureux condamnés. Alors, enflammé d'une sainte indignation, lui d'ordinaire tout onction et toute douceur, il s'écrie avec le geste véhément et la voix tonnante d'un Bridaine :

(( Les orateurs sont ordinairement flattés d'avoir un » auditoire nombreux et moi j'ai honte de celui que j'ai » sous les yeux. Il y a donc des hommes pour qui la » mort de leurs semblables est un spectacle de plaisir, »■ et un objet de curiosité ? Mais vous surtout, femmes, » que venez-vous faire ici ? Est-ce pour essuyer les » sueurs froides de la mort qui découlent du visage de » ces infortunés? Est-ce pour éprouver les émotions » douloureuses que cette scène doit inspirer à toute âme » sensible ? Non sans doute : c'est donc pour voir leurs » angoisses et les voir d'un œil sec, avide et empressé ? )) Ah ! j'ai honte pour vous et vos yeux sont pleins d'iio- » micide. Vous vous vantez d'être sensibles et vous » dites que c'est la première vertu de la femme ; mais » si le supplice d'autrui est pour vous un plaisir et la » mort d'un homme un amusement de curiosité qui )) vous attire, je ne dois plus croire à la vertu; vous » oubliez votre sexe, vous en faites le déshonneur et )) l'opprobre. »

Ambroise ou Chrysostôme n'aurait pas mieux dit. A de tels élans on reconnaît le grand cœur ; et c'est à eux surtout que peut s'appliquer cette belle parole deLacordaire : (( L'éloquence cest l'âme même. » Après cette terrible apostrophe, il n'est pas besoin de dire qu'autour de l'échafaud rares furent les curieux et surtout les eu-

rieuses. Personne cependant ne garda rancune au courageux apôtre, et, tout au contraire, ce fut une joie universelle quand; quelques années après, ou apprit que l'abbé de Cheverus, promu à l'épiscopat, était choisi pour remplir l'un des quatre nouveaux sièges érigés en Amérique, celui de Boston, diocèse comprenant toute la Nouvelle-Angleterre. Cette haute dignité avait été proposée d'abord à l'abbé de Malignon, qui certes en était digne par ses vertus et par sa science ; il en donna la meilleure preuve puisque, dans son humilité, il lit si bien que M. de Cheverus fut nommé à sa place comme plus apte à remplir ces hautes fonctions dans les circonstances actuelles.

Le nouvel évèque d'ailleurs ne trompa point l'attente de son ami ni celle de ses ouailles, et sa dignité ne refroidit en rien l'ardeur de son zèle, bien au contraire. Evèque, il resta missionnaire, se faisant tout à tous selon la parole du grand Paul, et continuant d'exercer toutes les fonctions du saint ministère, baptisant, confessant, catéchisant, visitant les pauvres, les malades, et les plus délaissés, les plus abandonnés. Un jour, la vieille domestique qui le servait remarque que Monseigneur, sorti de bonne heure pour se rendre à l'église, rentrait plus tard qu'à l'ordinaire, et sur ses vêtements froissés elle aperçoit des traces de poussière mêlée avec un grossier duvet. Le lendemain et le jour suivant, elle fait la même remarque. Alors, se doutant bien qu'il y avait là tjuelque touchant mystère de charité, et craignant que 8on maitre ne fût entraîné par son zèle, elle le suit à distance un matin et le voit, dans un faubourg éloigné de la ville, entrer dans une cabane. Elle s'approche, et

alors, appuyée contre la cloison, retenant son souffle, elle regarde à travers les planches mal jointes, et, que voit-elle? sur un misérable grabat, un pauvre vieux nègre, malade, infirme que l'évèque, agenouillé près de lui, console, encourage, en lui parlant comme un père eût fait à sou fils. Après avoir allumé du feu, il le découvre doucement, panse ses plaies, puis il lui fait manger les aliments préparés de ses propres mains, et l'ayant ensuite recouché avec la plus tendre sollicitude, il lui dit adieu en l'embrassant tout inondé des larmes du pauvre noir qui ne trouvait pas de mots pour exprimer sa gratitude, mais ne fut pas aussi muet quand, plus tard convalescent, il s'agit de la publier dans la ville, malgré le silence à lui recommandé par le prélat. Une autre fois, c'est un brave matelot qui, au retour d'un long voyage, trouve, montant son escalier et portant une charge de bois sur l'épaule, le bon évèque auquel, avant de partir, il avait recommandé naïvement sa femme et qui, à défaut d'une sœur de charité, faisait auprès de la pauvre malade les fonctions d'infirmier. On conçoit après des traits pareils, qui se renouvelaient chaque jour, que l'évèque de Boston fût des plus chers à sou troupeau. Nombre de gens voulaient au baptême donner à leurs fils le nom de Jean par affection pour leur pasteur. Un jour, celui-ci demandant au parrain selon l'usage quel nom il voulait donner à l'enfant, l'autre répondit :

— Jean de Cheverus, évèque.

