A LA MEMOIRE DE
Jacques Vieilh de Boisjoslin
AU patricien
A l'anarchiste
EN HOMMAGE d'impérissable GRATITUDE SON DISCIPLE ET SON AMI
Nice, le 21 juin igi6.
PolUo, et incipient magni procedere menses.
Quand, après avoir subi les épreuves longues et rudes qu infligeait aux novices le Pontife de Mithra ; quand, purifié par des travaux et des austérités probatoires, par la vigile d'une redoutable nuit, digne enfin d'accéder aux choses liturgiques, d'entrer dans la familiarité du dieu, l'adepte revêtait
— symbole de sa participation aux mystères — la robe sans couture et létoie de lin blanc, une vie auguste, magnifique et nouvelle commençait pour lui.
Debout sur les degrés du temple oij s'effeuillaient les roses de l'aurore, dans la fraîche clarté du matin, il célébrait son ordination. Il disait \ introït de sa première messe. 11 offrait au jour levant les fruits de son adolescence et, les paumes ouvertes, saluait d'un cri joyeux, la lumière nouvelle.
Ce cri de l'Initié, que le polythéisme antique, dans les sombres jours de la décadence romaine, opposa au triomphe du Christianisme, cette prière suprême du dernier culte où quelque chose encore survécut de la beauté païenne, cet appel de joie et d'espérance, tous les peuples.
toutes les familles humaines, les ont proférés, depuis le troglodyte des cavernes bénissant, avec le retour de l'aube, la fin des nocturnes épouvantes jusqu'au pâtre des plateaux de Pamir épandant sur le bûcher la libation rituelle que, dans ses volutes d'or et sa fumée ondoyante, Agni, la flamme joyeuse et purificatrice, porte au Soleil levant.
Ce cri, nous le poussons encore ! Ces rites que les peuplades indo-européennes célébraient au chant des hymnes védiques, ces rites dont ils magnifiaient l'alternance des saisons et des jours, ces rites, enfin, survivant à la chute des empires et des dieux, nous les accomplissons comme autrefois, l'Inde, la Perse, l'Hellade ou le Latium.
Nous faisons malgré nous le geste héréditaire,
quand nous offrons 'au seul dieu visible, au Soleil Créateur, au Soleil que Platon déclarait « fils unique de Dieu », l'hymne de reconnaissance chanté par nos pères en l'honneur de Suryâ, d'Ormuz, d'Osiris, de Phœbus ou d'Apollon, dieux jeunes et tutélaires, dieux du printemps, de la victoire et du laurier.
Si le Jour de l'an, Saint-Nicolas, si Noël, dernier terme de l'année civile ou, pour mieux dire, anniversaire de l'Astre nouveauné ; si, plus tard, les fêtes du Carnaval et de Pâques suspendent pour quelques heures, les haines et les rivalités du monde occidental ; si la table de famille, quand arrivent ces dates indulgentes, groupe autour des mets nationaux les peuples
de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne ; si le gui, que les prêtres de Wotan, les Vellédas en robe blanche, cueillaient avec la serpe d'or, présage le bonheur aux promis du vingtième siècle, c'est que par un miracle de force et de beauté, le culte du Soleil persiste en dépit des traditions ineptes, des sacrements, de la théologie et des sinistres balivernes en faveur chez les chrétiens. Il rayonne encore, tandis que lentement, s'efface le crépuscule de tous les autres dieux.
Fête aussi durable que la Terre, que les planètes, gravitant comme elle, dans l'orbite du Soleil, fête de l'Astre qui suscite la vie, engendre la lumière, éveille la force, la raison, l'amour et la beauté î
C'est le jour natal de l'Univers.
Au 21 décembre, solstice d'hiver (et, par conséquent, jour le plus bref de l'année), la Terre achève autour du Soleil sa pérégrination de douze mois. Le vovage annuel recommence. Les longues nuits s'abrègent peu à peu. Sous les frimas qui « verrouillent la terre », dans les tourmentes de nivôse et les embruns de février, court déjà le frisson irrésistible du printemps. Cette ju-
bilation de la noire Demêter que Tamant sidéral épouse chaque année, ce triomphe de risis éternelle, rajeunie et féconde sous l'étreinte d'un dieu, tous les âges l'ont connue, toutes les religions l'ont célébrée, toutes les théogonies l'ont enregistrée dans leurs annales:
Dune vierge le Soleil naît. Cette fable que théologiens et poètes enguirlandèrent à l'envi, ce conte élaboré, transmis, refait de cent manières, cette légende que pendant une douzaine de siècles, rumina sans fin la rêverie obscène des Pères, des Docteurs, des Evêques et des iMoines, remonte aux plus hautes origines de l'Humanité.
Dans leur asegarcU elle émerveillait déjà ces peuplades indo-européennes, ces hordes blanches. Celtes, Kvmris, Germains,
Scandes ou Gaulois, qui, de THymalaya descendirent comme un fleuve et submergèrent rOccident.
