VERS A MADAME
Le cygne aux rives du Méandre Chantoit à ses derniers moments ; Les nymphes de ces lieux charmants Couroient en foule pour l'entendre.
Combien je rendrois grâce aux dieux,
Moi qui dois bientôt perdre un reste de lumière , Si par des chants mélodieux
Je pouvois signaler la fin de ma carrière !
3i6 PIÈCES FUGITIVES.
Mais que chanter alors ? Je chanterois Grécour, Son esprit juste et fin, sa grâce enchanteresse, De son maintien décent la modeste noblesse ,
Ses yeux inspirant tour-à-tour Les craintes , les désirs , le respect , et l'amour. Un seul de leurs regards aux nymphes les plus belles
Pourroit enlever leurs amants ;
Elle les rendroit inconstants
Pour les rendre à jamais fidèles.
Sans doute en chantant sa beauté, Occupé tout entier dune si douce image , D'un cœur qui sut aimer je pourrois faire usage
Et retrouver la volupté :
J'entends la volupté qui convient à mon âge,
L'amour d'un vieillard enchanté Qui rend , sans rien prétendre , un pur et tendre hommage.
FIN DES PIECES FUGITIVES
CONTES
CONTES
L'ABENAKI.
Pendant les dernières guerres de l'Amérique, une troupe de sauvages abenakis défit un détachement anglois : les vaincus ne purent échapper à des ennemis plus légers queux à la course et acharnés à les poursuivre; ils furent traités avec une barbarie dont il y a peu d'exemples même dans ces contrées.
Un jeune officier anglois, pressé par deux sauvages qui l'abordoient la hache levée , n'espéroit plus se dérober à la mort ; il songeoit seulement à vendre chèrement sa vie. Dans le même temps un vieux sauvage , armé d'un arc , s'approche de lui et se dispose à le percer d'une flèche ; mais , après l'avoir ajusté, tout d'un coup il abaisse son arc, et court se jeter entre le jeune officier et les deux barbares qui alloient le massacrer : ceux-ci se retirèrent avec respect.
Le vieillard prit l' Anglois par la main , le rassura par ses caresses , et le conduisit à sa cabane , où il le traita toujours avec une douceur qui ne se démentit jamais ; il en fit moins son esclave que son compagnon; il lui apprit la langue des Abenakis, et les arts
32o L'ABENAKI.
grossiers en usage chez ces peuples. Ils vivoient fort contents l'un de l'autre. Une seule chose donnoit de 1 inquiétude au jeune Anglois ; quelquefois le vieillard fixoit les yeux sur lui , et , après lavoir regardé , il laissoit tomber des larmes.
Cependant, au retour du printemps, les sauvages reprirent les armes, et se mirent en campagne.
Le vieillard , qui étoit encore assez robuste pour supporter les fatigues de la guerre , partit avec eux accompagné de son prisonnier.
Les Abenakis firent une marche de plus de deux cents lieues à travers les forêts ; enfin ils arrivèrent à une plaine où ils découvrirent un camp d' Anglois. Le vieux sauvage le fit voir au j eune homme en observant sa contenance.
Voilà tes frères , lui dit-il ; les voilà qui nous attendent pour nous combattre. Écoute : je t'ai sauvé la vie, je t'ai appris à faire un canot, un arc, des flèches , à surprendre Forignal dans la forêt , à manier la hache, et à enlever la chevelure à l'ennemi. Qu'étois-tu lorsque je t'ai conduit dans ma cabane? Tes mains étoient celles d'un enfant , elles ne servoientni à te nourrir ni à te défendre ; ton ame étoit dans la nuit ; tu ne savois rien : tu me dois tout. Serois-tu assez ingrat pour te réunir à tes frères et pour lever la hache contre nous?
L'Anglois protesta qu'il aimeroit mieux perdre
L'ABENAKI. 3:2 1
mille fois la vie que de verser le sang d'un Abenaki. Le sauvage mit les deux mains sur son visage en baissant la tête, et, après avoir été quelque temps dans cette attitude, il regarda le jeune Anglois, et lui dit d'un ton mêlé de tendresse et de douleur, Astu un père? Il vivoit encore, dit le jeune homme, lorsque j'ai quitté ma patrie. Oh! qu'il est malheureux! s'écria le sauvage. Et, après un moment de silence, il ajouta : Sais-tu que j'ai été père?... Je ne le suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat; il étoit à mon côté, je l'ai vu mourir en homme; il étoit couvert de blessures, mon fils, quand il est tombé. Mais je l'ai vengé. . . Oui , je l'ai vengé. Il prononça ces mots avec force. Tout son corps trembloit ; il étoit presque étouffé par des gémissements qu'il ne vouloit pas laisser échapper. Ses yeux étoient égarés , ses larmes ne couloient pas. Il se calma peu-à-peu ; et, se tournant vers l'orient où le soleil alloit se lever, il dit au jeune Anglois : Vois-tu ce beau ciel resplendissant de lumière? as-tu du plaisir à le regarder? Oui, dit l'Anglois, j'ai du plaisir à regarder ce beau ciel. Eh bien !.... je n'en ai plus, dit le sauvage en versant un torrent de larmes. Un moment après il montre au jeune homme un manglier qui étoit en fleurs. Vois-tu ce bel arbre? as-tu du plaisir à le regarder? Oui, j'ai du plaisir à le regarder. Je n'en ai plus , reprit le sauvage avec précipitation. Et il ajouta
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tout de suite : Pars , va dans ton pays , afin que ton père ait encore du plaisir à voir le soleil qui se lève et les fleurs du printemps.
Il y avoit plus de cinq ans que j'avois achevé mes voyages , et qu'après avoir étudié Thomme dans les différentes parties de l'Europe, dans les grandes villes, dans les cours, dans les états de la vie les plus enviés, j'étois persuadé que les pays que javois vus , et le mien même , nétoient pas la patrie du bonheur et de la raison. Ma famille vouloit me marier ; mon père se flattoit de me trouver une femme qui me feroit oublier une parente que javois aimée dans mon enfance , et que la mort m'avoit enlevée : en attendant, il vouloit que je in occupasse des biens qui dévoient mètre cédés au moment de mon mariage. Il me fit partir pour le nord de lÉcosse, où nous possédons une terre aux environs dAberdeen : je me mis en chemin vers la fin du printemps et dans les plus beaux moments de Tannée. Le soleil étoit prêt à se coucher lorsque j'arrivai à huit milles d'Hamstead ( c'est le nom de cette campagne ). Je savois quelle étoit mai bâtie et mal meublée , et que
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je ne pouvois y trouver qu un mauvais souper et un méchant lit: j etois fatigué, et j'avois faim. Je me déterminai à passer la nuit dans une métairie qui , par sa situation et par un certain air de commodité , de propreté , et d'abondance champêtre , avoit fixé mon attention.