— Comment dites- vous ?

— Jean de Cheverus, évèque ! reprit le brave homme sans sourciller. Le prélat sourit, puis il murmura :

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— Pauvre enfant, Dieu te garde de jamais le devenir ! Ce n'est pas un léger fardeau.

Yers la fin de l'année 1818, Mgr de Cheverus eut une grande douleur, il perdit son ami, son père, le bon abbé Malignon. Le chagrin qu'il ressentit de cette perte comme ses fatigues et ses occupations qui s'en accrurent, le défunt n'ayant pu d'abord être remplacé, eurent une action fâcheuse sur sa santé. Son état même devint assez pénible pour qu'il prit conseil des médecins ; tous furent d'avis que le climat rigoureux de Boston lui était contraire, à ce point qu'à leur dire un nouvel hiver passé par lui sous ce cielinclcment pourrait être mortel. Qu'on juge des perplexités de l'évêque alors que, dans le même temps, il recevait du roi Louis XVIII l'invitation ou plutôt l'ordre de revenir en France pour y occuper l'un des sièges vacants. M. Hyde de Neuville, dans un récent voyage à Boston, avait vu son compatriote à l'œuvre et n'avait pu se tenir, après son retour, d'en parler au roi. M. de Cheverus, bien que son cœur fût resté tout français, et qu'il lui semblât doux de revoir la terre natale, ne pouvait se décider pourtant à se séparer de ses enfants d'adoption, et à une lettre plus pressante du grand aumônier, parlant au nom du roi, il répondit « qu'il suppliait Sa Majesté de lui par- » donner de faire ce qu'il croyait devant Dieu être de )) son devoir. »

Le refus ne fut pas admis, et le grand aumônier insista dans les termes les plus énergiques précisément alors que les médecins déclaraient le climat de Boston trop rigoureux pour l'évêque. Mgr de Cheverus, dont le cœur était combattu et comme déchiré entre deux

partis vers lesquels il inclinait également, se résigna enfin au départ. Dieu sait ce qu'il lui eu coûtait et avec quelles larmes il se sépara de son troupeau désolé, après avoir fait don au diocèse et à ses amis de tout ce qu'il possédait, l'église, la maison épiscopale, le couvent des Ursulines, restés sa propriété ; il donna aussi ses ornements, jusqu'à ses livres. Il ne se réservait rien et"Î3artait plus pauvre qu'il n'était venu. La ville presque entière voulut lui faire cortège à sa sortie des murs, et quarante voitures au moins l'accompagnèrent pendant plusieurs lieues sur la route de New-York. Quand enfin, il fallut se séparer, protestants et catholiques s'agenouillèrent également pour recevoir une dernière fois sa bénédiction.

Vers la fin de l'année 1823, Mgr de Cheverus arrivait en France, et la tristesse qu'il ressentait souvent encore à la pensée de ceux qu'il laissait orphelins, s'adoucit peu à peuparla joie de revoir, avec la terre natale, de vieux amis, des parents qui lui faisaient fête, et auxquels il croyait avoir dit un éternel adieu. Présenté au roi lors de son arrivée à Paris, puis nommé à l'évêché de Montauban, après quelques retards provenant de difficultés relatives à l'enregistrement des bulles, il put faire son entrée dans sa ville épiscopale où sa réputation l'avait devancé ; aussi catholiques et protestants s'empressèrent à l'envi pour le recevoir et les ministres furent des premiers à venir le saluer. Un trait touchant marqua les débuts de son épiscopat. Il apprit que, dans une ville assez importante de son diocèse, le maire et le curé ne vivaient point en bonne intelligence, mais par la faute surtout du premier. L'évèque va le trouver :

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« Monsieur, lui dit-il, j'ai un grand service à vous demander ; vous me trouverez sans doute indiscret, mais j'attends tout de votre obligeance.

— Monseigneur, répond le maire, vous me rendez confus; qu'aurais-je à vous refuser? je serais trop heureux s'il était quelque moyeu de vous prouver que je partage les sentiments de respect, d'afteclion, de vénération pour notre premier pasteur qui remplissent ici tous les cœurs.