Aux êtres divins imaginés par leurs tribus, aux sauveurs en déplacement, les Aryas se plurent à donner cette génération insexuelle que démentent les plus sommaires notions d'embrvologie. Et les nègres, les jaunes, pensent comme les Arvas. Sur ce point, idolâtres et fétichistes s'accordent à l'unanimité ! La parthénogenèse du Soleil agrée à l'Egyptien dévot non moins qu'an pasteur idolâtre de l'Indoustan. On la trouve chez les Bengalis comme chez les Esquimaux ! La Vierge xMère de Sais porte, en ses bras Horus, un bambino pareil à l'Enfant-Dieu des Saintes-Familles. Afin que nul n'en ignore : « Le dieu que j'ai enfanté
— dit une inscription, au socle de la statue
— c'est le Soleil... »
« Quand Devaki mit au monde Krishna, (précurseur plusieurs fois séculaire du Christ hébreu) la mer frémissait, les montages tremblaient, les étoiles resplendissaient. La Nuit se trouvait dans (ou plutôt, sous) la constellation de la Déli^Tance. Et l'on a donné le nom de " ^ ictoire " à l'heure où se montra le divin Jeune Homme, qui de son regard illumine la terre. »
Ainsi, les dieux incarnés ne font qu'une même personne avec le Soleil ! Leur avènement concorde avec son entrée dans le signe du Capricorne, domicile de Saturne, quand le premier mois, celui de Janus-Saturne (Januarius) commence, déterminant ainsi le premier jour de l'an nouveau.
La plupart des civilisations choisirent cette date pour inaugurer l'année. Les Ro-
mains, seuls, qui furent des militaires, par cela même en révolte contre toute idée scientifique, la faisaient débuter à l'équinoxe du printemps, jusqu au règne de Numa, lequel restaura l'ordre ancien et fit commencer le grand jour annuel au solstice d'hiver. En effet, le caractère sacerdotal de Numa implique un certain nombre de connaissances initiatiques.
L'Egypte ouvrait l'année au solstice de juin (24 de ce mois : Vao, Yaôkannan : la grâce de Yaô : Saint Jean le Baptiste). Cependant, elle célébrait encore à Philae, avec des libations, la fête des Lumières (27 décembre).
" O Phrâ — s'écriait-elle — vas-tu nous quitter ? Mais il revient sur l'horizon. »
Et c'était Horus {Ooiir : Lumière, le Jaô des Gnostiques), Horus qui la consolait, apparaissant le doigt dans la bouche, avec le geste de l'enfant à la mamelle, emblème des renaissances et du mouvement circulaire, accompli tous les ans, par la suite des heures et des jours.
Même aujourd'hui, nous constatons la présence, lumineuse encore, de tout le Zodiaque, des Astres et du Calendrier dans le personnel évangélique. Le mystère de l'Incarnation s'accomplit au déclin de l'automne, dans la décade qui finit l'année, (neuvième mois du calendrier étrusque.) Alors, sous le méridien, se trouve le Capricorne. Le premier signe qui monte à l'horizon, c'est la Vierge. Elle a sous ses pieds le Dragon des Hespérides.
Elle porte en ses bras un nouveau-né, comme Isis ou Dewaki.
Devant elle, se dressent le Lion (Saint Marc (et au-dessus, le Bœuf (Saint Mathieu).
A ses pieds, Janus. Tout d'abord, il se confond avec Saturne « obscurci dans son anneau lointain. » Ensuite par une cristallisation fréquente chez les mytographes, il devient V Homme-aiix-sept-clefs d'abord, finalement, Képhas, la Pierre, Petrus apostolus, que le coq de l'aurore éveille.
Saint Pierre, prince des Apôtres et guichetier du Paradis.
A l'opposite, dans la sphère inférieure, se faisant vis-à-vis, l'oiseau Roch, le rapace, aigle ou gypaète, stylisé par l'art hiératique (Saint Jean) d'une part ; de l'autre, IHomme ailé (Saint Luc) partici-
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pant du Keroub sémite et du Genius latin.
A l'horizon, la couronne (Stéphanos, Saint Etienne, protomartyr), Orion et ses trois étoiles (Rois Mages) que Sirius, a roi des longues nuits, soleil du sombre hiver » conduit au Nouveau-né, portant avec la myrrhe et l'or, lencens du Sabéïsme, l'adoration des Guèbres, le culte, les hommages de l'Orient où vont briller ses feux.
De même, que plus tard, grâce au manque de culture chez les moines collecteurs de légendes, Bacchus déchiré dans le pressoir, devient Saint Denis, portant lui-même sa tête coupée et par dérivation, l'armée encombrante des martyrs céphalophores, tandis que certaines épithètes propres au dieu de la vendange : Rustique, Eleuthère, se transforment en Bienheureux dans le
ciel du Nazaréen ; de même, les phénomènes cosmiques, grâce à « la bêtise judéo-chrétienne » (Schopenhaùer) s'incarnent et les voici protagonistes des contes un peu niais, des paraboles rustiques attribuées à Jésus par le troupeau qui l'a fait dieu.
Le Noël médiéval gardait un souvenir atténué de son origine solaire. Le Bœuf et l'Ane y participaient. L'un, comme issu du Taureau (le hotn des Perses), puis du Bélier (ac/niis dci), par la précession des équinoxes ; l'autre, comme infatigable auxiliaire du vigneron, du laboureur et du meunier, (tétait un reste du totémisme, de la zoolatrie primitifs, dont les ornements des cathédrales : perroquets à têtes de singes, griffons, hircocerfs, béliers
ityphalliques, mulets baudouinant des religieuses, témoignent encore à nos regards.
