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PRÉFACE

Ce recueil continue la série [U Aurore du Soir), inaugurée par Aricl Esclave.

Parmi les poèmes qui le composent, le plus récent est de janvier 191 2. D'autres datent de huit ou neuf ans, et même davantage. Quelques-uns, qui ont été remaniés, avaient été ébauchés, loin de tout livre et de tout conseil, à cette époque où l'auteur, au fond d'une province, avait pour toute ressource un emploi qui lui rapportait à peine /ioo francs par an, et qu'il était obligé de défendre contre une coterie locale, acharnée à le lui faire perdre, à force d'intrigues et de pétitions, adressées jusqu'à des ministres ; car c'est ce qu'on appelle, au village, faire de la politique.

Les Saisons Ferventes — saisons de l'année, saisons de la vie, saisons de l'àme — se sont élaborées

au hasard de l'inspiration, mais non sans être influencées pourtant par la discipline volontaire qui, à travers les tâtonnements et les incertitudes, a toujours guidé l'auteur.

Les trois quarts du présent livre ont déjà été publiés ça et là, dans diverses revues. C'est ainsi que V Aurore f/'tz/i soir d'Eté a paru dans la Phalange du i5 mars 1908, V Aurore d'un soir de Printemps dans Vers et Prose de décembre 1909, Y Aurore d'un soir d'Automne dans la Phalange du 20 septembre 191 1, V Aurore d'un soir d'Hiver dans Pohne et Drame de novembre 1912.

Les modes littéraires sont changeantes, surtout parmi les jeunes poètes. Il y a quelques années, la mode, pour la plupart, consistait à chanter le rêve intime et à mépriser le monde extérieur. Et quelques critiques, du reste bienveillants pour moi, reprochaient à mes vers de ne pas s'enfermer complètement dans le rêve et la poésie pure. Aujourd'hui, la mode, pour les « jeunes » frais éclos, est d'exalter l'action, voire de mépriser le rêve. Quant à moi, j'aime toujours les deux, mais il ne me déplaît pas de voir une évolution en somme bien venue, et qui me donne la sensation de me rajeunir de six ou sept ans ; car lorsque je re-

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trouve, sous la pliimo des enthousiastes poètes d'à présent, ces beaux mots, souvent répétés, d'essor , (Vélan^ de feu, de flamme, ces beaux mots dont j'ai usé, peut-être même parfois abusé, et dont mes cadets usent et — mon Dieu ! pourquoi ne pas l'avouer ? — abusent avec une audace juvénile et charmante, il me semble que je reviens aux jours, pas bien lointains encore, où je composais les poèmes fervents d'Aricl Esclave et V Aurore d'un soir dEté. Et cela me donne, pour la jeune génération, une sympathie toute particulière.

Il y a aussi les chemins de fer qui m'entretiennent dans ce sentiment. Ceux qui les virent au début les regardaient sans tendresse : ils leur reprochaient la laideur. Vigny, dans la Maison du Berger, les condamne au nom de la poésie et regrette les diligences. Hugo, épris du laid qui lui fournissait des antithèses, vit passer, dans ses visions apocalyptiques, 1* « effrayant hippogriffe » des voies ferrées, mais cela fut rapide et fugitif. Yerhaeren (et après lui tel de ses admirateurs) s'est arrêté parfois pour méditer, au passage d'un train. Toutefois, ce fut surtout pour se suggérer des inspirations un peu indirectes, par exemple un motif de célébrer la puissance humaine et l'effort prolétarien.

11 devait arriver qu'un jour ou l'autre quelqu'un de nous aimerait les trains et les voies d'une manière plus intime, pour eux-mêmes, ainsi que nous aimons les fleuves, les maisons dans la verdure, les ruines sur les hauteurs. J'ai, dans mes souvenirs d'enfance, des roulements de trains vers les au-delà, des signaux veillant dans la nuit, des fuites d'express dans l'immobilité des paysages. Et cela s'est mêlé, dans mon être, à des rêves, à de la beauté, à de la vie, et s'est enfin transformé en pensées, en rythmes, en images.