— Eh bien ! reprend aussitôt l'évèque en l'embrassant, le service que j'ai à vous demander c'est d'aller porter ce baiser de paix à votre curé.

— Monseigneur, je ne puis pas vous dire : Non / et j'y vais de ce pas. » Ce qui eut lieu en effet et la réconciliation fut complète.

L'anuée suivante, la charité de l'évèque eut à s'exercer sur un plus vaste théâtre. Par suite d'un débordement du Tarn, deux faubourgs de la ville furent envahis, et les habitants chassés de leur domicile quand ils avaient pu fuir. L'évèque, après avoir pendant toute une journée, monté dans une barque, aidé au sauvetage, ouvre son palais aux victimes du fléau dont le nombre s'éleva bientôt à plus de trois cents. Une pauvre femme cependant restait au dehors regardant les fenêtres d'un air désolé, L'évèque l'aperçoit.

— Mais pourquoi, demande-t-il à quelqu'un, cette pauvre femme n'entre-t-elle pas comme les autres ? Il y a de la place encore, il y en aura toujours.

— Elle n'ose pas I fut-il répondu, elle n'est point catholique, mais protestante.

— Qu'importe ! répond l'homme de Dieu qui descend

au plus vite les degrés, traverse la cour, sort dans la rue et s'approcliant de l'infortunée :

— Entrez, ma fille, entrez, dit-il, et ne craignez rien, je sais ce qui vous arrête. Mais ne sommes-nous pas tous frères dans le mallieur surtout ?

Après de tels actes de bonté, on pense avec quels regrets, moins de deux années après, les fidèles de Montauban virent s'éloigner leUr pasteur nommé à l'archevêché de Bordeaux en remplacement de Mgr d'Aviau du Bois-Sanzay, décéd(î. Les pleurs que faisait verser la mort de ce dernier ne furent point taris, mais ils coulèrent avec moins d'amertume dès qu'on sut le nom de son successeur, accueilli, quoique inconnu de la plupart, comme un père qui revient au milieu de ses enfants, et il fut bien en eflet pour tous un père.

Après les événements de 1830, éliminé de la chambre des pairs dont il faisait partie, il apprit que des personnages influents s'employaient activement auprès du gouvernement pour faire comprendre l'archevêque dans une nouvelle promotion. Il fit alors publier dans les journaux une note conçue en ces termes : « Je me réjouis de me trouver hors de la carrière politique. J'ai pris la ferme résolution de ne pas y rentrer et de n'accepter aucune place, aucune fonction. Je désire rester au milieu de mon troupeau, et continuer à y exercer un ministère de charité, de paix et d'union. Je prêcherai la soumission au nouveau gouvernement; j'en donnerai l'exemple, et nous ne cesserons, mon clergé et moi, de prier avec nos ouailles pour la prospérité de notre chère patrie. »

Cette sage ligne de conduite n'empêchait point la

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fidélité à d'aaciejiues convictions. Lors de la captivité de la duchesse de Berry, Mgr de Glieverus demanda qu'il lui fût permis d'aller lui porter les consolations de son ministère. Et certain jour, il disait aux autorités de la ville pour lui toutes bienveillantes : « Je ne serais pas » digue de votre estime si je vous cachais mes affections » pour la famille déchue, et vous devriez me mépriser » comme un ingrat puisque Charles X m'a comblé de » ses bontés. »

Lors de l'invasion du choléra en 1832, l'archevêque fit de son palais épiscopal une vaste ambulance dont il était à la fois le grand aumônier et le premier infirmier et au-dessus de la porte d'entrée on lisait en gros caractères : Maison de secours.

Aussi dans la ville de Bordeaux, ou plutôt dans le diocèse, la satisfaction fut générale quand on apprit que, dans le consistoire du l*^"" février 1836, le pape avait nommé Mgr de Chevcrus cardinal. Lui seul parut ne passe réjouir, étranger qu'il était à toute pensée d'ambition. Des amis étant venus le féliciter, il leur dit avec un sourire : (( Qu'importe d'être enveloppé après la mort » d'un suaire rouge ou noir. »

Cette parole était-elle l'effet d'un pressentiment ? 11 avait recula barrette dans les premiers jours de mai, et trois mois après, le 19 juillet, il succombait aux suites d'une attaque d'apoplexie et de paralysie, mais non foudroyante, ce qui lui laissa toute sa liberté d'esprit pour se disposer par l'accomplissement des saints devoirs à ce solennel passage auquel il était toujours préparé d'ailleurs, pas n'est besoin de le dire.

Le deuil dans le diocèse fut universel parmi les laïques

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