Le lendemain de la Noël, mené dans le sanctuaire, l'Ane entendait la messe, tandis que les préchantres, en latin barbare, exaltaient ses vertus spécifiques : la patience et la sobriété.
Enfin, dans les saints Innocents, tués, disent les Evangiles, par Hérode-le-Grand (lequel mourut quatre années avant la naissance probable de leschou) on reconnaît ces pâles fleurs d'hiver que détruisent les tempêtes et le gel incléments, si bien que Fortunat, pour chanter leur gloire, ne trouve d'autre image que celle d'un tourbillon, emportant vers la nuit les roses du matin.
Humanisés, abâtardis, enduits de sottise
par le Christianisme et de fadeur par les Jésuites, les nobles rêves antiques, les fortes légendes naturalistes devinrent, aux époques sans instruction de la Monarchie française, motifs de décor et prétextes à ballets. Diane, Apollon, Minerve fournirent à Boileau des rimes pédantesques et des rondeaux à Benserade. Les scénarios de Molière nous font connaître que M. Le Grand devant Louis XIV en habit de gala, « dansait Neptune ou Apollon w.
Ce fut une heure digne de mémoire pour la Science et pour la Raison, quand, au début de l'automne, le 3 octobre 1793, Fabre d'Eglantine, en tace de la Convention, déduisit son rapport sur le calendrier républicain.
L'Humanité vivait alors un moment sublime, une époque dont toute âme généreuse ne peut sans émotion recorder le souvenir.
La hache s'abattait sur hi tête des rois.
En voiles blancs, sous un chapeau de roses, au milieu des vivats et des hymnes d'allégresse, la Raison prenait place à l'autel Notre-Dame.
La Victoire, en chantant, menait à la frontière, « à Jemmapes, à Fleurus, les paysans, fils de la République, » hommes, conscrits, vieillards, qui, dressés par leurs généraux de vingt ans contre un monde à son déclin, récoltaient la gloire et semaient la liberté.
A la barre de la Convention, acclamés par les représentants du peuple, éphèbes, matrones, jeunes filles, ceints d'écharpes tricolores et couronnés de fleurs, entonnaient le Chant du Départ, célébraient les grands jours de la République, l'afFran-
chissement de la pensée humaine. Une béguine, évadée et rendue au siècle, invitait la Convention à délivrer ses sœurs, captives comme elle d'un monstrueux engagement.
C'est alors qu'une ère nouvelle étant apparue, et le siècle d'airain dorénavant fermé, la Convention délibéra de choisir l'avènement de cette ère nouvelle pour dater les actes de la République, pour abandonner le stvle. comme on disait alors, de l'esclavage en faveur, atteste Carlyle, <( d'un calendrier supputé d'après le méridien de Paris et lame de Jean-Jacques Rousseau. »
Maréchal, qui se glorifiait comme Shellev du nom d" « athée », environ dix ans auparavant avait proposé au Monde un
calendrier « affranchi des- antiques superstitions ».
Plus tard, les mathématiciens de la République, Romme, assisté de Monge et de Lalande, fournirent la nomenclature scientifique, un partage rationnel de l'année en mois égaux, suivis, à 1 équinoxe automnal, d'autant de jours complémentaires qu'il en fallait pour mettre d'accord l'Almanach et le Soleil.
Quatre saisons égales, douze mois égaux, chacun de trente jours, ce qui fait trois cent soixante, plus cinq jours de fête : fêtes du Travail, des Récompenses, des Actions, de la Pensée et du Génie humain, complétaient le cycle de l'année, avec la simple addition, tous les quatre ans, d'une sixième fête, celle de la Révolution, cor-
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respondant au 29 février des années bissextiles admises par le style périmé.
Tout cela fort logique, fort clair et judicieux, mais vide comme l'Abstraction et déplaisant comme l'Ennui. L'étincelle manquait.
C'est alors que vint un poète. 11 remplaça les nombres par des vocables émus, des paroles vivantes. Avec douze mots magiques il représenta le drame de l'année et le cours des saisons.
Au 22 Septembre, quand les jours s'égalent aux nuits, quand la Terre, lasse d'amour et de fécondité, comme la Belle-au-bois dormant, sous un voile de brume, entre dans le sommeil et la froidure de l'Hiver, les mois assument des noms à désinences tristes, écrits, pourrait-on dire, en mineur,
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annonçant, après la joie éphémère du pressoir et les douceurs mélancoliques de l'automne, le retour de la brume inerte, des frimas : Vendémiaire, Brumaire, Frimaire.
Puis, le lourd spondée accrédite la pesanteur des neiges et la paix noire de l'hiver : Nivôse, Pluviôse, Ventôse.
Mais déjà, le Soleil remonte dans l'air froid et pur. 11 verse une fraîche lumière au monde rajeuni. Dès lors, Fabre d'Eglantine entend sourdre les germes, et, dans ce travail mystérieux de Perséphone remontant au jour les mains pleines de narcisses et de violettes, vibrer tour à tour les harpes du Printemps et les fanfares de l'Eté.
Chaque jour du mois, au lieu d'un nom de saint plus ou moins authentique, prend celui d'un végétal, d'un fruit, d'une herbe ou
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d'une fleur. Cela paraît dérisoire aux ennemis de la société laïque. Les catéchismes de persévérance, les manuels destinés aux patronages catholiques, les livres aussi bien pensants que mal pensés, prodiguent à ce sujet les trésors de leur esprit. Combien cependant ingénieuse, et charmante, et virgilienne la rusticité de ces vocables d'où le travail nourricier de la Terre n'est jamais exclu, d'où montent, comme un parfum de géorgique, les chansons du labour et les souftles du terroir !
