PETIT THÉÂTRE
Le quartier où l’on a trouvé le temple grec et le temple d’Isis a été fécond en découvertes, et le dispute en importance à celui du Forum. C’est le quartier des théâtres (i).
En suivant la rue par laquelle on pénètre dans le temple d’Isïs, et tournant ensuite à droite, on trouve bientôt l’entrée du petit théâtre dont nous parlerons d’abord.
Cette rue, que l’on peut appeler la rue du petit théâtre , est celle par laquelle on entre à Pompéi en venant de la Strada-Nova : jadis elle conduisait du port à la rue du temple d’Isis. En la suivant, on monte presque toujours : elle est pavée de grands quartiers de lave, bordée de trottoirs, et traversée en deux endroits par de grosses pierres à l’aide desquelles, en temps de pluie, on passait d’un côté à l’autre de la rue sans se mouiller les pieds : les roues des chars passaient dans les intervalles laissés à dessein entre ces pierres. En s’avançant toujours dans ce même sens , on laisse à sa gauche le passage , autrefois fermé par une porte , qui conduisait au quartier des soldats, et de cet endroit à la rampe des étages supérieurs du grand théâtre ; on trouve encore à gauche le petit théâtre lui-même, puis des maisons particulières, puis enfin le temple de Neptune (2). A droite, on voit un grand nombre de boutiques avec leurs comptoirs bien conservés. Quelques-uns de ces comptoirs, comme celui que l’on voit au plan (3), avaient de grandes amphores incrustées dans la pierre : ces boutiques se fermaient avec des planches à coulisses ; mais la dernière planche qui assujettissait toutes les autres était fixée sur un pivot, comme une porte. Arrivé à l’extrémité de cette rue, en entrant dans celle du temple d’Isis, on voit sur la gauche un fragment d’une ancienne porte de ville. Cette porte, qui se fermait par une herse, servait à séparer le faubourg d Auguste-Félix , du centre de Pompéi : elle était d’une construction postérieure aux murailles, et bâtie en pierres carrées de très-petite dimension. Revenons maintenant à l’entrée du petit théâtre.
Cette entrée est représentée à la planche XXVII. Une allée voûtée conduit de plain-pied dans l’orchestre : à droite, 011 voit les gradins, qui se terminent du côté du théâtre par un retour arrondi ; à gauche, sont les murs qui soutenaient le plancher du Proscenium ; en face, une voûte, pareille à celle par laquelle on est entré, conduit à XArea, entourée de portiques, qui s’étend derrière le grand théâtre. L’espèce de fenêtre carrée qui donne sur lq proscénium, prend jour sur le même endroit. Les voûtes latérales servaient sans doute d’entrées pour les sièges privilégiés , c’est-à-dire pour les quatre gradins de la Cavea infima. C’est aussi par là que l’on parvenait aux deux vomitoires des côtés, en montant les petits escaliers qui forment une saillie circulaire.
(0 Voyez tom. I", pl. II de l’Introduction historique. — Les fouilles de ce quartier datent de l’année 1769.
(2) Voyez ci-dessus , pl. IV, V et VI.
(3) Planche XXVIII.
Toutes les parties de l’édifice sont assez bien conservées pour causer au voyageur une illusion complète. Le silence et la solitude qui régnent dans un lieu tant de fois fréquenté par une nom-
breuse et bruyante multitude, l’étonnent encore plus au premier abord , que s il voyait tous les
sièges remplis , et l’artisan de Mycènes s’avancer sur le proscénium en s’écriant :
« O ville antique d’Argos! ô flots de l’Inachus! »
Puis bientôt, Électre de son côté :
a O nuit sombre, mère des astres d’or ( i ) ! »
Cette illusion cesse bientôt. Mais on peut la ramener, et la fixer, pour ainsi dire, en prenant place sur les gradins si bien conservés, derrière la balustrade qui séparait les chevaliers du reste du peuple; et là, il faut s’oublier soi-même, s’absorber dans la lecture d’un des chefs-d’œuvre des anciens. Une pareille situation est peut-être la seule où l’on puisse sentir ces grands génies dramatiques; et de même leur lecture fait seule comprendre l’édifice scénique. Etrange situation que celle d’un fils des barbares, membre d’une civilisation née d’hier, faisant retentir de nouveau, sur un théâtre qui date de dix-huit siècles, des vers vieux eux-mêmes de deux mille trois cents années!