Cette ferme étoit placée sur le penchant d'un coteau qui la garantissoit du vent d'ouest , si violent dans ces contrées ; elle étoit à cent toises d'une petite rivière qui coule dans un joli vallon : des prairies artificielles , des vergers remplis de pommiers à cidre, des champs couverts de légumes, Fenvironnoient : il y avoit à quelque distance de la maison un petit bois de hêtres ; des chevaux , des bœufs , des brebis , paissoient dans le vallon et sur les coteaux. Quatre enfants de la plus agréable figure jouoient dans une cour peuplée de volaille de toute espèce. A la porte de la cour je vis une femme de l'âge de vingt-cinq à trente ans ; elle étoit blonde et fraîche , quoiqu'un peu hâlée ; elle avoit de grands yeux noirs , et une gorge très blanche , qu'elle laissoit voir tout entière en donnant à teter à un enfant de cinq à six mois. Il me sembla que les traits de cette charmante paysanne ne m'étoient pas inconnus . Je lui demandai à qui appartenoit cette ferme , et si mes gens et moi nous pouvions y passer la nuit : je l assurai que mes hôtes seroient très contents de
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nous. Elle me répondit que la ferme appartenoit à son mari ; que personne ne lcgeoit chez eux pour de l'argent , mais qu'ils recevoient de leur mieux les étrangers de toute sorte d'états. Elle m'invita sur-lechamp à descendre de cheval , et me conduisit sans cérémonie à la chambre qu elle me destinoit. Cette chambre étoit agréable , les meubles en étoient simples et propres ; de la fenêtre la vue s'étend oit et s'enfonçoit dans le vallon en suivant le cours et les détours de la petite rivière.
Sara Philips (c'étoit ainsi que s'appeloit la jolie fermière ) me dit qu'elle alloit préparer mon souper; qu'en attendant j'avois à choisir de me reposer dans ma chambre, ou dans le jardin sur un banc de gazon qui étoit sous des arbres , auprès d'une petite fontaine. La soirée étoit belle, l'air avoit été brûlant pendant le jour; je choisis de me rendre dans le jardin. Vous avez raison, me dit la fermière, et vous allez goûter deux de nos grands plaisirs, le frais après la chaleur, et le repos après la fatigue : si cependant vous vouliez lire en attendant votre souper, voilà des livres. En disant ces mots elle me montroit un cabinet , où j'entrai.
J'étois curieux de voir la bibliothèque d'un paysan . je m'attendois à y trouver quelques uns de ces petits romans barbares qui nous viennent desProven- £aux, et des livres de dévotion. Je vis d'abord les
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ouvrages de Tull , et à-peu-près tout ce qu'on a écrit de mieux sur l'agriculture . Je fus étonné de trouver là les Mémoires de l'académie de Rennes, livre excellent , mais écrit dans une langue qui devoit être inconnue à mes hôtes. Bientôt je ne doutai plus qu'ils n'entendissent le françois, lorsque je vis sur une tablette les Essais de Montaigne , le Droit naturel, et le poëme de la Loi naturelle. Je vis aussi une traduction françoise du Prœdium rusticum , poëme du jésuite Vanières. Le reste de la bibliothèque étoit dans notre langue ; c'étoit les Caractéristiques du lord Shaftesbury, le Système moral d'Hutcheson , etc. Quoi! disois-je, des livres de philosophie chez des paysans ! les meilleurs philosophes anglois et françois dans une métairie auprès d'Hamstead ! Ils doivent être bien étonnés de se trouver là. Quel usage peuvent faire ces bonnes gens de tous ces livres ? Ils appartiennent sans doute à quelque gentilhomme du voisinage , qui , charmé de cette campagne , ou peutêtre de cette fermière, vient passer ici le temps de la belle saison.
J'achevai ensuite la revue de la bibliothèque : je n'y vis plus que quelques livres de mécanique et de médecine pratique , les romans de Richardson , des traductions des idylles de Théocrite , des Églogues et des Géorgiques de Virgile , des poésies de Tibulle , de Gessner, et de Haller : je ne vis des ouvrages de
nos poètes que les Pastorales de Philips, les Délices de la vie champêtre par Cowley, quelques morceaux de Spenser, la Fable de Philémon et Baucis par Dryden, et les Saisons de Thomson. Je pris lepoëme de la Loi naturelle, et j'allai le lire sur le banc de gazon. Je m'étois à peine assis que j'entendis de grands cris autour de la maison. Les enfants, qui m'avoient suivi dans le jardin et qui mexaminoient curieusement , coururent à la porte ; j'y vis courir la fermière : ils alloient au-devant d'un chariot vide qui entroit dans la cour ; ce chariot étoit conduit par le fermier, qui revenoit d'Aberdeen , où il avoit été vendre du seigle, et où ses affaires l'avoient retenu quelques jours. Je connus aisément le maître du logis à la manière dont il fut reçu : sa femme l'embrassa tendrement; elle prit deux de ses enfants sur ses bras, elle les éleva jusqu'aux joues de leur père, qui se laissa baiser : il tenoit en même temps par les mains deux autres de ses enfants , quiattendoient leur tour de le baiser aussi. Après ces douces caresses , ils vinrent tous vers le jardin, et j'allai au-devant d'eux. Le fermier étoit un homme de trente ans , fort bien fait ; son visage étoit assez beau , et sa physionomie étoit noble et tendre. Il me remercia de la préférence que j'avois donnée à sa maison pour y passer la nuit. Ils me quittèrent ensuite, et je les vis entrer dans une chambre qui donnoit sur le jardin et dont la fenêtre
étoit ouverte : ils allèrent ensemble vers un berceau où reposoit leur cinquième enfant; ils se courboient tous deux sur le berceau , et tour-à-tour regardoient l'enfant et se regardoient en se tenant par la main et en souriant. J'étois enchanté du spectacle touchant de cet amour conjugal et de cette tendresse paternelle.