Mon premier poème sur les chemins de fer. Province, a paru en ébauche, au commencement de igoS, dans un petit recueil d'essais poétiques, intitulé Lés Sommeils. D'autres poèmes, dont la plupart sont dans le présent livre, ont été insérés : dans le Mercure du i" novembre 1910 (// est le Mouvement, Le Rêve et un autre poème non recueilli) ; dans Pan de janvier 191 1 {VExpress, Energie et deux poèmes non recueillis) ; dans la Phalange du 20 août 19 12 {Au Viaduc d'Auteuil, Le Poste sur la ligne. Vision, La Voie est un rêve) ; dans Flamherge, août 191 2 [Sous le Tunnel) ; dans Pocme et Drame, mars 1918 (Devant le bois de Boulogne et Les trains dans la Verdure).

Enfin, la plupart de ces poèmes figurent dans Y An-

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thologie des Poètes Nouveaux (un volume chez Figuière, novembre 191 2).

Or, voici que, cette année même, les chemins de fer sont devenus très populaires, parmi les écrivains des jeunes revues. Tandis que les uns les chantent, les autres approuvent et applaudissent. Et moi qui, sans jeu de mots, ai quelque peu ouvert la voie, je les remercie, — même si leurs applaudissements ne sont pas pour moi, car cela n'a pas d'importance.

Mon art poétique ? Je l'ai mis (sans doute mal, mais qu'importe!) dans VAurore d'un soir d'Hiver, ainsi que ma philosophie humaine : être un homme complet, pour parvenir à être un artiste complexe, en qui s'unissent toutes les harmonies de la vie, toutes les âmes des saisons : les fleurs du printemps, les flammes de l'été, les fruits de l'automne, la mâle et féconde méditation de l'hiver.

Si le plus vivant et le plus durable des écrivains est Shakespeare, c'est qu'il avait (on l'a dit) cent mille âmes. Tâchons modestement d'en avoir une demidouzaine, et nous aurons des chances de vivre quelque temps, à condition toutefois que nous sachions tirer de chacune d'elles un son assez vibrant.

Si nous savons cela, nous saurons tout rajeunir et

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tout renouveler, et tout chanter comme si c'était la première fois, — même la lune. Même elle, depuis si longtemps déflorée par des légions de versificateurs? Et pourquoi non ? Elle fut pour les uns le symbole de l'amour ; pour les autres, celui de la mort. Mais j'ai surpris en elle l'Amour et la Mort enlacés, et j'ai dans leurs baisers écouté une mélodie encore neuve, dont je n'ai pu saisir et faire palpiter qu'un faible écho. Vienne un grand poète, et il le portera, cet écho assoupi et lointain, jusque dans les oreilles et le cœur de la foule sourde.

INe traçons pas pour le génie des routes cataloguées et bien empierrées, avec agents-voyers et cantonniers pour les entretenir ; car cet esprit ailé se sert d'itinéraires plus subtils, pour nous mener « au pur délice sans chemin ». Campistron ne fut jamais de la même famille que Racine, mais Racine est de la même famille que Baudelaire, Ibsen et Hugo. C'est une chose que n'ont pu comprendre ceux qui n'ont qu'une seule âme. Celte famille, je l'aime tout entière, et j'aime davantage encore les dieux inconnus. C'est vers eux que je me suis efforcé d'aller, tout en sachant bien — malgré le Toast à la Vie — que je ne les atteindrais jamais. La foi n 'est-elle pas plus belle et plus noble,

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quand elle ne trompe point, et quand, tout en vous inspirant, elle vous dit tout bas qu'elle conduit, non à la récompense, mais à la détresse et au néant? Donnons-nous à elle quand même, afm d'être un peu moins pareils aux bêtes !

Ayant toujours vécu solitaire, étranger à toute réclame, à tout prix littéraire, à toute intrigue officielle ou mondaine, je n'ai pas le droit de me plaindre si je reste isolé. Et, malgré tout, il m'est venu des amis admirables qui, en dépit de ses misères et de ses petitesses, me font pardonner la vie. J'ai des noms au bout de ma plume, et, si je les retiens de s'en échapper, c'est que l'offrande publique de ma reconnaissance viendrait d'une main trop obscure pour les honorer comme ils le méritent. Pourtant, cette offrande en sortira un jour, et, à défaut d'autre honneur, il y aura celui qu'ainsi je me ferai à moi-même.

A présent, adieu à ce livre ! Et qu'apparaissent d'autres horizons !

3o novembre igiS.

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