Devant le théâtre , sur le pavé , qui est encore entier et qui est formé de morceaux de marbres de couleurs variées, on lit cette inscription en lettres onciales de bronze, d’une assez mauvaise forme :
M . OCVLATIVS . M . F. VERVS . IIVIR . PRO . LVDIS. (2)
C’est-à-dire « Marcus Oculatius Verus, fils de Marcus, duumvir, a été chargé des jeux.» C’était ce duumvir, chargé des jeux, qui indiquait aux locarii (3), ou plutôt aux designatores (4), la place
qu’ils devaient assigner à chacun : il enjoignait même à ces derniers de chasser ceux qui
usurpaient la place d’autrui.
(1) Euripide, Électre, v. 1 etv. 54-
On jouait alors, dans toute l’Italie, des ouvrages grecs, surtout pour la tragédie : faute de meilleures preuves, une découverte de Pompéi le démontrerait, selon nous. En déblayant les théâtres, immédiatement après les premières fouilles, on trouva deux cachets d’entrée : ils étaient d’os, taillé en forme de disque. L’un portait cette inscription : XI HMUCYKA1A IA (le nombre onze répété en lettres grecques) ; l’autre celle-ci : XII AICXYAOY IB (le nombre douze répété). On a fait remarquer que le premier cachet indiquait une place dans un des rangs voisins tle l’orchestre, selon l’Onomasticon de Pollux; et que , par conséquent, il n’était point probable que le second portât le nom de l’auteur de la tragédie représentée. On a ajouté que, dès les premiers temps de l’empire romain, les tragédies d’Eschyle étaient négligées, même dans Athènes- En conséquence, on a cherché à faire du mot inscrit sur le deuxième cachet le nom d’une classe de sièges , comme est le mot itfwn&x* qu’on lit dans Aristophane (Acharn. a5 ). Nous avouons qu’aucune de ces objections ne peut nous empêcher de lire sur ce cachet le nom du poète Eschyle au génitif, tandis que le mot hémicycles est au nominatif pluriel, sur l’autre. Mais ne serait-il pas possible que le théâtre eût été décoré des statues ou des bustes des auteurs dramatiques les plus célèbres, ainsi que cela s’est pratiqué plusieurs fois chez les modernes, et que l’on eût appelé sièges d’Eschyle ceux qui étaient voisins de l’image de ce poète?— Quoi qu’il en soit de cette conjecture, l’inscription prouve toujours que le grec était la langue du théâtre de Pompéi , et qu’on devait y jouer des pièces grecques , soit d’Eschyle , soit de ses successeurs.
(2) Cette inscription a été endommagée en 1820, dit Mazois, par les soldats autrichiens.
(3) Les locarü étaient des gens qui venaient occuper les places dès l’ouverture du. théâtre, pour céder ensuite chaque place,
moyennant une rétribution , mais à ceux-là seulement qui avaient le droit de siéger au rang dont cette place faisait partie. C’est un genre de commerce qui se retrouve à Paris et dans nos autres grandes villes. Martial (V, 24), appelle divitiee locariorum, la richesse des locarii, un certain gladiateur, nommé Hermès, qui attirait beaucoup de monde ^amphithéâtre.
affranchis de l’empereur. Inscript. Gruter. 601 , 1.
qui conduisait à leur place les amis et les
Une autre inscription était gravée au-dessus de la porte et se trouvait répétée sur le mur intérieur; elle est ainsi conçue :