Le souper étant prêt , nous allâmes nous mettre à table : mes hôtes me demandèrent la permission de faire manger leurs domestiques et même les miens avec moi; j'y consentis. La table étoit servie proprement ; elle étoit couverte de poudings et de légumes , et d'un rôti de bœuf : tous ces mets avoient le meilleur air du monde. Les sièges étoient commodes; mais il n'y avoit qu'un fauteuil , qui étoit destiné à un vieillard qu'on me présenta : c'étoit le père du fermier. Il me fit un accueil fort honnête , et nous nous assîmes.
J'étois auprès de la fermière : je remarquai qu'elle envoya une jeune servante se placer auprès d'un jeune berger : je demandai si c'étaient de nouveaux mariés. Ils ne sont pas mariés, dit-elle, mais ils s'aiment ; ils ne se sont pas vus de la journée , et ils auront du plaisir à être assis l'un auprès de l'autre. Je vis qu'elle envoyoit à un de ses valets un plat qu'il aimoit beaucoup , et qui étoit là pour lui seul : elle fit donner du cidre à ceux dont les travaux avoient été
les plus pénibles. Elle rendoit raison du choix des mets qui étoient servis ; elle disoit pourquoi ce jour-là certains légumes ne paroissoient pas sur la table , pourquoi elle en avoit préféré d'autres , pourquoi elle avoit donné un certain assaisonnement : cétoit toujours pour augmenter le plaisir du souper quelle avoit tout fait. Cette femme me paroissoit singulière. Le fermier avoit les mêmes attentions et les mêmes recherches sur les plaisirs de la table. Le repas étoit simple et excellent ; les convives étoient sobres et sensuels; légalité régnoit dans cette maison; les domestiques étoient familiers avec les maîtres ; ils ne leur montroient pas du respect , mais beaucoup de zélé et d'amour. ,
Lorsqu'on eut un peu calmé la faim , on se parla. Le fermier me fit des questions sur le paysage des lieux que j'avois traversés ; il me vanta celui des environs de sa métairie , et me pressa de rester le lendemain pour le voir. Sa femme et lui s'occupoient de moi sans oublier leurs domestiques ; ils louoient les uns de leur gaieté dans le travail , les autres d'un service qu'ils avoient rendu ; ils leur parloient de la beauté du jour, du chant du rossignol, des fleurs, des espérances de la moisson , de leurs amours : les domestiques se parloient entre eux de ces plaisirs chai niants , et tous paroissoient les sentir.
Cétoit sur-tout du vieux père qu'on étoit occupé.
Je n'avois jamais vu de vieillard plus affable , plus gai : je le dis à la fermière. Monsieur, me dit-elle, ce sont les vieillards qu'on néglige qui ont de l'humeur; dès qu'on veut bien les compter encore pour quelque chose , ils en savent gré et ils sont doux. Je vis qu'on exhortoit le bon -homme à boire: j'en fus un peu étonné. Monsieur, me dit la fermière, je crois que dans le cours de la vie il faut s'occuper du soin de retarder la vieillesse , mais qu'il faut se borner dans la vieillesse à rappeler le sentiment de la vie. Ces réponses me surprenoient : je ne doutai plus que la bibliothèque ne fût à l'usage de mes hôtes , et je leur parlai de leurs livres. Ils me répondirent avec esprit. Je me récriai sur l'étonnement que me causoient leurs lumières , et sur -tout celles de Sara. Quoi ! disois-je, une jeune femme à la campagne!... Oh! vous ne connoissez pas Sara, me dit le vieillard, qui commençoit à être un peu ivre : ô le divin cœur ! Si vous saviez ce qu'elle a quitté pour nous ! . . . Oh ! si je pouvois me lever, j'irois lui baiser les pieds. Sara me parut craindre lindiscrétion de son beau - père ; elle étoit embarrassée, elle rougissoit. Philips (c'étoitle nom de son mari ) pria instamment le vieillard de ne pas révéler un secret qu'il avoit promis de garder. Je ne dirai rien , dit le bon-homme , je ne dirai rien : une fille si belle ! qui avoit tant de richesses ! qui est si savante! cela vous lève une gerbe!... Aujourd'hui
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quelle mène quelquefois un chariot, songe- 1- elle à son carrosse?... La fermière se leva, fit ôter les plats et apporter le dessert : il étoit composé de fraises très parfumées , de groseilles , de cerises , et d'excellente crème. En même temps de jeunes servantes jonchoient de fleurs les environs de la table , et en bordoient les plats.
Ce spectacle réjouit le bon vieillard; et, soit qu'il s'en occupât , soit qu'il craignît de déplaire à sa bellefille , il se tut. Je n'ai pas fait apporter des fleurs au premier service, me dit Sara, parcequ alors l'odeur des mets est très agréable ; mais dès qu'on ne veut plus en manger, on ne veut plus les sentir, et c'est alors qu'on aime le parfum des fleurs. J'admirois l'intelligence de Sara dans l'art de rendre les sensations agréables plus agréables encore, et combien elle trouvoit de volupté sans s'écarter de la plus simple nature. Philips et Sara me paroissoient si vivement occupés l'un de l'autre , si remplis d'attention, si heureux! Je n'ai jamais vu d union si délicieuse , parceau il est fort rare de trouver entre deux personnes les rapports qui étoient entre eux : ils avoient le même degré de sensibilité, les mêmes goûts, les mêmes opinions.
Peu de temps après le souper, mes hôtes me conduisirent à ma chambre. Philips me fit remarquer la beauté de la nuit , l'or étincelant des astres , le silence
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de ce moment où la nature commande le repos. Sara ne manqua pas daller voir ses enfants ; Philips donna ses ordres , lit la visite de ses écuries ; et le couple heureux alla partager un assez bon lit.
J'eus quelque peine à m'endormir : tout ce que je venois de voir me paroissoit un songe; mais c'étoit un songe que j aurois voulu faire durer toute ma vie.
Je m'éveillai assez matin; mais je ne me sentois point du tout pressé de partir : j'adorois mes hôtes ; leur demeure, leur genre de vie, l'union des domestiques, la sérénité, la gaieté, qui régnoient dans la maison, tout m'enchantoit. Pour peu qu'on n'ait ni le cœur ni l'esprit mal faits , on se trouve si bien auprès de la vertu heureuse ! le spectacle de ses plaisirs est si doux ! Je me levai cependant , mais pénétré du regret de quitter la charmante métairie.