Ici, apparaît dans sa bonté profonde, son grand cœur, son amour des humbles et son culte du travail, la Révolution française.
Le calendrier républicain est, peut-on dire, son Chant séculaire, son Eglocjue à
PoUion. Il préconise l'avènement d un âge fortuné, allègue, comme les vieux poètes, la véracité du Soleil que nul n oserait accuser d'imposture, pour annoncer l'avènement de la Justice et de la Liberté.
Grande, lumineuse et forte leçon qui jaillit de ce poème quotidien ! Si forte que la vieille Europe de la Sainte-Alliance, dans sa haine de la Révolution, de ses œuvres et de son esprit, ne cessa de tourner en dérision le calendrier Fabre d'Eglantine que pour le charger d'invectives, tandis que Pie VII lui-même exigeait de Bonaparte le retour au calendrier grégorien, comme un premier gage de domesticité.
Les dieux sont morts. Xul ne songe moins que nous à leur rendre la vie. Avec son énergie et ses défaillances, l'Homme seul reste debout, l'Homme qu'il sied d'entraîner à des volontés sociales et dont il importe de faire un esprit indépendant, un ferme citoyen.
A la Famille d'abord, puis à l'Etat, incombe une œuvre sacrée : Instruire les
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enfants, leur donner des mœurs libres et Texécration des oppresseurs. La naissance, la puberté de l'être humain, c'est le seul Noël de la cité future, le Noël qui ne doit pas finir. Entre Lucine et Vénus, l'Adolescent grandit. La marche du soleil ordonne les jours de sa croissance qui, bientôt, lui confère le sublime privilège « de perpétuer l'Humanité ».
Virgile, poète augurai de la civilisation romaine à son apogée, instaure un plan d'éducation ordonné suivant les âges de l'Homme que rien ne surpasse en logique, en beauté. C'est XEglogue à Pollion. Depuis la prime enfance, où l'être à peine formé, entre les mains des aïeules, reconnaît d'un sourire la jeune et tendre mère, jusqu'à la vieillesse oij, grandi par l'expérience
et la douleur, il accède aux pacifiques magistratures — la vie humaine se déroule, suivant une courbe harmonieuse, dans la douceur et dans la paix. C'est le contraire même de l'ascèse inepte et féroce du iMoyen-Age, du castoiement perpétuel qui courbait le disciple sous les verges et l'entendement sous l'absurdité. Le poète latin, contre les sectateurs du péché originel, n'estime pas que la Terre puisse rendre à son Maître futur des honneurs excessifs :
Vois, dit-il, osciller le monde sur l'axe de sa sphère, et les terres, et les espaces de la mer, et le ciel profond ! N'ois rUnivers ! Il se réjouit de Celui qui doit venir.
La Grèce avait déjà fourni le type de cette pédagogie heureuse où î'éphèbe.
sous le regard ami des hommes et des dieux, était promu à la dignité virile, où dans la cité républicaine, maîtresse de ses propres lois, celui qui porterait bientôt le nom de citoyen marchait libre, déjà indépendant et fier.
Aux portes du gymnase, Hermès attendait l'enfant sorti du foyer maternel, quittant pour la première fois, sa maison et la molle nourrice. Le dieu lui demandait ce que désire son âge, ce qu'il aime et ferait. Quoi i simplement deux choses : gymnastique et musique, le rythme et le mouvement {Michelet).
L'éducation tout entière laissait à la jeune âme sa native candeur, lui permettait de croître, de s'épanouir en toute liberté. De là cette aimable aisance que Taine admirait si fort dans les jeunes gens
LES SAISONS KT LKS .lUl U> i\}
de Platon. Ces écoliers discutent familièrement avec Socrate. Leur admiration n'est point servile. Aucune trace d'embarras ne se montre en leurs discours. Le poète des Nuées évoque délicieusement leur souvenir, quand, le front ceint de roseaux blancs et devisant avec un bel ami de leur âge, ils aspiraient, sous les platanes reverdis, la bonne odeur du mois de iMai. Aucun surmenage ne déformait leur esprit ingénu.
De la palestre oij, sculpture vivante, leurs muscles atteignaient la perfection des formes humaines, ils gagnaient le gymnase.
Dans le plus parfait langage qu'aient proféré jamais les habitants de la terre, ils s'exerçaient aux controverses oratoires, en attendant les grands jours du tribunal ou de l'agora. Athlètes, soldats, marins, juges,
diplomates, ils intégraient pleinement leurs activités sociales et physiques. C'étaient des hommes, au sens le plus large et le plus compréhensible du mot.
Combien loin de ce radieux apprentissage les mornes étudiants asservis à la discipline des temps chrétiens! Exténués, fourbus, idiots sous la férule du Docteur asinaire, abrutis de scholastique et de latin de cuisine, tremblant devant l'autorité du Maître, ils rabâchaient la stupide leçon dictée par les sorbonnistes, par ces « hommes obscurs » que, d'une pénétrante ironie, Ulrich de Hutten stigmatisa. L Eglise, dans la fleur humaine, tuait le fruit de la pensée et le germe de la révolte. La grande empoisonneuse mêlait de pesants narcotiques au miel aigre dont elle rassasiait ses
nourrissons. L'Ane de la crèche, dans la cathèdre de Janotus, présidait à la Noël des écoliers.
