Les Rythmes: comme introduction physique à l'esthétique — Nouvelles méthodes d'analyse et leur application à la musique, aux rythmes du français et aux mètres doriens
Le point de vue des fondateurs de la science moderne. L'étude des rythmes peut être abordée comme les physiciens de la renaissance abordaïient l'étude des mouvements.
La science, ce n’est pas Âristoxène, comme ce n’est pas Aristote. C’est l’observation des faits et leur interprétation mathématique. Une connaissance plus grande comprise dans une toujours plus grande économie de pensée.
La science s’astreint au silence, dès qu’elle ne peut apporter quelque trouvaille, qui soit réellement un pas en avant; dès qu’elle ne réussit pas à apercevoir, dans un phénomène, autre chose que des qualités, de l’indépendance imprévisible, du caprice.
.Ses caractères sont même visibles au yeux dans la forme des mémoires, modernes. Dans un mémoire sur le mouvement des planètes, on ne.trouve plus citées et discutées, au bas des pages, les affirmations sur les épicycles, où sur la terre grande comme le Péloponnèse, ou sur la terre semblable à une assiette creuse, où sur l’histoire de Josué arrêtant le soleil. Cela, c’est
An
de l’histoire. On y trouve encore moins de pages invérifiables, de considérations sur les qualités et humeurs indépendantes des astres; sur l’absurdité de chercher des lois numériques là où il n’y a, malgré quelques trompeuses apparences de nombres, que torrent de continuelle création. Cela, c’est parfois de la poésie.
La science n’a pas ses accents. Au contraire elle est nombres; ou se prépare périblement, mais avec décision, à être nombres. C’est de ce point de vue que veut être jugée la nouvelle science des rythmes.
” Progrès dus à ce point de vue. — Ce point de vue des Galilée et des Vinci, introduit dans le domaine des rythmes, vérifie une fois de plus sa valeur par les découvertes qu’il permet de faire.
Pour en donner une idée d’avance, voici deux exeémples de ces découvertes. On remarquera qu’il s’agit de deux problèmes qui commandent tous les autres; si bien que, tant que ceux-ci sont restés insolubles, on douterait même des solutions jugées bonnes pour les autres.
Et nous nous adresserons, pour exposer l’état où se trouvaient ces deux problèmes fondamentaux, à des ouvrages récents et classiques, des plus capables par leur large information et leur modération de donner üne juste idée de ce que la philologie possède actuellément en fait d Aisne métriques. à
Lo: prose française. — Il y a d’abord le Ari des rythmes de la prose française.
Voici un passage de Rousseau, admirablement marre
LA SCIENCE DES RYTHMES
par M. Lanson, et dont notre oreille sent aussitôt le
rythme :
Le vorace épervier, le corbeau farouche,
et l'aigle terrible des Alpes
faisaient seuls retentir de leurs cris ces cavernes
Tout respirait ici
les rigueurs de l’hiver et l'horreur des frimas.
Les feux seuls de mon cœur me rendaient ce lieu supportable
et des jours entiers s’y passaient à penser à toi.
Et en voici l’explication, qui représente l’état des connaissances sur le rythme — et les travaux qui y ont été faits sont innombrables, comme on le verrait en se reportant au manuel de bibliographie de M. Lanson :
Pour expliquer ce passage, et quelques autres du même type : « Comme on le voit, les bases sont des groupes connus et sensibles de six, huit, dix, douze syllabes. Mais les mètres impairs s’y mêlent abondamment : cinq, sept, neuf, et surtout onze et treize !. »
Il ya donc, dans cette prose, abondance de groupes de 6, 8, 10, 12 syllabes; mais aussi de groupes de 5, 7, 9, 11 et 135 syllabes. Au total, une pareille prose est rythmée, parce qu’elle contient des groupes de 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13 syllabes. Elle les contient, il est vrai. Mais quelle prose n’en contient pas?
Et maintenant, voici l'explication proposée par nous, et qui constitue la découverte des rythmes 1RTAUES de la prose française * :
re G. Lanson, L’Art de la prose, p. 203 (A. Fayard, éd.). 2. Prus SERVIEN CoOCULESsCO : Essai sur les Rythmes toniques du français: {Presses Universitaires de France, 1925).
LU ie,
Nous remarquons que le rythme résulte, entre autres, de la distribution particulière des syllabes accentuées, parmi les syllabes de moindre accent. Il suffit de souligner les syllabes accentuées pour voir apparaître un caractère particulier à cette prose, distinctif, que ne possède pas également toute prose :
Le vorace épervier, le corbeau farouche
et l’aigle terrible des Alpes
faisaient seuls retentir de leurs cris ces cavernes
Tout respirait ici
les rigueurs de l’hiver et l’horreur des frimas.
Les feux seuls de mon cœur me rendaient ce lieu supportable
et des jours entiers s’y passaient à penser à toi.
On peut, de diverses façons, isoler ce caractère distinctif du passage. Ici nous allons employer une manière numérique. Comptons combien il y a de syllabes jusqu’à la première syllabe accentuée, inclusivement; de là, combien il y a de syllabes jusqu’à la syllabe accentuée suivante, inclusivement; et ainsi de suite. On trouve la suite de chiffres : 3332 233 3333 132 3333 33323 32332.