Dès que je fus habillé je descendis dans la cour, où je trouvai Philips et Sara. Le soleil venoit de se lever ; le ciel conservoit encore une légère nuance de ce jaune brillant qui succède à la blancheur que lui donne le crépuscule , et qui précède ce bleu sombre qu'il prend pendant le jour. On respiroit le parfum des arbres et des plantes , et ce vent frais qui suit le lever du soleil ; la campagne , les hommes , et les animaux , reprenoient le mouvement ; les troupeaux sortoient de l'étable, les pigeons de la volière, et les poules se répandoient dans la cour; les domestiques
se disposèrent au travail. J'avoue que , pour la première fois de ma vie, je sentis bien le plaisir de voir commencer le jour; et je suis persuadé que Philips et Sara, malgré les soins dont ils s occupoient alors, n'étoient pas insensibles à ce plaisir.
Je remarquai que , dans la distribution du travail , ils affectoient de placer toujours plusieurs ouvriers ensemble : ils disoient même aux bergers de conduire leurs troupeaux dans de certains lieux voisins de ceux où travailloient les autres domestiques. Cette attention me parut singulière; je le dis à Sara. Les hommes égaient, me dit-elle, le travail qu'ils font ensemble; la joie d'un seul se communique à tous; si un berger joue de la flûte , un autre chante : plusieurs laboureurs qui conduisent leurs charrues dans des champs voisins , compagnons des mêmes peines , les adoucissent l'un avec l'autre ; ils se parlent de leurs espérances , ils s'unissent dans légalité de leur sort. Eh ! n'avez-vous jamais vu ceux des travaux champêtres qui sont communs à un plus grand nombre d'hommes rassemblés , comme une fenaison , une tondaison , une moisson ? C'est là où , malgré l'ardeur du soleil , la soif, la sueur, la fatigue excessive , vous voyez le plaisir, vous entendez des cris de joie.
Philips prit la parole. Je crois, monsieur, dit-il, qu'il y a de certains plaisirs qui , pour être bien sen*tis , veulent être goûtés avec plusieurs hommes qui
en jouissent en même temps. Plus les salles de spectacles sont remplies , plus les émotions y sont vives et agréables ; et il en est ainsi de tous les plaisirs qui naissent en nous de l'admiration. Or qu'y a-t-il que Ton puisse admirer davantage et plus souvent que cette terre , ce ciel , ces eaux , ces prés , toutes les grâces et toutes les richesses de la campagne? Je crois , continua Philips , que les biens que la nature donne à tous en communauté sont précisément ceux qui augmentent de prix quand ils sont goûtés à-lafois par un grand nombre. On aime à partager le plaisir dun beau jour, dune vue agréable , du parfum des fleurs , parceque ce partage noie rien. Oui , dit Sara; et dès que le partage note rien au plaisir, il l'augmente. Les poètes ont trop vanté les charmes de la solitude en parlant des délices de la campagne. Il semble quelquefois , à les entendre , qu'on ne puisse bien jouir de ces délices que loin des hommes; mais c'est des hommes de la cour et de la ville qu'ils ont voulu parler, c'est - à - dire des hommes dont lame sèche , dure , ou frivole , auroit été insensible au charme de la nature. Une preuve certaine que les poètes sentoient le besoin de communiquer leur plaisir pour l'augmenter, c'est qu'ils ont peint les beautés qu'ils admiroient , et qu'ils ont voulu transmettre les impressions qu'ils avoient reçues jusqu'à la dernière postérité.
Cette conversation, si délicieuse pour moi, fut interrompue par les faneurs qui sortirent en troupe de la maison ; ils étoient accompagnés par Faîne des enfants de Sara, qui portoit un râteau; et jamais roi n'a été si fier de son sceptre que cet enfant l'étoit de son râteau. Vous voyez, dit la mère, commencer le plaisir d'être utile, et le noviciat de l'agriculture.
Tout ce que vous dites et tout ce que je vois , divine Sara, lui répondis-je , m'inspire pour votre mari et pour vous le respect le plus profond et Fadmiration la plus vive; je voudrois passer entre vous le reste de ma vie , et mériter l'amitié de Fun et de Fautre. Votre voisinage me rend précieux un bien dont je ne tenois pas compte : j'y viendrai souvent pour jouir de votre conversation et du spectacle des vertus et des plaisirs vrais que vous rassemblez dans votre maison. Peut-être, divine Sara, vous ferezvous connoître davantage ; vous me direz peut-être ce que le père de Philips avoit tant d'envie de me dire. J'ai vu , par l'attendrissement de ce bon vieillard et par les marques de respect qu'il vouloit vous donner, que, plus instruit de ce que vous êtes et des circonstances qui vous ont conduite dans cette métairie, je n'aurai que de nouvelles raisons de vous estimer. Je le crois , dit Sara ; la manière dont vous jugez de nous et de notre genre de vie me fait penser que vous êtes au-dessus de bien des préjugés, et
que vous méritez ma confiance. Je la remerciai si vivement quelle en fut un peu embarrassée : elle se tourna vers son mari , et lui dit : Mon cher ami , je vais parler à monsieur de la passion que nous avons l'un pour l'autre. Son mari l'embrassa tendrement, et nous quitta pour suivre les faneurs ; il pria Sara de me retenir jusqu'à son retour, et parut s en séparer avec regret, quoiqu'il ne la quittât que pour quelques moments. Sara me dit quelle alloit donner ses soins à ses enfants et à son ménage ; elle me pria de l'attendre dans le jardin. Je l'y attendis longtemps ; elle vint enfin , s'assit avec moi sur le banc de gazon , et commença ainsi son histoire.
Je suis née dans la partie la plus méridionale de l'Angleterre, d'une maison fort riche, et plus illustre encore par ses services et par ses titres. Je vous tairai le lieu de ma naissance et le nom de ma famille : on me croit morte , et je veux que mon existence soit ignorée ; cela est nécessaire pour qu'elle soit toujours heureuse. J'avois six ans lorsque je perdis ma mère. Mon père , qui aimoit avec passion la philosophie et les lettres, et qui m'idolâtroit , ne voulut point se remarier, et prit soin lui-même de mon éducation : il me trouvoit de la sagacité et l'amour de l'étude ; il voulut me faire part de ses connoissances , et parut content de mes progrès. Mon père, un des hommes les plus éclairés de son siècle , Fétoit autant peut-être
que les philosophes qui ont eu le plus de réputation ; c'est ainsi du moins que j'en ai jugé lorsque j'ai comparé les instructions qu'il me donnoit avec celles que jai puisées dans les livres. Il avoit au souverain degré le courage desprit, et n'a jamais été effrayé des conséquences d'un système qu'il avoit adopté ou d'un parti qu'il avoit pris. Je tiens de lui ce caractère; et les leçons qu'il m'a données ne l'ont point affoihli. Mon père étoit sensible aux beautés de la nature ; il avoit l'imagination vive et lame noble et tendre : la philosophie trop sèche , celle qui dégrade 1 homme ou qui le glace , ne pouvoit être la sienne ; il lui en falloit une plus favorable à l'enthousiasme qu'il sentoit pour la vertu et aux plaisirs de l'imagination. Je n'avois pas dix-huit ans , et mon père trouvoit que j ajoutais des idées à celles qu'il m'avoit données. Je partageois aussi son goût pour les lettres; il s'amusoit de ma conversation. Je faisois son bonheur : il ne pensoit point à me marier; et, contente de mon état, je ne pensois pas à en changer.