Mais, au déclin du Moyen-Age, le bon François Rabelais, de son rire formidable, conspua le supplicié du Calvaire, souffleta la face des Ténèbres, et rejeta dans la nuit leurs horribles suppôts. A lAntiphysis du Christianisme, il opposa la nature simple et bienfaisante. Il offrit « le lait des tendresses humaines » aux lèvres si longtemps frottées d'encre et de pain moisi. Rien de plus fort, de plus sage ni de meilleur que son Pantagruel. Un printemps de sève débordante y fleurit sous le ciel bleu du matin. La nef d'Utopie entraîne vers la joie et la lumière ses rameurs suscités de l'obscurantisme, du deuil
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et de la nuit. Elle cingle à pleines voiles et, majestueusement, aborde aux temps nouveaux.
La Révolution Française, dont nous procédons comme procèdent les fils de leur mère, la Révolution Française qui nous a recréés et, derechef, promus à la dignité d'hommes, acheva ce périple, dressa pour nos fds des tentes que nous défendrons jusqu'à la mort. Par elle, nous avons reconquis le droit de vivre, d'aimer et de comprendre, de magnifier, sous les yeux des Etoiles, un iNoël de science et de fraternité.
Montesquieu définit la loi: « Un ensemble de rapports nécessaires dérivant de la nature des choses ». Donc cette loi n'est autre que la Nature elle-même. Nous défé-
rons à elle seule : nous entendons n'obéir qu'à ses commandements. Il faut, en dehors d'elle, briser tout principe d'autorité, détruire l'obéissance dans le for intérieur : morale, religion. Vivre est l'unique devoir que nous enseigne l'exemple instructif des animaux. Il est plus glorieux, certes, de « mourir comme un chien », après une existence bien remplie, que de mourir comme un saint ou même comme un sage !
Funeste obéissance ! Il faut la détruire encore dans l'ordre civil : en arrachant l'homme aux disciplines qui le dégradent, et l'énervent. Dans l'ordre économique, en rendant à tous le capital, ce bien de tous.
Il faut, comme Jean Huss, comme les Albigeois, offrir « la Coupe au Peuple »,
cette Coupe où fermente le breuvage sacré de la connaissance et du bonheur. Il faut, du soleil intime que nous portons en nous, allumer le foyer tutélaire oii viendront prendre place les pèlerins du monde entier. Ainsi, nous conformant au plan de l'Univers, nous connaîtrons les heures joyeuses de Noël, d'un Noël véritablement humain. Voici que, parcourant les demeures du Zodiaque et, de l'un à l'autre pôle, conviant la Terre à l'indéfectible joie de son retour, le Soleil détermine à la fois le rythme des saisons et l'ordonnance de la vie sociale. Il marque les travaux et les heures, le temps des semailles et des labours. C'est lui qui triomphe inlassablement des ténèbres, sous ses figures multiples et ses avatars sans nombre. Il est Phœbus, Athys, Adonis, au
printemps. Il préside à la Pâque (passage des ombres à la lumière). Jupiter, en été, il reçoit, en automne, Perséphone dans son sein, tandis que le Soleil d'hiver, Osiris, conduit les âmes défuntes vers les juges del'Amenti, comme son frère Hermès guide leurs pas incertains aux prairies d'asphodèles. Et les saisons humaines suivent le cours des saisons planétaires. A l'avril de la Jeunesse, au thermidor fougueux de la Virilité succèdent bientôt les crépuscules brumeux d'octobre, la Vieillesse, apportant, avec les cendres et les glaces, l'inutile regret des beaux jours envolés.
Mais la constante palingénésie du Soleil invaincu nous enseigne à ne désespérer point de l'immortalité. Non, cette immortalité des prêtres et des pédagogues, cette
immortalité des sanctuaires et des collèges qui promet à l'homme un recommencement infini de sa personne actuelle, une survivance de la fonction après que lorgane est aboli. Non ! Rêves sinistres! Ils ont fait couler plus de sang, amené plus de désastres et de ruines que tous les fléaux accumulés : pestes, guerres, inondations, famines ou incendies. Elles moralisent néanmmoins, ces fables niaises. Elles consolent, au dire de l'apologétique mondaine et des confessionaux élégants. Vestiges périmés de l'antique folie ! Abandonnons fables et rêves aux cerveaux imparfaitement évolués, aux intelligences infirmes qui peuvent demander encore aux survivances fétichistes des encouragements et des vertus ! Ce n'est pas dans l'ombre
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vague d'un jardin, tel est, au propre, le sens du mot « paradis ». ce n'est pas dans un jardin chimérique, hors du cosmos. Olympe, Walhala, Champs-Elysées ou Jérusalem céleste, que nous avons situé notre immortalité. Périssent les feuilles, chaque novembre, et que l'arbre tombe lui-même, après dix fois cent ans ! La forêt subsiste. Du chêne gigantesque l'essence ne meurt pas. Que l'oiseau de l'Iran porte la dépouille des trépassés à Ormuz libérateur ! Que le bûcher triomphal de Rome ou de l'Hellade consume les ossements des héros ! Psyché voltige sur leurs cendres. Psvché, c'est la pensée humaine, la conscience des races qui, transmise de génération en génération, affermit les peuples dans l'héritage spirituel de leurs aïeux.
dans le souvenir des luttes ancestrales pour le juste et pour le beau.
