LE DÉSERT
En parcourant l'Orient, le voyage de Palmyre a été celui où nous nous sommes attendus à rencontrer les plus grands obstacles, comme il fallait, pour y aller, s'écarter beaucoup de la route ordinaire , et que la protection du Grand - Seigneur ne pouvait nous y servir.
Alep et Damas semblaient être les endroits où nous pouvions le mieux pourvoir à notre commodité et à notre sûreté dans cette entreprise. Après avoir tâché en vain de gagner la première de ces deux villes , nous laissâmes notre vaisseau à Byroot, sur la côte de Syrie, et traversâmes le mont Liban pour aller à Damas.
Le bâcha de cette ville nous déclara qu'il ne pouvait pas nous promettre que son nom ni son pouvoir pussent, en aucune manière, servir à notre sûreté à l'endroit où nous allions. Sur ce quil nous dit, et sur
tout ce que nous pûmes apprendre d'ailleurs, nous nous trouvâmes obligés d'aller à Hassia , village à quatre journées de Damas, au nord, et la résidence d'un aga,dont la jurisdiction s'étend jusqu'à Palmyre.
Comme le dessein de cet ouvrage est uniquement de rendre compte des ruines de Palmyre, et non de nos voyages , nous ne ferons ici que tracer une petite ébauche de notre passage à travers le désert , pour donner en gros une idée de la manière dont nous avons voyagé dans un pays qui n'a encore été décrit par personne.
Hassia est un petit village, sur la grande route de la caravane de Damas à Alep. Il est situé près de l'Antiliban, et il n'est éloigné que de quelques heures de 1 Oronte. L'aga nous reçut avec cette hospitalité qui est si commune dans ce pays- là parmi les gens de oute condition; et, quoique extrêmement surpris de notre curiosité, il nous donna les instructions nécessaires pour la satisfaire le mieux qu'il se pourrait.
Nous partîmes d'Hassia, le i3 mars avec une
escorte des meilleurs cavaliers arabes de l'aga , armés de fusils et de longues piques; et nous arrivâmes quatre heures après à Sudud, à travers une plaine stérile, qui produisait à peine de quoi brouter à des antilopes que nous y vîmes en quantité. Notre route était est-quartsud-est.
Sudud est un petit village, habité par des chrétiens maronites. Cet endroit est si pauvre que les madsons en sont bâties de terre séchée au soleil. Les habitants
cultivent autour du village autant de terre qu'il leur en faut simplement pour leur subsistance, et ils font de bon vin rouge. Nous achetâmes quelques manuscrits de leur prêtre. Après dîner , nous continuâmes noire voyage à travers la même sorte de pays, entre est-quart-sud-est et est-sud-est ; et nous arrivâmes à un village turc, appelé Howareen, à trois heures de Sudud, où nous couchâmes.
Howareen a la même apparence de pauvreté que Sudud ; mais nous y trouvâmes quelques ruines qui font voir que cet endroit a été autrefois plus considérable. Une tour carrée , revêtue de créneaux saillants pour la rendre capable de défense , ressemble à un ouvrage bâti il y a trois ou quatre cents ans; et deux églises en ruines peuvent être du même siècle, quoiqu il y ait dans ces bâtiments des matériaux beaucoup plus anciens et employés sans jugement. On voit dans les murs quelques chapiteaux corinthiens et plusieurs grandes bases attiques de marbre blanc. Ces fragments de l'antiquité , et quelques autres qu on trouve répandus cà et là , ont appartenu à des ouvrages de plus de dépense que de goût. Nous avons remarqué un village voisin entièrement abandonné de ses habitants, ce qui arrive fréquemment dans ces pays-là : quand le produit des terres ne répond pas à la culture , les habitants les quittent souvent pour n être pas opprimés.
Nous partîmes d Howareen , le 12, et nous arrivâmes trois heures après à Carietein , tenant toujours la
iiinne direction. Ce village ne diffère des précédents qu'en ce quil est un peu plus grand. Il y a aussi quelques fragments de marbre qui viennent d anciens édifices , comme des fûts de colonnes , quelques chapiteaux corinthiens, une base dorique, et deux inscriptions grecques imparfaites. On jugea à propos de nous faire rester ici ce jour-là, tant pour rassembler le reste de notre escorte, à qui l'aga avait ordonné de nous accompagner, que pour préparer notre monde et nos bestiaux à la fatigue du reste de notre voyage ; car , quoique nous ne pussions pas l'achever en moins de vingt- quatre heures, il fallait faire ce trajet tout d'une traite, n'y ayant point d'eau dans cette partie -là du désert.