Pendant que Sara me partait ainsi j'étois fort ému ; je croyois la reconnoître ; il me restoit cependant encore quelque incertitude, et j'attendois avec impatience qu'elle la dissipât. Nous passions, continua Sara, une très petite partie des hivers à Londres. Nous venions d'y arriver lorsqu'un jeune Écossois se présenta pour servir chez mon père. Il étoit de la
figure la plus agréable , et il avoit dans la physionomie un caractère de sensibilité et d'honnêteté dont il étoit difficile de n'être pas touché.
Les paysans sont, comme vous savez, plus instruits en Ecosse qu'ils ne le sont dans le reste de l'Europe, et ce jeune homme étoit un des mieux élevés de son pays. Il ne se distingua d'abord des autres domestiques que par un extrême attachement à ses devoirs : nous vîmes bientôt qu'il se faisoit aimer de tous ses compagnons , et qu'il leur inspiroit son zélé pour nous ; mon père se trouvoit mieux servi , et ses gens paroissoient plus gais et plus heureux.
L'Ecossois avoit toujours quelque livre à la main dans les moments de liberté que lui laissoient ses devoirs. Mon père s'aperçut que ce jeune homme avoit beaucoup d'esprit ; il voulut linstruire. Mylord Dorset, disoit-il, a tiré Prior d'un cabaret pour en faire un des meilleurs poètes de l'Angleterre; je ferai peut-être de ce domestique un citoyen éclairé qui fera l'honneur de sa patrie. Nous partîmes pour la campagne , où le jeune homme nous suivit. Mon père avoit de fréquentes conversations avec lui. Dans une de ces conversations il apprit que le désir de soulager la vieillesse de ses parents parles petites sommes qu il pouvoit prendre sur ses gages avoit déterminé l'Écossois à servir : ce sentiment si vertueux toucha mon père au point qu'il ne m'en parla qu en répan-
dant des larmes : il voulut sur-le-champ lui donner une somme considérable que le jeune homme devoit envoyer à sa famille ; mais combien mon père ne futil pas étonné lorsque son laquais refusa le présent qu'on lui vouloit faire! Monsieur, lui dit ce jeune homme , je dois mon travail à mes parents , et le prix que j'en reçois nous suffit à tous : s'ils étoient dans la misère, j'accepterois vos bienfaits; mais il ne leur faut qu'un peu plus d'aisance , c'est à moi à la leur donner ; le salaire de mes peines est à eux comme à moi; qu'ils en jouissent : mais ni eux ni moi nous ne nous avilirons pas en nous nourrissant du pain de l'aumône. Mon père ne tenta pas de changer la manière de penser de ce jeune homme; mais il le tira de la livrée pour lui donner le soin de sa bibliothèque ; il lui donna aussi une sorte d'inspection sur ses fermiers. Dans ces deux emplois Philips put recevoir, sans être humilié, le bien que mon père avoit envie de lui faire.
La bibliothèque étoit le lieu de la maison où j ailois le plus, et j'y trou vois souvent Philips. Je ne tardai pas à me plaindre lorsque je ne l'y trouvois pas toujours. Il ne m'y voyoit jamais entrer sans une émotion dont je m'aperçus, et qui porta dans mon cœur ces sentiments qui me sont aujourd'hui si chers et auxquels je dois le bonheur de ma vie. J étois trop éclairée pour ne pas sentir les conséquences de ma
passion ; mais bientôt je ne fis usage de mes lumières que pour la servir et non pour la combattre. Je craignois et respectais l'opinion des hommes ; mais , disois-je , ils n'ont pas attaché la honte aux sentiments. Je me permis les miens. Mon père devoit être plus sévère; mais il devoit tout ignorer. Je me cachai même à l'objet de ma passion, qui ne me découvrit pas la sienne, et qui me la laissa deviner. J'avois lame fière, élevée, et sensible : ces caractères-là ne savent point combattre l'amour; mais ils résistent à ses foiblesses. Philips d'ailleurs ne savoit qu'aimer, et l'excès de l'amour impose autant de respect que l'inégalité des rangs.
Je passai deux ans heureuse par le plaisir d'aimer et par celui d'être aimée, et moins humiliée de mon amour que fière de ne m'y livrer qu'avec modération. J'étois heureuse, mais je perdis mon père; et je ne sais si je lui aurois survécu sans ce sentiment qui console de tout et dont j'étois remplie. Sara dans cet endroit fondit en larmes, et resta quelque temps sans parler.
C'est elle-même, me disois-je alors, c'est elle, je n'en puis plus douter: j'étois pénétré d'attendrissement , j'étois prêt à me découvrir à Sara; mais je fus arrêté par la crainte de lui ôter de la confiance et de perdre une partie de son histoire. Elle la reprit ainsi lorsque ses larmes eurent cessé de couler.
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Je vis les regrets de Philips égaler les miens , et de plus il sentoit ma douleur; ses yeux se mouilloient dès que je ver sois des larmes; je voyois dans ses moindres actions l'intérêt le plus tendre ; dans les services qu'il me rendoit , dans ses discours , dans toutes ses démarches, et jusque dans son air, dans le son de sa voix, je découvrois toute la passion que lui demandoit mon cœur, et rien qui pût alarmer ma vertu et blesser le respect qu'il devoit à mon rang. Vous jugez bien que je faisois beaucoup de réflexions sur les bienséances attachées à ce rang, sur ses devoirs réels , et sur la soumission qu'on doit aux mœurs , aux lois , et aux usages de son pays.