Nous passons, éphémères détenteurs d'un moment lucide. Ombre et poussière, quand arrive pour nous l'inéluctable fin, nous retournons au néant. Nous retournons pour mieux dire, à l'être universel où se désagrègent les formes, où les germes recommencent leur devenir, aux matrices permanentes où la vie accomplit le cycle harmonieux des renaissances et des destructions.
Le poète s'attriste et pleure sur l'illusion fugitive des amants :
Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles : « J'aime et j'espère voir expirer tes flambeaux. » La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles Luiront sur vos tombeaux.
Vous croyez que l'Amour dont l'âpre feu vous presse A réservé pour vous sa flamme et ses rayons. La fleur que vous brisez soupire avec ivresse : « Nous aussi, nous aimons! »
Heureux, vous aspirez la grande âme invisible Qui remplit tout, les bois, les champs, de ses ardeurs ; La nature sourit, mais elle est insensible : Que lui font vos bonheurs ?
Quand un souffle d'amour traverse vos poitrines, Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus. Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines Vous jettent éperdus ;
Quant pressant sur ce cœur qui va bientôt s'éteindre Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas. Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre L'infini dans vos bras ;
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure. Déchaînés dans vos flancs comme d'ardents essaims, Ces transports, c'est déjà l'Humanité future Qui bondit en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère Qu'ont émue un instant la joie et la douleur : Les vents vont disperser cette noble poussière Qui fut jadis un cœur !
Mais d'autres cœurs naîtront qui renoueront la trame De vos espoirs brisés, de vos espoirs éteints. Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme. Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle. Se passent, en courant, le flambeau de l'Amour : Chacun rapidement prend la torche immortelle Et la rend à son tour.
Aveuglés par l'éclat de sa lumière errante, Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea, De la tenir toujours. A votre main mourante Elle échappe déjà.
Ou importe ! rHumanité se perpétue !
Des ruines amoncelées sous ses pas. des pièges tendus à sa crédulité par les malfai-
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teurs de toutes sortes, des crimes que lui imposèrent les religions et la patrie, elle s'évade, poursuivant de jour en jour, sa marche ascensionnelle vers un siècle meilleur. Belle comme Vesper, une étoile précède la caravane en marche, illuminant les longues nuits de son hiver. Hélios a franchi le solstice de décembre. Il monte victorieusement à l'horizon. L'humanité célèbre son Noël. Féconde et réparatrice, dissipant les brumes de l'erreur et les équivoques de l'obscurantisme, comme une étoile salutaire, apparaît la Justice. Elle apporte le châtiment des fourbes, la confusion des tyrans, et la revanche des opprimés.
Nous aussi, que les jours à leur déclin admonestent de ne plus compter sur les années périssables, nous chanterons, à
notre tour, le Cantique du Soleil, ce cantique dont les fils de Rama, nos pères, saluaient l'aurore aux bords du Gange, ce cantique dont, au jour de la Paix Romaine^ un chœur de vierges patriciennes et de chastes jeunes hommes, devant les dieux favorables aux Sept Collines, firent entendre les rythmes sybillins.
Astre Roi ! Soleil pacifique ! surgis donc et réconforte de ton avent les peuples laborieux! Toi dont le cours instruit les hommes, leur enseignant l'industrie et le travail, toi qui, par ta chaleur enclose dans la houille et les métaux, fomentes l'activité des races humaines, brille sur la cité d'amour que devancent et préconisent nos désirs!
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Jadis, dans ta gloire daprès-midi, Héraclès, vainqueur des monstres et des fléaux, sur les sapins embrasés de l'Œta, ô bienfaiteur des Ephémères, tu regagnas les maisons du ciel et te perdis somptueusement dans le sein de ton père : Dyauspytar, Zeus-pater, Dieu-le-père, c'est-à-dire l'air apaisé, l'azur limpide qui, sans la coopération d'aucune femme, engendra et mit au monde, Pallas d'abord, la Raison clairvoyante, puis Thémis, l'indestructible Loi. Ton frère Prometheus naquit de la Déesse. Enfant de la Justice, il prit les hommes en pitié, leur enseigna les arts qui subjuguent les forces naturelles et permettent d'accéder à la vertu. C'est pour un tel grief que les dieux l'ont mis en croix!
Mais la philosophie d'Hercule, mais
LES SAISONS ET LES JOURS 4o
l'exemple de Prométhée vivent toujours.
Ils resplendissent à l'horizon du monde, plus hauts que le Caucase, plus admirables que l'Œta ! Soleil d'équité ! Soleil de lumière intérieure, tu revis dans le juste dont la face réjouit les constellations ! Nous marchons à ton rayonnement. Eclaire-nous ! Sous tes rayons, les bêtes de la nuit, fétides et rampantes, s'enfuiront épouvantées. Fertilise pour les nations à venir, un sol moins réfractaire et des champs plus amis. Imprègne de ta richesse le patrimoine illimité des familles humaines. Que dans les plaines reconquises, bien commun à tous les hommes, croissent des gerbes nourricières et de consolantes fleurs !
