‹ Les saisonsChapitre 56 sur 73 · LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE

Abunecker et moi nous nous étions aimés avec toute la force et le feu que donnent à l'amitié la jeunesse et la pauvreté : Fange qui veille sur les bons conduisit mon ami par la main. Abunecker trompa l'œil du méchant, et parvint à plaire au souverain

43o FABLES

seigneur des seigneurs , qui le combla de ses grâces ; mais il ne se crut riche que le jour où je cessai d'être pauvre.

Dès que nous eûmes une fortune assurée, mon ami s'établit dans la province de Cachemire, et moi dans les campagnes de Schiras. Aussitôt que j'en eus le loisir, j'allai voir Abunecker, je l'embrassai, j'entendis ses paroles, il entendit les miennes, et je crus revenir aux jours de ma jeunesse.

La maison d' Abunecker étoit située sur le penchant d un coteau qui dominoit un des plus riches cantons de l'opulente Cachemire , le paradis de l'Asie. Cette contrée, défendue par les montagnes de l'Imaùs de tous les vents froids et malfaisants , présente son sein aux rayons du midi ; deux grands fleuves y font de longs circuits, et forment des tles sans nombre ; elle est coupée de mille ruisseaux dont les bords sont ombragés d'arbres de toute espèce.

Abunecker possédoit une campagne étendue qu'il cultivoit avec soin , et qui lui rendoit d immenses richesses : il alioit sans cesse d'une de ses fermes à l'autre présider aux différentes cultures , en fixer le temps et celui des récoltes. Ses femmes, il en avoit deux, et elles s'aimoient, ses femmes prenoient soin de sa maison et de ses jardins.

Dès le lever de l'aurore , l'iman appeloit tous les serviteurs d'Abunecker à la prière. Après avoir levé

ORIENTALES. 43i

leurs mains vers l'Éternel , ils alloient à leurs travaux, qu'ils suspendoient quelques moments pendant la plus grande chaleur, et qu'ils reprenoient bientôt pour les continuer jusqu'à la fin du jour.

Jaccompagnois souvent Abunecker, je parcourois ses campagnes avec ravissement. Je les voyois couvertes d'hommes attachés à l'ouvrage , qui bénissoient Dieu et mon ami. Il y avoit trois lunes que j'étois chez lui, et je n'avois vu dans aucun des serviteurs ni mécontentement , ni relâchement , ni paresse : je rendois grâces au ciel, et des larmes de joie couloient de mes yeux, lorsque je pensois à la douce situation de l'ami de mon cœur.

Abunecker avoit chez lui un homme qu'il aimoit beaucoup , et que ses femmes et ses serviteurs , excepté l'iman , traitoient avec considération. Je ne lui connoissois aucune fonction dans cette maison si bien ordonnée; il ne se trouvoit jamais à la prière de la première heure , souvent il paroissoit occupé , souvent aussi je le voyois dans les jardins cueillir des fleurs avec les femmes d'Abunecker, ou parler à des ouvriers qu'il détournoit de leur travail. Quelquefois, quand il se promenoit seul, il jetoit des regards contents sur la nature , il sembloit croire que les campagnes s'embellissoient pour le plaisir de ses yeux , et que le zéphyr se levoit pour le rafraîchir et lui porter le parfum des fleurs. J'étois indigné

de le voir oisif au milieu dune famille active et laborieuse.

Je fis part de mes pensées à mon ami. Que faitesvous, lui dis-je, de Zuleïman? il est encore dans sa force, et il n'en fait aucun usage. Pourquoi l'homme oisif est -il bien traité dans la maison du travail? Comment a-t-il mérité de partager avec moi le cœur d'Abunecker?

Mon ami me répondit : O Saadi , respectez le sage Zuleïman ; ses mains ne cultivent point la terre , mais sa raison éclaire les hommes. Avant son arrivée, je ne connoissois ni les bornes de la fermeté, ni celles de l'indulgence; je n'avois la paix ni dans ma famille ni dans mon cœur: je sentois trop le plaisir de me faire obéir; javois quitté la Perse où j'étois révolté de la tyrannie, et j'étois devenu un tyran. Je tempérai mon autorité dès que Zuleïman [meut instruit dans la science des sages : javois eu des serviteurs, et, le jour que je devins juste , je me trouvai environné de frères ; ils me devinrent chers quand ils eurent à se louer de moi, et je sentis le plaisir d'aimer étendre mon cœur. Mes femmes n'étoient occupées qu'à se disputer mon amour et à se haïr : grâces à Zuleïman , elles ont connu des devoirs , et , en cessant de s'ennuyer, elles ont cessé de haïr. La brune Niaré est altière et capricieuse; mais elle n'a jamais d'entretiens avec Zuleïman sans en rapporter

de la douceur , de la raison , et de légalité. La blonde Felma est timide, son esprit est foibîe, elle a de mauvais rêves qui l'épouvantent; et Zuleïman la rassure. Avec quelque amitié que mes femmes et moi nous traitions nos serviteurs, ils ont des moments où leur état les humilie ; Zuleïman leur apprend à s'estimer de posséder les vertus de leur état. S'il leur arrive quelque bien, il va partager leur joie , et il leur rappelle quelques circonstances qui doivent l'augmenter, et qui leur échappoient. S'ils ont des peines, il les en console en leur présentant le tableau de leurs vertus , et en ouvrant leur ame à l'espérance. J'avois un iman acariâtre qui contrarioit Zuleïman en tout ; il vaut mieux perdre un iman qu'un ami, et je renvoyai Fiman. J'en ai un plus traitable; il s est laissé persuader par Zuleïman que mes gens pouvoient plaire à Dieu en vivant en frères et en me servant bien. Nous ne lui permettons pas de nous parler de la vertu des talismans, des amulettes , des passages du Coran : seulement nous le laissons prêcher tant qu'il veut les ablutions à nos femmes.

Zuleïman connoît le ciel , la terre , les causes des phénomènes, et nous préserve de mille erreurs. Il connoît les animaux ; il sait quels plants , quels grains , quelles herbes , et quels engrais , conviennent aux différents sols ; il a perfectionné notre

agriculture et les instruments dont se servent nos ouvriers ; il nous apprend à faire des échanges avantageux de nos denrées ; il nous fait sentir tous les jours combien l'homme qui travaille, et celui qui conduit les hommes , ont besoin de lhomme qui pense. Nous lui devons une partie de nos richesses; nous lui devons même Fart d'en jouir; enfin nous lui devons d'être contents les uns des autres, de la nature, et de nous-mêmes.

fc'VW"l^%,-%.'VW'VX/X-W'W *

Page 1