La philosophie de mon père m'avoit éclairée sur les préjugés; mais sa philosophie, sublime comme son cœur, ne m'avoit point appris à les mépriser. Mes conversations avec Philips rouloient sur ces sujets importants par eux-mêmes, et que notre situation rendoit si intéressants pour nous. Quelquefois il m'échappoit de douter de la justice des conventions humaines, et par conséquent du pouvoir qu'elles dévoient avoir sur des âmes éclairées. Philips alors me combattoit avec force , et il trou voit une foule de raisons auxquelles j'avois peine à répondre. Je crus remarquer que, lorsqu'il avoit eu l'avantage dans ces disputes, il étoit plus triste qu'à l'ordinaire; je devinai aussi le motif qui lui faisoit embrasser une
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opinion qui ne lui étoit pas favorable. Je vis que mon cher Philips , tout entier à moi , s'oubliant lui-même , me faisoit sans peine les sacrifices qui dévoient le plus lui coûter, et qu'il ne voyoit que mes propres avantages, mon bonheur, et ma gloire.
J'aimois à parler à Philips de son père , de ses vertus, et de la sorte de bonheur dont il jouissoit dans sa pauvreté. Je lui faisois des questions sur le lieu de sa demeure, sur son voisinage, sur ses travaux. Philips me paroissoit pénétré de respect pour la vie des laboureurs et pour les soins de l'agriculture. Il me parloit toujours de ma famille ; et il me répétoit combien cette famille qui m'aimoit , et qui est si illustre en Angleterrre, méritoit de moi d'égards et d'attachement. Il est vrai que jéprouvois de la part de mes parents les procédés les plus honnêtes et des preuves de l'estime qu'ils avoient pour ma raison. Ilsavoient fait avancer pour moi le temps où nos lois donnent aux filles le droit de disposer d'elles et de leur fortune. Je me trouvois maîtresse de mes biens et de moi-même ; mes parents n'étoient point inquiets de me laisser libre et seule. Mon penchant pour la philosophie et les lettres étoit connu ; on m'avoit trouvé de l'intelligence dans les affaires , et on ne me croyoit occupée à la campagne que du soin de mes biens et de l'étude.
Il y avoit près d'un an que mon père étoit mort, et
je navois pas encore quitté la terre où je l'avois vu mourir. J'ai un oncle, homme de mérite et distingué dans la chambre des communes par son désintéressement et par son éloquence : il venoit me voir quelquefois. Un jour, après avoir dîné chez moi, il me proposa de me promener avec lui dans le parc , et là il me rappela le souvenir de l'amitié qui avoit toujours régné entre lui et mon père, et celle que l'un et l'autre avoient eue pour moi.
Vous connoissez mon fils , me dit-il ; il s'est distingué dans ses études , et , depuis quelques années qu'il est hors de l'Angleterre, toutes les lettres que je reçois des pays où il a voyagé me confirment dans la bonne opinion que j'avois de lui : il est de votre âge, et prêt à revenir; je veux le marier: s'il peut vous convenir, j'aurai le plaisir de voir vos biens ne pas sortir de notre famille , et de vous aimer comme ma fille après vous avoir aimée depuis long- temps comme celle de mon frère. Cette proposition répandit le chagrin le plus amer dans mon cœur ; je rougis , je pâlis , et je répondis à mon oncle avec une froideur qui dut l'offenser. Je lui dis que je navois aucune envie de me marier; que jusqu'à présent mes occupations et mes goûts avoient suffi à mon bonheur , que si je prenois jamais un mari je voudrois le connoître beaucoup , et que je me déterminerois par les convenances personnelles plus que par toutes les autres ; mais que,
dans aucun temps de ma vie, je n'oublierois ce que je devois à ma famille.
Mon oncle me demanda la permission de m'arnener son fils , que je navois vu qu'au sortir de son enfance , qui étoit alors d une figure agréable , et , à ce qu'on disoit, plein de goût pour moi. Je répondis à cette nouvelle proposition avec une froideur que je me reprochai; une foule d'idées se présentèrent à mon esprit et s'y succédèrent avec rapidité.
Lorsque mon oncle fut parti, je m'enfonçai dans un bois obscur, où je me promenai long- temps fort agitée , marchant à grands pas , m'arrêtant de temps en temps et aux moments où j'avois peine à trouver les moyens de lever certains obstacles , ou de répondre à de certaines objections. Je tombai enfin , plutôt que je ne m'assis , sur un gazon où je restai plongée dans la plus profonde rêverie : je vis arriver Philips , qui me cherchoit depuis long-temps. Je navois jamais senti si vivement le plaisir de le voir, et la nécessité absolue de ne m'en séparer jamais. Je lui fis part des desseins de mon oncle , et des regrets sincères que j'avois de déplaire à ma famille en refusant d'accepter des propositions raisonnables. Sans doute j'appuyai trop sur mes regrets; je me reprocherai toute ma vie la peine cruelle que je portai dans le cœur de Philips ; je le vis pâlir ; un tremblement s'empara de tout son corps ; ses yeux avoient un mouve-
ment extraordinaire et de l'égarement; il n'articuloit que quelques mots ; chaque syllabe lui coûtoit à prononcer. Il faut, disoit-iJ oui, il le faut... C'est un
jeune homme vertueux... vos parents... votre rang... il faut... il le faut. Je vis ses yeux s éteindre en me regardant ; il tomba sur ses genoux en s'appuyant sur une main. Je ne me possédai plus : je m'élançai pour soutenir mon cher Philips; je le pressai dans mes bras en m'écriant, Mon cher époux! A ce cri si tendre , à ce mot si énergique , Philips ne me répondit rien : il se relevoit peu-à-peu en me regardant fixement; ses yeux se baignoient de larmes : je l'arrosai des miennes en répétant continuellement, Mon cher époux ! mon cher époux ! Dès que Philips eut la force de parler, il voulut combattre ma résolution : je l'arrêtai , je le conjurai , au nom de tout mon amour, de vouloir bien m'entendre : il s'assit auprès de moi en couvrant une de mes mains de ses baisers. Ce moment qui a décidé du bonheur de ma vie est encore si présent à ma pensée que je n'en ai pas oublié la plus légère circonstance. Voici ce que je dis à Philips : Je sais tout ce que vous pouvez me dire; je le préviens , et j'y réponds : Ma passion pour vous n'est pas aveugle; je vous connois bien, et vous êtes l'homme que me destinoit la nature. C'est sur la convenance des personnes qu'elle a fondé le bonheur des mariages; les conventions humaines y ont substitué celle
des rangs Nous savons vous et moi combien les véritables sages ont de respect pour les conventions humaines; elles maintiennent Tordre dans les sociétés. Il ne faut pas avilir le rang dans lequel on est né par des alliances que l'opinion condamne ; c'est un crime que punit le mépris des hommes, et je ne saurois point soutenir ce mépris, même injuste.