Et quand l'Inévitable aura scellé notre' bouche, amorti ce foyer d'enthousiasme
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« libertaire que l'âge n'éteint pas ; quand tes
rayons, dissolvant l'ombre que nous fûmes, auront mêlé aux grandes herbes, aux plantes, aux labours, à la nuit lustrale des abîmes, ce fragile simulacre où tant de saintes ardeurs ont allumé leurs flammes. Soleil ! luis à jamais sur la ville attranchie oi!i graviront, un jour, les tribus nouvelles, sans maîtres et sans dieux, tels, autrefois, les saints architectes de Dwaravati, l'acropole de Brahma, conduits par un oiseau d'heureux augure et de chant persuasif.
Luis sur la Jérusalem aux fontaines permanentes, aux habitacles fraternels, sur la Rome future que, seuls, gouverneront, loin des riches imbéciles, des pontifes sacrilèges et des prétoriens bestiaux, l'Amour et la Concorde, la Raison et la
Justice, et toi, bienheureuse Paix, rachetée enfin, comme, jadis, te montrait Aristophane, des cavernes et des ténèbres où te dérobèrent si longtemps à nos regards, hi jalousie et l'animadversion des autres dieux î Vers toi. Soleil, Soleil toujours nouveauné, vers toi jaillira Ihvmne de gratitude que, saufs des antiques douleurs et de la servitude abolie, en plein ciel, chanteront les fils que nous aurons semés, les fils de notre amour et de nos peines. Que ceuxlà, postérité nouvelle, débourbée à jamais des dogmes et des lois, sachant à quel point nous les aimâmes, sentent frémir encore les ardeurs et la foi paternelles à travers nos ossements défunts et dans, notre mémoire défaillante :
y, dccus, i nostriitn ! Mcliorihiis iitcvc fatis !
ARDENXES
Shakespeare sait d'autant mieux toute chose qu'il devine ce qu'il n a point appris. C'est pertinemment qu'il dit « la forêt des Ardennes » et qu'il se tait sur la montagne, quand il situe à mi-chemin du rêve et de la réalité, les fonds imaginaires de Comme U vous plaira. Ici, en effet, rien d'alpestre, ni la flore, ni les bêtes, ni la structure même du rocher. Ce qu'on en peut voir fait son-
ger aux environs de Bninoy ou de Fontainebleau. Peu de sources vives. Nulle cascade qui s'épande en fumée et se résolve en pierres précieuses. Les belles fleurs des hautes altitudes manquent absolument : iris, gentiane acaule au ras de terre, églantines sauvages et les rhododendrons tels que des roses naines dans un buisson rouillé. Sur la route grise on cherche vainement ces papillons de satin bleu, de velours fauve, de taffetas jaune pâle qui se posent sur les chemins des Pyrénées ou des Vosges, folâtrant, aux marges des ruisseaux, avec les vives libellules, les ceschnes transparentes, lorsque les prés encore verts sont fleuris de colchiques et d'oeillets attardés.
L'Ardenne est forestière. L'arbre y triomphe dans toute sa vigueur, dans son indes-
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tructible magnificence. Maître de la pierre qu'il a domptée, asservie et qu'il étreint de toute part, il enfonce dans le schiste ou le granit des racines vigoureuses qui font éclater les cailloux les plus durs et s'incorporent la solidité du minéral. Géants pacifiques. Les animaux qui vivent à son ombre lui demandent tour à tour la pâture et d'inaccessibles demeures. Depuis le sanglier, le cerf et le chevreuil, qui dans les fourrés, les halliers, dans l'horreur sacrée et la verte solitude, ont leurs bauges ou leurs réserves; depuis les voleurs de nids: martres, fouines ou renards, qui cachent leurs tanières ou creusent leurs terriers à l'abri des chênes et des hêtres, jusqu'à la grive folle qui dévore, sans craindre pièges ni lacets, le corail du sorbier ou l'améthvste du
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genièvre, tout ce qui vit, grouille, se terre dans le sol, fuit à travers les ronces ou voltige au faîte des rameaux, l'ondovante couleuvre, le hérisson épineux que l'on prendrait pour une châtaigne vivante, le coq des bois qui coqueline, au soleil du matin ses turbulentes amours, oiseaux, reptiles, mammifères, tous les fils de la forêt se nourrissent d'elle, aiment et meurent à l'ombre de sa grande paix.
L'homme, bientôt, se modèle et se refait à l'image des bois paternels. Riche ou pauvre, il demande sans épuiser jamais leur fécondité ni leurs trésors, les dons magnifiques de ces lieux prédestinés. Le paysan, le vagabond, le bercer, \estivadoin\ en communion avec le terroir plus que le maître orgueilleux du domaine, v décou-
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A'rent en toute saison, à toute heure presque, des ressources et des biens infinis. Les fruits de la ronce, la baie odorante du cormier, la mûre, la framboise, la mvrtille aigrelette croissent, loin des vergers pompeux, donnent au pauvre une récolte inattendue. Et, quand arrive l'automne, la morille, loronge, le bolet parfumé arrondissent leur ombelle au pied des chênes, pour le contentement de ceux qui n'ayant d'autre héritage que la terre commune, l'eau des fontaines et l'air du ciel, ne récoltent vendanges ni moissons.