La propriété distinctive de ce passage se peint dans cette suite de chiffres. On y trouve (à une seule exception près) uniquement les chiffres 2 et 3, ce dernier avec une extraordinaire fréquence.
Une page de prose quelconque r'offrirait pas ce caractère. Fe
Ce caractère distingue à la fois toute page rythmée, et cette page parmi les autres types de rythmes. |
2 ou
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En effet, cette page a ceci de commun (nous le montrerons) avec toute page rythmée, toute page lyrique : elle est traduisible en un nombre où se découvre une: loi simple (cette loi simple, ici, est la présence exclu-: sive des chiffres 2 et 3, et la fréquence extraordinaire: de ce dernier).
Et cette page a ceci qui lui donne une physionomie propre parmi toutes les pages rythmées que l’on peut recueillir : Celles-là manifestent, dans les suites de: chiffres qui les représentent, d’autres lois simples. Celle-ci seule manifeste cette loi simple particulière.
Cette explication met en évidence, et l’unité du domaine des rythmes, et l’extrême variété des formes différentes de rythmes possibles. Nous entrevoyons dès maintenant la possibilité, que ce livre mettra en valeur, de nous faire des instruments assez souples pour saisir chaque rythme dans ce qu’il a de particulier, et néanmoins de montrer les caractères absolument généraux de toutes ces individualités.
Cette explication, comparée à la précédente, est un premier témoin de la puissance des méthodes que nous apportons. En voici un second :
Les mètres doriens. — La rythmique grecque, par rapport à la rythmique française, est une science très avancée. Quand on y rencontre des explications, elles. sont distinctives; mais elles sont rarement générales. - Ainsi, on peut dire que les efforts des plus grands métriciens, depuis Aristoxène jusqu’à Boeckh, Hermann, Blass, Westphal, Schroeder, n’ont guère réussi
ARE Pur
à faire connaître en quoi consiste le rythme, dans les odes de Pindare dites en mètres doriens. Autrement dit, toute la grande lyrique dorienne restait inexpli-. quée; et par suite on pouvait douter un peu de beaucoup d'explications données des mètres grecs en général : une bonne explication, en effet, doit pouvoir s'étendre. Jusqu’alors, l’observation particulière a du prix, si elle n’est pas trop imbibée de théorie; la théorie de grande envergure reste douteuse.
Nous exprimerons à la fois notre admiration et les restrictions qui la limitent, ainsi: En métrique grecque, l'esprit de précision est entré définitivement. Personne ne s’y contenterait des solutions flottantes qui se rencontrent dans les métriques modernes. Les solutions proposées peuvent être très compliquées et précaires : elles sont, cette fois, distinctives. On s’accorde pour reconnaître qu’on sait peu de chose sur les mètres doriens; ce qu’on en sait, néanmoins, les caractérise, et ne saurait être dit tout aussi bien de la prose d’Euclide.
Mais l'explication de ces mètres rappelle pourtant les temps de Ptolémée, où l’on expliquait les mouvements des planètes au moyen de cercles et de sphères, toujours plus compliqués, et d'innombrables sphères s’emboitaient dans d’autres sphères pour rendre compte des observations astronomiques. Cette théorie était néanmoins précise, et témoignait d’un effort ma-: thématique puissant. Et voyons comment la philologie décrit — en emboîtant des cercles et des sphères sans nombre — les mouvements de la poésie grecque.
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Ouvrons la plus récente édition des Olympiques de Pindare #, à cette fameuse III Olympique qui a donné leur nom aux mètres doriens (cette classe de mètres appelés le plus souvent dactylo-épitrites).
L'éditeur, M. Puech, qui choisit avec la plus grande impartialité parmi les théories proposées, qu’il est mieux en état que personne de connaître toutes, n’ose même pas en donner une des mètres appelés logaédiques (qui forment avec les dactylo-épitrites les deux classes principales des mètres de la lyrique dorienne). Pour les dactylo-épitrites, il se hasarde pourtant à choisir, dans la métrique grecque, une explication qui semble un peu plus acceptable que les autres.
Voici“ ce qui constituerait donc les strophes de la IE Olympique : On pourra comparer, vers par vers, avec notre explication donnée plus loin.
« La strophe débute par un vers où l’épitrite (N : que ces termes techniques n’inquiètent pas le lecteur, qu’il fasse attention seulement à leur nombre et à l’aspect de l'explication) est encadré par deux tripodies dactyliques, la première complète, la seconde catalectique; le second vers présente une tripodie anapestique suivie d’un épitrite; dans le troisième, l’épitrite est encadré entre deux tripodies anapestiques, la première complète, la seconde catalectique; le quatrième est un trimètre épitritique (de forme iambique), suivi d’une tripodie anapestique, et conclu par un épitrite;
3. PINDARE, Tome 1, Olympiques, texte établi et traduit par A. Puscr {Collection des Universités de France, « Les Belles Lettres », éd). 4, P. 52.