Faut-il donc faire céder la loi de la nature à des convenances de la société? Cela peut être; mais nous ne sommes point dans ce cas : cédons à nos cœurs en respectant les préjugés. Mes parents mont laissé deux mille guinées de rente, et trois mille guinées d'argent comptant : c'est cette somme que je veux conserver de toute ma fortune pour vivre avec vous et vos parents.
Ici Philips voulut m'interrompre : il me proposa de ne point nous marier. Je l'arrêtai , et lui dis : Nous manquerions à la loi de la nature et à celle des hommes , qui nous demandent une postérité. Et pourquoi ne point nous marier? pour conserver mes biens? ils ne me rendent point riche dans l'état où je suis ; je le serai dans le vôtre avec la somme que je vais vous porter. Si j'épousois mon cousin, nous serions des gentilshommes médiocrement aisés ; et nous serons des fermiers opulents. Je vais faire mon testament, et je donnerai toute ma fortune à mon cousin ; ensuite je partirai pour Londres ; je ferai répandre le bruit de
ma mort, et nous nous rendrons en Ecosse, où il est vraisemblable que votre père vous permettra de m'épouser.
Philips se jeta à mes pieds , me conjura de différer, d'examiner, de craindre les regrets. Non, lui répondis-je, tout est examiné. Eh! que pourrai-je regretter? quels plaisirs me donnent mes richesses que ne puisse remplacer la nature dans l'aisance de votre état? Le spectacle d'un coteau riant et fertile réjouit plus la vue qu'un mur chargé de tableaux ; les diamants dans ma tête me pareront moins que les fleurs ; la toile de l'Inde m'habillera aussi bien que le Pékin; je perdrai mon carrosse, mais j'exercerai mes jambes : Philips , nous aurons les commodités que demande la nature , et rien de superflu , qui ne peut amuser que l'oisiveté. Quant à mes liaisons et à mes connoissances, pourrai-je les regretter lorsque je serai la fille de votre père et la mère de vos enfants?
Philips m'aimoit trop , m'estimoit trop , il se rendoit trop de justice à lui-même, pour douter plus long-temps que je ne fusse heureuse dans le nouvel état que je voulois embrasser. Je ne vous peindrai point sa joie, sa reconnoissance , et mon bonheur, lorsque je l'eus déterminé à m' épouser. Jamais on n'a rien écrit avec plus de joie que j'en eus à écrire mon testament; jamais on n'acquit tout-à-coup une grande fortune avec autant
de plaisir que j'en eus à me dépouiller de la mienne.
Après avoir uni mes affaires, nous partîmes pour Londres. J'y fis répandre le bruit de ma mort, et je le rendis vraisemblable par une adresse et des moyens qu'il est inutile de vous dire. Nous arrivâmes enfin en Ecosse. Il y a sept ans que j entrai, pour la première fois , dans cette chère métairie , et que , pour la première fois, jembrassai les genoux de cet excellent vieillard que vous voyez sur cette pierre se pénétrant des premiers rayons du soleil , et cherchant à se ranimer par les douces influences de l'aurore et du printemps. Vous voyez votre fille, lui dis-je; elle vient dans votre maison pour y rendre votre vieillesse heureuse , et pour faire toute sa vie le bonheur de votre fils : mon cœur m'inspirera tout ce qu'il faut pour vous plaire à tous deux. Vous, mon mari, vous m'instruirez des détails du ménage ; je me flatte que je serai une ménagère vigilante, et que ceux qui dépendront de moi, et ceux de qui j'ai tant de plaisir à dépendre, seront également contents.
Le vieillard étoit transporté de joie; ce bonheur sans doute a prolongé sa vie. Il acquit en propre la métairie dont il n'étoit que le fermier; notre mariage fut conclu; et, depuis ce moment où j ai pris le nom et l'état de 1 homme que j'aime, il ne s'est pas écoulé une heure sans que je m'applaudisse de ma destinée. Nous sommes heureux, et nous pouvons nous flatter
que nous le serons toujours autant que peut le permettre la nature.
Philips et moi nous ne faisons usage de nos connoissances, de la philosophie de mon père, et de notre amour pour les lettres , que pour assurer notre bonheur. Nous sommes attentifs à chercher tous les plaisirs que nous permet notre situation, et nous nous apprenons à les goûter. Une source la plus ordinaire des chagrins des hommes , c'est qu'ils courent après des plaisirs qui ne sont pas faits pour eux , et qu'ils ne savent point accorder leurs principes , leurs goûts , leurs occupations , avec leur état et leur caractère. C'est une erreur dans laquelle nous ne sommes pas tombés. Nous ne perdrons pas notre temps en recherches vaines , en désirs inutiles , et nous n'oublierons pas de jouir. Qu'est-ce qui nous rend heureux Philips et moi? le témoignage de notre conscience , notre amour, et les bienfaits de la nature. Nous avons des principes , au-delà desquels nous ne pouvons point être entraînés par les circonstances , et que nous fortifions encore par la philosophie. Nous n'admettons que celle des philosophes qui croient à la vertu et qui nous la font aimer ; et quand même ils se seroient trompés , nous leur rendrions grâces d'entretenir en nous des illusions qui élèvent notre ame et qui l'épurent. Nous voulons penser bien des hommes afin de les aimer ; nous voulons estimer les
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hommes pour nous donner un motif de plus de nous rendre estimables ; nous ne voulons point dune philosophie qui nous dégrade, et qui éteint dans le cœur lenthousiasme de 1 humanité et de la vertu ; nous voulons aussi conserver dans toute leur force et tous leurs charmes les sentiments de 1 amour et de laminé.
Il entre sans doute toujours un peu d illusion dans ces sentiments portés à l'excès. Il est des illusions qui se dissipent enfin , et ce ne sont point celles-là que nous voulons conserver ; nous savons leur en substituer d'autres. Philips et moi nous ne nous croyons point parfaits ; mais nous tendons à le devenir : nous sommes bons , et nous espérons nous rendre meilleurs: nous jouissons de lespérance du mieux dans la jouissance du bien; le présent nous contente, et l'avenir nous transporte. Ce dessein de se perfectionner lun par l'autre nous rend plus chers et plus nécessaires lun à l'autre : il nous rend nos sentiments plus précieux en nous les rendant plus respectables ; il ajoute au respect de nous-mêmes ; il conserve toute l'activité de nos cœurs et le délicieux enthousiasme de l'amour. C est aussi pour entretenir en nous la passion de la vertu et pour en trouver sûrement la route que nous lisons beaucoup les romans de Richardsou. Combien de fois avons-nous fait le bien dont il nous a donné l'idée, et que peut-être
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nous n'aurions pas fait sans lui ! Nous lisons aussi beaucoup les poètes ; mais nous avons choisi de préférence ceux qui nous parlent des champs où nous vivons , et de cette nature que nous aimons.