Le braconnier, peut-on dire, est l'homme représentatif, l'incarnation même de la contrée. 11 connaît les repaires de chaque gibier, les nids et les cavernes. Il guette la couvée et sait le nombre des petits. Que la
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hase, la laie ou la chevrette viennent à mettre bas, il guette la croissance des levrauts, des marcassins ou du jeune chevreuil. Poil ou plume, grand ou petit, bête de choix ou de rebut, il ne dédaigne aucune proie. Et les gendarmes lui procurent, aux moments difficiles, quelques heures de gaîté.
Non moins expert dans l'art de jeter la ligne, que de tendre un collier ou de tirer la bécasse au vol, quand l'été peuple la rivière, de braconnier l'homme se fait pêcheur. Dans l'eau verdàtre, sous les herbes flottantes, il jette la mouche ou le vairon, ferre la truite et sur 1 herbe humide entasse promptement les nobles poissons de bronze et d'or.
Octobre est la saison élue, et peut-on
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dire, le grand mois de la forêt. Les frondaisons, alors, font valoir tous ses charmes; elle se revêt d'une entière splendeur. Le frivole printemps, le paresseux été, malgré tant de verdures aimables, de parfums, d'ombres virgiliennes, de musiques et de nids, jamais n'égalent cette gloire un peu triste, ce deuil fastueux de l'arrière-saison. En place des teintes uniformes que, d'avril à septembre, nuançaient à peine les jeux de la lumière, les taches de soleil pleuvant sur les clairières et les « ombres volages » qu'animaient les souffles du beau temps, il n'est feuillage si modeste, il n'est buisson perdu, ni arbrisseau roturier qui ne prenne part à la glorieuse métamorphose.
Et parmi les grands arbres d'où pendent toutes sortes de lianes : clématite, chèvre-
feuille, ipomée et douce-amère, les grands arbres, aïeux et rois de la forêt, chacun arbore, semble-t-il, une parure insolite, une robe couleur de soleil, pour les noces dor et la fête suprême de 1 automne. Les diverses essences que, naguère, confondait encore la verdure uniforme, se manifestent par le contraste des plus riches coloris. \'oici des rouges, des mauves, des bruns inattendus. Quelques feuilles, en petit nombre, se décolorent avant de tomber au pied du fût qui les porta : le tilleul devient d'un or infiniment pâle, tandis que le peuplier commun se marbre de jaune clair et de vert atténué. D'autres espèces, au contraire, se vêtent des tons les plus brillants : cinabre, écarlate, vermillon. Parfois aussi, le carmin ou l'orangé. Un sycomore groseille flambe, au
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soleil couchant, sur la noire dentelle des mélèzes et le vert tenace des frênes, qui gardent, à présent, leur habit de floréal.
Néanmoins, cette féerie automnale a pour caractéristique une teinte rousse d'un ton chaud, recuit et transparent, dont les arbres infirmes, déshonorés par la poussière des villes et par l'haleine meurtrière des fourneaux, les tristes marronniers des boulevards peuvent, au début de Tété donner une idée approximative, quand la précoce canicule mord à peine leurs feuillages prisonniers.
Mais, en plein bois, dans la liberté de l'air salubre, dans la lumière vierge, ces coloris un peu sombres de tan et de terre de Sienne vibrent joveusement. A Paris, les feuilles mortes ont l'air de papier sale
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tombé dans la rue ; elles ressemblent à de vieux journaux. Dans l'Ardenne, elles s'apparentent aux métaux orfèvres, aux parures millénaires, aux joyaux, assombris mais non décolorés, que, dans les tombes d'Antinoë, de Thèbes ou de Pompéï, les regards sans pitié du Trafic ou de la Science découvrent sur les bras amaigris, sur la gorge pulvérulente et la parure en miettes des beautés mortes depuis vingt siècles, dont le sourire figé dans les aromates et les baumes, survit à la fin des dieux comme à la ruine des cités.
Un nuage passe. L'ondée à larges gouttes crépite sur les feuilles. Un arc-en-ciel géant pose à méjiie le sentier sa gerbe de couleurs et, comme «un pont de perles », développe sa courbe sur la tête des arbres
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qu'irisent les reflets de l'averse et du couchant. Mais, bientôt, l'arche lumineuse, le clair faisceau pâlit, s'atténue et se dégrade. Le clair-obscur de l'heure envahit la futaie et les routes forestières : un oiseau de nuit, quelque chouette, sans doute, pleure sous le couvert, tandis que les dernières perles de l'arc merveilleux se dissolvent dans la brume grisâtre de la nuit.
Tout s'achève: l'heure du départ, l'heure de l'hiver ne tardera guère désormais. Que la pluie éteigne la lumière des sous-bois! Que le vent disperse les roses sèches! Que
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le bûcheron marque d'un emblème de mort les beaux arbres vêtus de gemmes triomphales ! Que la neige déshonore les halliers, les calmes retraites qui sentent la mousse, le champignon et la feuille moribonde î Ceux qui, pendant un jour, une heure même, ont pu contempler cette féerie et ce mirage, dorénavant, sauront pourquoi la forêt des Ardennes, grand'mère des chênes, aïeule des hommes probes, industrieux et bons, héberge tant d'Esprits de Lutins, de Farfadets et de Bonnes Dames ; pourquoi les Gnomes et les Salamandres, connus des seuls poètes, v folâtrent avec les écureuils, singes de l'Occident ; pourquoi, dans les nuits de lune transparente et de souffles amortis, la fée Habonde y poursuit encore Diane chasseresse : enfin pourquoi Rosa-