‹ Les ruinesChapitre 11 sur 66 · JO JLES HL1>ES · texte numérisé non relu

JO JLES HL1>ES

lies nuisibles, à combattre les élémens, à saisir une proie, à défendre sa vie, et il allégea sa misère.

« Ainsi, l amour de soi. l (wersinn de la douleur, le désir du bien-être . furent les mobiles simples et puissans qui retirèrent l'homme de l'état sauvage et barbare où la Nature l'avait placé; et lorsque maintenant sa vie est semée de jouissances, lorsqu'il peut compter chacun de ses jours par quelques douceurs, il a le droit de s'applaudir et de se dire : « C'est moi qui ai produit les biens qui m'environnent j c'est moi (£ui suis l'artisan de mon bonheur : habitation sûre , vêtemens commodes , alimens abondans et sains, campagnes riantes, coteaux fertiles, empires peuplés, tout est mon ouvrage; sans moi, cette terre livrée au désordre ne serait qu'un marais immonde, qu'une foret sauvage, qu'un désert hideux. » Oui, homme créateur, reçois mon hommage! Tu as mesuré l'étendue des cieux, calculé la masse des astres , saisi l'éclair dans les nuages , dompté la mer et les orages , asservi tous les élémens : ah ! comment tant d'élans sublimes se sont-ils mélangés de tant d'égarcmens !

CHAPITRK Vil.

rHIM;il"LS DES SOCIETES.

« Cependant, errans dans les bois et aux bords lies fleuves, à la poursuite des fauves et des poissons , les premiers humains , chasseurs et pêcheurs, entoures de dangers , assaillis d'ennemis , tourmente's par la faim , par les reptiles , par les bétes fe'roces , sentirent leur faiblesse indi^^iduelle ; et , mus à'un besoin commun de sûreté et d'«/? sentiment réciproque de mêmes maux , ils unirent leurs moyens et leurs forces; et, quand l'un encourut un péril, plusieurs l'aidèrent et le secoururent; quand l'un manqua de subsistance, un autre le partagea de sa proie : ainsi les hommes s'associèrent pour assurer leur existence, pour accroître leurs facultés , pour protéger leurs jouissances ; et l'amour de soi devint le principe de la société.

« Instruit ensuite par l'e'preuve répétée d'accidens divers , par les fatigues d'une vie vagabonde, par les soucis de disettes fréquentes , les homme-, raisonnèrent en eux-mêmes , et se dirent : « Pourquoi consumer nos jours à chercher des fruits épars sur un sol avare ? Pourquoi nous épuiser .-i poursuivre des proies qui nous cchappcnt dan'-

33 LES RUl.NES.

l'onde et le? bois? Que ne rasseniblon=v-nou«. sous notre main les animaux qui nous sustentent? que n'appliquons-nous nos soins à les multiplier et à les défendre? Nous nous alimenterons de leurs produits ; nous nous vêtirons de leurs dépouilles , nous vivrons exempts des fatigues du jour et des soucis du lendemain. » Et les hommes, s'aidant l'un l'autre, saisirent le chevreau léger, la brebis timide; ils captivèrent le chameau patient, le taureau farouche, le cheval impétueux; et, ^'applaudissant de leur industrie, ils s'assirent dans la joie de leur ;1me, et commencèrent de goûter le repos et l'aisance; et l'amour de sni, principe de tout raisonnement , devint le moteur de tout art et de toute jouissance.

« Alors que les hommes purent couler des jours dans de longs loisirs et dans la communication de leurs pensées , ils portèrent sur la terre , sur les cieux, et sur leur propre existence, des regards de curiosité et de réflexion ; ils remarquèrent le cours des saisons, l'action des élémens, les propriétés des fruits et des plantes, et ils appliquèrent leur esprit à multiplier leurs jouissances. Et, dans quelques contrées , ayant observé «{ue certaines semences contenaient sous un petit volume une substance saine , propre à se transporter et à se conserver , ils imitèrent le procédé de la nature; ils confièrent à la terre le riz, l'orge et le blé, qui fructifièrent au gré de leur espérance; et ayant trouvé le moyen d'obtenir, dans un petit espace , et sans déplacement , beaucoup de

«.HATIIRE VII. 5j

suhslances et Je longues proi>isions , ils firtnL des demeures sédentaires ; ils conslniisireut des maisons, des hameaux, des villes; ioriTK'rent des peuples, des uations; et V amour de soi produisit tous les développemens du génie et de la puissance.

« Ainsi, par l'unique secours de ses facultés, l'homme a su lui-même s'élever à l'étonnante hauteur de sa fortune présente : trop heureux si , observateur scrupuleux de la loi imprimée à son être , il en eût fidèlement rempli l'unique et véritable objet ! Mais , par une imprudence fatale, ayant tantôt méconnu, tantôt transgressé sa limite, il s'est lancé dans uu dédale d'erreurs et d'infortunes; et Y amour de soi , tantôt dérègle et tantôt aveugle, e^t devenu un |)rincipe fécond d€ calamités.

Page 1