Nous laissâmes Carietein, le i3, sur les dix heures ou environ : c'était trop tard de beaucoup ; mais notre corps devenait plus difficile à gouverner à mesure qu il devenait plus nombreux. Cette mauvaise conduite fut cause que nous fûmes exposés à la chaleur de deux jours avant que nos bestiaux pussent sabreuver, ni se reposer ; et , quoique tout-à-fait au commencement de la saison, le sable réfléchissait très- fortement Pardeur du soleil, et nous n'eûmes ni vent ni ombre pour nous soulager durant tout le voyage.
Notre caravane était alors fort augmentée, consistant en environ deux cents personnes, et à -peu -près le même nombre de bêtes de charge, qui faisaient un mélange grotesque de chevaux, de chameaux, de mulets et d'ânes. Notre guide nous dit que nous en étions
à la partie la plus dangereuse de notre voyage, et nous pria de nous soumettre entièrement à ses ordres, qui furent que les domestiques se tinssent avec le bagage immédiatement derrière notre garde arabe, de laquelle on détachait fréquemment un ou deux cavaliers , ou davantage , pour les envoyer à la découverte à toutes les éminences qu'on voyait, et où ils restaient jusqu'à ce que nous les eussions joints. Ces cavaliers quittaient toujours la caravane à bride abattue , à la manière des Tartares et des hussards. Nous ne savions si toute cette précaution était réellement l'effet du danger qu'ils appréhendaient, ou si ce n'était pas plutôt une affectation pour nous faire concevoir une haute idée de leur utilité et de leur vigilance. Notre route, de Carietein à Palmyre , était un peu nord-quart-nordest , à travers une plaine sablonneuse et unie, d'à-peuprès dix milles de largeur , sans arbre ni eau , et bornée à droite et à gauche par une chaîne de montagnes stériles, qui semblaient se joindre environ deux milles avant que nous arrivâmes à Palmyre.
Nos cavaliers arabes nous divertissaient de temps en temps avec des combats où ils faisaient semblant d'en venir aux prises les uns avec les autres , pour nous délasser de l'ennui de notre voyage. Il est surprenant de voir comme ils se tiennent ferme sur leur selle , et avec quelle adresse ils manient leurs chevaux. La marche du jour finie, ils s'asséyaient en rond pour prendre du café et fumer une pipe : c'était là leur plus grand régal. Cependant un de la compagnie
divertissait les autres en chantant une chanson, ou en contant une histoire. L'amour ou la guerre en était le sujet, et souvent c'était un impromptu.
A neuf heures, de chemin de Cariétein, nous arrivâmes à une tour ruinée , sur laquelle nous remarquâmes la croix de Malte à deux ou trois endroits. Auprès de cette tour sont les ruines d'un superbe hâtiment, à en juger par une huisserie de marhre hlanc, qui est Tunique morceau qui en reste élevé, et qui nest pas couvert de sable. Les proportions et les ornements en sont exactement les mêmes que ceux qu'on trouvera représentés planche XLVIII. A minuit, nous nous arrêtâmes deux heures pour prendre du repos, et le 14, à midi, nous arrivâmes au bout de la plaine, ou les montagnes à droite et à gauche paraissaient se joindre. Il y a entre ces montagnes une vallée, ou l'on voit encore les ruines d'un aquéduc qui portait autrefois de l'eau à Palmyre
Il y a à droite et à gauche de cette vallée plusieurs tours carrées d'une hauteur considérable. En approchant de plus près, nous trouvâmes que c'étaient les anciens sépulcres des Palmyréniens. A peine eûmes-nous passé ces monuments vénérables, que les montagnes se séparant des deux côtés, nous découvrîmes tout-à-la-fois la plus grande quantité de ruines, toutes de marbre blanc, que nous eussions jamais vue; et derrière ces ruines, vers l'Euphrate, une étendue de plat pays à perte de vue, sans le moindre objet animé. 11 est presque impossible de s'imaginer rien de plus étonnant que cette vue.
Un si grand nombre de piliers corinthiens , avec si peu de mur et de bâtiment solide , fait l'effet le plus romanesque qu'on puisse voir: mais la planche suivante en donnera une idée plus juste qu'aucune description qu'on en pourrait faire.
Nous allons donner dans nos planches , non- seulement les mesures de l'architecture, mais aussi la vue des ruines d'où elles sont tirées , n'y ayant point de méthode plus claire ni qui satisfasse davantage ; car, par ce moyen, nous donnerons une idée de l'édifice, tel qu'il était en son entier; nous ferons voir son état présent de dépérissement, et, ce qui est plus important, sur quoi nos mesures sont autorisées.