‹ Les saisonsChapitre 32 sur 73 · LE SONGE · texte numérisé non relu

LE SONGE

Un jour je me retirois chez moi l'esprit rempli d'observations chagrines ; et , après avoir fait la satire de tous les états , de toutes les conditions , et de moi-même , je tombai dans un sommeil profond. J'eus un songe. Je me crus transporté dans ma soli-

tude, et loin des défauts quim'avoient blessé; je me promenois avec une joie tranquille dans la forêt qui protège ma cabane contre les vents d'Arabie; je me dérobois sous ses omb rases aux folies des hommes.

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Le soleil venoit de s élever sur l'horizon; ses rayons , dorant la verdure interposée entre lui et moi , donnoient de la transparence au feuillage. J'entendois les chants dune multitude d'oiseaux ; j'étois attentif à tous leurs accents; j'en observois la diversité ainsi que celle de leurs formes, de leurs vols, et de leurs plumages. Le rossignol, le merle, le corbeau, la fauvette, le geai, l'alouette, l'aigle, la tourterelle , chantoient, siffloient , croassoient , crioient , roucouloient , sautoient , voltigeoient , votaient , ou planoient.

Le ciel me donna tout-à-coup 1 intelligence de leurs différents langages : j'entendis l'aigle qui railloit le hibou sur sa vue; la tourterelle parloit fort mal des mœurs de l'épervier, qui n'avoit que du mépris pour sa foiblesse; le merle faisoit des plaisanteries sur le cri de l'aigle; le geai et la pie disoient des injures; ils reprochoient au corbeau sa mine triste , et trouvoient au moineau l'air commun.

Je vis descendre du ciel une figure fort extraordinaire; c'étoit un jeune homme dont le corps avoit la couleur de la neige, sur laquelle on auroit jeté des feuilles de roses ; il avoit de grandes ailes bleues dont

îes extrémités étoient dorées; ses cheveux étoient noirs comme lébéne ; ses yeux étoient de la couleur de ses cheveux , et si perçants que l'hypocrite n'auroit pu soutenir ses regards. Il se posa sur un platane qui s'élevoit au-dessus des cèdres de la forêt; il appela par leurs noms les différentes espèces d'oiseaux, que je vis s'abattre autour de lui sur les rameaux des cèdres ; il leur ordonna le silence , et il leur dit :

Écoutez ce que j'ai à vous révéler de la part du grand Être. Vous êtes tous égaux en mérite; vous êtes différents en qualités, parceque vous êtes destinés à des fonctions différentes .

L'aigle est né pour la guerre ; son cri , expression de la force , ne peut avoir d'harmonie : le hibou n'auroit point surpris dans les ténèbres les insectes et les reptiles dont il doit purger la terre , si ses yeux avoient pu soutenir l'éclat du soleil : pour donner au rossignol et à la fauvette leur voix douce et légère , il a fallu leur donner des organes délicats : la tourterelle , née pour l'amour, se tient sous les ombrages , où rien n'interrompt en elle le plaisir d aimer ; qu'ajouteroient à ce plaisir le bec et les griffes de l'épervier? Restez ce que vous êtes, sans regret et sans orgueil; cédez différemment aux impulsions de la nature ; et voyez dans vos espèces des différences , et non des défauts.

A ces mots je vis les oiseaux se disperser dans la forêt, et le génie s'élever aux cieux en jetant sur moi un regard plein d'expression. Je m1 éveillai, et je me dis : Marrivera-t-il encore d'exiger dans le cadi la douceur du courtisan , dans l'iman la franchise du guerrier, dans le marchand le désintéressement du sage , dans le sage l'activité de l'ambitieux? C'est moi que tu es venu instruire , ô céleste génie ! tes leçons seront à jamais gravées dans mon cœur, et mes lèvres les répéteront aux hommes.

O mes frères , nous partons ensemble pour voyager, les uns au nord, les autres an midi; il ne nous faut ni les mêmes vêtements ni les mêmes provisions. Nous vivons dans une famille dont le chef nous a donné des biens de différente nature. A quoi servent à celui qui taille les arbres du verger les instruments du labourage?

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