La lecture des poésies champêtres est délicieuse pour ceux qui en ont les objets sous les yeux. La poésie anime ce quelle sait peindre : l'enthousiasme du poëte ajoute toujours quelque chose à l'enthousiasme du spectateur; il l'empêche même de s'éteindre par l'habitude. La poésie nous inspire le respect et l'amour pour l'antique et vénérable agriculture, pour nos occupations , pour les lieux que nous habitons. ÎSous nous disons quelquefois : Homère et Virgile auroient été heureux ici ; Tibulle y aimeroil Délie ; il la chanteroit , et il chanteroit aussi notre petit bois de hêtres et notre joli vallon. C'est aux champs que Haller et Gessner ont composé leurs poésies aimables. Et quel état de la vie ces grands hommes ont-ils préféré au nôtre? quelles mœurs ont-ils comparées aux mœurs champêtres? Les poètes nous arrêtent sur les sensations délicieuses que nous recevons de la nature; ils nous apprennent même à jouir d'un grand nombre de ces sensations qui auroient à peine affecté nos organes , et qui auroient échappé a la pensée. Tous ces hommes , qui ont parlé avec chaleur et dans lesquels abondent le sentiment et les images , entretiennent dans lame le charme de la
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sensibilité et la vie. Enfin nous avons raisonné et simplifié le bonheur; nous avons mis toute notre étude à conserver en nous les sentiments tendres et honnêtes, et à en jouir ainsi que des sensations agréables.
Il me semble que c'est là faire un bon usage de la philosophie: elle a dégénéré de nos jours en fausse subtilité ; elle a trop souvent fait la satire de l'homme qu'il falloit consoler ; elle s'est plus appliquée à le dégrader qu'à le conduire : elle auroit dû nous montrer les biens qui sont à la portée des différents états de la vie et les devoirs de ces différents états. C'était là le proj et de mon père, et il l'eût exécuté s'il eût vécu . Il trouvoit aussi qu'on avoit trop appris à l'homme à oublier ses sens et à négliger les plaisirs simples et faciles qu'ils peuvent donner à tous les moments et à tous les âges de la vie. Nous nous conduisons d'après les leçons de mon père, et nous élevons nos enfants dans ces principes ; en attendant, ils jouissent de leur enfance, et nous de leurs plaisirs.
J'avois voulu plusieurs fois interrompre Sara pour me faire connoître ; mais elle avoit parlé avec tant de rapidité qu'il ne m'avoit pas été possible de lui adresser la parole. Dès qu'elle eut fini son discours , je me jetai à ses pieds: O Sara Th...! Dès que j'eus prononcé son nom, elle se leva avec précipitation , elle s'écria , Je suis perdue ! Non , vous ne l'êtes point ,
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lui dis-je : vous voyez devant vous ce parent qui vous a aimée depuis son enfance, et qui vous a pleurée amèrement; ne rougissez plus d'avouer votre passion pour un mari vertueux. Vous m'avez laissé votre fortune; je suis prêt à vous la rendre; acceptez-la, je vous en conjure : mais, quelque parti que vous preniez, soyez sûre d'un secret inviolable. J'eus beaucoup de peine à calmer Sara; elle ne se consoloit pas d'avoir mis dans sa confidence un homme qui n'y étoit pas nécessaire. Quant à ses biens, elle fut inébranlable ; et Philips , qui rentra un petit moment après que je me fus fait connoître, pensa comme elle.
Voyez , me disoit-il , notre métairie ; faites-en la visite , et vous la trouverez remplie de tous les biens nécessaires; voyez nos jardins, nos champs, nos prés , nos troupeaux, et dites s'il peut nous manquer quelque chose ; voyez nos meubles , ne sont- ils pas commodes? Notre table n'est- elle pas saine et abondante? Si nous avions plus de richesses, nous ne ferions plus avec le même intérêt ce que nous faisons aujourd'hui ; le goût du travail seroit moins vif en nous ; l'ennui prendroit la place de nos occupations champêtres ; sans fatigue , sans devoirs , sans fonctions , toujours amusés, nous serions bientôt dégoûtés de ce qui nous amuse : si nous pouvions nous passer de nos moissons et de nos troupeaux , nous serions
moins touchés de l'espérance d'avoir de bonnes moissons et de belles laines; nous ne saurions plus jouir de cette espérance ; nos champs , presque inutiles , ou seulement utiles à notre superflu , seroient moins précieux pour nous ; nous verrions la campagne avec indifférence; et sait -on si les autres enthousiasmes qui font les délices de nos cœurs ne s'éteindroientpas avec celui que nous inspire la nature? Si notre ame perdoit de son activité ( et la vie oisive lui en ôte toujours ) , notre amour s'affoibliroit peut-être. Tous nos sentiments nous rendent heureux, ils sont assortis à notre état, ils tiennent les uns aux autres; notre bonheur tient à un système bien combiné , et auquel il ne faut rien changer.
Je fis de nouveaux efforts , et je ne pus obtenir de mes vertueuxparents qu ils rentrassent dans les biens qu ils m'avoient cédés ; niais j'obtins deux qu'ils m'aimeroient , qu'ils me donneroient de leurs nouvelles , et qu'ils me permettaient de passer tous les ans quelques jours dans leur métairie. Je me séparai , non sans répandre des larmes, de ce couple si aimable et si éclairé. Je fus convaincu qu'il y a du bonheur et de la raison sur la terre. Puisse cette réflexion me conduire à être heureux et raisonnable ! Quoi qu'il en soit, l'habitation que j'ai dans le voisinage de mes parents m'est devenue chère; je me flatte bien dv aller souvent, et je m'y fixerai peut-
être : je la fais rebâtir. Quant aux biens que Sara m'a donnés, je n'en ferai aucun usage pour moi; j'en répandrai les revenus sur nos parents les plus pauvres, et les fonds retourneront un jour aux enfants de Philips et de Sara.
ZIMEO.